Auxeméry, Walt Whitman, démocrate et lettré
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1 Texte paru dans le numéro 135 de la revue PO&SIE, 1er trimestre 2011, Belin Repris sur www.oeuvresouvertes.net 2 On sait assez que Feuilles d’Herbe représente l’œuvre d’une vie. Cette œuvre, de 1855 à 1891, a connu de multiples métamorphoses, pour, finalement, s’imposer comme le chant de la conquête de soi, et une manière de mode d’emploi lyrique du Nouveau Monde : elle célèbre le corps vivant de l’individu-citoyen, la foi dans le progrès humain, par delà les épreuves subies par la nation en marche vers son destin. Elle construit à vrai dire ce que, sans doute, Walt Whitman considérait comme le monument littéraire destiné à prouver la grandeur de la tâche entreprise par son pays, au sortir de la Guerre Civile, et sous le patronage de la grande ombre du Président martyr qui avait su et libérer la partie 3 asservie du corps social et réunifier les deux parties de l’empire en formation (ces travaux-là sont inséparables), au seuil de l’ère industrielle : l’œuvre poétique de Whitman vise à l’édification d’une nouvelle civilisation, apte à former une espèce neuve d’êtres et à donner au monde l’exemple d’une réussite enfin indiscutable, qui puisse servir de modèle à tous les peuples, l’enthousiasme dont cette civilisation serait porteuse constituant le meilleur des ferments pour l’avenir.

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Publié le 18 avril 2014
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Langue Français

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Texte paru dans le numéro 135 de la revue PO&SIE, 1er trimestre 2011, Belin Repris surwww.oeuvresouvertes.net
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On sait assez queFeuilles d’Herbe représente l’œuvre d’une vie. Cette œuvre, de 1855 à 1891, a connu de multiples métamorphoses, pour, finalement, s’imposer comme le chant de la conquête de soi, et une manière de mode d’emploi lyrique du Nouveau Monde: elle célèbre le corps vivant de l’individucitoyen, la foi dans le progrès humain, par delà les épreuves subies par la nation en marche vers son destin. Elle construit à vrai dire ce que, sans doute, Walt Whitman considérait comme le monument littéraire destiné àprouverla grandeur de la tâche entreprise par son pays, au sortir de la Guerre Civile, et sous le patronage de la grande ombre du Président martyr qui avait su et libérer la partie
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asservie du corps social et réunifier les deux parties de l’empire en formation (cestravauxlà sont inséparables), au seuil de l’ère industrielle : l’œuvre poétique de Whitman vise à l’édification d’une nouvelle civilisation, apte à former une espèce neuve d’êtres et à donner au monde l’exemple d’une réussite enfin indiscutable, qui puisse servir de modèle à tous les peuples, l’enthousiasme dont cette civilisation serait porteuse constituant le meilleur des ferments pour l’avenir.
Le chant est une chose, et Whitman indiscutablement a créé, d’un même élan, une manière étonnante d’en concevoir et la modulation et le contenu, et la forme et les échos, et inauguré une lignée de poètes qui, prenant
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appui sur son œuvre, en ont poursuivi les intentionsdire la réalité de cette nouveautélàet bien sûr apporter à l’entreprise tous les correctifs, nécessaires sans aucun doute.
Ainsi, pour ne prendre qu’une seule formule tirée duSong of Myself, comment ne pas voir la filiation, ou la dérivation, et la déviation à la fois, duAll truths wait in all thingsde Whitman auNo ideas, but in thingsde Williams? On passe d’une foi absolue en une sorte de pertinence accordée à l’ensemble du donné de la réalité, de cette conviction, cette ardente certitude, que les réalités sensibles du monde contiennent leurs vérités en puissance, que l’idéal demande à se réaliser dans les faits, à une exigence de réalisme tout autrement objectif, au sens le plus fort, et quasi
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systématiqueparlera même on d’«Les « vérités » que Whitmanobjectivisme ». voyait «en attente», en suspens dans les « choses »du mondel’homme, et surtout l’aède whitmanien, étant là pour parfaire ces vérités des choses en les disant, Williams, lui, n’en considère plus que la face visible, en quelque sorte: les choses sont là, les faits existent; en ces choses et ces faits il existe des « idées », nous ditil, et par conséquent si le poète a une mission, mais disons plutôt un réel travail à accomplir (le messianisme whitmanien étant dès lors commegommé), c’est d’aller tirer de cette considération des choses les idées qui s’y trouvent, parce qu’elles sont telles qu’elles sont, les choses.Plus loin encore dans le siècle suivant Whitman, George Oppen dira, dans Of Being Numerous, au tout début de sa
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méditation :There are things/We live among ‘and to see them/Is to know ourselves’, «Il est des choses/Parmi lesquelles nous vivons “et les voir/ 1 C’est nous connaître nousmêmes”».
Quelles choses ?
Pound, à l’opposé d’Oppen, qui se tut pendant des décennies au profit de l’action sociale au sein du parti communistehanté, lui, de Pound, revenants florentins et de spectres confucéens, et se situant encore sur le plan des principes autant que des faits, parlait de «péjorocratie » ;le terme a été repris par Olson, qui finit par désigner 1 Yves di Manno traduit maintenant cette strophe liminaire deD’être en multitude ainsiCertaines choses/Nous: « entourent “et les voir/Équivaut à se connaître”». La traduction précédente dans l’édition de 1985 chez Unes, qu’on peut encore consulter, était différente. Nous avons pour notre part donné une version motàmot, pour servir notre propos.
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l’Empire et ses pompes et ses oeuvres comme junkReznikoff, dans, «camelote ».Testimony, fait la recension des actes de justice dans lesquelles cette société civile de l’Amérique des ÉtatsUnis se regarde obéir aux lois nécessaires à son édification: désastre permanent! Pound considérait le Père Whitman comme la «présence 2 incontournable qu’il faut obstruer» . Dans une mouvance parallèle, Zukofsky a cette formule, dans son «A »12 :I grow leave, littéralement « Jepousse feuille».Il ajoute (en regardant, la nuit, de sa fenêtre, le Pégase de néon de la compagnie Mobil Oil):Thru running manes of Leaves of Grass, «Dans la crinière au vent des
2 L’expression est de Serge Gavronsky dans la préface à la traduction du(Section 12)« A »de Zukofsky qu’il a réalisée avec François Dominique (Virgile édit, collection Ulysse Fin de Siècle, 2003).
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Feuilles d’herbe». Zukofsky avait en mémoire le 3 Whitman journaliste, et parle du «souffle de ses éditoriaux »venus de Brooklyn, le quartier excentré de la Ville reine de l’empire alors en construction. De quelle chose parlentils tous, ces poètes attelés à la tâche de dire ce mondelà ? La chose a nom : démocratie. C’est un nom, et une interrogation.
Un problème à résoudre, autant, et plus même,
qu’une foi à parfaire.
3 Voir la traduction de la strophe complète dans« A »12, page 130 de la version GavronskyDominique: «La première fois chez l’imprimeur/Sous le galop des crinières/S’échappent les Feuilles d’Herbe/La maison existe encore/Sur Cranberry Street/Que je traverse la nuit/Je vais enseigner/ dans le Eagle Building, du vieux/Brooklyn, chargé d’années perdues/Et du souffle des éditoriaux de Whitman/L’esprit agit sur certaines choses/ Et en supporte d’autres/ Il agit souvent avec des siècles d’avance/Avant de pouvoir expliquer».
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Whitman s’est attelé le premier en tant que poèteà chanter les êtres qui doivent constituer le peuple où la chose trouverait à exister, et à penser la chose telle qu’en attente de soi.Il a rédigé un long essai, étonnant car à la fois débordant de cet enthousiasme qu’on lui connaît et plein d’une sorte d’amertume devant les obstacles qui freinent l’ampleur de la tâche à accomplir et que ses contemporains ne soupçonnent pas, occupés qu’ils sont à copier l’Ancien Monde dans ses travers les plus ridicules au lieu de se mettre à inventer ce qui doit être inventé pour que le Nouveau Monde soit la terre de l’avenir advenu, et cet essai, il l’intitule Democratic Vistas. * * *
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CesPerspectives démocratiquesont été conçues par Walt Whitman comme un texte destiné à évoluer en s’étendant dans le temps d’une vie. Ils’agissait de traiter du présent et du futur des ÉtatsUnis sous leurs aspects religieux, social, politique et artistique. Whitman voyait le texte se développer selon le principe d’une « accumulationsuccessive». Le projet n’ayant jamais été réalisé sous cette forme idéale, la version finale du texte a été publiée en 1876 et il est la juxtaposition, arrangée, mise en forme, de plusieurs articles successifs publiés dans des journaux. Le titre de l’essai est devenu célèbre, tel un lieu commun, au point de servir de signe de ralliement pour nombre d’ouvrages visant à mettre en valeur la perpétuation d’une sorte de sentiment national
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