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Histoire du collège d'Alençon / par Léon de La Sicotière

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  • mémoire - matière potentielle : ecclésiastiques
  • mémoire - matière potentielle : justificatif
  • mémoire - matière potentielle : chronologiques
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Histoire du collège d'Alençon / par Léon de La Sicotière Inspecteur divisionnaire de l'Association normande ; L'histoire du collége d'Alençon n'a rien de bien remarquable. C'est, à quelques nuances près, l'histoire de tous les colléges de province. Elle peut cependant offrir quelque intérêt à ceux qui s'occupent de l'histoire de l'enseignement et qui aiment à voir se réfléchir dans le cadre étroit d'une étroite localité le mouvement général des choses et des idées, à ceux qui ne dédaignent pas de suivre la civilisation et le progrès dans leurs applications aux nécessités diverses des lieux et des temps.
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Langue Français

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Histoire du collège d'Alençon / par Léon de La Sicotière
Inspecteur divisionnaire de l'Association normande ; L'histoire du collége d'Alençon n'a rien de bien
remarquable. C'est, à quelques nuances près, l'histoire de tous les colléges de province. Elle peut cependant
offrir quelque intérêt à ceux qui s'occupent de de l'enseignement et qui aiment à voir se réfléchir dans le
cadre étroit d'une étroite localité le mouvement général des choses et des idées, à ceux qui ne dédaignent pas de
suivre la civilisation et le progrès dans leurs applications aux nécessités diverses des lieux et des temps. Pour
moi, je l'avouerai, c'est avec une sorte d'émotion que je trace ces pages. Elles seront remplies, vers la fin, des
souvenirs de ma première jeunesse et de mes premières amitiés, souvenirs ineffaçables et qui revivent dans le
coeur à mesure qu'on avance dans la vie. J'y retrouverai quelques-uns des noms les plus glorieux de notre
histoire et de notre littérature, et je serai lier de rappeler les liens qui
[p. 367]
les unirent à la ville et au collége d'Alençon. J'y rencontrerai aussi des noms plus modestes, mais consacrés par
le long et infatigable accomplissement des devoirs les plus saints et les plus pénibles, par le nombre et
l'importance des services rendus, et je serai heureux de leur payer mon tribut d'affection et de respect. Il y a dix
ans, je quittais le collége d'Alençon. Bien des changements se sont accomplis en moi et hors de moi depuis cette
époque ; mais je puis rendre à mes anciens maîtres et me rendre à moi-même ce témoignage que rien n'est venu
altérer ma reconnaissance pour eux. Loin de là, elle a grandi chaque année avec mon respect pour ces fonctions
si grandes et si modestes, si difficiles et si mal appréciées, que l'Université impose à ses professeurs, et pour la
manière dont ces fonctions sont généralement remplies. Il y a quelque chose de plus beau que la gloire, ce sont
les services rendus ; de plus touchant que les insurrections fougueuses contre l'indifférence et l'aveuglement du
siècle, ce sont les résignations modestes et sages de l'homme de pensée et de conscience !.... Ces services, ces
résignations, nos colléges les offrent en grand nombre.
L'instruction publique paraît avoir été fort négligée à Alençon avant le séjour qu'y fit la reine de Navarre. Elle y
résida presque constamment de 1509, époque de son mariage, jusqu'en 1549, année de sa mort. On connaît
l'amour de cette princesse pour les lettres. Elle avait réuni à sa cour beaucoup de littérateurs, et leur nombre
augmenta lors des poursuites dirigées contre les partisans de Luther. Alençon devint l'asile des savants
persécutés. A leur tête il faut placer l'illustre Charles de Ste.-Marthe,
[p. 368]
échappé aux flammes de l'inquisition qui le menaçaient à Grenoble ; il trouva chez nous le repos, la fortune et des
honneurs. Guillaume Le Rouillé, Thomas Cormier, Nicolas de Danguye, évêque de Séez ; Clément Marot,
Bonaventure Desperriers, Claude Gruget, Sylvius de la Haye, Antoine le Maçon, traducteur de Boccace, faisaient
avec lui les délices et l'ornement de la cour de Marguerite. Tout ce qu'une main royale a touché se convertit en or.
L'esprit du siècle poussait d'ailleurs aux études et aux recherches scientifiques. A l'exemple de leur belle
princesse, les bons bourgeois d'Alençon prirent goût à l'étude, et voulurent faire partager ce goût à leurs enfants.
Désireux de fonder une école latine dans leur ville, ils appelèrent pour la diriger Jacques Artésian (ou d'Artois),
natif de Roye en Picardie, célèbre grammairien, qui s'était fait connaître par une syntaxe latine et par ses voyages
pour visiter les savants des Pays Bas et de Paris. La misère l'avait forcé de se réfugier dans cette dernière ville,
où l'invitation des Alençonnois vint le chercher en 1557[1]. Il les trouva disposés à faire tous les sacrifiées
possibles pour l'éducation de leurs enfants ; les enfants eux-mêmes étaient pleins de zèle et de bonne volonté.
Dans l'ardeur de sa reconnaissance, il composa pour la jeunesse d'Alençon un nouvel ouvrage qu'il dédia aux
habitants sous ce titre : Jacobi Artisiani Roiani Alenconicoe scholoe pedagogi, de latinoe syntaxeos ratione, libri
undecim, ad cives
[p. 369]
Alenconicos[2]. Il le datait fièrement : è vestro musoeo Alenconico ; mais hélas ! tous ces beaux commencements
n'aboutirent à rien.On tenta en 1564 l'établissement d'un nouveau collége à Alençon. Louis de Rabodanges, alors bailli,
représenta, le 27 juillet, à une assemblée de ville les lettres que le roi venait d'accorder pour son érection. On
voulut taxer les confréries pour faire face aux dépenses ; mais elles soutinrent n'être pas en état d'y contribuer[3].
L'indifférence où les Alençonnois retombèrent bientôt pour l'enseignement, leur mérita les reproches du
célèbre avocat-général Loisel. Voici ce qu'il leur disait dans une remontrance adressée à l'échiquier, en 1576 :
« Je m'ébahis du peu de soin que vous prenez de l'instruction de vos enfants, n'y ayant dans toute votre ville
ni colléges, ni écoles d'instructions publiques aux bonnes
[p. 370]
lettres et discipline, ni une seule boutique de libraire, qui vous est grand reproche et vergogne ; votre ville n'étant
pas du nombre des petites... Ce qui me ferait volontiers monter en la plus haute tour ou clocher de la ville, et là
m'écrier de toute ma puissance, afin d'être entendu de tous les quartiers de la ville : Que faites-vous, habitants
d'Alençon ? Vous vous tuez les corps et les âmes pour amasser du bien à vos enfants de toutes parts, et vous ne
pensez nullement à ceux pour qui vous les amassez.... ! Vous me direz qu'il faut de la dépense...., des gages
pour les précepteurs, que vous êtes courts et mal garnis en deniers communs en votre hôtel-de-ville ; et je vous
répondrai en un mot : « Evertuez-vous, commencez seulement d'y vouloir entendre, et vous trouverez aide et
secours.....[4 ]»
Les nobles paroles de Loisel n'eurent pas un grand résultat. Ce fut en 1592 seulement que les habitants
présentèrent, le 9 septembre, une requête à Henri IV, à l'effet d'obtenir que les intérêts d'une somme de 2,000
écus qu'ils devaient lui prêter, fussent employés à l'entretien d'un collége. M. de Matignon, gouverneur et bailli,
ordonna en 1609 que les maîtres catholiques toucheraient 350 livres de la rente de 600 livres, et ceux de la
religion prétendue réformée, 250. La moitié des habitants avait donc adopté les opinions nouvelles[5].
La société de Jésus envahissait peu-à-peu l'enseignement tout entier. Les habitants d'Alençon obtinrent,
[p. 371]
le 12 mars 1620, de la reine Marie de Médicis, duchesse d'Alençon, la permission de donner leur collége aux
Jésuites ; ce qui fut confirmé par le roi Louis XIII, le 15 mai suivant. Il ordonna que la rente de 600 livres fût
affectée à l'entretien du collége. Les habitants d'Alençon obtinrent encore, le 26 janvier 1621, des lettres-
patentes, vérifiées en la Cour des aides, qui les autorisaient à lever un octroi, dont une partie devait être
employée aux réparations des murailles de la ville et du clocher, et l'autre à la construction d'un collége. Cet
octroi de 6 deniers par pot de vin, et de 3 deniers par pot de cidre ou de poiré détaillé dans la ville, fut affermé
3,120 livres par an[6].
En 1622, les Jésuites traitèrent avec la ville. Elle leur promit les 600 livres de rente sur les tailles et 1,400 livres
sur les octrois, 6,000 livres pour acheter une maison et 2,000 pour des meubles ; de leur côté, les Jésuites
devaient enseigner gratuitement les enfants de l'une et de l'autre religion, sans que ceux de la religion prétendue
réformée fussent contraints à aucun exercice contraire à leur profession. Ils s'engageaient en conséquence à
fournir autant de classes et de régents que l'exigerait le nombre des écoliers.
Ces conditions ne pouvaient convenir aux protestants. Ils y formèrent opposition, et un arrêt du Conseil de
1623 ordonna que sur la rente de 600 livres les Jésuites n'en toucheraient que 350, le reste devant appartenir
aux maîtres protestants[7]. A la révocation de l'édit de
[p. 372]
Nantes, la rente tout entière fut abandonnée aux Jésuites.
L'évêque de Séez donna son autorisation le 20 avril 1623[8].
Aucun obstacle ne s'opposant plus à l'ouverture du collége et des classes, le P. Jean-Baptiste de Saint-Jure
fut nommé recteur en 1624. La même année, les habitants achetèrent une maison pour les Jésuites. Cette
maison, située aux Étaux, leur coûta 7,000 livres. Ils en payèrent 6,000, et les Jésuites 1,000 seulement, à
condition que cette maison retournerait à la ville, si le collége ne subsistait pas[9].
Sous la direction de ces maîtres habiles, le collége se releva bientôt. L'ouvrage publié, en 1625, par Louis
Hébert, imprimeur à Alençon, sous le titre d'Amaltheum poeticum, nous en offre la preuve[10]. Cet ouvrage est dédié aux élèves du collége d'Alençon. Quelques-uns d'entre eux l'ont illustré de vers français, latins et même
grecs, dans lesquels ils jouent plus ou moins agréablement sur le mot amaltheum, et prodiguent à l'auteur les
louanges les plus hyperboliques. C'était l'usage du temps. Parmi ces jeunes poètes s'en trouvaient quelques-uns
de Mortagne, de Séez, de Silly, de Beaumont et même du Mans. Le collége d'Alençon ne s'ouvrait donc pas
seulement aux enfants de la ville ; sa réputation s'étendait assez loin.
[p. 373]
Les faveurs ne tardèrent pas à pleuvoir sur le nouveau collége.
Le 15 juin 1637, la reine-mère fit donation aux Jésuites du donjon de l'ancien château d'Alençon, et du petit
parc avec la chapelle et les bâtiments qui s'y trouvaient. Le gouverneur s'opposa à la démolition du donjon, et la
Cour des comptes refusa d'enregistrer la donation. Le vieux donjon fut ainsi sauvé ; mais les Jésuites
conservèrent le petit parc qui comprenait les cours et les anciennes prairies du collége[11].
La ville et le roi leur accordèrent de nouveaux avantages en 1627 et 1649.
Louis XIV leur octroya, le 12 juillet 1651, de nouvelles lettres-patentes, par lesquelles il confirma leur
établissement, déclara le collége d'Alençon de fondation royale, et ordonna qu'il jouirait des mêmes honneurs et
prérogatives que tous les autres colléges royaux.
L'archevêque de Narbonne, frère du surintendant Fouquet, avait été enveloppé dans la disgrace de son frère,
et exilé à Alençon. Il y fit une grande quantité de fondations et d'aumônes. Ce fut lui qui acquit au nom des
Jésuites, en 1672, la maison où se trouve actuellement le collége, et qui leur en fit une donation particulière le 30
août de cette année. Le voisinage du terrain que leur avait donné Marie de Médicis et d'autres concessions leur
permirent d'agrandir cette maison, et de l'approprier aux besoins de leur communauté. Ils s'y établirent en 1675.
La chapelle dont le toit en forme de vaisseau renversé est d'une coupe si élégante et si gracieuse, fut bâtie
dans
[p. 374]
e
les dernières années du XVII siècle. Jusque-là, les Jésuites avaient célébré leurs offices et fait leurs inhumations
dans l'église de Sainte-Claire. Le 14 mai 1700, un brevet du roi leur permit de réunir à leur église la chapelle de
Saint-Joseph, bâtie dans le parc par Marguerite de Lorraine, à la charge d'acquitter les fondations et d'établir
dans leur collége une chaire de théologie. L'église fut dédiée à saint Joseph, patron de la chapelle détruite, dont
les matériaux avaient été employés à la nouvelle construction[12].
Ce fut en 1727 que les Jésuites commencèrent la nouvelle maison, qu'ils ont occupée jusqu'à l'expulsion de
leur société.
A quelque point de vue que l'on se place aujourd'hui pour juger les principes et les travaux de la société de
Jésus, il faut bien reconnaître que les Jésuites possédaient et enseignaient parfaitement les langues anciennes.
Excellents maîtres, ils formaient d'excellents élèves. On a beaucoup blâmé leur esprit de prosélytisme et l'autorité
qu'ils savaient conquérir sur les jeunes gens confiés à leurs soins. C'était avouer qu'il y avait dans leurs idées
quelque chose d'éminemment politique : c'était avouer aussi qu'ils avaient poussé fort loin la science des coeurs
et des aptitudes diverses, la première science de toutes pour les maîtres. Peut-être, il est vrai, se montraient-ils
plus habiles encore à exploiter les défauts que les vertus de leurs élèves, leur amour-propre surtout qu'ils
intéressaient de mille manières. Places d'honneur, représentations dramatiques, thèses publiques, publication de
leurs meilleures compositions,
[p. 375]
rien n'était négligé pour exciter et développer l'émulation. Effrayés des conséquences d'un système qui fait de
l'ambition la base de l'éducation publique, certains philosophes, et à leur tête Bernardin de Saint-Pierre[13],
auraient voulu qu'on supprimât tout ce qui tend à inspirer l'émulation aux enfants et l'émulation même qui, disent-
ils, « les remplit de haines, de jalousie et de désirs qui les dépravent au physique et au moral. » Mais la pente
était glissante, et ces ennemis des distributions de prix et des triomphes classiques sont forcément arrivés à
proscrire l'éducation publique en elle-même. Le présent ne leur a pas donné raison, et l'avenir, je crois, leur
donnera tort. L'éducation publique est en effet devenue une des nécessités de notre temps, un des principaux
éléments de notre vie sociale. J'ai même entendu des maîtres, non moins distingués par la sûreté de leur coeur
et de leur jugement que par l'étendue de leurs connaissances, regretter amèrement l'émulation qui paraissait
s'éteindre dans les jeunes ames au souffle glacé de l'indifférentisme général. A leurs yeux, le coeur n'y perdait s'éteindre dans les jeunes ames au souffle glacé de l'indifférentisme général. A leurs yeux, le coeur n'y perdait
pas moins que l'esprit. Le système des Jésuites n'a donc pas vieilli et ne vieillira pas. Seulement, la prudence des
maîtres corrigera ce qu'il pouvait avoir de trop élastique et de trop complaisant pour certaines faiblesses. Le
système est jugé par ses résultats.
Tant que le collége d'Alençon fut dirigé par les Jésuites, il se distingua par le nombre des élèves et la force
des études. Un témoignage contemporain nous apprend qu'en 1715 il renfermait cinq cents écoliers[14] ; mais je
suppose
[p. 376]
ici quelque exagération. Des témoignages plus intéressants auraient pu nous être fournis par les ouvrages
classiques composés ou publiés à Alençon, à l'usage des élèves du collége. Mais, comme l'imprimerie n'a jamais
été fort active dans cette ville ; que, d'un autre côté, les livres les plus populaires et les plus répandus sont ceux
qui disparaissent le plus vite et le plus complètement, ces sortes d'ouvrages sont excessivement rares. Je n'en
connais que deux : les Délices de la langue latine[15], publié, en 1712, par la veuve de Pierre Augereau,
imprimeur du Roi et du collége ; et un Eutrope de Merula, réimprimé, en 1741, chez F. Augustin Malassis, in-32.
Je n'ai pu me procurer un petit poème en distiques latins, publié par un jésuite d'Alençon, sous ce titre : Lacrymoe
oeternoe. Ce sont les regrets d'un damné[16].
Les noms de quelques-uns des Jésuites qui professèrent les humanités au collége d'Alençon, ont brillé d'un vif
[p. 377]
éclat dans les sciences ou dans les lettres. Qui s'en souvient aujourd'hui ? Personne. Allez donc redemander à
ces vieilles chaires et à ces bancs massifs, sur lesquels se sont assises des générations de professeurs et
d'élèves, les noms oubliés de d'Avrigny, du père André, de Charles de la Rue, de la Sante, de Ducerceau, du
grand Bourdaloue, de Frérou..... Quelques entailles sculptées par le désoeuvrement et l'ennui sur la tablette d'une
chaire, des services dont la mémoire périt avec ceux qui les ont reçus, et souvent même avant eux, voilà les
seules traces que laissaient de leur passage les anciens professeurs, les seules que laissent encore les
professeurs d'aujourd'hui.
D'Avrigny, né à Caen en 1675, mourut procureur du collége d'Alençon en 1719. Dans les loisirs de ce modeste
emploi, où l'on reléguait d'ordinaire les sujets qui n'annonçaient aucune capacité pour les sciences ou pour le
Gouvernement, il composa deux ouvrages publiés après sa mort, et qui lui ont fait une réputation distinguée
parmi les historiens du siècle de Louis XIV. Le premier est intitulé : Mémoires chronologiques et dogmatiques,
pour servir à l'histoire ecclésiastique, depuis 1600 jusqu'en 1716, avec des réflexions et des remarques critiques ;
Paris, 1720, 4 vol. in-12, plusieurs fois réimprimés. Le second ouvrage a pour titre : Mémoires pour servir à
l'histoire universelle de l'Europe, depuis 1600 jusqu'en 1716 ; Paris, 1725, 4 vol. in-12, réimprimés plusieurs fois.
Nous n'avons pas ces deux ouvrages tels qu'ils sont sortis de la plume de l'auteur. Il fut obligé par ses supérieurs
de les soumettre à la révision du père Lallemant, qui y fit des changements si considérables, qu'on assure que le
père d'Avrigny, affligé de les voir ainsi défigurés, en mourut de chagrin. Ils se recommandent tous
[p. 378]
les deux par l'élégante précision du style, par l'exactitude des dates, par des anecdotes curieuses, par un esprit
de critique poussé parfois jusqu'à la satyre, par le développement des faits plus ingénieux que fidèle. Les
Mémoires ecclésiastiques furent supprimés à Rome par un décret du 2 septembre 1727.
Le père André, né en 1675 et mort en 1764, professa pendant quelque temps à Alençon, avant d'aller, en
1726, occuper la place de professeur royal de mathématiques à Caen. Il n'a laissé qu'un petit volume ; mais ce
petit volume vivra et fera vivre son nom. L'Essai sur le beau, qui parut en 1741, in-12, est devenu classique. La
justesse des sentiments et des idées, la clarté, l'élégance et la précision du style, le rendront toujours cher aux
hommes d'étude et de goût.
Avec un bagage littéraire beaucoup plus considérable et surtout une vie beaucoup plus brillante et plus
remplie, le père Charles de la Rue n'est peut-être pas plus sûr d'arriver à la postérité. Né en 1643, il mourut en
1725. Tragédies, comédies, poésies latines, panégyriques, sermons, commentaires sur les grands poètes de
l'antiquité, il essaya tout, et tout avec succès. C'est principalement comme panégyriste et comme sermonnaire
qu'il se fit une réputation justement méritée. Toutefois ses Oraisons funèbres, son Avent et son Carême ont
singulièrement perdu à l'impression. De tous les orateurs chrétiens de son siècle, le père de la Rue était en effet
celui qui débitait le mieux, et, dans la chaleur de la déclamation, il laissait échapper des traits de la plus grande
beauté qui n'ont pu être recueillis. « La Rue, dans son style négligé, tantôt familier et tantôt noble, a dit Thomas dans
[p. 379]
son Essai sur les éloges, sera plutôt cité comme orateur que comme un grand écrivain. » Il se trouvait à Alençon
vers 1680, et il y soutint de rudes controverses avec le fameux Elie Benoît, ministre protestant, auteur de l'histoire
de la révocation de l'Edit de Nantes. Les grandeurs auxquelles il fut depuis appelé, ne lui firent point oublier le
collége d'Alençon ; il lui conserva toujours un vif attachement et fit présent à l'Eglise du beau tableau de Jean
Jouvenet, représentant le mariage de la Vierge, que l'on voit encore dans une des salles de la bibliothèque.
Le père de la Sante, né en 1684 et mort en 1762, est plus connu par ses beaux vers latins que par ses
vaudevilles et ses oraisons latines. Il a publié sous le titre de : Musoe rhetorioes, seu Carminum libri sex, un
volume souvent réimprimé. C'est le recueil des vers composés par ses élèves, mais retouchés et corrigés par
l'habile professeur. Parmi ces élèves, quelques-uns peut-être étaient d'Alençon. Le père de la Sante a encore
composé un poème intitulé Ferrum, dans lequel il décrit la manière de fabriquer le fer et ses différents usages.
Quelques biographes prétendent qu'il composa ce poème dans le Berry vers 1717 ; d'autres affirment qu'il l'écrivit
à Alençon[17]. La vérité est qu'il y parle des forges qui se trouvent aux environs de cette ville. Voici comment un
traducteur a rendu ce passage :
.... On peut donner de ce métier terrible,
Dans Rasne et dans Carrouge, un exemple sensible.
Joignons-y les fourneaux qui sont proche Alençon,
Ils donneront de l'art une utile leçon !
[p. 380]
Parmi les nombreux ouvrages du père Ducerceau, ses drames latins et français à l'usage des colléges ont
obtenu le succès le plus brillant, sinon le plus mérité. L'Enfant prodigue, les Incommodités de la grandeur, Esope
au collége, ont été bien souvent représentés dans les colléges des Jésuites et le sont encore quelquefois dans
nos lycées. Ses jolis vers latins, sa Conjuration de Rienzi, ses poésies françaises où l'on trouve de la grace et
parfois un sel assez piquant[18], furent également fort goûtés de ses contemporains. L'auteur de l'Hermite en
Basse-Normandie, par une de ces méprises qui lui sont familières, a supposé que le père Ducerceau avait publié
à Alençon un journal intitulé Le Messager du Mans, qui faisait les délices de la province. n'a publié de
journal sous ce titre ni chez nous ni ailleurs. On lit seulement dans ses poésies une épître à un messager
(commissionnaire) du Mans, et le bon hermite, qui n'en savait pas davantage, a pris le Pirée pour un nom
d'homme... Né en 1688, le père Ducerceau mourut, en 1730, victime de l'imprudence du jeune prince de Conti,
son élève, qui le tua d'un coup de fusil. S'il professa au collège d'Alençon, comme le disent l'abbé Gautier et
l'auteur de l'Hermite, ce fut pendant bien peu de temps.
[p. 381]
Nommer Bourdaloue, c'est rappeler un des plus beaux génies et des plus nobles caractères dont s'honorent la
me
chaire et la littérature française. M . de Sévigné écrivait à sa fille « qu'elle n'avait jamais rien entendu de plus
beau, de plus noble, de plus étonnant que les sermons du père Bourdaloue ; » Louis XIV disait « qu'il aimait
mieux entendre ses redites que les choses nouvelles d'un autre ; » Voltaire l'a proclamé « le premier de nos
orateurs qui fit entendre dans la chaire une raison toujours éloquente ; » et La Harpe a dit « qu'il était sublime en
profondeur comme Bossuet en élévation. » A ces glorieux témoignages il en est un cependant que je préfère,
c'est celui de ce contemporain qui disait : « La conduite de Bourdaloue est la meilleure réponse que l'on puisse
faire aux Lettres provinciales. » Sa charité, son zèle, sa tolérance, sa fermeté, ne se démentirent pas un seul
instant dans le cours de sa longue et belle carrière.
Bourdaloue a-t-il réellement professé à Alençon ? Je le crois. Avant de monter dans la chaire évangélique, il
avait occupé des chaires d'humanités, de rhétorique et de philosophie. La chaire de rhétorique d'Alençon dut être
de ce nombre. La bibliothèque de cette ville conserve en effet une rhétorique manuscrite, provenant du couvent
des Jésuites, et que l'on suppose écrite en entier de la main de l'illustre professeur. C'est un petit volume in-
quarto, sur la modeste reliure duquel on lit d'un côté en lettres d'or LVDOVICVS, et de l'autre BOVRDALOVE[19] ;
aucune
[p. 382]
dédicace, aucune annotation n'indique que ce livre ait été offert aux Jésuites d'Alençon, comme une sorte de
relique de l'un des plus grands hommes de la compagnie. Il est donc à croire qu'il fut laissé dans les archives du
collége par l'auteur ou le propriétaire lui-même. Bourdaloue aurait donc professé la rhétorique à Alençon, et ce nom seul suffit à la gloire du collége.
Le nom de Fréron réveille des souvenirs d'un ordre bien différent. Qu'on ne s'y trompe pas toutefois : c'est un
e
des talents les plus originaux et les plus remarquables de tout le XVIII siècle, que ce Fréron condamné par
Voltaire à l'immortalité du ridicule et de l'infamie. Il a écrit d'admirables pages, et n'a pas fait un bon livre ; il a
composé en un jour des chefs-d'oeuvre, et ces chefs-d'oeuvre n'ont vécu qu'un jour ; il a publié des centaines de
volumes, et personne n'en lit un seul. Tout cela est
[p. 383]
vrai sans doute ; mais l'histoire de Fréron est celle de la presse littéraire, de cette presse qu'il a créée en quelque
sorte. Il eut trop d'esprit pendant sa vie pour en avoir après sa mort.
Ce Fréron, perdu dans la foule, sans appui, sans amis, sans conseil, sans protecteurs, a été le héros et le
martyr de la polémique littéraire. Il a été seul contre tous ; seul contre la philosophie, contre la poésie, contre la
littérature, contre la politique, contre le théâtre de son temps. Il a combattu pour la monarchie, quand les rois la
trahissaient ; pour la religion, quand l'Eglise se confessait vaincue ; pour l'ordre, quand la révolution était partout ;
pour le passé, quand l'avenir s'avançait menaçant. Il a lutté corps à corps avec Voltaire, ce prince de la raillerie
sanglante ; il a affronté sans pâlir les haines les plus spirituelles et les plus puissantes du siècle le plus spirituel et
le plus puissant. Et cela, pendant quarante ans, sans que sa tête, son coeur, son esprit, sa plume, lui aient fait
défaut un seul instant. Fallait-il donc, pour y suffire, un si médiocre courage, un si médiocre génie ?...
Fréron fut attaché, pendant quelque temps, à la compagnie de Jésus. Il occupa une de ses chaires à
Alençon[20] ; mais il ne dut y rester que bien peu de temps, puisqu'il sortit de l'Institut en 1739 : il n'avait que vingt
ans. Qu'on se figure l'ambition et l'activité de cet homme comprimées, étouffées dans les étroites fonctions de
régent d'un petit collége !..... Aurait-il vécu moins heureux, cependant ?.....
[p. 384]
Un des plus célèbres prédicateurs de la société de Jésus, le père Claude de la Neuville, habita pendant
quelque temps le collége d'Alençon ; mais rien n'indique qu'il y ait professé[21].
Il en est de même du P. Couvrigny, le héros d'une aventure assez scandaleuse qui a donné lieu à la fameuse
chanson d'un inconnu.
Or, écoutez, petits et grands, etc.
C'est par une erreur inexcusable que certains biographes l'ont confondu avec le père d'Avrigny.
Je n'ai que bien peu de détails sur les personnages célèbres sortis du collége d'Alençon, pendant qu'il était
dirigé par les Jésuites. Je citerai seulement, d'après Odolant Desnos, Boullemer de Saint-Calais, jésuite, mort en
1758, avec la réputation d'un bon poète latin et d'un excellent prédicateur ; François-Michel Fleury, curé de
Linières-la-Carelle, connu par quelques ouvrages bizarres de controverse sur le point de savoir si une femme, au
défaut d'homme, peut répondre la messe ; Grégoire Morel, un des plus fervents et des plus habiles apôtres du
jansénisme ; Rodolphe Dutertre, jésuite, auteur de quelques ouvrages de mathématiques et de théologie.
Odolant Desnos lui-même, ce prodige d'érudition patiente et consciencieuse, avait fait une partie de ses études
chez les Jésuites d'Alençon, auxquels il conserva toute sa vie un vif attachement.
Il est bien probable que Le Hayer Duperron, le plus fécond sinon le plus distingué de nos poètes Alençonnois ;
Jean Le Noir, le plus ardent et le plus malheureux
[p. 385]
e
adversaire qu'aient eu les Jésuites au XVII siècle, et plusieurs autres savants avaient étudié au collége
d'Alençon, leur ville natale ; mais nous n'en avons aucune preuve.
Cette puissante société succomba en 1762, sous l'effort des haines coalisées des Jansénistes, des Gallicans,
des philosophes, des parlements et du premier ministre, le duc de Choiseul. L'ébranlement causé par sa chute se
fit ressentir pendant bien long-temps dans l'État, dans l'Église et dans l'enseignement public dont elle avait, pour
ainsi dire, conquis le monopole.Un arrêt du parlement de Normandie, du 12 février 1762, destitua les Jésuites de leurs titres et de leurs
fonctions de professeurs. Cet arrêt mit en même temps les différentes villes où se trouvaient des colléges de
Jésuites en demeure de présenter des sujets capables de les remplacer, au parlement qui se réservait de les
nommer. Les habitants d'Alençon, par délibération du 17 avril[22], remontrèrent au parlement que les revenus de
leur collége étant fort médiocres et les Bénédictins de Lonlay possédant dans la ville des biens assez
considérables, il y aurait avantage, pour la ville et pour les Bénédictins eux-mêmes, à ce qu'ils transférassent leur
séjour à Alençon et se chargeassent de l'enseignement. Ce projet n'eut pas de suite, à ce qu'il paraît. Par un
autre arrêt du 18 juin de la même année, le parlement de Normandie expulsa les Jésuites de son ressort ; et, le
26 du même mois, il décida que le collége d'Alençon jouirait des revenus y attachés, sauf à faire par
[p. 386]
la suite, s'il y échéait, telle distribution qui serait jugée convenable pour le bien de la province. Pourquoi sera
supplié le seigneur roi de faire une déclaration qui confirme les unions de bénéfices faites aux colléges de Rouen,
de Caen et d'Alençon, occupés par les ci-devant soi-disant Jésuites. Un dernier arrêt du 27 août ordonna l'acquit
des diverses fondations des Jésuites.
M. l'abbé de Maisons, conseiller au parlement de Rouen et commissaire, mit en possession du collége un
principal et des prêtres séculiers. Il régla le bureau d'administration, qui était composé de l'évêque, du lieutenant-
général, du procureur du roi, de deux députés du corps de ville, de deux notables choisis par la ville et du
principal.
Des délibérations, en date des 20 octobre 1763, 2 mars, 7 septembre, 28 septembre, 26 octobre 1765, 16
mars 1766, fixèrent les devoirs et les engagements des professeurs et du principal. Leurs dispositions sont en
partie reproduites dans un concordat présenté et souscrit par MM. les professeurs et régents du collége
d'Alençon, le 2 avril 1766[23].
On y lit entre autres choses :
Que les professeurs payaient 200 livres de pension alimentaire au principal, chargé de l'entretien de la table ;
Qu'ils recevaient 2 livres de chaque écolier à l'entrée de leur classe, à la charge par eux de payer les menues
dépenses et réparations de cette classe ;
Qu'ils logeaient à l'intérieur du collége, et jouissaient en commun de deux carrés de jardin pour y cultiver des
fleurs pour leur amusement ;
Qu'ils devaient, en cas de maladie ou autre empêchement,
[p. 387]
se faire suppléer à leurs frais par un ecclésiastique, ou, à défaut d'ecclésiastique, par un laïque qui viendrait
professer en habit noir et en manteau ;
Que les professeurs de rhétorique et de seconde étaient tenus de prononcer chaque année alternativement,
lors de la rentrée des classes ; le 18 octobre ; un discours d'une demi-heure de lecture sur l'utilité des belles-
lettres et autres matières convenables, et, à la fin des classes, de faire un exercice public qui précéderait la
distribution des prix ;
Que les professeurs et régents devaient, à la fin de l'année, donner un exercice public sur les auteurs
expliqués dans leurs classes ;
Qu'il y avait deux années de philosophie, et que, dans la seconde seulement ; on enseignait les éléments des
mathématiques.
Une délibération du bureau d'administration du 30 septembre 1768[24], homologuée en parlement le 15
décembre, reproduisit toutes ces dispositions. Elle offre une particularité digne de remarque : c'est la proposition
faite à l'administration de mettre au concours les places vacantes des professeurs. Il n'y a pas eu progrès sous ce
rapport.
Pour en finir avec ce qui concerne la nouvelle organisation du collége d'Alençon, voici une note de ses revenus et de ses dépenses, dressée vers 1770.
Revenus livres.
Ferme du Petit-Parc 515
Terre de La Ronce 300
A reporter 315
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Report 815
Maison de Condé 45
Terre de Goupilly 1000
Enclos Saint-Joseph 166
Sur l'octroi 1750
Sur la recette générale 1000
Rente sur l'hôtel-de-ville de Paris 1475
Sur le collége de Rouen 2000
Petit séminaire 263
Deux minots de sel 100
Sur les tailles 76
Maisons et jardins loués 204
Rentes diverses 114
_____
Total 9008
Charges livres.
Principal 700
r
Prof de théologie 600
de physique
600
de logique 600
de rhétorique 600
de seconde 600
de troisième 550
de quatrième 500
de cinquième 500
de sixième 500
Trois messes par semaine 120
Douze messes par an 36
Rentes diverses 86
_____
Total 5992
[p. 389]
Le traitement, si modeste encore, des professeurs a bien grossi depuis cette époque. La différence entre le
traitement des classes supérieures et celui des classes inférieures a surtout augmenté. Quelles en doivent être
les conséquences ? Je ne sais trop ; mais, en ouvrant une plus large carrière à l'ambition des professeurs, a-t-on
bien consulté les intérêts des classes inférieures ? N'eût-il pas été sage de maintenir plus d'égalité dans les
traitements ?... C'est une grave et délicate question.
Les professeurs qui remplacèrent les Jésuites étaient fort médiocres ; à peine peut-on citer parmi eux l'abbé
Lelong, assez bon traducteur ; l'abbé Daguin, physicien distingué ; M. Gelée, principal, dont le célèbre
Desgenettes vante l'instruction, l'esprit et les talents ; enfin l'abbé Lefèvre, curé de Grandchamp, au diocèse du
Mans, auteur d'un grand nombre de poésies latines, et notamment d'un poème sur la Briante, que sa modestie ne
lui permit pas de publier. Il composa aussi pour le nouvel hôtel-de-ville quelques inscriptions latines, qui furent gravées sur cuivre et incrustées dans les fondements[25].
Quelques-uns de leurs élèves ont acquis une grande réputation.
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A leur tête il faut placer le médecin en chef de l'armée d'Orient, le savant auteur d'une foule d'ouvrages
estimés sur son art, l'héroïque sauveur des pestiférés de Jaffa et des orphelins de Moscou, le docteur
Desgenettes. Né à Alençon en 1762, il quitta le collége de sa ville natale en 1778, pour terminer ses études à
Sainte-Barbe, où se trouvaient alors comme maître de conférences l'abbé Rattier, et comme répétiteur de
philosophie M. Prudhomme, ses compatriotes. Nous ne retracerons pas ici les différentes phases de sa longue et
glorieuse carrière : elle appartient tout entière à l'histoire. Disons seulement que, dans ses mémoires publiés en
1835, il est revenu avec complaisance sur ses souvenirs du collége d'Alençon[26].
Le fameux Hébert, mieux connu sous le nom de père Duchesne, fit également ses études au collége
d'Alençon. Il était né dans cette ville le 15 novembre 1757. Enfant aimable et gracieux, écolier paresseux et
espiègle, rien ne devait faire pressentir en lui le farouche procureur de la commune et l'infâme accusateur de la
reine. Les suites d'une aventure galante le forcèrent de quitter Alençon et de se réfugier à Rouen. De là il se
rendit à Paris. Il y fut successivement contrôleur des contremarques au théâtre des Variétés et domestique d'un
médecin. Chassé pour infidélité de ces différentes places, il traîna une vie obscure et misérable jusqu'à l'époque
de la révolution. On sait le rôle qu'il y joua comme magistrat, comme homme politique et comme écrivain. Ce
qu'on ne sait pas assez, c'est que cet homme si grossier, si ordurier dans ses feuilles, était de moeurs fort
élégantes. Sa mémoire est restée chargée
[p. 391]
de l'exécration publique, et je ne crois pas que, dans ce siècle d'apothéoses étranges, aucune tentative ait encore
été faite pour la réhabiliter.
La Billardière et Bourdon, deux de nos illustrations Alençonnoises, commencèrent leurs études au collége de
leur ville natale. La réputation du premier, comme naturaliste et surtout comme botaniste ; celle du second,
comme mathématicien et comme inspecteur général des études, nous dispensent d'entrer dans le détail de leurs
différents ouvrages, dont aucun ne fut composé ni publié à Alençon.
Le comte Alexandre de Tilly, si connu par ses intrigues, ses indiscrétions, ses mémoires et sa fin déplorable,
passa quelques mois au collége d'Alençon en 1778. C'est lui-même qui nous l'apprend dans ses mémoires[27].
Je citerai encore parmi les élèves sortis du collége d'Alençon à cette époque, M. Louis-Charles-Nicolas
Delestang, né à Mortagne, le 23 avril 1756, mort dans cette ville, le 7 novembre 1831. Il administra, comme sous-
préfet, l'arrondissement de Mortagne, du 23 avril 1800 au 27 juin 1813. On lui doit un grand nombre d'ouvrages
sur la statistique et l'histoire de cet arrondissement. Le plus intéressant est une Histoire de l'Ancien Perche, en 3
vol. in-4°, restée manuscrite. Ses quatre brochures sur la statistique de la ville et de l'arrondissement de
Mortagne (in-8°, 1801 - 1810), et la France ancienne et moderne (1800, in-8°), les seuls opuscules qu'il ait
publiés, sont fort médiocres.
L'histoire de notre collége pendant la révolution est fort obscure. C'est à grand'peine que je suis parvenu à
rassembler quelques documents sur le personnel des maîtres.
[p. 392]
Quant aux élèves, il n'y faut pas songer. Ils étaient en fort petit nombre et n'apprenaient rien. Le moyen vraiment
de se mettre à étudier la langue des Romains ou des Spartiates, quand on les surpassait à la tribune, sur la place
publique, à l'armée surtout ? Il faut aux enfants comme aux hommes des loisirs pour apprendre.
L'abbé Marquet, principal du collége, ayant été nommé vicaire de l'évêque constitutionnel de Séez, fut
remplacé par l'abbé Rattier, ancien élève de Ste.-Barbe, aumônier de la garde nationale d'Alençon, vers la moitié
de l'année 1791.
Dans une lettre circulaire[28] adressée aux officiers municipaux d'Alençon le 10 juillet, le nouveau principal,
après avoir parlé en termes emphatiques de la nécessité « de former des hommes capables de soutenir le
majestueux édifice, que le monde entier voyait avec admiration s'élever au degré de la perfection, » s'exprimait ainsi :
« J'admire, Messieurs, le sage décret de l'Assemblée nationale, qui laisse à chaque individu la liberté de son
opinion ; mais quelle inquiétude, quelle contrariété pour les amis de l'ordre, si, contre l'intention de nos augustes
représentants, nous voyions se former chez les réfractaires à la loi autant d'écoles dangereuses qui, en diminuant
le nombre de nos écoliers, altéreraient l'émulation de notre collége ! J'aime à croire que ces craintes se
dissiperont lors de l'installation de nos professeurs constitutionnels : quelles espérances ne devons-nous pas
concevoir de leurs travaux, en apprenant qu'il se présente chaque
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jour pour le remplacement des sujets du plus rare mérite ! »
Ces craintes et ces espérances s'expliquent facilement.
Le serment exigé de tous les prêtres fonctionnaires publics, les mutations nombreuses qui en étaient la
conséquence, la direction nouvelle que les événements ouvraient à tous les talents et à toutes les ambitions,
arrachaient aux colléges presque tous les anciens professeurs. Celui d'Alençon avait perdu tous les siens.
Quelques-uns d'eux cependant avaient prêté le serment, mais sans conserver leurs fonctions ; d'autres voulaient
sans doute ouvrir des écoles particulières.
L'instruction publique était en même temps envahie par une foule de jeunes gens plus riches de science que
de fortune, qui se précipitaient avec ardeur dans cette carrière jusque-là fermée aux laïques. La plupart d'entre
eux ne s'y arrêtèrent qu'un instant.
Parmi les nouveaux professeurs du collége d'Alençon se trouvaient MM. Després, Leboeuf, Morel et Le Roy.
M. Després appartenait à une famille honorable du pays. Il quitta bientôt le collége pour s'enrôler comme
volontaire. Il était capitaine au troisième bataillon des volontaires de l'Orne et faisait partie de la garnison de
Mortagne (Vendée), quand cette garnison, pressée par les Vendéens, abandonna la place le 5 germinal an II (25
mars 1794). Tous les officiers furent mis en jugement, et malgré le mémoire justificatif que M. Després publia en
leur faveur[29], ils auraient probablement été condamnés
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sans le dévouement de M. Boullay d'Alençon, qui se chargea d'aller exposer l'affaire à Robespierre, et obtint leur
élargissement. M. Després devint chef de bataillon et fut adjoint aux adjudants-généraux attachés à l'armée dite
d'Angleterre. En 1798, il fut élu par le département de l'Orne au conseil des Cinq-Cents. Ce fut lui qui demanda
que les citoyens qui auraient rendu d'éminents services à la patrie fussent seuls admis à faire recevoir leurs
enfants au Pritanée français ; proposition qui honorait à-la-fois le législateur et l'ancien professeur. On a encore
de lui un discours sur le départ des conscrits du département de l'Orne, en date du 19 nivôse an VII. Après le 18
brumaire (9 novembre 1799), dont il accepta facilement toutes les conséquences, il refusa une place de préfet, et
fut envoyé par le premier Consul dans le département de l'Eure pour y renouveler l'administration centrale. Au
mois de décembre de la même année, il fut appelé à faire partie du nouveau corps législatif. Il en sortit et y rentra
alternativement jusqu'en 1808. A cette époque, il était déjà conseiller à la Cour royale de Caen. Le collége
d'arrondissement d'Alençon l'envoya à la Chambre des représentants en mars 1815. Après la révolution de 1830,
M. Després essaya de rentrer dans le monde politique. Il fut envoyé à Alençon pour présider à l'installation du
tribunal, et nommé député par le collége électoral de Séez, en mars 1831. Il cessa de siéger en 1834. Depuis
cette époque, il est resté complètement étranger aux affaires politiques.
M. Després était membre du lycée d'Alençon et de la société d'agriculture de Caen. Il a publié quelques
travaux assez insignifiants dans les mémoires de cette dernière société.
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Le plus curieux, sinon le plus éloquent de ses discours, est celui qu'il prononça à Alençon le 11 septembre
1830[30].
M. Leboeuf professait la rhétorique. C'était un homme d'un esprit élégant et cultivé, ancien lauréat d'honneur
des concours généraux. Il a depuis été directeur de la loterie en Hollande, et chef de division au ministère des
finances.