Un Parfum de complot

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Le destin d'une jeune fille, Anne, qui débarque avec ses parents en Indochine en 1933, rêvant d'aventure et d'exotisme. Mais derrière la façade souriante de la colonie française, un complot se trame...


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Publié le 19 septembre 2014
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EAN13 9782728920853
Langue Français
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La Fleur de Saigon - Un Parfum de complot

La Fleur de Saïgon - Un Parfum de complot - Sophie de Mullenheim

À Bonne-Maman

I

Saigon, septembre 1932

 

– Debout Anne !

Madame Bartelot entre dans la chambre de sa fille et tire les rideaux en grand. La lumière du jour entre à flots dans la pièce, aveuglant la jeune fille qui ouvre péniblement les yeux.

– Maman ? Mais que faites-vous ?

Anne s’est redressée sur son lit, ses cheveux roux tout ébouriffés.

– Aujourd’hui, nous déménageons ! annonce joyeusement sa mère.

Anne cligne des yeux plusieurs fois et la regarde sans comprendre.

– Déjà ? bredouille-t-elle.

Elles ne sont arrivées à Saigon qu’une semaine plus tôt pour suivre l’amiral Bartelot, qui vient d’être nommé représentant de la marine française en Indochine. Son affectation doit durer deux ou trois ans et la famille s’est installée à l’hôtel de la Marine, la splendide maison réservée à l’amiral durant son séjour.

Madame Bartelot sourit.

– Rassurez-vous, ma chérie, dit-elle. Nous ne bougeons pas d’ici mais il est grand temps que nous aménagions cet endroit à notre goût.

Anne sourit à son tour.

– Vous avez raison ! Il me tarde de retirer quelques-unes de ces poteries grimaçantes en haut du grand escalier. J’ai l’impression qu’elles me narguent à chaque fois que je passe.

 

– Alors debout ! reprend sa mère. Nous n’avons pas de temps à perdre.

Un peu plus tard, Anne et madame Bartelot se retrouvent dans le vaste hall de la maison.

– Par où commençons-nous ? demande Anne à sa mère.

Madame Bartelot a déjà réfléchi à la question.

– Nous ne pouvons toucher aux pièces de réception. C’est là qu’ont lieu toutes les visites officielles, le mobilier présent doit y rester. En revanche les autres pièces…

Anne ne se le fait pas dire deux fois. Elle fonce vers la porte d’entrée et attrape l’énorme plaque ronde émaillée ornée d’un horrible dragon et posée en travers du seuil.

– Depuis notre arrivée, je rêve d’ôter cette chose affreuse de ­l’entrée, dit-elle en soufflant sous le poids de la plaque. Je ne comprends pas comment on peut penser accueillir quelqu’un convenablement en lui barrant le passage avec…

Anne n’a pas le temps de terminer sa phrase. Une vieille femme au service de l’amiral et de sa famille surgit à côté d’elle et lui retire la plaque des bras. D’ordinaire, l’objet serait sans doute beaucoup trop lourd pour elle, mais la domestique semble animée d’une force surhumaine. Elle repose alors la plaque à sa place, devant la porte d’entrée et se met à réciter des prières et à s’incliner plusieurs fois devant l’étrange objet.

– Diêm ! l’appelle madame Bartelot un peu sèchement. Que faites-vous ?

La vieille femme s’incline encore plusieurs fois devant la plaque émaillée et relève enfin la tête ; elle a l’air terrifié.

– Que se passe-t-il ? lui demande la femme de l’amiral d’une voix plus douce cette fois-ci.

La pauvre Diêm a du mal à trouver ses mots. Quand elle parle enfin, Anne comprend qu’elle vient de toucher à l’une des protections de la maison, objet de toutes les attentions du personnel indochinois. Cet énorme disque en émail est un coupe-makoui chargé d’éloigner le makoui, un esprit malfaisant.

– Le makoui ne sait marcher que tout droit, explique Diêm quand elle a recouvré son calme. Le coupe-makoui en travers de la porte l’empêche d’entrer dans la maison car le mauvais esprit ne fera pas de détour pour le contourner.

C’est d’une simplicité et d’une logique déconcertantes. Anne sourit en imaginant l’esprit stupide faire demi-tour en rouspétant.

– Ne souriez pas, mademoiselle Anne, lui dit Diêm sur un ton de reproche. Toucher au coupe-makoui porte malheur…

II

Saigon, quatre mois plus tard

LA DÉPÊCHE DE SAIGON
Mardi 24 janvier 1933
Échauffourées autour d’une fumerie à Saigon
La lutte contre la drogue s’intensifie. Les autorités françaises ont décidé de la fermeture d’une nouvelle fumerie d’opium à cholon, le quartier chinois de saigon. Les réactions à cette annonce ont été immédiates et violentes. Un petit groupe d’opiomanes a tenté d’entrer de force dans l’établissement gardé par les militaires, qui en interdisaient l’accès. Certains étant armés, quel­ques coups de feu ont été échangés et plusieurspersonnes arrêtées tard dans la soirée. Les autorités françaises soupçonnent les revendeurs d’opium d’entretenir ce cli­mat de tension en fournissant de la drogue – et des armes sans doute aussi – aux consommateurs en échange de leur collaboration. Le ton monte du côté des trafiquants mais les autorités coloniales refusent de se laisser intimider et restent très mobilisées.
Philippe Couturier

L’amiral Bartelot pose le journal à côté de sa tasse de petit déjeuner. Il retire ses lunettes en écaille et se frotte les yeux.

– Quelque chose ne va pas, papa ? lui demande Anne assise en face de lui.

La jeune fille observe le visage soucieux de son père, les rides profondes qui se sont creusées sur son front.

L’amiral se redresse et rechausse ses lunettes avec un sourire rassurant ; il n’aime pas afficher ses états d’âme.

– Non, Anne. Ce n’est rien.

– De mauvaises nouvelles ? insiste-t-elle en montrant le journal du regard.

– Pas vraiment, soupire son père. Enfin, pas plus que de coutume.

– Les trafiquants ? interroge la jeune fille, qui sait combien le sujet préoccupe la communauté française en ce moment.

L’amiral Bartelot hoche la tête. Il hésite puis se lance dans un compte-rendu détaillé de la situation. Anne sourit : elle raffole de ces petits déjeuners avec son père qui lui parle de la colonie, des affaires, de la France et des nouvelles du monde. Il est six heures et demie du matin. Le père et la fille sont seuls. Madame Bartelot dort encore. Si elle s’écoutait, Anne dormirait elle aussi, mais depuis leur arrivée à Saigon, elle a pris l’habitude de se réveiller tôt deux ou trois fois par semaine pour le seul plaisir d’un court tête-à-tête avec son père. L’amiral est souvent parti ou retenu par ses obligations. Sans ces petits déjeuners, Anne ne le verrait presque jamais.

À dire vrai, la situation n’est pas brillante. Après avoir longtemps profité du trafic d’opium dont elle gérait la fabrication et la vente, la France a accepté de lutter contre la propagation de cette drogue comme la plupart des autres pays dans le monde. Seulement, son changement d’attitude ne plaît pas à tout le monde et les trafiquants de drogue, que la situation aidait à s’enrichir, se montrent de plus en plus nerveux et agressifs. Plusieurs fumeries ont été reprises de force, des hommes ont été enlevés et ont fait l’objet d’odieux chantages, et le gouvernement de la colonie reçoit chaque jour des menaces plus explicites.

– Avez-vous été menacé ? demande Anne, inquiète.

Son père secoue la tête.

– Pas personnellement, rassurez-vous. Mais je reste très en vue, et vous et votre mère aussi, ajoute-t-il alors que son front se plisse de nouveau.

L’amiral Bartelot n’est pas homme à se laisser intimider et malgré les protestations de son entourage, il continue d’aller avec pour seule escorte son aide de camp, le lieutenant de vaisseau Hubert Le Baratoux. En revanche, il ne prend rien à la légère dès lors qu’il s’agit de sa famille. Désormais madame Bartelot ne se déplace jamais sans être accompagnée d’un jeune officier de marine chargé de veiller à sa sécurité. Quant à Anne, son père l’a confiée aux bons soins du vieux Hô, le meilleur chauffeur de la marine française à Saigon.

Hô est au service de la marine depuis des années. Tout le monde le surnomme le « vieux » Hô à cause de ses cheveux gris et de sa peau parcheminée mais il a juste quarante ans. Les années semblent avoir pesé deux fois plus sur lui. Sa frêle silhouette entretient elle aussi l’illusion de son grand âge, mais plus d’un marin se souvient encore de la cuisante tannée qu’il a prise à vouloir défier le chauffeur. Hô excelle dans les arts martiaux. L’amiral peut être rassuré au sujet de la sécurité de sa fille : son chauffeur est le plus efficace des gardes du corps.

L’amiral avale la fin de son thé et repose sa tasse sur la table.

– Et vous ? Quel est votre programme aujourd’hui ? demande-t-il à sa fille. Vous rendez-vous au dispensaire ?

Anne secoue la tête.

– Pas cette fois-ci. Nous attendons un nouvel arrivage de plumes en métal pour vacciner les enfants. Le médecin m’a promis qu’il me montrerait comment les utiliser pour inciser la peau et faire pénétrer le produit, mais il ne pensait pas les recevoir aujourd’hui. J’irai sans doute un peu plus tard dans la semaine.

Anne s’arrête en pensant aux enfants qui viennent au dispensaire se faire soigner. À son arrivée à Saigon, elle a très rapidement proposé ses services pour assister les médecins sur place. Elle trouvait là un moyen de s’occuper et de se sentir utile. De plus, cela l’aiderait à préparer un éventuel diplôme d’infirmière. Elle ne s’attendait sûrement pas à voir tant de mauvaises blessures, de plaies dangereusement infectées ou d’enfants si mal nourris. Chacun de ses passages au dispensaire lui fait mesurer à quel point elle est privilégiée.

– Qu’allez-vous faire alors ? l’interroge à nouveau son père.

– Quelque chose de beaucoup plus futile ! répond Anne en plaisantant. Nous allons visiter le marché aux fleurs, au nord de Saigon. J’en ai entendu tant de bien. Je veux découvrir toutes les richesses de ce beau pays ! ajoute-t-elle avec fougue.

Son père jette un œil à sa montre et se lève. Il est temps de partir.

– Faites attention à vous, dit-il simplement en posant sa main sur la tête de sa fille. Je ne m’en remettrais pas s’il vous arrivait quelque chose.

III

Un peu plus tard

 

– Stooop !

Le chauffeur écrase la pédale de frein de toutes ses forces. Les pneus crissent sur le gravier de la route. L’automobile dérape, fait une embardée sur le côté et menace de basculer dans le fossé. Heureusement, le pilote redresse les roues d’un habile coup de volant. La voiture s’immobilise dans un nuage de poussière.

Les mains crispées sur le volant, le chauffeur baisse la tête en soufflant de soulagement. Il a évité la catastrophe de peu.

La vieille demoiselle de Kermanec assise à l’arrière redresse avec dignité son chapeau bordé de mousseline blanche. Elle somnolait lorsque Anne a hurlé. Son cri puis les écarts de la voiture l’ont tirée de sa rêverie en sursaut.

– Qu’est-ce que… commence-t-elle en se tournant vers sa ravissante voisine.

Anne est ravissante en effet. Des cheveux roux portés court, une peau très blanche, des yeux d’un fascinant vert clair, un nez petit et droit, une bouche fine mais bien dessinée. Une vraie gravure de mode… qui s’ignore ! Car Anne, à seize ans, n’est pas du genre à jouer les coquettes ou à s’éterniser devant un miroir. D’ailleurs, pour l’heure, elle est à mille lieues de toute considération esthétique. Son joli minois est tendu et les ailes de son nez frémissent de colère. Oui, vraiment, elle est ravissante mais c’est bien là le cadet de ses soucis.

– Vous n’êtes pas mon chauffeur ! lâche-t-elle enfin d’une voix sourde.

L’homme assis à l’avant du véhicule tressaille impercepti­blement.

– Vous n’êtes pas mon chauffeur ! répète Anne en tentant d’analyser au mieux la situation.

L’automobile est arrêtée en rase campagne. Anne n’aperçoit aucune habitation à la ronde et il n’y a pas âme qui vive. L’endroit est désert. Les propos de son père sur les trafiquants de drogue et le climat de plus en plus tendu dans la colonie lui reviennent à l’esprit.

« C’est le lieu idéal pour une agression ou un enlèvement », pense-t-elle aussitôt.

– Que se passe-t-il ? s’impatiente mademoiselle de Kermanec qui ne comprend pas la raison de cet arrêt brutal.

Anne se tourne vers elle et lui répond avec le plus grand calme en désignant l’homme qui conduit.

– Cet homme n’est pas notre chauffeur.

– Vous souffrez de la chaleur ? reprend la vieille dame, qui est sourde comme un pot.

Anne pince les lèvres et se tait. Elle préfère ne pas inquiéter celle qui est devenue son amie et une véritable alliée.

 

Monsieur et madame Bartelot ont choisi mademoiselle de Kermanec pour être le chaperon de leur fille durant tout leur séjour en Indochine. Elle leur a été recommandée en France par des amis qui leur ont vanté sa respectabilité et sa morale parfaite. Dès leur première rencontre avec la demoiselle, les parents d’Anne ont été persuadés du juste jugement de leurs amis. Mademoiselle de Kermanec a tout de la vieille dame respectable en effet : le chignon bien rangé, la silhouette sèche, les lèvres pincées et l’œil sévère. Elle a fait très grande impression à monsieur et madame Bartelot, qui se sont empressés de lui proposer une coquette somme d’argent en échange de ses précieux services, convaincus que son sérieux et son grand âge viendraient à bout des velléités aventureuses de leur fille. Ils se sont trompés…

Ce que les parents d’Anne ignorent, c’est que la pauvre mademoiselle de Kermanec ne doit son allure si austère qu’à la triste vie qu’elle menait jusqu’alors. Si son chignon est impeccable, c’est qu’elle n’a jamais eu le loisir de se décoiffer en dansant le charleston en vogue à l’époque. Ses lèvres sont pincées de n’avoir eu aucune occasion de sourire à personne, sa seule compagnie étant sa mère malade depuis des années. Sa silhouette n’a pas trouvé le temps de s’épaissir car elle menait une vie frugale. Quant à ses yeux, les parents d’Anne y ont lu de la sévérité quand d’autres y verraient de l’ennui.

C’est donc confiants que monsieur et madame Bartelot ont embauché la vieille dame, qui s’est révélée bien vite être le chaperon idéal… pour leur fille. Très dure d’oreille, elle ne comprend pas toujours ce qu’Anne lui demande et accepte sans se méfier chacune de ses propositions. Ce n’est souvent qu’une fois dans l’action qu’elle réalise ce qui se passe. Mais alors, loin de regimber et de s’offusquer, elle prend part à tout sans hésitation et en éprouve même beaucoup de plaisir. Les situations rocambolesques dans lesquelles elle se retrouve parfois la changent agréablement de ce qui faisait son triste quotidien.

Rien que durant leur voyage depuis Marseille, Anne et elle ont inspecté les cales du bateau qui les conduisait à Saigon, caché un chiot dans leur cabine malgré les instructions de quarantaine, dîné en cachette dans les cuisines du navire et parcouru le pont de nuit, en pleine tempête. Mademoiselle de Kermanec découvre ce que vivre veut dire et elle ne donnerait sa place pour rien au monde. Quant à Anne, elle apprécie cette grande liberté. Bien entendu, il s’agit là de leur secret, et un secret bien gardé. Anne ne fait pas la moindre critique à l’encontre de la vieille demoiselle, craignant que ses parents ne la renvoient en Bretagne et ne lui trouvent une remplaçante beaucoup moins téméraire. De son côté, mademoiselle de Kermanec continue de faire bonne figure en soignant son apparence de vieille femme revêche. Seule Anne la connaît suffisamment maintenant pour remarquer que sa taille s’épaissit doucement avec la bonne nourriture qu’on leur prépare, que ses yeux pétillent désormais de malice et que ses lèvres sourient plus souvent qu’elles ne font la grimace. Reste le chignon qui est encore impeccable, mais cela ne saurait durer bien longtemps.