DEVENIR DISCIPLES SELON L
157 pages
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DEVENIR DISCIPLES SELON L'ÉVANGILE DE MARC

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  • cours - matière potentielle : du temps
DEVENIR DISCIPLES SELON L'ÉVANGILE DE MARC Un résumé de conférences faites par Jean Delorme
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Langue Français
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Exrait







DEVENIR
DISCIPLES
SELON
L'ÉVANGILE
DE
MARC









Un résumé de
conférences
faites par
Jean Delorme

Avertissement

Le dossier ci-joint est constitué par le résumé de conférences faites par Jean
Delorme aux auditoires de Savoie qui ont eu le bonheur d'écouter sa parole. Dans la
rédaction qui en est présentée ici, on a conservé parfois l’aspect oral de ces conférences,
où la lecture de Marc, adressée à des auditeurs fait jaillir d’une observation du texte ce
qui peut alerter le lecteur et le mettre en éveil.
Ce résumé est constitué à partir de quatre sortes de documents :
1) Principalement par la série des documents intitulée : Devenir disciples de Jésus selon
l'Evangile de Marc. Ces documents ont été tirés à l'issue de quatre rencontres du 19
octobre 1999 au 20 janvier 2000. Cette série ne recouvrant pas la totalité des séquences
du récit de Marc, on a eu recours à des compléments partiels empruntés à :
2) D'autres conférences prises aux documents intitulés Sémiotique qui vont du
chapitre 9, 30 au chapitre 12,13-17 (conférences d'avril 2001 à novembre 2001).
3) D'autres conférences encore sur les chapitres 13 à 16 (datées de 1991).
4) Du Commentaire polycopié des chapitres 1 à 8.
5) Enfin des deux volumes publiés après la mort de Jean Delorme, grâce au travail
èmede Jean-Yves Thériault (L’Heureuse Annonce selon Marc. Lecture intégrale du 2 évangile, vol.
1, Lectio divina 219 & 223 , Paris Cerf – Montréal Médiaspaul, 2007 & 2008) et dont
certains passages ont été ici résumés.
Ce dernier ouvrage représente une « lecture intégrale » de l’évangile de Marc
soutenue par la passion d’une lecture orientée vers l’écoute de la parole, et par une
rigueur d’observation donnée par l’approche sémiotique.
Le présent dossier se fait donc l’écho de travaux antérieurs à cet ouvrage majeur,
communiqués dans le cadre oral de conférences, de sessions et de rencontres. Il couvre
l’ensemble du deuxième évangile, bien que la lecture s’étende plus sur certains passages
que sur d’autres, et il peut constituer un bon « guide de lecture » pour qui voudrait
s’engager dans la découverte de l’« heureuse annonce » dont témoigne le livre de Marc.

N.B. Tous les documents originaux (1-4) portent la mention :
“Tous droits réservés au P. Jean Delorme”.





François Genuyt

1






I. APPEL ET PREMIERS PAS DES DISCIPLES
DANS MARC (1 - 3)



A. COMMENCEMENT DE L’EVANGILE (1, 1-8)

“Commencement de l'Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu, comme il est écrit en Isaïe le prophète :
‘Voici : j'envoie mon messager devant ta face, qui aménagera ton chemin.’ Voix du crieur dans le
désert : ‘Préparez le chemin du Seigneur, faites droits ses sentiers’, advint Jean le Baptiseur dans le
désert proclamant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés.” (1, 1-4)

1. Quel commencement ?

Pour bien situer le commencement de l'évangile, il faut lire d'une seule traite les 4
èmepremiers versets et donc supprimer les points et les virgules entre le premier et le 4
verset. Pourquoi ? Parce qu'il y a une logique interne au texte. Ce qui commencera
concrètement dans le texte, c'est l'advenue de Jean-Baptiste dans le désert. “Advenir”, le
verbe dit un événement qui tranche dans le cours du temps. L'événement du
commencement, c'est l'événement de Jean-Baptiste qui parle dans le désert et qui
proclame un baptême de rémission, et s'il y a rémission, c'est que quelque chose est
rompu dans la continuité du temps. Donc l'événement de Jean-Baptiste paraissant dans
le désert est le commencement de l'évangile de Jésus Christ Fils de Dieu. Il faudra
chercher la signification de ce choix par le texte de Marc.

Que veut dire “Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu” ?

A la source de la foi chrétienne, il y a “l'Evangile”, c'est-à-dire l'heureuse annonce
qui concerne Jésus reconnu comme Christ (Messie) Fils de Dieu. Cette notion est
connue des premières communautés chrétiennes. La proclamation de cette heureuse
annonce n'a pu commencer avant la résurrection de Jésus. Le message de Jésus Christ
Fils de Dieu est un message d'après la résurrection. Mais, à lire S. Paul, ce message ne
consiste pas à donner seulement des “nouvelles”. L'Evangile, c'est une action divine
dans l'histoire, une énergie de Dieu, une puissance de Dieu en train de faire le salut par
la foi pour tout croyant (Rom 1,16-17). Cette vérité, Marc la connaît bien, il a été le 2
collaborateur de cette action divine. Mais si l'Evangile n'est pas seulement un message,
mais une puissance de salut, quand cette puissance a-t-elle commencé ?

Le choix de Marc

D'après Marc, cette puissance s'est déclenchée avant qu'il y ait des gens pour la
déclarer. L'Evangile commence avant sa proclamation comme Evangile de Jésus Christ
Fils de Dieu. La preuve en est que lorsque Jésus proclame l'Evangile en Galilée, il ne se
déclare pas Christ Fils de Dieu, il proclame que le Royaume de Dieu est proche. C'est
que l'Evangile est déjà opérant à partir de Jean-Baptiste.
On devine déjà l'originalité de Marc par rapport à Paul. Pour ce dernier, le “Christ
selon la chair”, c'est du passé, donc il en parle peu, il ne citera presque pas de paroles de
Jésus. Pour Marc, il fallait combler ce vide, et donc raconter son existence, ses paroles,
son action, en un mot sa vie terrestre et faire de ce récit, non pas simplement une
préface, mais une partie intégrante de l'heureuse annonce de Jésus Christ Fils de Dieu.

Ambiguïté de la proclamation de Jésus - Messie - Fils de Dieu

Jésus ne veut pas qu'au commencement on parle de lui comme le “Saint de Dieu”,
le “Messie”, le “Fils de Dieu” - parce que ce n'est pas le moment. Il fallait d'abord qu'on
n'en parle pas. En parler d'entrée de jeu, c'eût été entretenir toutes les ambiguïtés liées
culturellement à ces titres.
“Messie”: il y en avait 36 sortes dans l'attente du Judaïsme. On l'attendait comme
“roi”, comme “sage, “réformateur” de la Loi, “Prêtre”. Les moines de Qumran
attendaient deux Messies : un Messie fils de David, un Messie fils d'Aaron, c'est-à-dire
un roi flanqué d'un prêtre. Aucune de ces figures ne convient à Jésus.
“Fils de Dieu” : chez les païens on ne savait que trop ce qu'était un fils de Dieu
dans leur mythologie ou leurs conceptions politiques : conceptions inacceptables pour
Jésus.
Pour exorciser ces mots, il fallait prêcher l'existence concrète de Jésus dans la
chair, relater ses souffrances, les contradictions, le rejet, la crucifixion. C'était faire ce
qu'on appelle de nos jours la “démythologisation” de l'attente d'un Christ Fils de Dieu.
C'était choisir le réel contre l'imaginaire. Le livre de Marc mènera ce travail de façon
continue. C'est principalement à l'endroit des disciples que se fera la conversion
nécessaire qui aboutira, débarrassée des fausses attentes, à la proclamation de l'Evangile
de Jésus Christ Fils de Dieu.
A Pierre qui lui décerne le titre de Messie, Jésus impose silence. Parce qu'il n'est
pas Christ comme Pierre l'imagine. Constamment Jésus invite à faire la transposition
d'un premier niveau à un autre niveau de compréhension. C'est ainsi que Marc nous
débarrasse d'un dieu imaginaire. Il oblige à revisiter les mots employés pour les purifier
d'idées a priori. “Ravisez-vous”, demandera Jean-Baptiste à ses auditeurs : changez
d'idées, changez vos esprits...
3
Le commencement de l'Evangile indiqué par l'Ecriture

Que le commencement de l'Evangile est bien l'apparition de Jean-Baptiste avant
qu'on prenne Jésus pour Messie, Marc le justifie parce que cette apparition réalise une parole
de l'Ecriture. Il note en effet la concordance entre une parole de l'Ecriture et un
événement. Cette parole, on l'entend au présent. Il n'est pas dit : “comme on l'a écrit il y
a 700 ans”, mais “comme il est écrit”. L'Ecriture parle au présent : “Voici : j'envoie mon
messager en avant de toi pour préparer un chemin”.
Cette première parole n'est pas adressée à Jean-Baptiste, mais à “toi”, donc une
parole qui tutoie quelqu'un, sans dire qui il est. Pour le savoir, il faudra aller jusqu'au
verset 11 où il sera dit à Jésus : “Tu es mon Fils le bien-aimé, en toi j'ai mis tout mon
plaisir”.
La deuxième citation de l'Ecriture concerne Jean-Baptiste : “Une voix crie dans le
désert, préparez les chemins du Seigneur”. Ce n'est pas ce que dira littéralement Jean-
Baptiste, on verra plus loin comment interpréter ce décalage.

Au commencement la parole

Si l'Evangile est une parole à entendre sur la terre des hommes, elle est
immédiatement reliée à une parole à lire, - toujours disponible et coïncidant avec le
commencent de la lecture. Ainsi le commencement de l'Evangile ne peut être identifié
purement et simplement à quelque fait historique. Il se manifeste par la rencontre d'un fait et
d'une parole. Le récit du “commencement” se place sous cette parole inaccessible, inaudible dont il relève
les traces dans l'Ecriture. De même que la fin du livre ne marque pas celle de l'Evangile, de
même il ne peut attribuer un commencement sans invoquer une parole qui le devance
dans le moment présent.
Précisons que l'envoi de Jean est assumé dans une parole à deux, c'est une affaire
entre “je” et “toi”, sans autre localisation que dans une Ecriture. Cet espace de parole,
antérieur à la narration, ménage au récit une réserve de signification qu'il n'épuise pas et
qui dépasse le savoir des personnages qui vont entrer en scène.

2. Jean le Messager

“Advint Jean le baptiseur dans le désert et proclamant un baptême de changement pour la rémission
des péchés. Et s'en allaient vers lui tout le pays de Judée et tous les Jérusalémites et ils étaient
baptisés par lui dans le fleuve du Jourdain en confessant leurs péchés.” (1, 4-5)

Jean le baptiseur

Conformément à l'Ecriture citée qui parle de “messager” et de “crieur dans le
désert”, le récit de l'activité de Jean met l'accent sur son activité de parole : “proclamant
un baptême de changement pour la rémission des péchés”. Il s'agit d'un bain nouveau,
facteur de changement, et débouchant sur la “rémission des péchés”. “Nouveau”, 4
puisque proclamé par un héraut qui tout à la fois l'annonce et le donne. “Facteur de
changement” : le mot grec employé (meta-noia) indique un changement d'avis ou de
pensée qui brise avec le passé. Associée aux péchés d'autrefois, la metanoia prend la
nuance de repentance. Quant à la “rémission des péchés”, il n'est pas précisé si Jean-
Baptiste la confère ou l'annonce. De toute façon, elle implique l'image d'une dette qui ne
peut être remise que par un Autre.

Observons que là où Jean-Baptiste parle d'un changement, l'Ecriture parlait d'un
“chemin à préparer et des sentiers à rendre droits”. Les oeuvres pratiquées deviennent
des métaphores, mais la réalité n'efface pas l'image. La rémission des péchés, tournée
vers le passé, ouvre des voies nouvelles à l'avenir en vue d'une rencontre avec le
Seigneur.
Le récit ne nous informe pas si les gens venus en foule de pays de Judée ont été
changés par le Baptême de Jean, mais en se faisant baptiser ils ont reconnu sa mission et
accueilli un don qui vient de plus haut que lui.

L'homme du désert

“Et Jean était vêtu de poils de chameau et d'un pagne de cuir autour des reins et mangeant des
sauterelles et du miel sauvage.” (1,6)

Les données concernant l'habillement de Jean le rapprochent de l'accoutrement
du prophète Élie (2 Rois 1,8). L'un et l'autre sont des envoyés. Et en Mc 9,11 et 13,
Jésus dira conformément à la croyance “qu'Élie devait venir d'abord”, qu'Élie est déjà
venu en la personne de Jean. Cette allusion au retour d'Élie dans le sort réservé à Jean
ne pourra manquer de décevoir les rêves d'un retour glorieux.
La vie de Jean au désert tranche par son austérité sur le mode d'existence du
monde civilisé. Vêtement de poils de chameau, pagne de cuir de bête, nourriture de
sauterelles et de miel sauvage : tout vient de l'animal et des ressources du désert. Dans la
personne de Jean, la vie humaine s'en tient aux conditions minimales de dignité (le
vêtement) et de subsistance (la nourriture). Tel qu'il est vêtu et qu'il se nourrit, Jean est
un corps finalement ramené à l'essentiel pour que retentisse la “voix” du crieur. Il
incarne l'appel à la metanoia en vue de “Celui qui vient”. Il atteste la vitalité d'un désir
désencombré ; non plus tourné vers les objets qui le dispersent, mais ramené au plus
près de sa source. Là, en profondeur, peut prendre racine une autre manière d'exister,
une vie ouverte à la venue de l'autre.

Celui qui vient

“Et il proclamait disant : Vient derrière moi le plus fort que moi dont je ne suis pas qualifié pour
délier en me baissant la courroie des sandales. 8 Moi, je vous ai baptisé d'eau ; lui vous baptisera en
esprit saint.” 1,7
5
De “Celui qui vient”, Jean parle à la troisième personne et par comparaison avec
lui-même. Il n'y aura pas de dialogue entre eux. Ils ne se distinguent que par des
différences objectives. Jean précède, l'autre “vient derrière”, la force de l'un est
surpassée par la force de l'autre, comme le manifeste le contraste de leurs oeuvres. De
plus, un abîme se creuse entre la personne de Jean et celui qui le suit. Si Jean est capable
de préparer le chemin de l'autre, il est inapte à délier la courroie de ses sandales, fût-ce
en se baissant tel un esclave. Il n'y a pas de commune mesure entre le “moins” et le
“plus fort”. De celui qui vient, Jean ne peut qu'en parler, puis disparaître - il n'en sera
pas le disciple.
Une même différence sépare le baptême d'eau et le baptême en esprit saint. Le
premier évoque une immersion dans le Jourdain en engageant le baptisé vers un
changement en vue de la rémission des péchés. Le second évoque une immersion “en
esprit saint”. Cette dernière mention reste imprécise. L'esprit saint est à distinguer de
l'Esprit saint (avec article) des vv 10 et 12, ou encore de l'Esprit le Saint dont il sera
question en 3,29 ; 12,36 ; 13,11 (avec double article défini). Malgré tout, une certaine
indétermination demeure. Retenons que l'ordre de l'esprit dépasse l'ordre des lieux et
des choses évoqué par l'eau du Jourdain. Le terme “esprit” renvoie à l'image d'un
souffle, dépassant le monde sensible d'en bas par le haut d'où il vient, et le dehors par le
dedans où il peut saisir l'homme de l'intérieur. Qualifié de saint, il n'est communiqué
que par Dieu. Parler de Baptême à son sujet, c'est redoubler la métaphore sans dévoiler
ce qui ne peut être représenté. L'unique parole attribuée à Jean ouvre sur une oeuvre à
venir en usant d'un langage qui lui garde son secret.




B. LE BAPTEME DE JESUS, LES TENTATIONS ET LA
PROCLAMATION DE L’EVANGILE (1, 9-15)



“Et il advint en ces jours-là : Jésus vint de Nazareth en Galilée et fut baptisé dans le Jourdain par
Jean.” (1,9)

La venue de Jésus auprès de Jean fait figure d'événement : “il advint que...”. Jésus
rejoint le baptiseur en son temps (“ces jours-là”) et en son lieu (“au Jourdain”). Cela
n'était pas annoncé. Et rien ne suggère que Jean s'en soit aperçu, ni d'ailleurs quelque
observateur que ce soit.
Loin de baptiser, “le plus fort” se fait baptiser par Jean. Jean n'a pas à se baisser à
ses pieds. C'est Jésus qui se soumet au rite que Jean propose. Apparemment, il fait
comme les gens de Judée et de Jérusalem. Sauf qu'il vient, lui seulement, de Galilée, qu'il
ne vient pas “vers lui”, et que son baptême ne s'accompagne pas de confession des
péchés. Et le passage du pluriel au singulier doit être souligné. Tandis que Jean est
entouré d'un vaste public qui afflue vers lui, l'entrée en scène de Jésus efface tous les
autres personnages, même Jean, après que Jésus a profité de son service. Ce baptême ne 6
peut être lu simplement à partir de la pratique générale des gens. Il prend l'aspect d'une
énigme. Aucune parole de Jésus ou de Jean ne l'éclaire, et l'annonce qui vient d'être faite
par celui-ci semble être démentie par l'événement. Il faut donc en attendre du nouveau.

La vision

“Et aussitôt, montant de l'eau, il vit les cieux déchirés et l'Esprit comme une colombe descendant
vers lui. Et une voix advient des cieux : tu es mon fils le bien aimé, ma complaisance est en toi”.
(1,10)

“Les cieux se déchiraient” : la clôture d'un domaine inaccessible de la divinité se
brise pour une communication qui ne peut venir que d'en haut. Ici, elle livre passage à
l'Esprit. De ce dernier, l'origine reste cachée. Lui-même ne peut être vu, seul un
mouvement de descente devient sensible grâce à l'apparence d'une colombe (le souffle
et l'oiseau relèvent du monde des airs).
L'Esprit rejoint Jésus d'une manière qui n'est pas précisée. Par lui, Jésus échappe
au baptême et à la sphère d'action de Jean. Ce qui arrive porte au-delà du baptême “en
esprit saint” annoncé le baptiseur. La vision donnée à Jésus échappe à toute
ritualisation. La descente de l'Esprit, comme la voix céleste qui se fait entendre,
qualifient l'être de Jésus. En particulier, elles laissent indéterminé le programme d'action
qui pourrait être le sien.

La vision et la voix

Elles sont indissociables : la voix n'est pas un appel et la vision n'est pas un
dévoilement. Le texte ne signale pas un progrès dans la connaissance de Jésus.
L'événement est rapporté pour le lecteur. Ce qui est donné à voir, c'est la venue d'un
Esprit distinct de tout autre Esprit ; ce qui est donné à entendre, c'est la voix d'un “Je”
sans visage qui s'adresse à Jésus comme à un Fils. L'une et l'autre concernent une qualité
d'être que la première atteste visiblement et que la seconde déclare. Il n'y a pas levée
d'un secret : une autre dimension du réel est en cause. A la faveur de la vision et de la
voix, une compétence est proposée au lecteur pour interroger la suite du texte.

“Tu es mon fils bien aimé, en toi j'ai plaisir”

Un “Je” se prononce sur la relation qui le fait parler à un “Tu”. La précision
tombe dans le livre sans aucune précision sur le passé de Jésus, son savoir ou quelque
projet de sa part.
Ce qui s'affirme ici, c'est un lien exceptionnel entre celui qui parle et celui qu'il
interpelle comme son fils. Le “fils” est “le bien aimé”. Il tient une place unique dans
l'affection de son père. “En toi j'ai plaisir”: le verbe grec renvoie à un vouloir qui est un
bon vouloir, autant pour celui qui en a l'initiative (cela me fait plaisir) que pour celui qui
en est le destinataire (c'est toi que je favorise). Aucune exigence quelconque ne
s'exprime, ni programme d'action : la relation père-fils s'affirme pour elle-même. 7
Ce n'est pas une parole de vocation appelant à une mission. La situation n'est pas
non plus celle d'une investiture royale. Sa force tient à ce qu'elle ne peut être proférée
que par le père. Lui seul a compétence. On ne devient fils que reconnu (adopté) par le
père. L'engendrement ne suffit pas à désigner le fils s'il ne s'y joint pas la parole. Pas de
réaction de la part de Jésus, car ce genre de parole précède toute adhésion de la part du
fils. Le caractère inaugural de l'événement n'est pas à chercher dans quelque modèle
d'investiture conférant une dignité ou une fonction nouvelle. L'ouverture des Cieux, la
descente de l'Esprit et la voix céleste posent sur ce Jésus, tel qu'il sera raconté, quelque
chose comme une promesse et une interrogation. Qu'en sera-t-il de ce don de l'Esprit et
de cette filiation dans les aléas de l'existence ?

La tentation

“Et aussitôt l'Esprit l'expulse dans le désert. Et il était dans le désert quarante jours éprouvé par
Satan et il était avec les bêtes fauves et les messagers le servaient.” (1,12-13)

Entre le ministère de Jean-Baptiste en Judée et la prédication de Jésus en Galilée,
le récit de la tentation au désert fait transition. Séquence insolite : hormis la présence du
personnage de Jésus et de l'Esprit, il n'y a pas de continuité entre les lieux, les temps et
les acteurs et ceux des séquences précédentes pas plus que des suivantes.
Le laps des quarante jours vaut pour les deux phrases. Le désert et les bêtes
sauvages précisent les conditions extérieures de l'existence de Jésus. S'y ajoutent les
messagers d'origine céleste qui le nourrissent. Rien n'est dit d'une hostilité éventuelle des
bêtes sauvages : elles peuplent leur milieu naturel, sans conflit ni complicité. Là où
l'homme ne peut pas vivre, Jésus demeure grâce aux messagers qui le servent. Un
équilibre s'établit entre les bêtes sauvages et les messagers.
Par contre entre l'Esprit et Satan, les tensions sont vives. Jésus est le théâtre de
leur affrontement. Si Jésus est soumis aux agissements de l'adversaire, c'est l'Esprit qui
l'a poussé au désert et provoqué la rencontre avec Satan pour lui servir d'apprentissage.
Le rapport est inégal entre les forces d'en haut et celles qui relèvent du désert. Rien
n'évoque la figure d'un combat qui se terminerait par la victoire de l'un des antagonistes
et la défaite de l'autre. Une seule chose compte : que l'épreuve ait été soutenue jusqu'au
bout.
Quelle épreuve ? Sur quoi porte la tentation ? Nous l'ignorons. Mais ce temps de
la tentation s'éclaire par contraste avec ce qui précède et ce qui suit. On peut considérer
le baptême comme la révélation de la qualité filiale de Jésus. La proclamation en Galilée
qui suivra mettra en jeu les premières performances de Jésus. Entre les deux séquences,
la tentation par Satan serait destinée à lui faire prendre une autre voie qui ne serait pas
celle du Père. Ou plus exactement à lui indiquer le combat auquel Père l'a préparé. Car
la quarantaine ne s'est pas terminée par une victoire de Jésus sur Satan. Ce qui laisse
entendre que les attaques de Satan vont resurgir. Ainsi, par les désirs de la foule, ou les
contradictions des dirigeants religieux, voir par le contre-projet des disciples (Pierre sera
traité de Satan !). Les tentations au désert sont donc un condensé de la vie de Jésus : un
temps pour s'aguerrir et affermir sa compétence au combat.
8
L'évangile proclamé par Jésus

“Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée proclamant l'évangile de Dieu et disant : ‘Le
temps est rempli et le royaume de Dieu est devenu proche, changez et croyez en l'évangile’”. (1,14-
15)

Jésus commence sa mission quand Jean-Baptiste a terminé la sienne. “Après qu'il
eut été livré”, c'est-à-dire emprisonné par Hérode. Le fait de cet emprisonnement laisse
prévoir ce que sera le sort de Jésus.
C'est en Galilée et non pas au désert que Jésus proclamait l'Evangile de Dieu. On
ne dit pas en quel lieu particulier. Au lieu d'attirer les foules vers lui, comme faisait Jean,
il va à leur rencontre en se déplaçant en Galilée.
“Le temps a été rempli” : le temps en question n'est pas celui qui court de jour en
jour, mais celui qui est habité par un vouloir divin qui maintenant s'accomplit.
Maintenant, c'est-à-dire “au bon moment”, et c'est ce que suggère l'Evangile : l'heureuse
annonce d'une intention bénéfique.
“Le règne de Dieu est devenu proche”. On sait que basileia signifie le “règne”, ou
la “royauté”, ou le “royaume” : il convient de ne pas préciser une figure que l'évangile se
1réserve de préciser et d'interpréter .
Les deux propositions “le temps a été rempli” et “le règne de Dieu est devenu
proche” sont à tenir ensemble. La première privilégie le temps et lui donne une figure
spatiale de mesure pleine ; la seconde parle d'une approche qui peut s'inscrire aussi bien
dans l'espace que dans le temps.
Reste une différence remarquable entre les deux propositions. Si la mesure du
temps est remplie, il n'y a plus de place pour un délai. Mais si le règne de Dieu est
devenu proche, il n'est pas dit qu'il soit arrivé “ici et maintenant”. Le règne de Dieu
n'est donc pas localisable : son approche réalisée est l'objet d'une parole, non d'une
vision. Cette non-coïncidence entre la proximité et la visibilité ménage un intervalle
pour la repentance et l'accueil de la parole.
“Repentez-vous et croyez à l'Evangile” : l'Evangile n'offre aucune évidence. Il est
donné à croire : il s'adresse donc à un sujet d'écoute pour qu'il s'engage par rapport à
elle en la faisant sienne et en lui apportant la sanction du vrai.
La repentance (metanoein) implique “connaissance” (noein) “après coup” (meta) et
un changement par rapport au passé reconnu comme regrettable. Plutôt que
“conversion” qui évoque l'idée d'un changement de direction dans l'espace, on doit
préférer l'idée de “ravisement” qui implique un changement d'avis dans le temps.
Changement d'avis veut dire rupture avec le passé pour une prise de décision nouvelle :
“ravisez-vous, mettez-vous à l'heure du règne de Dieu devenu proche”.
Jésus ne dit pas “croyez en moi”, mais croyez en l'Evangile. Ce que Jésus
annonce, il ne peut le montrer, mais seulement faire appel au “croire”. Croire en une
heureuse annonce correspond à un éveil du désir. La proclamation table sur le désir
profond de l'auditoire. Un désir sans objet autre que la figure du royaume et qui est à la
source de tous les autres désirs. Cette annonce ne sera jamais répétée. Elle dit de façon

1 Cf Jean Delorme, "L'évangile structuré et contextualisé", dans Sémiotique et Bible, 75, 1994, p. 37-52.