Une terre de promesse

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Français
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Quatre filles sans dot ni fortune embarquent avec d'autres vers le Nouveau Monde, espérant trouver mari et bonheur, au temps de l'évangélisation du Québec par les pères jésuites. Mais l'arrivée sur ces terres hostiles va s'avérer plus difficile que prévue...


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Publié le 19 septembre 2014
Nombre de lectures 27
EAN13 9782728920877
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo
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Pour Claire,
dont la confiance et la bienveillance
transforment chaque dessein en une belle aventure.

« Et voici que devient parmi les Français comme un proverbe :
Que celui qui veut devenir meilleur
passe dans la Nouvelle-France »
Père Buteux, jésuite.

CHAPITRE I

La place d’armes était déserte ce soir-là, au centre de La Rochelle. Depuis que le roi avait entrepris
d’endiguer le fléau des mendiants qui erraient dans les grandes villes du royaume, il ne faisait pas bon
s’attarder sur les places à la nuit tombante. Le peuple des rues – saltimbanques, vagabonds, colporteurs
– se terrait, se cachait dans les recoins de la ville. On évitait de croiser sur son chemin ces hommes que
l’on nommait les « archers des gueux » et qui étaient chargés de mener à l’hospice les miséreux réduits
à dormir dehors. Iris le savait bien. C’est pourquoi elle ne s’attarda pas devant la cathédrale Saint-Louis
qui dominait la place. Prestement, elle pénétra dans l’édifice. Elle s’arrêta un temps en contemplant la
nef. Ce grand Christ en croix, en face d’elle, lui inspirait bien un peu de pitié et d’effroi, mais elle n’avait
guère le temps d’y songer plus avant. Elle savait bien ce qu’elle était venue chercher. Sans hésiter, elle
emprunta l’allée latérale de droite, passa devant la chapelle des marins, puis devant la chapelle de la
Vierge… Encore deux piliers… enfin ! Elle aperçut la statue de saint Joseph. Pourtant, son regard ne
s’attarda guère sur le patron des travailleurs. Elle avisa immédiatement, sur la petite colonne de pierre,
un pain noir, enveloppé d’un linge. Depuis toujours, quelque bonne âme déposait aux pieds de saint
Joseph un morceau de pain pour les vagabonds. Iris s’en saisit. Elle avait si faim qu’elle aurait été capable
de le manger là, devant la statue. « Ce ne serait pourtant pas correct, pensa-t-elle, ça offenserait
sûrement le bon Dieu. » Alors, elle se signa et s’en retourna, son pain bis sous le bras.
Elle aurait bien récité une prière, mais des prières, Iris n’en connaissait pas. Non, tout ce qu’elle
connaissait, c’était des histoires pour les enfants, des histoires qu’elle racontait en tirant les ficelles de
ses pantins de chiffon… Sur les places des marchés, sur le port, à la foire, elle faisait danser sous les yeux
éberlués des gamins de la ville Arlequin, Colombine, Pierrot, la bergère, le petit ramoneur ou bien
Polichinelle. Obéissants, les pantins s’animaient dès qu’elle en tirait les ficelles ; ils accompagnaient de
leurs mouvements saccadés les chansons d’Iris :
« Arlequin dans sa boutique,
Sur les marches du palais,
Il enseigne la musique,
À tous les petits valets… »
Les yeux des enfants brillaient. Ils voulaient toucher les pantins, tirer les ficelles à leur tour. Les
passants s’arrêtaient, écoutaient la chanson, applaudissaient. Ils riaient aux facéties d’Arlequin, jetaient
quelques pièces. Les enfants les plus fortunés partaient avec un pantin désarticulé dans les mains ; et Iris
avait alors de quoi se nourrir pour quelques jours, le temps de confectionner d’autres poupées de
chiffon et de gagner une autre ville.
Hélas ! Depuis qu’elle était arrivée à La Rochelle, les acheteurs ne se bousculaient guère. La ville,
ancienne place forte huguenote, avait été ruinée par le siège mené par le cardinal de Richelieu. On avait
détruit ses remparts, elle avait perdu sa richesse et sa prospérité. Aussi, les habitants de la cité se
gardaient bien, en cette année 1663, de dépenser leurs pièces d’or en amusements. « Un pantin sous
votre toit, messieurs-dames ! Un pantin sous votre toit, et la maison est en joie ! » clamait Iris. Rien n’y
faisait… On riait toujours aux facéties d’Arlequin, mais c’était un rire las, usé par les privations et les
épreuves. Et surtout, on passait vite son chemin, de peur que cette marchande de pantins ne vous vole
votre bourse ou votre panier à provisions…
Ah ! Si Iris avait su quel mauvais accueil lui réserverait la ville de La Rochelle, elle ne s’y serait pas
risquée ! Mais voilà, c’était sa mère qui savait la géographie du royaume, Iris, elle, n’y avait jamais rien
entendu ! Sa mère connaissait les chemins et les routes, les villes riches et celles où il ne fallait pas
s’aventurer. Enfant, elle avait fait, avec ses propres parents, le tour entier de la France pour vendre ses
pantins. Alors, quand elle passait avec Iris dans une ville qu’elle reconnaissait, elle avait toujours une
anecdote, un souvenir à raconter. Oui, sa mère, sans doute, aurait contourné La Rochelle. Elle aurait
poursuivi sa route vers Saintes sans s’arrêter dans cette ville maudite que la fortune avait désertée. Mais,
le 15 janvier, la mère d’Iris était morte, à la suite d’un mauvais coup de froid que les Ursulines de Tours
n’avaient pas pu guérir.

Il avait pourtant semblé à la jeune fille que leur arrivée dans l’hospice des religieuses allait mettre
un terme aux quintes de toux qui tourmentaient sa mère. Mais ni les prières des sœurs, ni leurs
infusions n’avaient pu enrayer le mal. Un matin, une religieuse très douce était venue annoncer à Iris
que sa maman avait « rejoint le bon Dieu »… Oui, c’est ainsi qu’elle avait dit les choses : «Elle
a rejoint le bon Dieu, nous prierons pour son âme. » Iris savait que sa mère ne croyait guère au
bon Dieu, mais elle n’avait rien osé dire. Elle pensait que, peut-être, le bon Dieu existait pour de vrai et
qu’alors il aurait été idiot que sa mère n’entrât pas au paradis, juste parce qu’elle l’ignorait. Et puis, elle
craignait que les religieuses ne cessassent brusquement de prier pour sa mère. Sans savoir pourquoi,
l’idée que ces femmes priaient pour son âme la consolait un peu de son chagrin. Alors, on avait enterré
le corps dans le cimetière du couvent et Iris avait repris le sac de toile dans lequel sa mère rangeait
soigneusement les pantins de chiffon.
Quand la religieuse s’était enquise de savoir si elle avait un parent pour la recueillir, Iris avait menti
sans hésitation. Elle savait qu’on ne l’aurait pas laissée repartir seule sur les routes et elle ne voulait pas
risquer d’être enfermée à l’hôpital des Enfants-Trouvés. Elle avait quinze ans, elle connaissait son
métier, elle était courageuse et débrouillarde : elle saurait bien poursuivre seule le périple entrepris avec
sa mère, malgré son chagrin.
Cette assurance ne l’avait pas quittée jusqu’à La Rochelle. À Nantes, elle avait réussi à vendre dix
pantins en moins de trois jours. À La Roche-sur-Yon, il y avait eu plus d’acheteurs que de
marchandises. À Luçon, on s’était battu pour lui acheter le dernier Polichinelle. Comme elle était fière
alors ! Comme elle eût aimé que sa mère assistât à sa réussite ! Avec l’argent récolté, elle avait pu acheter
le matériel nécessaire pour fabriquer de nouveaux pantins : de la ficelle, des étoffes, et, comme elle avait
en tête des idées de costumes plus élégants, elle s’était laissé convaincre d’y ajouter quelques rubans, un
peu de dentelle pour la bergère et des boutons de nacre pour les yeux. En une heure, sa nouvelle fortune
était engloutie ! Mais elle était certaine que ses nouveaux pantins aux riches habits ne manqueraient pas
de plaire et qu’il suffirait par ailleurs d’en augmenter sensiblement le prix afin de financer ces
ornements coûteux. Hélas ! Rien ne s’était déroulé comme prévu depuis qu’elle était entrée dans la ville
de La Rochelle ! Elle n’avait rien vendu et l’argent manquait à présent pour louer une chambre à
l’auberge.
Discrètement, Iris quitta la cathédrale, le pain sous le bras, les pantins rangés dans le gros sac de
toile qu’elle portait sur son dos. Il fallait maintenant trouver un lieu pour passer la nuit, en ayant soin
d’éviter soigneusement les archers des gueux. Instinctivement, Iris se dirigea vers le port pour dévorer
son pain noir. Elle aimait l’animation qui régnait sur les quais, les tavernes bruyantes dont les marins
sortaient en titubant. Elle aimait aussi regarder le spectacle des galions qui rentraient les cales chargées
de canne à sucre, d’épices et de tabac. Et puis, assise sur les marches d’une auberge, elle espérait
surprendre quelques récits de voyage ou de bataille navale qui la distrairaient de sa faim.
Mais ce soir-là, étrangement, le port semblait endormi. Les auberges étaient fermées, hormis
L’Anguille noireoù vacillait encore la lueur des chandelles. Pour sûr, on devait recruter encore pour le
Nouveau Monde ! Iris se cala contre des tonneaux vides, face à un navire superbe dont la coque était
encore fumante de goudron chaud. Il s’appelaitglAid’e o’rL. On racontait qu’il devait partir bientôt
pour le Canada avec à son bord des jeunes filles à marier que le roi voulait établir en ce pays sauvage.
Lentement, Iris mâchait son morceau de pain, en rêvant à cette Nouvelle-France dont les navires
revenaient chargés de fourrures de castor… Mais soudain, une ombre entraperçue la tira de ses
réflexions. D’un bond, elle se redressa en attrapant un bâton posé au sol. La vie sur les routes lui avait
appris à être constamment sur ses gardes. Elle se retourna et fit face à un affreux bossu à l’air sournois,
vêtu de haillons sales et coiffé d’un bonnet de velours rouge.
– Alors, ma mignonne, on rêvasse ? C’est pourtant point une place pour les jeunes filles. T’as
p’tête perdu ton chemin, à c’t’heure ?
Iris ne répondit pas. Elle connaissait cet air chafouin, ces yeux fuyants. Elle avait déjà vu le bossu et
sa bande de voleurs œuvrer sur le marché, dérober les bourses sous les pourpoints des bourgeois et
couper la dentelle des toilettes des dames. Iris savait qu’elle ne devait pas se méfier des archers des gueux
seulement : des bandes de voleurs sévissaient dans toutes les villes et étaient toujours avides d’ajouter à
leur contingent de nouvelles recrues. L’homme s’approcha d’Iris, il la dévisagea et lui attrapa le bras.
– Dis donc, ma colombe, je t’ai vu vendre tes pantins tout à l’heure sur la place. M’est avis que ton
commerce rapporte pas gros, et qu’on pourrait faire fortune plus sûrement, si tu voulais bien t’associer à

Trousse-Gousset. J’ai un marché à te proposer…
Mais Iris ne laissa pas le temps au bossu de finir sa phrase. D’un geste brusque, elle se dégagea de
son étreinte et lui asséna un coup de bâton entre les yeux. C’était une parade qu’elle avait vu employée
par les marins du port et qui, ma foi, semblait assez efficace : le chef des voleurs gisait à terre, immobile.
L’avait-elle tué ? Elle n’eut point le temps d’y songer. Vite ! S’enfuir le plus rapidement possible, courir
sans s’arrêter, jusqu’aux portes de la ville. Elle devina que cet homme influent parmi les miséreux avait
des recrues disséminées un peu partout et prêtes à le venger. Elle ne croyait pas si bien dire : en un éclair,
une bande surgit de derrière la taverne deL’erguAnelliion et s’élança vers elle, armée de bâtons. Iris se
mit à courir à toutes jambes. Elle courait vite, très vite, mais elle devinait ses poursuivants non loin
derrière elle. Elle n’avait pas le choix. Il fallait poursuivre sa course folle à travers la ville endormie, faute
de quoi elle était perdue. Ces hommes semblaient de taille à la réduire en miettes pour venger l’ignoble
Trousse-Gousset. Elle allait, le cœur battant, toujours plus vite. Elle dévalait les ruelles, escaladait les
murets, traversait les jardins. Des chiens aboyaient. Dans l’obscurité, elle bouscula au passage un marin
titubant et renversa quelques tonneaux abandonnés… Enfin, elle remonta la rue Notre-Dame. La porte
Dauphine n’était plus très loin. Elle n’osait se retourner pour évaluer la distance qui la séparait de ses
poursuivants. Mais soudain, alors qu’elle entrevoyait enfin l’issue de sa fuite, une vision effrayante
s’imposa à elle : la porte était fermée. Prisonnière ! Elle était prisonnière de La Rochelle ! Elle n’eut pas
même le temps de songer à un autre moyen de fuir qu’elle entendit des bruits de bottes. Des hommes
s’avançaient, face à elle. Ils étaient vêtus de rouge, portaient l’épée au côté et une bandoulière aux armes
du roi. C’étaient les archers des gueux.
En une seconde, Iris perçut le danger. Elle se plaqua contre une porte cochère et retint son souffle.
Elle maudit sa chevelure rousse qui en tous lieux la précédait d’une flamboyante auréole. Les hommes
passèrent sans la voir. De l’autre côté de la rue, les sbires de Trousse-Gousset semblaient s’être
volatilisés. Sans doute avaient-ils fait demi-tour en apercevant les gardes. Iris ne pouvait cependant
relâcher sa vigilance. L’œil aux aguets, elle n’osait quitter cette porte cochère salvatrice. Elle s’appuya
contre l’un des battants et se laissa glisser sur le sol, épuisée par sa course. Elle tenta de mettre de l’ordre
dans ses idées et de réfléchir à sa situation. C’est alors qu’une pensée terrible la saisit. En un éclair, la
peur céda la place au désespoir. Elle venait de réaliser que, dans sa course, elle avait oublié ses pantins,
ses beaux pantins aux riches ornements…

CHAPITRE II

Lorsque Iris se réveilla, aux premières lueurs du jour, elle se sentit infiniment lasse. Elle avait passé
la nuit contre la porte cochère en sursautant à chaque bruit de pas. Ce n’était pourtant ni la faim ni la
fatigue qui la tourmentaient le plus. C’était surtout la pensée de ses pantins perdus et de cet homme
affreux, sur le port, qu’elle avait laissé pour mort. Qu’allait-elle devenir ? Sans ressources, poursuivie,
traquée, elle n’avait guère intérêt à demeurer plus longtemps à La Rochelle. Mais où aller ? Et pour quoi
faire ? Elle avait perdu son travail, son unique source de revenus. Elle songeait à ses pantins, aux heures
passées à les fabriquer, à les vêtir, à la fierté avec laquelle elle les faisait se mouvoir, au bout de leurs
ficelles… «Arlequin dans sa boutique, sur les marches du palais… » À quoi lui servirait cette rengaine
maintenant ? Elle n’avait plus aucune pièce pour confectionner de nouvelles marionnettes.
Restait la mendicité… Mais à cette idée, tout son être se révolta. Elle avait trop de dignité pour
exposer aux yeux des passants le spectacle de son indigence et de son malheur. Et puis, une jeune fille
ainsi réduite à demander l’aumône serait immédiatement saisie et jetée sans autre forme de procès dans
un de ces hospices pour miséreux qu’elle redoutait plus que tout. Non, elle ne mendierait pas ! Elle
perdrait alors tout respect d’elle-même, sans lequel il n’est pas de vie honorable. Mais alors que faire ?
Comment retrouver de quoi fabriquer de nouveaux pantins ? Oh ! Il ne lui fallait pas grand-chose…
Quelques pièces pour un Pierrot, le plus simple à vêtir, tout de noir et blanc. Avec l’argent du Pierrot,
peut-être aurait-elle ensuite de quoi faire un Arlequin, une Colombine… Mais c’était sans compter les
autres dépenses, le pain, les nuits… Décidément, sa situation semblait sans issue.
Iris sentit les larmes lui monter aux yeux. Pourtant, elle refusait de se laisser abattre. Elle songeait à
sa mère, à l’énergie qu’elle mettait en toute chose, à cet optimisme qu’elle avait professé jusqu’à sa mort,
et que les Ursulines de Tours avaient appelé « espérance ». D’un geste vif, elle essuya ses yeux, elle lissa
sa robe froissée du plat de la main, puis coiffa sa chevelure de feu et l’attacha d’un ruban de velours
noir. Elle décida de revenir sur le port. Quoique l’idée de retrouver, peut-être, le cadavre de
TrousseGousset lui soulevât le cœur, elle ne pouvait s’empêcher d’espérer récupérer son sac de toile. Et s’il était
resté à sa place ? Et si une bonne âme l’avait ramassé pour le lui remettre ? Iris n’y croyait guère. En ces
temps de disette, on faisait feu de tout bois, et un sac garni, fût-ce de pantins, était toujours bon à
prendre. Elle songea soudain qu’à l’heure qu’il était un autre vendait peut-être ses marionnettes. À cette
pensée, son cœur sursauta d’indignation. Pourtant, elle souhaitait presque retrouver cet imposteur. « Je
lui crèverai les yeux et reprendrai mon bien », songea-t-elle, pleine de rage.

Lorsqu’elle arriva sur le port, Iris prit soin de dissimuler son visage sous la capuche de sa capeline.
Elle marchait, tête baissée, vers l’endroit où elle avait frappé Trousse-Gousset au visage, redoutant que
ne surgisse un des acolytes de la victime. Autour d’elle, le port était en effervescence. Les demoiselles
dotées par le roi, en provenance de Paris, allaient bientôt embarquer. En attendant, les matelots
s’affairaient. Dans un brouhaha assourdissant, des carrioles amenaient les denrées nécessaires pour la vie
à bord. Les mousses roulaient des tonneaux de biscuits, de céréales, et des futailles de vin et d’eau. On
chargeait aussi une vache rétive, une chèvre et des volailles affolées. On se bousculait, on s’interpellait,
on se pressait. Au milieu de ce tumulte, une trentaine de jeunes filles attiraient tous les regards.
C’étaient des demoiselles de Paris, que le roi avait dotées pour qu’elles allassent se marier et s’établir en
Nouvelle-France. On les appelait les « Filles du Roy ». Sur le port, les commentaires allaient bon
train :
– Les pauvrettes ! Voyez comme elles sont encore jeunettes ! Si c’est pas une pitié que de les
envoyer dans ce pays de sauvages ! s’exclama une poissonnière, les poings sur la taille.
– Sauvages, sauvages… N’exagérons rien, reprit un homme à son côté. Après tout, l’administration
de ces territoires est désormais rattachée à la Couronne. C’est une colonie royale, tout de même !
– Colonie royale, colonie royale, la belle affaire ! maugréait la poissonnière. C’que j’en sais moi, de
cette colonie royale, c’est qu’elle est peuplée d’Iroquois et d’ours qui sont hauts comme une maison de
deux étages !

– Mais les demoiselles ne sont point là contre leur gré, ma bonne ! intervint un badaud. Ce sont
elles qui ont choisi d’aller en Nouvelle-France ! Et je parie que la dot versée par le roi pour les établir
n’est pas étrangère à leur choix !
– Bah ! répondit un troisième homme, faut point écouter les racontars ! M’est avis que même
peuplée d’ours et d’Iroquois, la région n’est pas pire que La Rochelle, avec ses miséreux qui courent les
rues et cette disette galopante…
Beaucoup hochèrent la tête en signe d’assentiment, mais la poissonnière n’était pas femme à se
laisser rabattre le caquet aussi vite.
– Ben alors, vous qu’êtes si malins, dites-moi donc pourquoi, si la région est si fleurie, y a point de
jeunes filles pour aller s’y marier et qu’on doit payer des orphelines pour y trouver un parti, hein ?
– Elle n’a pas tort, ajouta un paysan. On aura beau crever de faim dans nos campagnes, on
préférera toujours cultiver nos terres que de défricher celles des sauvages. Et tout l’or du monde n’y
changera rien !
– Moi, enchérit un autre, j’parie que ces mignonnes seront bientôt scalpées, dépecées, grillées à la
broche ; et qu’elles finiront dévorées par ces sauvages d’Iroquois !
Iris avança, les yeux fixés au sol, sans prêter attention aux conversations des badauds. Ce n’était
point qu’elle manquait de charité, mais sa situation lui semblait si désespérée qu’elle ne parvenait pas à
plaindre les Filles du Roy. Une dot, un voyage, et la promesse d’une vie nouvelle sur les terres vierges de
cette région lointaine… Pour peu, elle les aurait presque enviées ! Malgré elle, elle ne put s’empêcher de
leur jeter un coup d’œil. Elle fut surprise de les voir si peu différentes d’elle-même. Avec leurs robes
défraîchies et leurs joues creuses, elle ne trouva pas ces aristocrates aussi bêcheuses qu’elle l’aurait cru. Il
y en avait bien quelques-unes qui semblaient flattées d’être ainsi des objets de curiosité et en profitaient
pour se pavaner un peu, mais leur toilette usée ne laissait aucun doute sur leur maigre fortune : les Filles
du Roy étaient les cadettes de familles désargentées, trop pauvres pour espérer trouver un parti en
France, trop nobles pour travailler de leurs mains.
Lorsqu’elle arriva enfin à la place où elle avait laissé son sac de toile, Iris retint sa respiration.
« C’est maintenant qu’il faudrait connaître des prières », pensa-t-elle. Elle ferma les yeux en espérant
très fort retrouver ses pantins perdus. Elle les ouvrit… Et son regard rencontra les pavés inégaux du
port, gris, désespérément gris… Quelques épluchures jonchaient le sol, mais il n’y avait aucune trace de
son sac de toile.
Alors, en un éclair, sa décision fut prise. Elle releva sa tête, retira sa capuche et avisa le cortège des
Filles du Roy qui s’avançaient lentement versL’Aigle d’or. En quelques pas lestes, elle les rejoignit et se
mêla aux demoiselles. À sa droite, une jolie jeune fille aux cheveux blonds et à l’air doux lui sourit. Les
autres ne semblaient même pas avoir remarqué sa présence dans leur rang. Iris rendit à la jeune fille son
sourire. C’était la première fois depuis longtemps qu’on lui manifestait un peu desympathie.
– Comment vous appelez-vous ? demanda la jeune fille.
– Iris, et vous ?
– Je m’appelle Clotilde de Gallerande. Je ne me souviens pas vous avoir vue à la Salpêtrière…
Iris savait qu’elle devait se méfier. Mais cette jeune fille avait tant de bonté dans le regard qu’elle
lui semblait bien incapable de la dénoncer. Instinctivement, Iris décida de lui faire confiance. Alors elle
lui répondit à voix basse :
– C’est que je n’y étais pas…
Et elle lui adressa un clin d’œil en posant un doigt sur sa bouche.
Enfin, on monta sur le navire. Les Filles du Roy étaient accueillies à bord par le capitaine de
Tréville, yeux clairs, barbe grise, secondé d’un homme austère au visage en lame de couteau.
– Quelle mine ! souffla Iris. On dirait un croque-mort !
– Vous ne croyez pas si bien dire, c’est le capitaine Mortcourt ! répondit Clotilde en souriant.
« Voilà un nom de sinistre augure », songea Iris. Le pont était encombré de cordages et de caisses.
La plupart des Filles du Roy se rendirent directement dans leurs cabines pour ne point assister à un
départ qui leur brisait le cœur. Mais Iris et Clotilde, qui n’avaient jamais posé le pied sur un navire, ne
voulaient rien perdre du spectacle. Tandis que les gabiers montaient dans la mâture, que les mousses

larguaient les amarres, elles s’accoudèrent au bastingage. leur côté, deux prêtres encadraient une jeune
Indienne, vêtue à la française.
– Je n’avais jamais vu de Peau-Rouge, confia Iris à voix basse.
– Moi non plus, avoua Clotilde. Que peut-elle bien faire ici ?
Le soleil était aveuglant en cette matinée de juillet et Iris avait toutes les peines du monde à garder
les yeux ouverts. Une foule nombreuse s’était amassée sur le quai : des femmes agitaient leurs
mouchoirs en ravalant leurs larmes, des enfants battaient des mains, des hommes secouaient leurs
chapeaux.
– Avez-vous de la famille parmi tous ces gens ? demanda Clotilde.
Iris secoua la tête. Non, il n’y avait personne pour venir lui faire ses adieux ; elle ne laissait rien
derrière elle, ni personne, hormis quelques pantins de chiffon disparus… Elle qui n’avait jamais souffert
de la solitude sentit soudain son cœur se serrer. Elle se tourna vers Clotilde.
– Et vous ?
– Ma famille vit dans les Dombes, une région de marécages près de Lyon. Elle serait bien en peine
de venir jusqu’à La Rochelle. Et puis, je n’aime guère les adieux… ajouta Clotilde en plissant ses yeux,
comme pour éviter la lumière éblouissante du soleil.
Iris feignit de la croire, mais elle avait bien vu une larme rouler sur la joue de la jeune fille. Cette
tristesse commune les rapprocha un peu. Le capitaine de Tréville fit hisser au petit mât de hune le
pavillon signalant la remontée de l’ancre, puis il commanda de tirer un coup de canon. Enfin, le navire
s’éloigna du port. Iris inspira à pleins poumons l’odeur du varech. Bientôt, les tours qui encadraient
l’entrée du port de La Rochelle ne furent plus qu’un point à l’horizon. Sur le pont, la jeune Peau-Rouge
avait disparu. « Allons, songea Iris, il est trop tard pour regretter. » Et, en croisant le regard de
Clotilde, elle devina que la même pensée traversait l’esprit de sa nouvelle amie, au même instant.

CHAPITRE III

Lorsqu’elles descendirent dans l’entrepont du bâtiment, les deux jeunes filles découvrirent la
cabine commune aux trente-six Filles du Roy. De minces matelas avaient été déposés sur des cadres de
bois lacés de bitord. Les couchettes étaient superposées les unes au-dessus des autres dans une pièce qui
sentait le moisi, si basse qu’il fallait se courber pour ne pas se cogner la tête.
– Pouah ! Quelle odeur pestilentielle ! Et quel inconfort ! s’exclama une Fille du Roy à la moue
dédaigneuse.
Partager pendant des semaines, des mois peut-être, cette pièce exiguë et incommode avec ses
camarades semblait au-dessus de ses forces. C’est que l’argent consenti par le roi pour le voyage des
demoiselles de la Salpêtrière ne donnait pas le droit au confort des cabines lambrissées du gaillard
d’arrière. Les Filles du Roy étaient à peine mieux logées que les matelots, lesquels partageaient un même
hamac pour deux.
– Qui est cette mijaurée, qui joue à la précieuse ? demanda Iris en désignant à Clotilde la jeune
fille.
– C’est Victoire de Vaugrigneuse ! répondit Clotilde à voix basse. Elle n’a jamais accepté la ruine
de son père et prétend toujours être traitée comme au temps de sa fortune. Elle devrait pourtant être
bien contente que le roi nous ait permis de quitter la Salpêtrière ! Je préfère tous les entreponts du
monde à ce sinistre pensionnat !
– Sinistre ? s’étonna Iris. Mais je croyais que vous étiez toutes desaristocrates !
– Des aristocrates, oui, mais désargentées, expliqua Clotilde. Toutes celles qui viennent à la
Salpêtrière y sont poussées par l’indigence. Nous sommes issues de familles si pauvres que c’est à peine
si l’on a pu doter nos sœurs aînées. Alors pour nous, simples cadettes, il ne saurait être question de
mariage. La Salpêtrière est notre seule issue… en attendant de prendre le voile.
– Est-ce pour cela que vous vous êtes embarquée pour la Nouvelle-France ?
– Oui, répondit Clotilde, et ses yeux brillaient d’un feu nouveau. C’était la première fois que l’on
me laissait le choix de ma destinée. Lorsque la Mère Préfète a évoqué ces terres sauvages, lorsqu’elle
nous a proposé de nous y rendre pour y trouver un époux et nous y établir, j’ai songé que c’était là le
seul moyen de quitter cette prison et d’échapper à ma triste condition…
– Alors, vous partez là-bas pour vous marier ? s’enquit Iris.
Clotilde hocha la tête.
– Mais êtes-vous certaine de vous éprendre de l’un de ces colons ? Je veux dire… ne voudriez-vous
pas épouser un homme par amour ?
Clotilde haussa les épaules. L’amour ? Elle laissait cela à Victoire et aux demoiselles sentimentales
qui se berçaient de rêves et de romances… Elle avait bien d’autres chats à fouetter !
– L’amour m’importe peu ! affirma-t-elle. Tout homme courageux et honnête fera l’affaire ! Je n’ai
jamais cru aux contes de fées et les galanteries m’indiffèrent. Ce que je veux, c’est fonder un foyer assez
solide pour y recueillir mes trois plus jeunes sœurs qui sont restées en France avec mon père.
À ce souvenir, le regard de Clotilde se voila de tristesse. Elle revoyait les visages d’Henriette, de
Jeanne, de Bertille… Après le mariage d’Aliénor, sa sœur aînée, et le départ de Mathilde, la cadette, pour
le couvent, c’était elle qui s’était chargée de l’éducation des petites. Elle se souvenait encore du jour où
Aliénor avait quitté la maison pour devenir madame de Montembault : son père avait eu toutes les
peines du monde à réunir la somme nécessaire pour constituer une dot maigre certes, mais convenable.
La grâce et l’enjouement naturel d’Aliénor avaient fait le reste, et on avait trouvé pour elle un parti peu
fortuné mais à la réputation honnête.
Une fois cet arrangement conclu, monsieur de Gallerande avait réuni les cinq filles qui lui
restaient : il n’avait plus un sou vaillant. Les recherches scientifiques, auxquelles il s’adonnait avec
passion depuis la mort de son épouse, les avaient ruinés. Il allait falloir trouver à chacune un état
convenable sans déchoir, ni se déshonorer en travaillant. Aussi lorsque Mathilde avait fait le vœu de