La vue

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Extrait : Quelquefois un reflet momentané s'allume - Dans la vue enchâssée au fond du porte-plume - Contre lequel mon œil bien ouvert est collé - A très peu de distance, à peine reculé 

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EAN13 9782824711416
Langue Français
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RA YMON D ROUSSEL
LA V U E
BI BEBO O KRA YMON D ROUSSEL
LA V U E
1904
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1141-6
BI BEBO OK
w w w .bib eb o ok.comLicence
Le te xte suivant est une œuv r e du domaine public é dité
sous la licence Cr e ativ es Commons BY -SA
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V ous de v ez aribuer l’ o euv r e aux différ ents auteur s, y
compris à Bib eb o ok.CHAP I T RE I
LA V U E
   momentané s’allume
D ans la v ue enchâssé e au fond du p orte-plumeQ Contr e le quel mon œil bien ouv ert est collé
A très p eu de distance , à p eine r e culé  ;
La v ue est mise dans une b oule de v err e
Petite et cep endant visible qui s’ enser r e
D ans le haut, pr esque au b out du p orte-plume blanc
Où l’ encr e r oug e a fait des taches, comme en sang.
La v ue est une très fine photographie
Imp er ceptible , sans doute , si l’ on se fie
A la gr osseur de son v er r e dont le mor ce au
Est dép oli sur un des côtés, au v erso  ;
Mais tout enfle quand l’ œil plus curieux s’appr o che
Suffisamment p our qu’un cil p ar moments s’accr o che .
Je tiens le p orte-plume assez horizontal
1La v ue Chapitr e I
A v e c tr ois doigts p ar son ar matur e en métal
i me donne au contact une impr ession fraîche  ;
Mon œil g auche fer mé complètement m’ empê che
D e me pré o ccup er ailleur s, d’êtr e distrait
Par un autr e sp e ctacle ou p ar un autr e arait
Sur v enant au dehor s et v us p ar la fenêtr e
Entr’ ouv erte de vant moi.
††
Entr’ ouv erte de vant moi.Mon r eg ard p énètr e
D ans la b oule de v er r e , et le fond transp ar ent
Se pré cise  ; ma main, en r emuant, le r end.
Malgré ma v olonté , fugitif et p eu stable  ;
Il r eprésente toute une plag e de sable
A u moment animé , brillant  ; le temps est b e au  ;
D es clartés rar es et minces cour ent sur l’ e au
S’ar r ondissant suivant le hasard de la houle  ;
D es pr omeneur s et des enfants for ment la foule
Pr esque totalement oisiv e  ; il fait du v ent
Si l’ on en cr oit certains fr onts p enchés en avant  ;
On v oit même un chap e au de p aille qui s’ env ole .
Car son pr opriétair e , un p eu tr op béné v ole ,
N’a p as compté sur la brise et sur sa fraîcheur .
A u loin, p erdu p ar mi les vagues, un pê cheur
Est tout seul dans sa bar que  ; à son mât une v oile
F loe , abîmé e et sans é clat, en gr osse toile  ;
Certains endr oits ayant souffert sont rapié cés,
Et des mor ce aux de tous g enr es sont esp acés  ;
Un d’ eux mieux défini fait un mince triangle ,
La p ointe se tour nant v er s le bas  ; il s’étrangle
Et se ser r e sur un court esp ace au milieu  ;
Le bate au toujour s en mouv ement p enche un p eu,
L’ar rièr e se tr ouvant soule vé p ar la crête
D’une vague déjà fug ace , déjà prête
A suiv r e sans obstacle et sans br uit son chemin.
Le pê cheur , immobile et calme , a dans la main
2La v ue Chapitr e I
L’ e xtrémité rigide , obliquante et tendue
D’une ligne de fond caché e et descendue
D ans l’ e au, pr ofondément p eut-êtr e . L’homme est vieux,
Il a de gr os sour cils ép ais couv rant des y eux
Encor e illuminés, vifs  ; sa barb e est inculte  ;
Son app ar ence r ude et r ustique résulte
D e son teint foncé , br un, hâlé p ar le soleil
Et p ar l’air  ; son sour cil g auche n’ est p as p ar eil
A u dr oit  ; il est plus noir , plus imp ortant, plus dense
Et plus embr oussaillé dans sa grande ab ondance .
Le pê cheur a les traits mar qués  ; son nez est fort  ;
Son chap e au mou n’a plus grande for me , son b ord
Est rabau p our lui pr otég er le visag e  ;
Ce pê cheur a la mine imp osante d’un sag e  ;
C’ est un vieux matelot solide , un loup de mer
A ux membr es vig our eux, à la santé de fer ,
i viv ra cent ans et plus, tant il est r obuste .
Son habit, aux p oignets étriqués, est tr op juste  ;
Il le gène sous les bras, il est pr esque étr oit  ;
En l’air l’unique mât du bate au n’ est p as dr oit,
Il s’incline b e aucoup v er s la g auche et se p enche ,
Entraînant av e c lui la gr osse v oile blanche
i s’abandonne molle et flasque  ; la raison
D e cee obliquité franche est l’inclinaison
e la vague puissante et maîtr esse qui p asse
D onne inconsciemment au bate au, quoique basse  ;
A l’ar rièr e , émer g e ant à p eine , un g ouv er nail
Reste dans un complet abandon, sans travail.
††
P lus loin et plus à dr oite un yacht lance un p anache
D e fumé e assez long et noirâtr e qui cache
Une autr e bar que dont l’asp e ct dans le lointain
Est p ar ce fait r endu plus flou, plus incertain  ;
La bar que y disp araît grâce à sa p etitesse  ;
Le yacht lancé p araît donner de la vitesse  ;
3La v ue Chapitr e I
Son avant tour né v er s la g auche fend les flots,
Et l’é cume jaillit jusqu’aux pr emiers hublots
i r essortent, chacun comme une b oule r onde  ;
La co que est gracieuse , élég ante . Du monde
S’ est gr oup é selon les amitiés sur le p ont  ;
Mais on cause surtout à l’avant qui rép ond
Mieux que ne fait l’ar rièr e aux b esoins d’ample v ue
Et d’air vivifiant et sain. Une main nue
Est dr essé e à l’avant, sortant d’un gr oup e assis  ;
Elle v eut ajouter , p ar un g este pré cis,
A l’affir mation d’une p ar ole sûr e
Meant en avant soit blâme , soit flétrissur e
A u sujet d’un absent honni, vilip endé  ;
Celui qui fait le g este est se c, déging andé .
Long et chétif  ; un des côtés de sa moustache
i se tient raide et bien r ele vé , se détache
Sur l’horizon de mer et p ar hasard se met,
A v e c e x actitude , en plein sur le sommet
Régulier , étendu, d’une p etite vague .
Le causeur à son doigt courbé p orte une bague
i lance dans sa p ose actuelle un é clair  ;
Il est vêtu, non sans soins, d’un vêtement clair  ;
and il se lè v e , il doit êtr e de haute taille  ;
Il a des b ords étr oits à son chap e au de p aille
i, p ar crainte d’un v ent tr op fort, est enfoncé  ;
Le r uban lar g e qui le g ar nit est foncé
A v e c, dans le fini de son nœud, quelque chose
D’anor mal. Le r estant du gr oup e se comp ose
D e tr ois p er sonnes dont un cor pulent fumeur ,
D’heur eux temp érament et de jo y euse humeur ,
i tient entr e ses dents un énor me cig ar e  ;
Il n’ est p as fort à la question et se car r e
Le mieux p ossible dans un e x cellent fauteuil  ;
Il jee en l’air un calme et languissant coup d’ œil
Pour suiv r e la fumé e imp alp able et légèr e
4La v ue Chapitr e I
i s’éloigne de son visag e et lui suggèr e
Mille rê v es des plus doux et délicieux
En montant av e c des spirales v er s les cieux.
Sa cravate aux r eplis combinés est b ouffante
D’ar rang ement classique et de for me savante  ;
Son gilet blanc semé de gr os et sombr es p ois
Le gêne p ar b e aucoup de raideur et d’ emp ois.
A sa dr oite une femme est en r ob e v o yante  ;
L’étoffe est à la fois so y euse et chato yante  ;
Sa jup e a dans le bas tr ois ou quatr e v olants
Peu fr oncés, ne sortant guèr e , plutôt collants  ;
Elle est assise av e c grâce et tient son ombr elle
D eb out, en s’appuyant de ses deux mains sur elle  ;
Elle g arde ses bras allong és et tendus
Et même quelque p eu nonchalants et tordus,
Car elle ne s’amuse en rien et se détir e ,
Ne tr ouvant p as un seul mot curieux à dir e
Sur un sujet qui lui demeur e indiffér ent  ;
Elle laisse floer son esprit, préférant
Ne p as donner d’avis et s’ en tenir au rôle
D’é couteuse , acceptant d’avance sans contrôle
Ce que p eut raconter de mauvais ou de b on
Le grand mince , qui, lui, p ossède fort le don
D es discour s. On v oit un oise au d’étrang e espè ce
A u chap e au de la femme  ; une v oilee ép aisse
S’applique et r este sur sa figur e , assez près
Pour qu’ on de vine la finesse de ses traits.
Installé e à côté d’ elle , une femme âg é e
Ne se pr ononce p as, car elle est p artag é e
Entr e le doute pur et l’acquiescement  ;
Elle entend réser v er son se cr et sentiment
En aendant que la pr euv e é clate et se fasse  ;
Une indé cision p er siste sur sa face  ;
Pour ne p as se risquer elle lance un r eg ard
Inutile , sans but, dans le vague , à l’é cart.
5La v ue Chapitr e I
Et sa b ouche s’avance en faisant une moue
i, surtout du côté dr oit, lui plisse la joue  ;
Elle v eut une plus grande réunion
D’ar guments p our se bien fair e une opinion  ;
Il faut que l’é vidence app araisse et lui crè v e
Les y eux  ; dans sa pr udence e x cessiv e elle lè v e
Les deux bras au-dessus même de ses g enoux  ;
Sa main g auche , tranchant au loin sur les r emous,
Se pr ofile sur un canot qu’ elle dér ob e
A ux tr ois quarts, ne laissant v oir que l’avant  ; la r ob e
D e la dame est dans un drap foncé tout uni
Et d’un mo dèle très simple , mal défini  ;
C’ est une for me sans app arat, qui se p orte
En toute o ccasion  ; la dame est assez forte  ;
Elle s’habille sans contrainte , av e c ampleur ,
Gardant tout mouv ement libr e  ; elle n’a p as p eur
Du soleil  ; son ombr elle est bien plié e et mince ,
Un élastique , v er s le milieu, pr end et pince
L’ ensemble régulier et p arfait de ses plis
i sont étincelants, lumineux et pâlis
Par une clarté cr ue et blafarde qui tomb e  ;
Bien que l’étoffe dans l’ ensemble , de loin, b omb e .
Entr e chaque baleine un esp ace est à plat  ;
L’ép aisseur n’ est p as tout entièr e sous l’é clat  ;
La moitié basse , dans l’ ombr e , n’ est p as touché e  ;
L’ ombr elle ne se tient à rien, elle est couché e
Sur les g enoux de la dame et ne tomb e p as.
A la g auche du gr oup e , ensemble , à quelques p as,
D eux hommes causent  ; l’un, fort, de haute statur e ,
Pr end la p ar ole  ; son sujet est de natur e
Sérieuse  ; il se met d’ emblé e à la hauteur
D e celui qu’il a pris comme interlo cuteur
Et qui p araît de suite êtr e le capitaine  ;
Ce der nier , confiant dans la mar che certaine
D e son bate au dont il connaît le maniement,
6La v ue Chapitr e I
N’é coute que p our la for me , mais p oliment
Son v oisin qui, sans doute , est le pr opriétair e
Du yacht  ; le capitaine affe cte de se tair e
Mais il prép ar e tout bas des colle ctions
D’ar guments dé cisifs, puissants, d’ obje ctions
’il tient, sans en av oir l’app ar ence , en réser v e
Pour quand l’autr e aura mis dehor s toute sa v er v e  ;
Il se dit, dép ensant du b on sens à p art lui,
’ on aura sûr ement un sérieux ennui
En e x é cutant la chose déraisonnable
’ on lui pr op ose et qui serait imp ardonnable  ;
Mais le grand n’ en démord p as  ; av e c deux doigts joints
Il indique en avant, neement, un des p oints
D e la côte où se joue un p eu d’é cume blanche  ;
Il tient néglig emment sa main g auche à la hanche
En s’appuyant av e c mollesse sur un jonc
A p omme de métal, mince , unifor me et long,
i se r e courb e sous son p oids, étant fle xible  ;
L’homme s’ est mis sur un ter rain inaccessible
A ux pr ofanes, surtout à ses quatr e invités  ;
A ussi les laisse-t-il p arler friv olités,
S’adonnant, p our sa p art, aux choses sérieuses,
A ux actions les plus sag es, imp érieuses  ;
D ans son enthousiasme , il se cr oit du métier
Et s’ enflamme p our ses p ar oles  ; tout entier
A son sujet, il tend ses facultés et fr once
Ses sour cils  ; p ar ce seul mouv ement il enfonce
Son r eg ard qu’il r end plus p énétrant, plus p er çant
Et qu’il dirig e v ers le lointain, l’ e x er çant
A v e c ardeur , av e c une puissance énor me .
Le capitaine , bien pris dans son unifor me ,
oique d’un avis tout autr e , r este muet  ;
Il est chétif et sans résistance , fluet  ;
A son menton, p ointant tout dr oit, une barbiche
Est br une  ; mais déjà p ar-ci p ar-là se niche
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