L’aventure Ardelaine - Une coopérative textile au service du développement local de l’Ardèche - par Béatrice Barras
24 pages
Français
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L’aventure Ardelaine - Une coopérative textile au service du développement local de l’Ardèche - par Béatrice Barras

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Description

Béatrice Barras raconte l'histoire et l'organisation de la société-coopérative Ardelaine, dont elle est l'une des fondatrices. Ardelaine est une entreprise qui a pour objectif premier le développement d'un territoire rural à travers la valorisation d'une filière textile locale. La preuve est faite que, en dépit de la mondialisation, les savoir-faire et les productions traditionnelles locales ne sont pas forcément condamnées.
Béatrice Barras, née en 1950, orthophoniste de formation, est une membre fondatrice d’Ardelaine, coopérative créée en 1982, autour du projet de valoriser le territoire de l’Ardèche.

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Langue Français

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Observatoire du Management Alternatif
Alternative Management Observatory
__

Compte-rendu

L’aventure Ardelaine
Une coopérative textile au service du
développement local de l’Ardèche



Béatrice Barras,
Co-Fondatrice de la Coopérative Ardelaine

Séminaire Roland Vaxelaire
03 novembre 2010

Majeure Alternative Management – HEC Paris
Année universitaire 2010-2011
Barras - «L’aventure Ardelaine » - 03 novembre 2010 - 1
L’aventure Ardelaine - Une coopérative textile au service du
développement local de l’Ardèche

La Majeure Alternative Management, spécialité de dernière année du programme Grande
Ecole d’HEC Paris, organise conjointement avec Roland Vaxelaire, Directeur Qualité,
Responsabilité et Risques du Groupe Carrefour, un ensemble de séminaires destinés à donner
la parole sur la question du management alternatif à des acteurs jouant un rôle majeur dans
le monde de l’économie.
Ces séminaires font l’objet d’un compte-rendu intégral, revu et corrigé par l’invité avant
publication. Ils sont organisés sur le campus d’HEC Paris et ont lieu en présence des
étudiants de la Majeure Alternative Management et du Master Spécialisé Management du
Développement Durable et de leurs responsables.

Résumé : Béatrice Barras raconte l'histoire et l'organisation de la société-coopérative
Ardelaine, dont elle est l'une des fondatrices. Ardelaine est une entreprise qui a pour objectif
premier le développement d'un territoire rural à travers la valorisation d'une filière textile
locale. La preuve est faite que, en dépit de la mondialisation, les savoir-faire et les
productions traditionnelles locales ne sont pas forcément condamnées.

Mots-clés : Laine, Développement local, Coopératives, Ardèche, Ardelaine, Ruralité


Ardelaine: the adventure of a textile cooperative serving the local
development of the Ardèche

The Major Alternative Management, a final year specialised track in the Grande Ecole of
HEC Paris, organises jointly with Roland Vaxelaire, Director of Quality, Responsibility and
Risk in Groupe Carrefour, a series of workshops where major business actors are given an
opportunity to express their views on alternative management.
These workshops are recorded in full and the minutes are edited by the guest speaker
concerned prior to its publication. They take place in HEC campus in the presence of the
students and directors of the Major Alternative Management and the Specialised Master in
Sustainable Development.

Abstract: Beatrice Barras relates the story of Ardelaine, which is a workers’ cooperative that
she contributed to create. One of the main objectives of Ardelaine is to foster the development
of a rural territory through the exploitation of a local textile industry. Indeed, it seems that, in
spite of globalization, that traditional know-how and production are definitely not
condemned.

Key words: Wool, Local Development, Cooperative, Ardèche, Ardelaine, Rurality


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diffusés par l'Observatoire du Management Alternatif relèvent de la responsabilité exclusive de leurs auteurs.
Barras - «L’aventure Ardelaine » - 03 novembre 2010 - 2
Table des matières

Présentation de l’invitée ........................................................................................................... 4
Introduction .............................................................................................................................. 4
Le point de départ : un questionnement personnel ................................................................ 4

1. Les premières expériences du collectif ............................................................................... 6
La tournée du Moyen-âge ...................................................................................................... 6
Le chantier de jeunes du Viel Audon ...................................................................................... 7
Un projet de développement local .......................................................................................... 8

2. L’aventure Ardelaine ........................................................................................................... 9
La fondation d'Ardelaine ........................................................................................................ 9
Du succès au repositionnement local ................................................................................... 10
Les ressources humaines ...................................................................................................... 12
L'Aventure continue avec de nouveaux investissements et de nouvelles activités… ............ 13

Questions ................................................................................................................................. 14


Barras - «L’aventure Ardelaine » - 03 novembre 2010 - 3
Présentation de l'invitée :
Béatrice Barras est née en 1950 à Avignon. En 1967, après son baccalauréat, elle monte à Paris
pour suivre une formation d'orthophoniste. Très vite, les événements de mai 1968 et son lot de
questions, de passions, d'espoirs et de réflexion, bousculent son projet de vie. Après son diplôme,
elle part sur les routes, fait l'expérience de la vie en communauté, et pose finalement ses bagages
avec son compagnon dans un petit village d'Ardèche. Là commence une grande entreprise
collective qui la mène jusqu'à aujourd'hui : ramener et entretenir la vie dans des lieux où elle est
menacée. Il y a d'abord les chantiers de restauration d'un hameau en ruines par le biais des chantiers
de jeunes, puis, à partir du début des années 1980, la réhabilitation d'une filature de laine, devenue
la SCOP Ardelaine, qui intègre aujourd'hui toute la filière de la laine, et qui est aussi un musée, une
librairie et plus récemment un restaurant.

Introduction
La consigne qui m'a été donnée, c'est de vous parler à la fois de mon parcours personnel et de ce
parcours collectif qui a créé et développé l'entreprise Ardelaine. Ardelaine est une Scop, une
« société coopérative de production », ce qui signifie que l'on fait de la production, même si ce n'est
plus très tendance, et on y tient. L'entreprise se trouve en Ardèche, à St-Pierreville, un petit village
de la montagne Ardéchoise, et a maintenant quarante-cinq salariés qui s'occupent de la laine de
cinquante mille moutons. C'est aussi un musée qui attire vingt mille visiteurs, qui va bien, et qui a
des nouveaux projets de développement, toujours dans l’objectif de revalorisation des ressources
locales, mais élargi aux ressources alimentaires du territoire. Nous nous définissons aujourd'hui
comme une coopérative de territoire plutôt qu'une coopérative de production. On se rend compte
finalement que notre métier, c'est le développement local par la création d'activité, dans l'esprit et la
pratique d'un développement social et solidaire, économique, environnemental, etc. ....

Le point de départ : un questionnement personnel
Tout cela a maintenant bientôt quarante ans, et je vais essayer de vous faire participer à la
genèse, genèse portée bien sûr par des personnes. En ce qui me concerne, moi, Béatrice, je suis née
en 1950 d'un papa chimiste et d'une maman mère au foyer. Je travaillais bien à l'école, j'avais un an
d'avance, à dix-sept ans j'ai eu mon bac, et je ne savais pas quoi faire, peut-être de l'artistique ou
quelque chose comme ça, et puis maman m'a dit : « Tiens tu pourrais faire orthophonie ». Pourquoi
pas, sachant que c’était l’occasion pour moi de « monter à Paris » et donc j'ai fait des études
d'orthophonie. La première année j'avais dix-huit ans et c'était 1968. J'arrivais d'Avignon. Mon père
était au CEA (Commissariat à l’Energie Atomique). Il dirigeait l’usine de Marcoule dans la Région.
Barras - «L’aventure Ardelaine » - 03 novembre 2010 - 4
Les évènements de 1968, pour moi qui avais dix-huit ans et sortais de mon Avignon, ça m'est tombé
dessus. Je n'étais pas spécialement politisée, et là j'ai pris un grand coup dans la figure. Je me suis
demandée ce qu'il se passait, ce que voulaient tous ces gens, ce qu'ils ne voulaient pas. Il y avait un
bouillonnement d'idées, de débats, dans lequel je me suis plongée. A la fac d'orthophonie, il y avait
un petit problème, il y avait quatre cent personnes dans l'amphi, dont trois cent quatre-vingt seize
filles et quatre garçons, alors on allait en fac de médecine pour que cela brasse un peu.
J’ai découvert alors des problèmes de société, que je ne m'étais vraiment pas posés jusqu'alors.
Moi je faisais mon petit chemin, pensais à mon travail futur, ma vie familiale…c'était une
dimension autre qui m’apparaissait, la dimension sociétale et son pouvoir dans la rue. Nous qui
étions les enfants de l'après-guerre, quelle société voulions-nous, pour nous et pour nos enfants ?
Cette société de l’après-guerre, construite par nos parents qui se sont défoncés pour relever la
France, pour faire progresser techniquement et industriellement l'économie, elle nous semblait déjà
dépassée. Nous, les enfants chéris, qui ont eu chaud l'hiver, qui avaient quantité de travail qui les
attendaient, nous n’étions pas satisfaits. Nos parents avaient pourtant tout fait pour que l'on soit des
gens heureux. Ils ont résisté au fascisme, subi les camps de concentration…œuvré pour
l’amélioration des conditions de vie… Nous sommes les enfants du bonheur, nous avons la paix, la
vie devant nous… Mais quelle vie voulons-nous ? Allons-nous continuer à être des développeurs
économiques et techniques ? Pour mon père, la science et la technique allaient tout résoudre ; le
nucléaire ? Aucun problème, il y a une solution à tout, le progrès est infini, etc. Nous, nous en
voyions les limites... et en tant que femme, qu’avons-nous à apporter ? Certains domaines avaient
été délaissés, certains savoirs avaient été oubliés pour en privilégier d'autres. Est-ce que notre
génération ne devait pas s'occuper de ce qui avait été mis de côté dans ce développement ? La
chimie, le nucléaire ont apporté certaines choses, l'industrie et le développement industriel aussi,
mais qu'est-ce que cela a enlevé par ailleurs et qu’est-ce que cela laissera aux prochaines
générations ?
Dans cette même période, j'avais une sœur cadette qui s'appelait Isabelle et qui avait douze ans.
Un jour le verdict tombe : cancer des os. Elle était condamnée, donc il n'y a pas eu d'hospitalisation
et avec ma mère et mon père, j’ai accompagné ma petite sœur sur le chemin de la fin de sa vie. Cela
a duré quelques mois, et cela aussi bien sûr, vous l'imaginez, pour se poser des questions
existentielles, c'est pas mal !
Non seulement j'étais confrontée à des problèmes de société, consciente que moi, demain, j’allais
en devenir un des acteurs, mais en plus je devais me poser des questions sur ma vie : qu'est-ce que
je vais faire de ma vie, qu'est-ce que je vais faire sur cette terre. Qu'est-ce que la vie ? Que faire de
sa vie, qu'est-ce qu'une vie ? La vie finalement c'est très fragile, c'est un passage, ça peut être très
Barras - «L’aventure Ardelaine » - 03 novembre 2010 - 5
court, ça peut être très long, mais que fait-on de ce temps-là ? Dix-huit ans.
Les années suivantes, j'étais en attente pour transformer cette expérience personnelle en quelque
chose, mais en quoi ? J'ai poursuivi mes études. Après 1968, nous sommes rentrés à la fac. Nous
sommes venus nous rasseoir à la même place, en écoutant la même salade débitée par certains profs
que nous avions « vidés » pendant les évènements. Leur savoir était dans leur bouquin, on pouvait
lire, on savait lire... Les modes d'éducation, la façon dont on nous apprenait les choses nous
semblaient totalement désuets, mais le chapeau était remis sur tous les espoirs, les questions, les
révolutions, et tout le monde devait rentrer dans sa case pour avoir son diplôme. J'ai eu mon petit
diplôme mais je ne pouvais absolument pas me satisfaire de cela, je trouvais tout cela
fondamentalement pas intelligent. Je voyais tout ce qu'on oubliait dans ces apprentissages.

1. Les premières expériences du collectif.
La « tournée du Moyen-âge ».
Un soir, sur la route, j'étais rue Tournefort avec mon copain, guitare sur le dos, il chantait du
Boris Vian... Nous sommes accostés par une fille qui sort d'un drôle de véhicule et nous invite à
rejoindre son groupe dans une « tournée du Moyen-âge ». Et nous sommes partis dans cette
aventure folle, que je ne peux pas raconter en entier sinon nous y serions encore demain. Nous nous
sommes retrouvés à une vingtaine de personnes, soi-disant troubadours, avec des chevaux, des
charriots, à faire une tournée sur le thème du Moyen-âge dans le sud de la France en chantant des
vieilles chansons françaises, en faisant des spectacles de prestidigitation et en faisant la manche
pour manger.
Ce groupe qui ne se connaissait pas au départ, a été confronté à tout un tas d'aventures, pour la
plupart joyeuses, mais fin août, il se met à pleuvoir, les chevaux sont malades, rien ne va plus, les
vacances sont finies, on replie, on décide d’arrêter cette histoire. Face à cela, la moitié du groupe,
qui était entre temps devenu un groupe de quarante personnes, refuse de rentrer et décide de
continuer l’aventure. Une moitié du groupe est remontée faire sa vie, et l'autre a décidé de
continuer. Ce groupe totalement informel continuait à faire la manche, des spectacles, mais il fallait
trouver un lieu car la tournée avec les chevaux ne pouvait plus continuer. Des lieux sommaires ont
été trouvés, mais le groupe s'est vite dégradé, entre la violence, la drogue, l'alcool...
On a alors été quelques-uns à se dire : « D'accord on a vécu quelque-chose d'extraordinaire, on a
compris des choses fondamentales, mais sans projet à moyen ou long terme, ce n'est pas possible. Il
nous faut un lieu et un projet, pour pouvoir continuer une aventure collective ». Ce qui nous avait
vraiment touché, c'est la force, l'énergie, la capacité d'un groupe qui est dans une dynamique à faire
face à mille situations, à dépasser mille obstacles grâce à cette espèce d'unité, de cohésion, qui crée
Barras - «L’aventure Ardelaine » - 03 novembre 2010 - 6
une chaleur, un enthousiasme et des capacités aussi.

Le Chantier de jeunes du Viel-Audon
Qu'à ne cela tienne, un lieu : nous en avons trouvé un, un village en ruine, dans les gorges de
l'Ardèche ; évidemment c'était dans l'air du temps, nombreux étaient ceux qui étaient partis
remonter des villages en Ardèche. Nous nous sommes retrouvés à cinq, rapidement quatre avec un
boulot énorme, c'était un village sans route pour y arriver. Là nous avons réfléchi, nous nous
sommes demandé ce que nous allions faire : pas une « petite maison dans la prairie », nous avions
des « questions de société ».
Quand je dis « nous » ? Moi j'ai changé d'amoureux en route : c'était un garçon qui avait réussi le
concours des Arts et Métiers, et qui finalement s'était rendu-compte qu'il ne voulait pas être
ingénieur mais plutôt architecte. Il avait fait une école d'ingénieur-architecte mais n'avait pas été
jusqu'au diplôme en raison de problèmes familiaux. Il y avait une copine qui était prestidigitatrice,
artiste, et un copain un peu, comment dire, poète, et moi, qui avais mon diplôme d'orthophonie.
Rapidement les copains poètes et artistes ont dit : « L'Ardèche c'est bien, c'est gentil mais nous,
on retourne à Paris, parce que c’est plus facile pour y vivre et c'est plus intéressant. » Donc on s'est
retrouvé à deux avec mon chéri et avec notre projet. Nous ne voulions pas faire « notre projet »,
« notre petite maison » : j'avais fait du scoutisme et des chantiers de jeunes déjà, et je me suis dit :
« Pourquoi pas les chantiers de jeunes, ça peut intéresser des tas de gens. » On a donc démarré des
chantiers de jeunes sur ce projet. Très rapidement on a commencé à nous interroger sur notre projet:
« Qu'est-ce que vous voulez faire, pourquoi vous voulez reconstruire ? » Nous disions : « C'est pour
ramener la vie dans ce village, ramener la vie.
- Oui mais comment ?
- On n'en sait rien, ce sont les gens qui vont le faire, ceux qui vont construire avec nous le village
et le projet. »
On s'est interdit de planifier quoi que ce soit ; il s'agissait de laisser faire les choses avec les gens
qui y participeront, en acceptant de ne pas savoir, en laissant la vie venir pour ramener la vie. Après
cinq ans de chantiers de jeunes nous avons compris d'une part que le projet, était effectivement de
« ramener la vie », mais qu’il était aussi et surtout un projet éducatif : c'était un chantier très
important puisqu'on avait des centaines de jeunes. Nous étions cent jeunes dans ce village
abandonné, sans route, à devoir s'organiser pour manger, s'organiser pour bâtir. Le sable, on le
trouvait au bord de la rivière, mais il fallait s'approvisionner en ciment et plein d'autres choses,
comme s'organiser pour rapporter l'eau, il n'y avait même pas l'eau potable. Et donc il fallait
transporter. Et on s'est rendu compte qu'on avait là une petite organisation, qui organisait sa propre
Barras - «L’aventure Ardelaine » - 03 novembre 2010 - 7
survie et son travail.
Immédiatement la question de la répartition des tâches s'est posée : au premier abord les filles
vont faire la cuisine et les garçons vont faire la maçonnerie... Eh bien non. Nous étions en pleine
période où les femmes reprenaient leur place, si on peut dire, et donc étaient militantes féministes :
« Nous aussi voulons faire de la maçonnerie, et pourquoi pas les hommes ne seraient-ils pas à la
cuisine ? » Pas de division des tâches au niveau des sexes donc, et pas de division des tâches au
niveau social : très rapidement les enfants d'ouvriers allaient au boulot, et les enfants de cadres
expliquaient comment il fallait faire. Là aussi nous avons dit : « Stop : on fait tout ensemble ».
Ensuite la question de la spécialisation : il y avait les spécialistes de la maçonnerie, qui savent tout
faire, les spécialistes de la cuisine, les spécialistes de ci, du transport, ceux qui ont étudié etc. … Et
là, de même, nous avons institué la rotation des tâches : chacun expérimente toutes les tâches,
d'abord pour se rendre compte de ce que c'est et pour ensuite peut-être choisir une spécialité et
progresser techniquement. Ainsi chacun sait ce que c'est que de tourner le ciment à la pelle, c'est
une spécialité aussi, de tenir une pelle, c'est de plus en plus rare de savoir tenir une pelle.
Tout cela constitue une expérience fondamentale, inscrite dans notre histoire, qui nous a appris
énormément de choses, et qui nous a enlevé aussi toutes les peurs : nous avons appris à n'avoir peur
de rien. On sait ce que c'est que la violence, on sait ce que c'est que la drogue, on sait s'en défendre
aussi, on ce que c'est l'organisation, le travail, on sait ce que c'est que des hommes, des femmes, des
grands, des petits, des gros, des vifs, des lents, on a beaucoup appris sur la nature humaine.

Un projet de développement local
En même temps nous étions dans un territoire de déprise rurale où le conflit était présent : il
arrivait beaucoup de Hollandais, avec beaucoup d'argent, qui venaient faire du tourisme en Ardèche,
et qui n'achetaient rien. Ils arrivaient avec leur coffre plein et considéraient les Ardéchois comme
des arriérés. Sur les routes un matin, il était tagué « NL GO HOME ». Par ailleurs, sur les murs,
dans le département, il y avait écrit : « Le rallye passe le pays crève ». En Ardèche, il y avait un
arrière-pays où il n'y avait plus que des vieux, tous les jeunes étaient partis. Il y avait des ruines
partout... On était en face d'un pays abandonné et nous nous sommes dit : « Finalement tout ce
qu'on a mis en œuvre, toute l'expérience qu'on a eue sur ce chantier de jeunes ; la coopération,
l'auto-organisation, on l'a vécu au soleil pendant les vacances, sans impératif de temps, sans
impératif économique, sans salaires à payer etc. Est-ce que nous ne pouvons pas aussi nous
confronter à la réalité économique ? Est-ce que nous sommes capables de vivre la même chose dans
un contexte économique et de créer vraiment des entreprises, qui économiquement sont viables
mais organisées tout à fait autrement et capables de générer un développement économique local? »
Barras - «L’aventure Ardelaine » - 03 novembre 2010 - 8
C'est alors que nous sommes tombés par hasard devant une vieille filature en ruine, après avoir
vu que les paysans jetaient leur laine sur les tas de fumier, et là nous nous sommes dit : « Cela ne va
pas : nous avons mis dix mille ans à avoir de la belle laine et maintenant, à cause de la
mondialisation, les éleveurs en sont réduits à jeter la laine et la dernière filature du département
tombe en ruines alors que c’est un patrimoine. » Donc à l'origine il y a eu une indignation, et une
rencontre aussi, une belle rencontre avec la propriétaire de cette petite filature, désespérée, parce
que c'était en train de s'écrouler et qu'elle était toute seule, là, sans un sous, sans avenir et sans
espoir. Nous nous sommes dit que nous allions essayer. C'était n'importe quoi, un projet comme ça !
Nous avions déjà le hameau du Vieil-Audon à reconstruire... Qu'est-ce qu'on allait démarrer un
autre projet à une heure de là, au fin fond de la montagne ardéchoise ! Sinistre, franchement sinistre.
Nous sentions bien que nous devions préserver le Vieil Audon dans sa vocation éducative, sociale et
non économique (puisque tout a été reconstruit par le biais du bénévolat, et que finalement le projet
était de permettre à des jeunes de vivre cet apprentissage-là). En revanche il nous fallait un projet
économique, avec les règles économiques qui sont pour tout le monde les mêmes, mais dans un
objectif et une approche différents.
Donc nous avons décidé de porter les deux projets, à condition d’y associer d’autres personnes :
nous avons mobilisé les jeunes du chantier, en leur disant qu'il y avait un nouveau projet. Ils ont été
cinq au départ à se déterminer pour ce deuxième projet. La question qui s'est posée ensuite était :
« Comment faire pour relancer une filature quand à Tourcoing-Roubaix ils font cela très bien, très
vite avec des machines formidables ? » Là nous avons décidé de ne pas faire simplement une
filature mais plutôt de restructurer une filière laine locale. Il y a eu là une stratégie intelligente, celle
d’élargir l’objectif sur un projet vaste, global, plutôt que de penser, on va faire de la filature ou on
va faire un musée. Ce projet c'est un projet ambitieux, vaste, et à multi-activités.

2. L’aventure Ardelaine
La fondation d'Ardelaine
Nous n'avions pas d'argent bien sûr, ni les uns ni les autres, donc comment faire ? Notre moyen
ça a été de mutualiser : moi je travaillais comme orthophoniste, donc j'avais un peu d'argent à la fin
du mois, il y avait aussi une amie institutrice, il y avait des copains qui travaillaient en usine, qui
faisaient de l'intérim. On se relayait pour aller travailler pour que d'autres puissent faire avancer le
projet. La mutualisation permettait de laisser du temps à d'autres copains pour restaurer le bâtiment,
commencer à se former, acheter des machines, il y avait une turbine : nous avons remonté une
turbine pour faire de l'électricité et nous nous sommes organisés, nous nous sommes organisés en
groupe, nous appelions cela « le collectif », où l'argent était en commun, mais pas dans un pot
Barras - «L’aventure Ardelaine » - 03 novembre 2010 - 9
commun. On gérait collectivement une masse financière qui nous restait propre, nous avions chacun
nos carnets de chèques où nous recevions nos payes, mais nous avions une gestion commune. Si,
par exemple, certains n'avaient pas de ressources à un moment donné, ceux qui avaient des
ressources faisaient en sorte qu'ils aient à manger et à se loger. L'important c'était de mettre en
commun cet argent pour dégager des moyens d'investir. Et grâce à cela, alors qu'on gagnait tous le
Smic en moyenne, on pouvait investir vingt à trente pourcent des revenus regroupés dans le projet.
Cette période de préparation a duré sept ans, c’était un peu long, mais ça a été un magnifique
temps d’apprentissage, nous sommes allés voir des matelassiers pour savoir comment ils faisaient
les matelas de laine, nous nous sommes formés à la tonte des moutons, nous avons réalisé une
turbine, qui produisait de l’électricité, nous avons fait tout un tas de choses mais sans avoir
l'obligation de payer des salaires. Et en 1982, nous nous sommes dit que nous étions prêts à
démarrer. L'équipe, confrontée à tellement de difficultés et d'aventures, n'avait pas explosé en vol
(ce qui est quand même assez fréquent), elle était soudée. Il y avait cette masse critique qui nous
permettait vraiment de créer et se projeter dans la durée. Et donc nous avons créé en 1982 la SCOP
Ardelaine.
Au début nous avons fait la tonte pour récolter de la matière première, puis il fallait laver la
laine. Le lavage, ce n'était pas évident parce que cela représente un très gros travail. Dans un
premier temps, nous avons sous-traité. Nous avons cherché le premier produit à faire avec la laine,
un produit qui consomme beaucoup de laine mais qui est simple à faire, et où il n'y a pas besoin de
gros investissements. Le matelas de laine, mais où le vendre ? Nous avons commencé à faire les
marchés autour de chez nous et on nous disait : « Les matelas de laine c'est pour les grands-mères,
c'est gentil, intéressant... » Par la suite, en cherchant à vendre nos matelas, nous avons participé au
salon de la Marjolaine, à Paris, un salon Bio ; bien sûr nous étions aussi dans l'esprit Bio, énergie
renouvelable, etc. Nous mangions du riz complet Bio que nous allions chercher directement chez le
producteur. Quand nous avons fait le salon de Marjolaine, nous avons compris qu'on aurait peut-être
une clientèle locale, mais que ça allait être long et difficile, et qu'il y avait cette clientèle de gens un
peu comme nous finalement, passionnés par l'écologie et le développement local et qui voyaient de
l'intérêt à notre produit et notre démarche.

Du succès au repositionnement local
Nous avons donc commencé à faire les salons Bio et nous avons élargi notre gamme de produits.
Du matelas de laine on a enlevé les rayures : cela ressemblait à un futon, et d'un coup il plaisait
beaucoup plus. Nous avons fabriqué la couette en laine, et puis le sur-matelas en laine, puis l'oreiller
en laine, et en 1986 nous nous sommes dits qu'il fallait aussi faire des vêtements. Fabriquer de A à Z
Barras - «L’aventure Ardelaine » - 03 novembre 2010 - 10