Waterloo ou la pluralité des interprétations Philippe Mongin ...
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Waterloo ou la pluralité des interprétations Philippe Mongin ...

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Waterloo ou la pluralité des interprétations Philippe Mongin* Résumé. Les interprétations de Waterloo appartiennent à l'histoire non moins que cet événement lui-même. L'article étudie en détail celles de Clausewitz et Stendhal, avant de proposer une ébauche philosophique sur les concepts d'interprétation et de pluralité interprétative. Il découvre en Clausewitz l'un des premiers théoriciens du choix rationnel, et en Stendhal, qui s'exprime à travers son personnage Fabrice, un théoricien de la sémantique avant l'heure.
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Waterloo ou la pluralité des interprétations

*Philippe Mongin

Résumé. Les interprétations de Waterloo appartiennent à l'histoire non moins que cet
événement lui-même. L'article étudie en détail celles de Clausewitz et Stendhal, avant de
proposer une ébauche philosophique sur les concepts d'interprétation et de pluralité
interprétative. Il découvre en Clausewitz l'un des premiers théoriciens du choix rationnel, et
en Stendhal, qui s'exprime à travers son personnage Fabrice, un théoricien de la sémantique
avant l'heure. Choisis pour leurs tendances opposées, respectivement unificatrice et
dissolvante, ces deux exemples aideront à établir finalement que la pluralité des
interprétations n'est pas dénuée de règles.

Mots-clefs: Waterloo, Napoléon, Clausewitz, Stendhal, La chartreuse de Parme,
interprétation, pluralité interprétative, récit, théories du choix rationnel

Abstract. The interpretations of Waterloo are part of history no less than the event itself. This
article investigates those of Clausewitz and Stendhal in detail before offering a philosophical
sketch on the concepts of interpretation and interpretive plurality. It likens Clausewitz to a
rational choice theorist, and Stendhal, who expresses himself through his character Fabrice, to
a theorist of semantics before the time. Having been selected because of their opposing trends
towards unification and dissolution, the two examples will help bring the conclusion that the
plurality of interpretations is to some extent orderly.

Keywords: Waterloo, Napoleon, Clausewitz, Stendhal, The Charterhouse of Parma,
interpretation, interpretative plurality, narrative, rational choice theories



1. L'événement historique face aux interprétations, une pluralité sans règle?

Le 18 juin 1815, dans un repli de la plaine brabançonne, une bataille de quelques heures
déclenchait des conséquences incalculables qui ne sont pas toutes d'ordre politique et
militaire. Elle provoquait la seconde chute de l'Empire et la réinstallation durable de la
monarchie, elle confirmait le système diplomatique de Vienne et la mise en sujétion de la
France par les autres puissances. Mais Waterloo eut aussi des effets plus inattendus, qui nous
occuperont particulièrement ici. Défaite outrageuse pour les uns et victoire sans gloire pour
les autres, Waterloo est un triomphe du génie interprétatif des peuples européens. Depuis
presque deux siècles que l'événement perdure dans leur mémoire et leur imagination, il aura
sollicité de multiples façons l'activisme des historiens, des militaires, des littérateurs, des
artistes. Modeste fantassin de cette armée de l'ombre, nous tenterons de faire progresser non
pas l'interprétation de l'événement lui-même – ce but a motivé un travail antérieur, d'un genre
1historique particulier – mais, réflexivement, celle des interprétations qu'il a suscitées. Pour ne
pas entraîner le lecteur dans une cavalcade à travers deux siècles d'histoire et de littérature,
sans parler d'une iconographie populaire et artistique elle aussi foisonnante, nous limiterons

* CNRS et Groupe HEC. Courriel: mongin@hec.fr L'auteur remercie de leurs commentaires la rédaction de
Littérature et ses auditeurs au Colloque de la Société de Philosophie Analytique à Genève en 2009.
1 Mongin (2008) reconstruit la stratégie de campagne de Napoléon en s'aidant du modèle des jeux à somme nulle
introduit par von Neumann et Morgenstern. 2d'autorité l'examen. Il ne portera que sur deux auteurs, Clausewitz et Stendhal, sélectionnés à
la fois pour l'excellence – que nous démontrerons - de leurs commentaires et parce que le
principe de l'un s'oppose immédiatement à celui de l'autre. Nos deux exemples, l'historique et
le romanesque, se trouvent en effet aux extrémités polaires du spectre interprétatif, ce qui
nous excusera peut-être de ne pas en étudier d'autres.

Clausewitz illustrera le mode analytique d'appréhension de Waterloo. Le stratège prussien est
e eun des maîtres du genre du récit de campagne, tel qu'il se développe aux XIX et XX siècles
chez les écrivains militaires, et c'est un apport que des admirateurs trop exclusifs du traité De
3la guerre n'ont pas su reconnaître comme il convenait. En l'occurrence, La campagne de
France de juin 1815 nous semble toujours, malgré certaines lacunes, le récit militaire le plus
brillant qu'ait produit l'énorme littérature spécialisée. Clausewitz soumet ses interprétations à
une hypothèse de travail exclusive: les hommes poursuivent instrumentalement leurs fins.
Nous montrerons à propos de Napoléon et de ses maréchaux comment il l'ajuste aux données
de l'histoire qu'en sens inverse, elle l'aide à sélectionner, sérier, agencer. La circularité
productive de ce mouvement est une généralité de l'interprétation qui s'applique au-delà de
l'hypothèse particulière, dite aujourd'hui de rationalité individuelle.

Stendhal illustrera, par une sorte d'opposé, la fragmentation volontaire de l'événement
Waterloo, ramené aux significations et aux sensations de ses acteurs subalternes, perdant à la
longue sa nature d'objet reconnaissable et de problème lancé à l'interprétation. Ignoré ou mal
décrit par la critique, le paradoxe de La chartreuse est qu'elle offre une interprétation parmi
d'autres de la bataille tout en contestant qu'aucune soit possible. Nous tenterons d'offrir une
solution démarquée de la théorie sémantique. La force de l'exemple, ici encore, peut
s'apprécier comparativement, car Stendhal a fondé un genre nouveau, le récit littéraire de
bataille au point de vue du témoin subjugué, genre évidemment plus occasionnel et fragile
que son répondant clausewitzien, mais à sa manière limitée, reproductible comme tel. Le
fonctionnement complice de ce genre, chez Tolstoï et d'autres continuateurs moindres, traduit
une autre généralité de l'interprétation, qui est sa capacité de reproduction auto-référentielle.

Une fois campés nos deux auteurs, nous nous déporterons vers une ébauche philosophique sur
l'interprétation et la pluralité interprétative qui fait le but dernier de l'article. Car Waterloo, qui
ne sera plus à ce point qu'un exemple motivant, soulève la question générale et conceptuelle
de réconcilier la liberté des interprètes, qu'on dirait sans règle ni principe unificateur, avec
l'admission qu'ils font tacitement de traiter du même événement historique supposé connu. Si
Stendhal et Clausewitz avaient pu se lire, ce que la chronologie autorisait (La chartreuse date
de 1835 et La campagne de 1839), ils se seraient peut-être amusés de la dissimilitude presque
extravagantes de leurs récits, alors que, déjà, les journées de juin 1815 avaient conquis leur
place dans la mémoire collective. Nous analyserons le problème et proposerons d'y répondre à
partir de l'idée simple que l'interprète dévoile des significations et non pas des vérités.
L'étonnement initial que suscite la pluralité interprétative s'expliquerait par une conception
trop large de la nature sémantique propre à son activité. Une fois qu'on la ramène à ce qu'elle
est, on lui découvre des règles implicites, d'ordre conceptuel et stylistique, qui en limitent la
diversité première. Bien plus, elle s'avère propice non seulement à la liberté, mais aux
hiérarchies: certaines interprétations l'emportent sur d'autres, même si toutes ne sont pas
commensurables, ce que le rapprochement de Stendhal et Clausewitz avec leurs successeurs
faisait déjà sentir à l'intuition. Notre ébauche a pour objet l'événement historique et la

2 L'ouvrage de Largeaud (2006) couvre la documentation de langue française, mais il manque des recensions
comparables pour les autres langues.
3 Ainsi, regrettablement, Earl Meade (1943), Aron (1976, 1987), Paret (1992).
2 diversité de ses restitutions, mais elle pourrait se développer plus généralement: elle reflète
une option rationaliste sur la pluralité interprétative qui tranche avec celles, communes en
cette matière, du scepticisme et du relativisme.

2. Préalables historiques sur Waterloo et ses interprètes

Depuis que s'était répandue la nouvelle stupéfiante du retour de l'île d'Elbe, les puissances
représentées au Congrès de Vienne se tenaient sur le pied de guerre. Le 25 mars 1815, soit
cinq jours après la fuite désespérée de Louis XVIII, la Russie, l'Angleterre, la Prusse et
l'Autriche convinrent par traité d'une guerre contre la France qui ne devait prendre fin qu'avec
l'élimination définitive de l'usurpateur. Les armées des quatre nations se mirent en route dans
le but de passer les frontières françaises dès la fin juin. Après avoir reconstitué tant bien que
mal ses moyens militaires, Napoléon résolut de prendre les devants et d'anéantir celles qui le
menaçaient le plus, la prussienne et l’anglaise, grossie d'éléments hollandais, qui étaient déjà
présentes sur le sol belge. Avec les forces dont il disposait, l'Empereur ne pouvait l'emporter
que s'il reproduisait les coups d'éclats de la campagne d’Italie en battant séparément les deux
adversaires. C'est le plan qu'il aurait choisi en prenant la route de Belgique le 12 juin. Tous les
historiens de la campagne le lui attribuent et la plupart, y compris Clausewitz, reconnaissent
qu'il était le seul praticable.

L’exécution commença favorablement: le 15 juin, Napoléon entrait dans Charleroi, poussant
devant lui l'avant-garde prussienne, et le 16, il affrontait Blücher seul près du hameau de
Ligny, au nord-est de cette ville. Non seulement les deux alliés n’avaient pas effectué leur
jonction, mais le regroupement de chacun laissait à désirer. Wellington s'était trop largement
déployé autour de Bruxelles, à distance de Blücher, qui n'avait autour de lui que trois de ses
quatre corps. Le général prussien pouvait sans doute espérer que Wellington le rejoindrait
dans le feu de l'action, mais en restant si près de Napoléon, il s'exposait à l'affronter seul, et
c'est ainsi qu'il fut battu le 16 juin à Ligny. Bien qu'elle fût indiscutable au terme de la
journée, la défaite des Prussiens les avait entamés sans les détruire, et ils parvinrent à se
retirer en assez bon ordre pendant la nuit.

Ce même 16 juin, Napoléon avait envoyé sur sa gauche un fort détachement sous les ordres
de Ney. Celui-ci devait tenir la route de Bruxelles par où Wellington était susceptible de
rejoindre Blücher et, pour cela, il devait s'assurer du carrefour stratégique de Quatre-Bras. La
manière dont Ney s'acquitta de la mission fait l'objet d'un premier désaccord entre les
interprètes, et nous y reviendrons en commentant Clausewitz, qui s'oppose ici à Napoléon lui-
même. En effet, dans le passage du Mémorial de Sainte-Hélène que l'Empereur a dicté sur sa
dernière campagne, il en fait reposer l'échec sur les carences de ses maréchaux, Ney pour la
journée du 16 et Grouchy pour celle du 18, tandis que Clausewitz réhabilite l'un et l'autre et
lui refuse toute atténuation de responsabilité.

Après leur défaite de Ligny, les Prussiens ne refluèrent pas le long de leur ligne de
communication naturelle, vers la Meuse à l'est, mais plus au nord, jusqu'au bourg de Wavre,
où ils effectuèrent leur regroupement le 17 au soir. De ce lieu habilement choisi, ils pouvaient
soit organiser une retraite définitive, soit retrouver l'armée anglo-hollandaise à une seule
journée de marche vers l'ouest. Nul ne peut dire avec certitude - c'est un deuxième point de
désaccord entre les interprètes - pourquoi Napoléon décida, le 17 juin, d'envoyer contre eux la
totalité de son aile droite sous les ordres de Grouchy. Celui-ci pouvait ou bien se contenter de
poursuivre l'arrière-garde prussienne, ou bien s'interposer entre l'armée prussienne entière et
les Anglo-Hollandais pour éviter leur jonction, ou bien réaliser un compromis entre les deux
3 objectifs. Il ne s'attacha qu'au premier le 17, et même le 18, alors qu'il lui était encore possible
de se rabattre au moins sur la stratégie intermédiaire. De son côté, avec le restant de l'armée,
Napoléon s'était porté le 17 au soir par Quatre-Bras jusqu'au pied du Mont-Saint-Jean, un
modeste plateau dont Wellington occupait la crête et où il avait établi son état-major à
4quelques pas en arrière de celle-ci, dans le village de Waterloo.

On connaît trop bien la bataille du 18 juin pour que nous en retracions le déroulement. Le fait
qui sollicite l'interprète, troisième lieu de désaccord, est que Napoléon, après avoir reconnu
l'échec de la première offensive, pouvait encore organiser sa retraite, mais qu'il choisit de
continuer la bataille. Le tournant principal se situe vers 15h30, quand deux corps prussiens
venus de Wavre commencèrent à saper son aile droite; cependant, Grouchy, sur lequel il
comptait peut-être encore, besognait dans Wavre contre un seul corps qui l'immobilisait
entièrement.

Comme il en voulait à Ney, l'Empereur en exil charge Grouchy, qui aurait dû, lit-on chez Las
Cases, se trouver "dans le champ de bataille du Mont-Saint-Jean le 18". Les écrivains
militaires français ont repris la thèse tout en la nuançant, et elle est suffisamment répandue à
5l'étranger pour qu'on n'y voie pas une vulgaire tocade nationale. Clausewitz en fait la critique
en règle. Répondant au problème interprétatif du 17 juin, il conclut que Bonaparte – comme il
le nomme – aurait confié à Grouchy une mission de poursuite simple, et non pas
d'interposition, ou de poursuite combinée avec l'interposition. En s'accrochant à l'arrière-garde
prussienne, Grouchy se serait conformé aux ordres de son chef, qui n'aurait qu'à s'en prendre à
lui-même de l'échec du 18. Le parallélisme avec la défense rétrospective de Ney reflète celui
des reproches que le Mémorial distribue entre les deux maréchaux. Un débat perdure sur leurs
responsabilités, et plus particulièrement celles de Grouchy, jusque dans les écrits
6contemporains, au rythme de production toujours stupéfiant.

L'examen des preuves disponibles explique l'acharnement des commentateurs. En effet, les
seules pièces indiscutables sont les dépêches de l'état-major et les réponses que leur faisaient
les maréchaux, et si l'on parvient à s'accorder sur les horaires d'envoi et de réception, les
textes eux-mêmes, écrits en style soutenu et presque oratoire, défient toute conclusion
tranchée par leur imprécision technique. Les ordres laissent du champ libre aux destinataires,
et les renseignements de terrain que ceux-ci procurent en retour sont nébuleux. L'échange
tend à privilégier l'encouragement à l'action, de la part de l'état-major, et la protestation de
fidélité, de la part des maréchaux. Ainsi, les responsabilités sont par nature une affaire
d'interprétation et même, ce qui n'allait pas de soi, d'analyse textuelle. Dans l'étude antérieure
sur Waterloo, nous reconsidérions le problème posé par Grouchy avec l'idée d'en faire
avancer la résolution positive. Ici, nous examinerons celui de Ney, qui est comparable, dans le
but d'illustrer la méthode de Clausewitz et non de le résoudre sur le fond.

La stratège occupe une position à part dans la vaste lignée des commentateurs savants. Il est
l'un des premiers par ordre chronologique, mais il ne pouvait s'imposer tout de suite parce que
La campagne, comme la plupart de ses écrits, ne fut pas publiée de son vivant. Avec ses

4 Wellington s'employa et finalement réussit à imposer le nom de Waterloo pour la bataille du 18 juin. Les
militaires allemands, dont Clausewitz, disaient à l'origine la bataille de la Belle-Alliance, en reprenant le nom si
étrangement symbolique de la ferme où Napoléon avait fixé son quartier général et où Blücher et Wellington se
retrouvèrent au soir du 18. En histoire militaire, il n'est pas rare qu'une bataille lexicale suive celle des armes.
5 Voir notamment l'historien britannique Fuller (1951-1956).
6 Toutes langues confondues, il se publie chaque année une bonne demi-douzaine d'ouvrages et un nombre
indéfini d'articles qui prétendent renouveler l'histoire de la campagne de Waterloo.
4 autres études historiques, elle est moins souvent lue, aujourd'hui, que considérée
favorablement à la lumière du traité. Si nous l'avons retenue, ce n'est donc pas en raison de la
place qu'elle occupe, mais de celle qu'elle devrait occuper, dans l'analyse militaire de
Waterloo. Clausewitz fixe avec une clarté supérieure le pôle antinapoléonien de
l'interprétation, et ceux qui, aujourd'hui, continuent de pourfendre la thèse impériale
devraient avouer qu'ils ont une dette à son égard.

Les travaux savants sont évidemment loin de faire le tout du corpus interprétatif de Waterloo.
Dans les trois pays impliqués à titre principal, la campagne et, surtout, la bataille du 18 juin
firent l'objet d'une surabondance de témoignages chez ceux qui s'étaient frottés aux
événements. On est surpris de constater que ce courant ne s'installe pas aussitôt et se prolonge
e 7tard dans le XIX siècle, ce qui ne plaide pas en faveur de son authenticité documentaire. En
outre, avant que l'histoire des campagnes se constituât en discipline professionnelle, la
narration de Waterloo appartenait aux gens de lettres sans distinction, et beaucoup la
pratiquèrent avec plus d'éloquence et d'imagination que d'exactitude; le genre mi-descriptif,
mi-romancé ne gênait pas alors comme aujourd'hui par son caractère hybride. Ainsi, dans les
Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand consacre à la journée du 18 juin quelques fortes
pages qui sont incorrectes, et dans Les misérables, Hugo produit le long chapitre que l'on sait,
aussi vigoureux qu'il est contestable. Quant à l'Histoire de la Restauration de Lamartine, elle
verse dans une emphase peu inspirée qui confine parfois au ridicule.

Il faut l'originalité sarcastique de Stendhal pour que la littérature se délivre enfin des fausses
prétentions érudites. En mêlant son héros piémontais, Fabrice del Dongo, à l'agitation de la
troupe française pendant la journée du 18 juin, La chartreuse instaure une forme du récit
militaire qui convient parfaitement à l'art du romancier. Le Tolstoï de Guerre et paix retiendra
la leçon géniale dans le passage qu'il consacre à une autre bataille napoléonienne, Borodino
ou, comme elle se nomme aussi, la Moskova. Son héros, le prince André, se compare à celui
de Stendhal en ceci qu'il est trop limité par son champ de vision et ses modestes
responsabilités pour apprécier le courant qui l'entraîne. On a souvent rapproché les deux
auteurs sans préciser que Tolstoï était aussi clausewitzien; car son récit ne met pas moins en
valeur un personnage historique, Koutouzov, promu vainqueur à Borodino contre toute
évidence, et l'argument habile et spécieux que Tolstoï martèle à son lecteur est que Koutouzov
prit l'avantage une fois la bataille livrée. Suivant De la guerre (II, 2 et III, 1), la tactique est
l'usage des forces armées pour gagner l'engagement, et la stratégie est l'usage des
engagements pour gagner la guerre. Faible tacticien, mais grand stratège, Koutouzov gagna la
campagne de Russie en perdant ses batailles, y compris Borodino.

S'il fallait rapprocher Stendhal d'un traitement historique de la chose militaire, c'est la
littérature de témoignage qui s'imposerait à l'évidence. Chez Grouchy ou chez Gamot - le
relais posthume de Ney -, elle émane des protagonistes et se développe en plaidoyers, mais il
n'a pas manqué de cadres inférieurs, voire d'hommes de troupe, dans un camp ou l'autre, qui,
loin d'offrir des clefs explicatives, recréent par leurs récits le mélange unique d'effarement et
de passion qui les avait submergés le jour du drame. Toutefois, la spontanéité de ces
reconstitutions est aussi douteuse, et elles sont même des plaidoyers à leur façon, car il est
bien rare qu'elles ne s'en prennent pas aux carences de l'organisation militaire. Elles font
visiter les coulisses du théâtre napoléonien, avec l'intendance qui ne suit pas, les ordres
contradictoires, le mépris des états-majors pour la chair à canon, l'issue des batailles
finalement jouée à la roulette. Stendhal n'est proche qu'en apparence de ces observateurs plus

7 L'observation ressort de la synthèse effectuée par Largeaud (2008).
5 engagés qu'il ne semble, car, s'il exprime une sympathie peu douteuse à l'égard de la base, il
ne soutient pas ses protestations catégorielles. A ce jour, la critique n'a pas su trouver de
précédent au chapitre de Waterloo dans un corpus qui était pourtant déjà fourni à sa date de
8composition. En fait, Stendhal n'apprécie pas mieux les témoignages orientés que les
pédantes études historiques, cibles plus manifestes de sa délectable ironie.

3. Clausewitz
La méthode interprétative de La campagne ne se manifeste nulle part mieux qu'aux chapitres
XXXV et XXXVI, qui traitent de Ney à Quatre-Bras. Le lecteur est d'abord frappé du
contraste qu'ils forment alors qu'ils traitent des mêmes faits: le premier les raconte platement
et comme s'ils étaient d'importance égale, alors que le second en isole quelques-uns pour les
soumettre à des raisonnements explicatifs. C'est avec la reprise ultérieure que l'affaire, si
confuse au départ, trouve une signification d'événement historique et que le procédé littéraire
initial s'aperçoit: Clausewitz avait strictement calibré le récit d'après les besoins de l'examen,
qui seul compte à ses yeux.

Il ressort du chapitre XXXV que le maréchal s'était acheminé fort lentement vers Quatre-
Bras, qu'il avait rencontré les Anglo-Hollandais vers trois heures de l'après-midi et qu'il s'était
colleté avec eux jusqu'au soir, dans plusieurs échauffourées visant au contrôle du carrefour.
Ainsi les données se mettent en place, mais insuffisamment, car elles se présentent encore
comme une kyrielle d'accidents. Ney commence par bousculer devant lui une division
anglaise, puis une autre survient et bloque sa progression. Il reçoit des ordres pressants de
Napoléon et repart à l'offensive autrement. Le combat paraît l'avantager, et il tente alors de
rappeler le corps de Drouet d'Erlon, que Napoléon lui avait confié tout le maintenant en
arrière pour qu'il participe si nécessaire à la bataille de Ligny. Finalement, les Anglo-
Hollandais se renforcent et, Drouet n'arrivant pas, le combat s'équilibre, chaque armée
regagnant ses positions autour de Quatre-Bras. La sélection et la présentation séquentielle de
ces données suffit à les rendre intelligibles, mais à bas régime si l'on peut dire, car il subsiste
beaucoup de questions pendantes: pourquoi Ney attaque-t-il si tardivement? Comment se fait-
il que Wellington n'ait pas senti venir l'attaque? Pourquoi Ney, en bon ordre de bataille, n'a-t-
il pas remporté la victoire sur un adversaire qu'il prenait par surprise?

Les données du chapitre XXXV se ramènent aux déplacements de masses humaines et aux
états de choses qui en résultent d'après la stricte comptabilité militaire, c'est-à-dire le terrain
conquis ou perdu et les effectifs avant et après le choc. Comme ces informations homogènes
s'intègrent à un ordre temporel dénué de rupture, il est loisible d'interpréter causalement leur
succession. La dualité d'analyse ressort en l'absence de tout moyen démonstratif grâce à
l'usage bien compris des temps grammaticaux et des adverbes de temps. La qualité intelligible
du chapitre lui vient de cette retraduction causale spontanée, qui cependant ne suffit pas à
contenter le besoin d'explication. La platitude voulue du style fait sentir et le manque lui-
même et l'impossibilité d'y remédier sans changer de registre. Clausewitz pense en effet
qu'une autre technique de restitution que le récit devient nécessaire pour expliquer; il est ici en
9désaccord avec le plus grand nombre des historiens, pour lesquels celui-ci est autosuffisant.


8 Blin (1954, p. 165-166) propose une filiation purement littéraire: Courier précéderait Stendhal dans le privilège
inattendu qu'il accorde à l'acteur secondaire d'un récit de bataille. A notre connaissance, la critique n'est pas allée
plus loin dans la recherche des sources.
9 Veyne (1971) renouvelle avec brio cette affirmation traditionnelle.
6 Des questions laissées pendantes, le chapitre XXXVI ne reprendra en fait qu'une seule:
pourquoi la victoire a-t-elle échappé à Ney? S'il laisse de côté les autres, c'est que le
théoricien militaire Clausewitz, différant par là encore des historiens, poursuit un but
démonstratif, qui est de mettre en cause Napoléon; il n'a rien à faire de contester aussi
Wellington, ni même d'expliquer intégralement les actions de Ney. Il conclut que le maréchal
ne pouvait exploiter son avantage. Napoléon lui avait confié environ 50 000 hommes, en y
incluant le corps de Drouet aux fonctions indécises, et si Wellington avait regroupé à temps
ses forces, il se serait trouvé devant 80 000 Anglo-Hollandais. Qu'il l'emportât dans le premier
affrontement ne lui prouvait pas qu'une armée entière n'était pas en embuscade un peu plus
loin; en s'avançant, il risquait d'être submergé. Clausewitz s'en tient à cette observation et ne
veut pas envisager que d'autres, séduits par l'énormité du gain que représentait une victoire
surprise, l'auraient fait prédominer sur la crainte d'une mauvaise rencontre. Il se déporte de la
rationalité de Ney vers celle de Napoléon, ce qui reflète son but démonstratif: sachant les
effectifs du détachement, l'Empereur ne pouvait espérer que son maréchal lui rapportât de
Quatre-Bras une bataille victorieuse. Le diagnostic est unilatéral, mais la méthode qui l'inspire
est caractéristique: elle consiste à mettre entre parenthèses les déclarations des acteurs pour
reconstituer rationnellement leurs intentions à partir d'autres indices.

En s'appuyant sur le contenu des dépêches, Clausewitz croit pouvoir ajouter que le but donné
au maréchal était seulement défensif ("Ney a complètement rempli son but: arrêter les secours
de Wellington", p. 104). Il fait ainsi le saut d'un raisonnement hypothétique fondé sur la
rationalité à une assertion factuelle pure et simple: sa méthode lui aura finalement servi à
10combler le silence des données, car on ne sait pas quels ordres Ney a effectivement reçus.
Un autre aspect de cette méthode transparaît, qui est la distinction des formes objective et
subjective de la rationalité instrumentale. Toutes deux se définissent par l'adéquation des
moyens employés aux fins poursuivies, mais la première est propre à l'observateur et la
seconde à l'acteur, et suivant la différence d'information de l'un et de l'autre, le jugement
d'adéquation peut changer du tout au tout. La rationalité objective se prononce d'après la
totalité des connaissances disponibles à l'observateur et en écartant les faussetés manifestes; la
rationalité subjective ne retient que la fraction de ces connaissances qui est partagée avec
l'acteur et elle admet des faussetés manifestes s'il se trouve qu'il y adhère; la première peut
avoir de la force normative, mais la seconde seule est explicative. Quand l'observateur est un
historien, la dichotomie se ramène pratiquement à celle du savoir rétrospectif et du savoir hic
et nunc des protagonistes. Napoléon ignorait en 1815 ce qu'il connaîtra en 1820, c'est-à-dire
que le mauvais ordre de bataille de Wellington offrait à Ney la chance d'une victoire à Quatre-
Bras. A défaut de les définir explicitement comme Weber le fera beaucoup plus tard,
Clausewitz maîtrise si bien la distinction des deux rationalités qu'on pourrait lui attribuer le
11brevet d'inventeur.

Le modèle de la rationalité subjective fait le tout des explications chez Clausewitz. Outre les
buts et les représentations, il pouvait, comme tant d'autres écrivains militaires, prendre comme
facteurs pertinents la discipline des troupes, la technologie des armes, la durée des transports,
les précipitations, la nature du terrain. Les chapitres narratifs mentionnent ces données
évidentes, mais les chapitres explicatifs ne développent que le rôle des individus (la dualité du
récit et de l'examen que nous avons découverte aux chapitres XXXV et XXVI se retrouve en
fait tout au long du livre). Par une restriction supplémentaire, Clausewitz ne considère que les

10 Le même problème et le même saut de raisonnement se retrouvent chez Mongin (2008) à propos de Grouchy.
Si la méthode du choix rationnel peut aider l'histoire, c'est notamment de cette manière, qui revient à colmater
les failles de sa documentation.
11 La distinction apparaît chez Weber en plusieurs points des Aufsätze zur Wissenschaftslehre (1922).
7 chefs d'armées ou de corps, seuls personnages dont il tienne pour acquise l'influence sur le
cours des choses. A cet égard, il se rattache à l'histoire traditionnelle, mais il s'en éloigne par
un autre côté qui semblera plus important: il sépare les causes en deux groupes, celles qu'il
regarde comme explicatives, toujours situées dans les raisons des individus, et celles dont il
fait de simples conditions de l'explication, en ne leur permettant d'agir que pour restreindre la
liberté des individus. Les théoriciens du choix rationnel, aujourd'hui, ne procèdent pas
autrement lorsqu'ils prêtent à leurs agents, d'une part, une fonction-objectif à maximiser,
d'autre part, des contraintes sous lesquelles s'effectue la maximisation; celles-ci jouent le rôle
de fourre-tout de la causalité.

Malgré la force de ses anticipations, Clausewitz est inégalement convaincant dans ses
analyses particulières. Celle, trop brève, qu'il consacre à Ney illustre un stade encore primitif
de conceptualisation. Même s'il ne s'intéresse en fait qu'à Napoléon, il devait montrer que le
maréchal eut raison d'engager ses forces précautionneusement; sinon, il n'établira pas non plus
que Napoléon eut tort de prétendre qu'une victoire était à portée de main. La dimension
réflexive de la rationalité - ce qu'il est rationnel d'attendre pour l'un dépend de ce qu'il est
rationnel de faire pour l'autre - lui échappe entièrement. Pour administrer la conclusion
intermédiaire, il faut passer par des étapes d'analyse qu'il télescope. Il convient d'abord de
séparer la considération proprement épistémique de l'incertitude, probabilisable ou non, et
celle, qui est affective ou passionnelle, de l'attitude plus ou moins réservée par rapport au
risque. La théorie économique, aujourd'hui, fait très bien comprendre cette distinction, même
12si elle lui donne une forme qu'on peut juger trop particulière. En substance, le modèle de la
rationalité subjective n'explique les actions de Ney que si cet acteur est non seulement très
incertain, mais très ennemi du risque. La première hypothèse est étoffée, mais non pas la
seconde, qui est même assez douteuse: deux jours plus tard à Waterloo, le "brave des braves"
conduira les charges de cavalerie les plus téméraires. Enfin, Clausewitz n'envisage pas que
Ney pouvait agir pour remédier à son état d'incertitude. Le maréchal avait de la cavalerie qu'il
ne semble pas avoir pensé à envoyer en avant. Qu'il manifeste une forme d'irrationalité non
pas instrumentale, mais cognitive, cela se lit dans La campagne entre les lignes seulement,
parce que Clausewitz ignore cette distinction supplémentaire. Celle des rationalités objective
et subjective, qu'il pratique avec talent, ne suffit plus à l'analyse. Les théories économiques
ont fait comprendre qu'il existait un entre-deux caractérisé par l'acquisition rationnelle
13d'information.

S'il est souvent trop sommaire, Clausewitz n'en jette pas moins d'étonnantes fulgurations.
Dans le chapitre XVLIII, revenant sur le dernier grand problème interprétatif de Waterloo, il
se demande si Napoléon n'aurait pas dû interrompre à temps la bataille du 18 juin. La réponse
est loin d'être défavorable au vaincu:
"Un capitaine prudent, Turenne, Eugène, Frédéric le Grand, qui ne se serait pas trouvé dans une
situation aussi extraordinaire, qui aurait eu plus de responsabilité ou plus à perdre, n'aurait pas livré la
bataille de la Belle-Alliance; à midi, lorsque Bülow parut, il aurait rompu le combat et battu en
retraite… Mais pouvait-on mesurer [Bonaparte] à l'échelle à laquelle il faut mesurer un Turenne…
Son unique chemin vers le but était précisément de poursuivre les dernières espérances, de chercher à
fixer la fortune, même par son fil le plus fragile. Quand il s'avança contre Wellington, presque certain
de sa victoire, 10 000 hommes apparurent dans son flanc droit. Il y avait cent à parier contre un que
cinq ou six fois autant d'hommes les suivaient, et alors on ne pouvait plus gagner la bataille. Mais il

12 Les économistes ont repris l'idée de von Neumann et Morgenstern d'inscrire l'incertitude dans la fonction de
probabilité et l'attitude par rapport au risque dans la fonction d'utilité. La théorie de la décision pratique
aujourd'hui d'autres découpages.
13 Elles distinguent la décision prise à information donnée et celle de rechercher l'information, qui devient alors
l'objet d'un calcul spécifique, à combiner avec le précédent.
8 était pourtant possible que ce ne fût qu'un détachement de force médiocre et que beaucoup
d'incertitudes et de prudence empêchassent son entrée en ligne efficace. De l'autre côté, il n'y avait
pour lui qu'une chute inévitable; devait-il se laisser effrayer par un danger incertain? Non, il y a des
situations où la plus grande prudence n'est à chercher que dans la plus grande hardiesse; la situation de
Bonaparte était de celles-là" (ibid., p. 156-157).
Le brio aphoristique ne doit pas faire écran, car le passage est de plus rigoureux, comme ne
l'était pas celui sur Ney: Clausewitz parvient à isoler l'attitude personnelle à l'égard du risque,
alors qu'il la distinguait mal, jusqu'à présent, de l'incertitude ressentie sur les états de choses.
L'obstination de Napoléon le 18 juin s'expliquerait par la réunion d'un goût pour le risque
extrême, d'une chance de gain très faible qu'il va jusqu'à probabiliser à titre illustratif, enfin
d'une perte au montant limité relativement à celui du gain. Comme un bon théoricien du choix
rationnel, il ne prête pas d'efficacité causale séparée aux composantes, mais les fait agir en les
combinant: la première et la troisième, qui tiraient dans des sens opposés à la deuxième,
auraient prédominé sur elle. On est à la lisière d'un modèle quantitatif que la théorie
contemporaine fournirait à la demande.

Il arrive que Clausewitz renonce à l'hypothèse de rationalité subjective au vu des conclusions
surprenantes qu'elle impliquerait. Plus haut dans le chapitre XLVIII, il évalue la tactique de
Napoléon le 18 juin, qui, selon lui, visait à percer le centre adverse par un grand coup de
boutoir. Il prétend que Napoléon devait lui consacrer plus de moyens dès le début et, en
eparticulier, déplacer vers le centre un corps - le 6 - qu'il avait placé à l'aile droite; de même, il
aurait dû engager la Garde au lieu de la tenir en réserve jusqu'à la fin. La conclusion de
Clausewitz se rapproche maintenant beaucoup d'un diagnostic d'irrationalité:
"Bonaparte manquait de forces pour préparer convenablement le choc sur le centre ennemi comme
actuellement doit l'être tout choc; il manquait aussi de temps. Il dut donc tout précipiter. Ce n'était plus
un plan pesé avec sagesse, et conduit à maturité, mais un acte aveugle de désespoir" (ibid., p. 153).
Cette analyse paraît trop courte: au lieu d'introduire et de peser les unes contre les autres des
considérations de gain, de risque et de probabilité, elle consiste simplement à vérifier
l'inadéquation des moyens disponibles à une fin supposée. Si Clausewitz peut s'en tenir à ce
mode de raisonnement, c'est qu'il n'envisage que le plan d'attaque frontal, alors qu'il devait
élargir le problème de décision à tous les plans concevables. Dans ce cadre plus large, le
diagnostic d'irrationalité peut s'avérer fallacieux. Il y a une information à tirer du fait que
Napoléon n'ait pas voulu attaquer à droite: c'est probablement qu'il redoutait la menace
eprussienne sur ce côté, auquel cas la position excentrée du 6 corps se justifiait, même si elle
diminuait les chances de l'attaque frontale. Plus lucide que Clausewitz ne le supposait, la
tactique du 18 juin serait finalement un compromis entre le succès offensif au centre et
l'indispensable défense de l'aile droite. L'erreur théorique, ici, est d'ignorer que l'acteur doit
souvent redéfinir l'objectif initial au vu de ce qu'implique l'usage du moyen, et, plus
profondément, de corseter l'analyse rationnelle par un modèle fins-moyens qui est moins
approprié que le modèle objectifs-contraintes de la théorie contemporaine.

Il est un autre degré d'innovation absent de La campagne, celui qui déporterait l'analyse vers
l'incertitude stratégique proprement dite, au lieu qu'elle s'en tienne à la seule incertitude
naturelle. A chaque type correspond un traitement disciplinaire spécifique: la théorie de la
décision individuelle étudie les décisions optimales en supposant que la source de l'incertitude
n'y réagit pas (ce qui la qualifie comme naturelle), et la théorie des jeux les étudie en faisant la
supposition contraire (l'incertitude provient alors d'autres acteurs semblables à celui qui
décide, ce qui la qualifie comme stratégique). Une lecture fondée sur cette distinction révèle
que Clausewitz s'arrête au premier niveau d'analyse, alors que son objet demanderait qu'il
envisage le second. Il traite des acteurs multiples en les considérant tour à tour comme s'ils
avaient des relations à sens unique: ainsi, dans le passage cité, Napoléon se préoccupe de
9 Blücher, mais non pas Blücher de Napoléon, de sorte que le premier regarde les actions du
second comme si elles étaient en fait celles de la nature; ailleurs, ce sera Blücher qui se
préoccupe de Napoléon, et de nouveau unilatéralement. Il ne faut pas s'étonner que
Clausewitz n'anticipe pas le concept de l'incertitude stratégique alors que celui-ci ne s'est
14dégagé qu'avec peine et tardivement de l'autre.

4. Stendhal

Les chapitres II-V du livre I de La chartreuse de Parme retracent la journée de Waterloo avec
une verve et une fantaisie tellement libres qu'on s'étonne de leur voir adresser des
compliments d'exactitude par les critiques. Ainsi, dans son édition classique des Romans,
Martineau s'autorise de l'académicien Houssaye pour affirmer que le récit évoquerait
correctement la fin des combats, et dans Stendhal et les problèmes du roman, Blin croit bon
15de surenchérir. C'est leur manière imparfaite de reconnaître que le roman livre sur les
batailles et la guerre en général des vérités que manquent les textes documentaires,
évidemment préférables si l'on s'intéresse à Waterloo en particulier.

Sans rappeler au lecteur, ni même supposer qu'il connaisse, les péripéties du 18 juin, Stendhal
promène son lecteur en tout sens sur le terrain des affrontements, à la suite de Fabrice del
Dongo, qui, cherchant à découvrir où ils se tiennent, n'y participera finalement jamais.
Stendhal n'évoque les mouvements de troupes et les autres faits objectifs de la bataille que
pour autant, seulement, que Fabrice y soit impliqué. C'est pour accentuer ce choix de
perspective qu'il représente le terrain comme plus vaste et plus compartimenté qu'il n'était. Le
front, à Waterloo, couvrait seulement 4 km contre plus du double à Austerlitz. Les travaux
d'arasement ultérieurs ont perturbé le relief, mais pour avoir été plus pentu qu'il ne se voit
aujourd'hui, il ne comportait pas de grands dénivelés. Ainsi, les soldats d'un même camp
restaient toujours au contact, et les longues chevauchées en petits groupes qu'évoque La
chartreuse sont rigoureusement impossibles. Il est vrai que les témoins ordinaires, et peut-être
même les grands acteurs, n'eurent jamais de vision générale satisfaisante, mais ce fait
s'explique par les champs non fauchés, la pluie ruisselante jusque tard dans la matinée, la
fumée des canons et des tirs d'infanterie, ainsi que l'étirement des colonnes en profondeur
qu'imposait justement l'étroitesse du front.

Le très jeune héros de La chartreuse - il n'est âgé que de 17 ans - survient de son Piémont
natal pour servir l'Empereur qu'il idolâtre et pour en découdre avec les puissances
réactionnaires, exécrées par l'aristocrate libéral et le patriote italien qui se réunissent en lui.
Combattant novice, il rêve de s'illustrer par son courage et sa ténacité, ignorant tout de la
chose militaire; pour lui, une bataille décisive n'est jamais qu'une mise à l'épreuve de qualités
individuelles. Il déchantera sans revenir entièrement de ses illusions. Déçu du peu qu'il
accomplit et même du peu qu'il voit pendant la journée fatidique, il se demande à plusieurs
reprises: ceci est-il donc une bataille? Après qu'il a suivi les troupes en retraite, il en vient à se
poser la question différente: ai-je bien participé à la bataille de Waterloo?

"Monsieur, c'est la première fois que j'assiste à la bataille, dit-il enfin au maréchal des logis; mais ceci
est-il une véritable bataille?" (p. 96).

14 Aujourd'hui même, l'histoire et la pensée militaires n'ont toujours fait le saut.
15 Voir Martineau (Pléiade, 1952, p. 1389-1392) et Blin (1954, p. 166). Comme Martineau le rappelle plus
opportunément, Stendhal s'est vu mêlé à d'autres épisodes militaires, en Russie et à Bautzen, qu'il a pu se
remémorer.
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