Une terre de promesse
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Description

Quatre filles sans dot ni fortune embarquent avec d'autres vers le Nouveau Monde, espérant trouver mari et bonheur, au temps de l'évangélisation du Québec par les pères jésuites. Mais l'arrivée sur ces terres hostiles va s'avérer plus difficile que prévue...


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Publié le 19 septembre 2014
Nombre de lectures 25
EAN13 9782728920877
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Exrait

Pour Claire, dont la confiance et la bienveillance transforment chaque dessein en une belle aventure.
« Et voici que devient parmi les Français comme un proverbe : Que celui qui veut devenir meilleur passe dans la Nouvelle-France » Père Buteux, jésuite.
CHAPITRE I
La place d’armes était déserte ce soir-là, au centre de La Rochelle. Depuis que le roi avait entrepris d’endiguer le fléau des mendiants qui erraient dans les grandes villes du royaume, il ne faisait pas bon s’attarder sur les places à la nuit tombante. Le peuple des rues – saltimbanques, vagabonds, colporteurs – se terrait, se cachait dans les recoins de la ville. On évitait de croiser sur son chemin ces hommes que l’on nommait les « archers des gueux » et qui étaient chargés de mener à l’hospice les miséreux réduits à dormir dehors. Iris le savait bien. C’est pourquoi elle ne s’attarda pas devant la cathédrale Saint-Louis qui dominait la place. Prestement, elle pénétra dans l’édifice. Elle s’arrêta un temps en contemplant la nef. Ce grand Christ en croix, en face d’elle, lui inspirait bien un peu de pitié et d’effroi, mais elle n’avait guère le temps d’y songer plus avant. Elle savait bien ce qu’elle était venue chercher. Sans hésiter, elle emprunta l’allée latérale de droite, passa devant la chapelle des marins, puis devant la chapelle de la Vierge… Encore deux piliers… enfin ! Elle aperçut la statue de saint Joseph. Pourtant, son regard ne s’attarda guère sur le patron des travailleurs. Elle avisa immédiatement, sur la petite colonne de pierre, un pain noir, enveloppé d’un linge. Depuis toujours, quelque bonne âme déposait aux pieds de saint Joseph un morceau de pain pour les vagabonds. Iris s’en saisit. Elle avait si faim qu’elle aurait été capable de le manger là, devant la statue. « Ce ne serait pourtant pas correct, pensa-t-elle, ça offenserait sûrement le bon Dieu. » Alors, elle se signa et s’en retourna, son pain bis sous le bras.
Elle aurait bien récité une prière, mais des prières, Iris n’en connaissait pas. Non, tout ce qu’elle connaissait, c’était des histoires pour les enfants, des histoires qu’elle racontait en tirant les ficelles de ses pantins de chiffon… Sur les places des marchés, sur le port, à la foire, elle faisait danser sous les yeux éberlués des gamins de la ville Arlequin, Colombine, Pierrot, la bergère, le petit ramoneur ou bien Polichinelle. Obéissants, les pantins s’animaient dès qu’elle en tirait les ficelles ; ils accompagnaient de leurs mouvements saccadés les chansons d’Iris :
« Arlequin dans sa boutique,
Sur les marches du palais,
Il enseigne la musique,
À tous les petits valets… »
Les yeux des enfants brillaient. Ils voulaient toucher les pantins, tirer les ficelles à leur tour. Les passants s’arrêtaient, écoutaient la chanson, applaudissaient. Ils riaient aux facéties d’Arlequin, jetaient quelques pièces. Les enfants les plus fortunés partaient avec un pantin désarticulé dans les mains ; et Iris avait alors de quoi se nourrir pour quelques jours, le temps de confectionner d’autres poupées de chiffon et de gagner une autre ville.
Hélas ! Depuis qu’elle était arrivée à La Rochelle, les acheteurs ne se bousculaient guère. La ville, ancienne place forte huguenote, avait été ruinée par le siège mené par le cardinal de Richelieu. On avait détruit ses remparts, elle avait perdu sa richesse et sa prospérité. Aussi, les habitants de la cité se gardaient bien, en cette année 1663, de dépenser leurs pièces d’or en amusements. « Un pantin sous votre toit, messieurs-dames ! Un pantin sous votre toit, et la maison est en joie ! » clamait Iris. Rien n’y faisait… On riait toujours aux facéties d’Arlequin, mais c’était un rire las, usé par les privations et les épreuves. Et surtout, on passait vite son chemin, de peur que cette marchande de pantins ne vous vole votre bourse ou votre panier à provisions…
Ah ! Si Iris avait su quel mauvais accueil lui réserverait la ville de La Rochelle, elle ne s’y serait pas risquée ! Mais voilà, c’était sa mère qui savait la géographie du royaume, Iris, elle, n’y avait jamais rien entendu ! Sa mère connaissait les chemins et les routes, les villes riches et celles où il ne fallait pas s’aventurer. Enfant, elle avait fait, avec ses propres parents, le tour entier de la France pour vendre ses pantins. Alors, quand elle passait avec Iris dans une ville qu’elle reconnaissait, elle avait toujours une anecdote, un souvenir à raconter. Oui, sa mère, sans doute, aurait contourné La Rochelle. Elle aurait poursuivi sa route vers Saintes sans s’arrêter dans cette ville maudite que la fortune avait désertée. Mais, le 15 janvier, la mère d’Iris était morte, à la suite d’un mauvais coup de froid que les Ursulines de Tours n’avaient pas pu guérir.
Il avait pourtant semblé à la jeune fille que leur arrivée dans l’hospice des religieuses allait mettre un terme aux quintes de toux qui tourmentaient sa mère. Mais ni les prières des sœurs, ni leurs infusions n’avaient pu enrayer le mal. Un matin, une religieuse très douce était venue annoncer à Iris que sa maman avait « rejoint le bon Dieu »… Oui, c’est ainsi qu’elle avait dit les choses : «Elle a rejoint le bon Dieu, nous prierons pour son âme. » Iris savait que sa mère ne croyait guère au ­bon Dieu, mais elle n’avait rien osé dire. Elle pensait que, peut-être, le bon Dieu existait pour de vrai et qu’alors il aurait été idiot que sa mère n’entrât pas au paradis, juste parce qu’elle l’ignorait. Et puis, elle craignait que les religieuses ne cessassent brusquement de prier pour sa mère. Sans savoir pourquoi, l’idée que ces femmes priaient pour son âme la consolait un peu de son chagrin. Alors, on avait enterré le corps dans le cimetière du couvent et Iris avait repris le sac de toile dans lequel sa mère rangeait soigneusement les pantins de chiffon.
Quand la religieuse s’était enquise de savoir si elle avait un parent pour la recueillir, Iris avait menti sans hésitation. Elle savait qu’on ne l’aurait pas laissée repartir seule sur les routes et elle ne voulait pas risquer d’être enfermée à l’hôpital des Enfants-Trouvés. Elle avait quinze ans, elle connaissait son métier, elle était courageuse et débrouillarde : elle saurait bien poursuivre seule le périple entrepris avec sa mère, malgré son chagrin.
Cette assurance ne l’avait pas quittée jusqu’à La Rochelle. À Nantes, elle avait réussi à vendre dix pantins en moins de trois jours. À La Roche-sur-Yon, il y avait eu plus d’acheteurs que de marchandises. À Luçon, on s’était battu pour lui acheter le dernier Polichinelle. Comme elle était fière alors ! Comme elle eût aimé que sa mère assistât à sa réussite ! Avec l’argent récolté, elle avait pu acheter le matériel nécessaire pour fabriquer de nouveaux pantins : de la ficelle, des étoffes, et, comme elle avait en tête des idées de costumes plus élégants, elle s’était laissé convaincre d’y ajouter quelques rubans, un peu de dentelle pour la bergère et des boutons de nacre pour les yeux. En une heure, sa nouvelle fortune était engloutie ! Mais elle était certaine que ses nouveaux pantins aux riches habits ne manqueraient pas de plaire et qu’il suffirait par ailleurs d’en augmenter sensiblement le prix afin de financer ces ornements coûteux. Hélas ! Rien ne s’était déroulé comme prévu depuis qu’elle était entrée dans la ville de La Rochelle ! Elle n’avait rien vendu et l’argent manquait à présent pour louer une chambre à l’auberge.
Discrètement, Iris quitta la cathédrale, le pain sous le bras, les pantins rangés dans le gros sac de toile qu’elle portait sur son dos. Il fallait maintenant trouver un lieu pour passer la nuit, en ayant soin d’éviter soigneusement les archers des gueux. Instinctivement, Iris se dirigea vers le port pour dévorer son pain noir. Elle aimait l’animation qui régnait sur les quais, les tavernes bruyantes dont les marins sortaient en titubant. Elle aimait aussi regarder le spectacle des galions qui rentraient les cales chargées de canne à sucre, d’épices et de tabac. Et puis, assise sur les marches d’une auberge, elle espérait surprendre quelques récits de voyage ou de bataille navale qui la distrairaient de sa faim.
Mais ce soir-là, étrangement, le port semblait endormi. Les auberges étaient fermées, hormis L’Anguille noire où vacillait encore la lueur des chandelles. Pour sûr, on devait recruter encore pour le Nouveau Monde ! Iris se cala contre des tonneaux vides, face à un navire superbe dont la coque était encore fumante de goudron chaud. Il s’appelait L’Aigle d’or . On racontait qu’il devait partir bientôt pour le Canada avec à son bord des jeunes filles à marier que le roi voulait établir en ce pays sauvage. Lentement, Iris mâchait son morceau de pain, en rêvant à cette Nouvelle-France dont les navires revenaient chargés de fourrures de castor… Mais soudain, une ombre entraperçue la tira de ses réflexions. D’un bond, elle se redressa en attrapant un bâton posé au sol. La vie sur les routes lui avait appris à être constamment sur ses gardes. Elle se retourna et fit face à un affreux bossu à l’air sournois, vêtu de haillons sales et coiffé d’un bonnet de velours rouge.
– Alors, ma mignonne, on rêvasse ? C’est pourtant point une place pour les jeunes filles. T’as p’tête perdu ton chemin, à c’t’heure ?
Iris ne répondit pas. Elle connaissait cet air chafouin, ces yeux fuyants. Elle avait déjà vu le bossu et sa bande de voleurs œuvrer sur le marché, dérober les bourses sous les pourpoints des bourgeois et couper la dentelle des toilettes des dames. Iris savait qu’elle ne devait pas se méfier des archers des gueux seulement : des bandes de voleurs sévissaient dans toutes les villes et étaient toujours avides d’ajouter à leur contingent de nouvelles recrues. L’homme s’approcha d’Iris, il la dévisagea et lui attrapa le bras.
– Dis donc, ma colombe, je t’ai vu vendre tes pantins tout à l’heure sur la place. M’est avis que ton commerce rapporte pas gros, et qu’on pourrait faire fortune plus sûrement, si tu voulais bien t’associer à Trousse-Gousset. J’ai un marché à te proposer…
Mais Iris ne laissa pas le temps au bossu de finir sa phrase. D’un geste brusque, elle se dégagea de son étreinte et lui asséna un coup de bâton entre les yeux. C’était une parade qu’elle avait vu employée par les marins du port et qui, ma foi, semblait assez efficace : le chef des voleurs gisait à terre, immobile. L’avait-elle tué ? Elle n’eut point le temps d’y songer. Vite ! S’enfuir le plus rapidement possible, courir sans s’arrêter, jusqu’aux portes de la ville. Elle devina que cet homme influent parmi les miséreux avait des recrues disséminées un peu partout et prêtes à le venger. Elle ne croyait pas si bien dire : en un éclair, une bande surgit de derrière la taverne de L’Anguille noire et s’élança vers elle, armée de bâtons. Iris se mit à courir à toutes jambes. Elle courait vite, très vite, mais elle devinait ses poursuivants non loin derrière elle. Elle n’avait pas le choix. Il fallait poursuivre sa course folle à travers la ville endormie, faute de quoi elle était perdue. Ces hommes semblaient de taille à la réduire en miettes pour venger l’ignoble Trousse-Gousset. Elle allait, le cœur battant, toujours plus vite. Elle dévalait les ruelles, escaladait les murets, traversait les jardins. Des chiens aboyaient. Dans l’obscurité, elle bouscula au passage un marin titubant et renversa quelques tonneaux abandonnés… Enfin, elle remonta la rue Notre-Dame. La porte Dauphine n’était plus très loin. Elle n’osait se retourner pour évaluer la distance qui la séparait de ses poursuivants. Mais soudain, alors qu’elle entrevoyait enfin l’issue de sa fuite, une vision effrayante s’imposa à elle : la porte était fermée. Prisonnière ! Elle était prisonnière de La Rochelle ! Elle n’eut pas même le temps de songer à un autre moyen de fuir qu’elle entendit des bruits de bottes. Des hommes s’avançaient, face à elle. Ils étaient vêtus de rouge, portaient l’épée au côté et une bandoulière aux armes du roi. C’étaient les archers des gueux.
En une seconde, Iris perçut le danger. Elle se plaqua contre une porte cochère et retint son souffle. Elle maudit sa chevelure rousse qui en tous lieux la précédait d’une flamboyante auréole. Les hommes passèrent sans la voir. De l’autre côté de la rue, les sbires de Trousse-Gousset semblaient s’être volatilisés. Sans doute avaient-ils fait demi-tour en apercevant les gardes. Iris ne pouvait cependant relâcher sa vigilance. L’œil aux aguets, elle n’osait quitter cette porte cochère salvatrice. Elle s’appuya contre l’un des battants et se laissa glisser sur le sol, épuisée par sa course. Elle tenta de mettre de l’ordre dans ses idées et de réfléchir à sa situation. C’est alors qu’une pensée terrible la saisit. En un éclair, la peur céda la place au désespoir. Elle venait de réaliser que, dans sa course, elle avait oublié ses pantins, ses beaux pantins aux riches ornements…
CHAPITRE II
Lorsque Iris se réveilla, aux premières lueurs du jour, elle se sentit infiniment lasse. Elle avait passé la nuit contre la porte cochère en sursautant à chaque bruit de pas. Ce n’était pourtant ni la faim ni la fatigue qui la tourmentaient le plus. C’était surtout la pensée de ses pantins perdus et de cet homme affreux, sur le port, qu’elle avait laissé pour mort. Qu’allait-elle devenir ? Sans ressources, poursuivie, traquée, elle n’avait guère intérêt à demeurer plus longtemps à La Rochelle. Mais où aller ? Et pour quoi faire ? Elle avait perdu son travail, son unique source de revenus. Elle songeait à ses pantins, aux heures passées à les fabriquer, à les vêtir, à la fierté avec laquelle elle les faisait se mouvoir, au bout de leurs ficelles… « Arlequin dans sa boutique, sur les marches du palais… » À quoi lui servirait cette rengaine maintenant ? Elle n’avait plus aucune pièce pour confectionner de nouvelles marionnettes.
Restait la mendicité… Mais à cette idée, tout son être se révolta. Elle avait trop de dignité pour exposer aux yeux des passants le spectacle de son indigence et de son malheur. Et puis, une jeune fille ainsi réduite à demander l’aumône serait immédiatement saisie et jetée sans autre forme de procès dans un de ces hospices pour miséreux qu’elle redoutait plus que tout. Non, elle ne mendierait pas ! Elle perdrait alors tout respect d’elle-même, sans lequel il n’est pas de vie honorable. Mais alors que faire ? Comment retrouver de quoi fabriquer de nouveaux pantins ? Oh ! Il ne lui fallait pas grand-chose… Quelques pièces pour un Pierrot, le plus simple à vêtir, tout de noir et blanc. Avec l’argent du Pierrot, peut-être aurait-elle ensuite de quoi faire un Arlequin, une Colombine… Mais c’était sans compter les autres dépenses, le pain, les nuits… Décidément, sa situation semblait sans issue.
Iris sentit les larmes lui monter aux yeux. Pourtant, elle refusait de se laisser abattre. Elle songeait à sa mère, à l’énergie qu’elle mettait en toute chose, à cet optimisme qu’elle avait professé jusqu’à sa mort, et que les Ursulines de Tours avaient appelé « espérance ». D’un geste vif, elle essuya ses yeux, elle lissa sa robe froissée du plat de la main, puis coiffa sa chevelure de feu et l’attacha d’un ruban de velours noir. Elle décida de revenir sur le port. Quoique l’idée de retrouver, peut-être, le cadavre de Trousse-Gousset lui soulevât le cœur, elle ne pouvait s’empêcher ­d’espérer récupérer son sac de toile. Et s’il était resté à sa place ? Et si une bonne âme l’avait ramassé pour le lui remettre ? Iris n’y croyait guère. En ces temps de disette, on faisait feu de tout bois, et un sac garni, fût-ce de pantins, était toujours bon à prendre. Elle songea soudain qu’à l’heure qu’il était un autre vendait peut-être ses marionnettes. À cette pensée, son cœur sursauta d’indignation. Pourtant, elle souhaitait presque retrouver cet imposteur. « Je lui crèverai les yeux et reprendrai mon bien », songea-t-elle, pleine de rage.

Lorsqu’elle arriva sur le port, Iris prit soin de dissimuler son visage sous la capuche de sa capeline. Elle marchait, tête baissée, vers l’endroit où elle avait frappé Trousse-Gousset au visage, redoutant que ne surgisse un des acolytes de la victime. Autour d’elle, le port était en effervescence. Les demoiselles dotées par le roi, en provenance de Paris, allaient bientôt embarquer.

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