La Maison Philibert

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Édition établie & préfacée par Noëlle Benhamou.
Éditions du Boucher — site : leboucher.com

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Publié le 28 septembre 2011
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Jean Lorrain La Maison Philibert Édition établie & préfacée par Noëlle Benhamou Éditions du Boucher La Maison Philibert Jean Lorrain La Maison Philibert Édition établie & préfacée par Noëlle Benhamou Éditions du Boucher — www.leboucher.com Contrat de licence — Éditions du Boucher Ce livre numérique, proposé au format PDF & à titre gratuit, est difusé sous licenceC reative Commons. Vous trouverez l’intégralité des dispositions de ce contrat ainsi que la légende des symboles utilisés sur cette page à l’adresse : http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ Note de l’éditeur Cette édition n’aurait pu voir le jour sans l’indispensable concours de Noëlle Benhamou ; qu’elle en soit ici très chaleureusement remerciée. Doceur ès lettres qualifée, Noëlle Benhamou enseigne les Lettres modernes dans l’Oise. Spécialiste de Maupassant & de la prostitution dans la littérature edu xix siècle, elle est rattachée au Centre Zola, ITEM-CNRS, & poursuit ses recherches sur le roman, la nouvelle & le théâtre réalistes-naturalistes & populaires. 2007 — Éditions du Boucher site internet : www.leboucher.com c ourriel : contacs@leboucher.com c onception & réalisation : Georges Collet c ouverture : ibidem ISBN : 978-2-84824-075-6 Derrière les volets clos, La Maison Philiber : t document humain ou œuvre littéraire ? ix ième rom an de Jean Lorrain, La Maison Philibert est S sans doute l’un des plus connus du grand public. Il occupe une place particulière dans la producion de l’écrivain qui, assure Pierre Kyria , ne le considérait pas comme l’un de ses préférés. On sait que l’écriture de ce roman avait été motivée par un besoin d’argent, l’œuvre étant destinée à acquitter le montant d’une amende et à éponger une lourde dette. Les événements vécus par Lorrain l’année précédant la publication deL a Maison Philibert sont éclairants. meEn efet, M Jeanne Jacquemin qui s’était reconnue dans une chro- nique de Lorrain lui avait intenté un procès en ocobre 903 pour outrage à la vie privée et difamation. L’homme de lettres avait été condamné à verser à la plaignante 50 000 francs de dommages 2intérêts, 25 000 francs d’amende et à purger deux mois de prison. S’il évita l’incarcération en raison d’un retrait de plainte tardif et sans doute négocié, il subit d’importantes pertes fnancières, ainsi que le quotidien où avait paru le texte incriminé. C’est donc à la demande de Henri Letellier, direceur du Journal, que Lorrain 3écrivitL a Maison Philiber t . . Pierre Kyria, Jean Lorrain, Paris, Seghers, 973. 2. Soit environ 450 000 euros aujourd’hui (NdE)… 3. Merci à Éric Walbecq pour ces précisions, issues d’une communication au colloque Jean Lorrain de Fécamp (décembre 2006) dont les aces paraîtront en 2008, et de son édition des Lettres de Jean Lorrain à Gusave Coquiot ,Paris, Champion, juin 2007. 5 1 1 La Maison Philibert Préface Cependant, il serait réduceur de considérer ce roman unique- ment comme une œuvre « alimentaire ». Ce serait lui dénier toute qualité littéraire. Quel en est le sujet ? Le journaliste Jacques Ménard rencontre fortuitement Philibert Audigeon, qu’il avait connu ser- rurier, et qui est devenu tenancier d’une maison près d’Orléans. Venu faire de la remonte à Paris, Philibert lui raconte sa nouvelle existence et le présente à des amis du milieu. C’est ainsi que Ménard, tel Restif de La Bretonne, parcourt les rues de la Capitale avec diférents guides et va même visiter la maison de tolérance d’Aubry- les-Épinettes. Cependant, ce qui aurait pu être une histoire cocasse tourne au drame avec la mort de plusieurs personnages, dont le sympathique Audigeon, trucidé par le Môme l’Afreux pour avoir osé chasser sur ses terres. Cette œuvre complexe mérite examen afn de dépasser le statut documentaire qu’on lui a reconnu et faire émerger sa littérarité. Un document humain ? La Maison Philiber tconstitue, à première lecure, un formidable témoignage sur la vie quotidienne des bas-fonds de Paris autour de 900. Le roman plonge en efet le leceur dans un milieu qui lui est peu familier, les contemporains de Lorrain n’en ayant qu’une vision caricaturale et efrayante véhiculée par la presse populaire. Les faits 2divers du Petit Parisien et du Petit Journal présentent quotidien- nement ces « classes dangereuses », pour employer l’expression de 3Louis Chevalier , composées d’ouvriers au chômage, de mauvais garçons, d’apaches, de repris de justice et de prostituées, nouvelle Cour des Miracles tout aussi cruelle et impénétrable aux non-initiés que celle décrite par Vicor Hugo. . Un glossaire, en fn d’ouvrage (cf. pp. 29-32), regroupe les principaux mots ou expressions essentiellement argotiques cités dansL a Maison Philibert. 2. Sur le sujet, on pourra se reporter à l’essai de Dominique Kalifa, L’Encre et le sang, récits de crimes et société à la Belle Épo, qPuaeris, Fayard, 995. 3. Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dang eàr ePuasreis pendant la première emoitié du xix siècl,e Paris, Plon, coll .Civilisations d’hier et d’aujourd’hui, 958 et Montmartre du plaisir et du crime P, aris, Robert Lafont, 980. 6 1 7 1 La Maison Philibert Préface Jean Lorrain, en bon journaliste, nous livre une sorte de reportage sur la pègre et les réseaux prostitutionnels de Paname. Les mœurs des maquereaux et des pierreuses, des voleurs et des petites gouapes, mais aussi leurs lieux de vie et surtout leur langage, cet argot qui fait la spécifcité du livre — et son hermétisme —, sont détaillés avec une précision quasi sociologique. Véritable ethnologue du milieu, Lorrain, à travers son double fcif Jacques Ménard, avait côtoyé les groupes parisiens aussi fermés que les Indiens d’Amérique aux- quels ils devaient leurs surnoms. Il avait complété son expérience acquise dans des virées nocurnes grâce aux renseignements fournis par Oscar Méténier, son confrère et ami, chien de commissaire et auteur de plusieurs œuvres sur les bas-fonds . L’envers de Paris, c’est aussi la maison provinciale d’Aubry-les-Épi- nettes, près d’Orléans. Ce bordel bon enfant, tenu par Monsieur et 2Madame Philibert Audigeon, tenanciers à l’ancienne, comprend un personnel varié : Rébecca, Angélina-la-Teigne, Julie tlt’eAndouille, Géraldine, Totote, Eugénie ou la Limande, Myrille, n’ont rien à envier à leurs consœurs littéraires, notamment aux pensionnaires de la maison de Bourlemont et de l’avenue de Sufren dans La Fille Élisad e Goncourt. Les préfaciers ont souvent rapprochLéa Maison Philibert de La Maison Tellier de Maupassant, au détriment de l’une ou de l’autre. Cette comparaison un peu facile nous paraît quelque peu abusive étant donné la diférence de genre — un roman eet une nouvelle — et d’époque : le début du xx siècle et les années 880. En vingt ans, la société française a changé, ainsi que le paysage urbain et rural, modifé par de nombreuses inventions (élecricité, téléphone, métropolitain, automobile…). En rédigeant La Maison Philibert, Jean Lorrain s’exposait à cette concurrence avec Maupas- sant, mais aussi avec d’autres écrivains. Il est évident qu’il avait lu ses prédécesseurs, comme l’indique cet extrait d’une de ses chroniques datée de 889 : . Oscar Méténier,L a Chair, Bruxelles, Kistemaeckers, 885 et Madame la Boule, Paris, Charpentier, 889. 2. Cf. Edmond de Goncourt,L a Fille Élisa (877), Paris, Éditions du Boucher, 2002, p. 24 : « Monsieur et Madame semblaient de bonnes gens », dans la maison de Bour- lemont. 6 7 1 1 La Maison Philibert Préface « Heureusement les maisons de thé célébrées en littérature par l’école naturaliste, depuis Goncourt jusqu’à Guy de Maupassant, ne man- quent pas dans le quartier de l’École-Militaire .» 2Dans son compte rendu du roman pour leM ercure de Franc e, Rachilde met l’accent sur le d «ocument humain » et le caracère très réaliste de l’œuvre, allant jusqu’à la trouver supérieure à celles de Zola. Le thème rebattu de la prostitution tarifée avait fait les beaux jours du roman réaliste et naturaliste. Pas un écrivain n’échappa au sujet qui avait succédé à celui de la courtisane rédimée de la littérature romantique. La maison de tolérance avait gagné ses lettres de noblesse avec Edmond de Goncourt, Léon Hennique, Guy de 3Maupassant, Paul Alexis … Huysmans faisait aller Des Esseintes 4dans la maison de Madame Laure au chapitre VII d’À Rebours . En 885, dans Chair molle, Paul Adam avait décrit la vie de Lucie Tirache, couturière rebaptisée Nina lors de son entrée dans la maison de Douai, et insisté sur : « le rapide entraînement des amourettes aux amours sérieuses, aux collages qui vous donnent le goût des amusements et l’inhabitude du travail ; puis les tromperies, les débauches, la dèche invincible et 5pour fnir le bordel ! Voilà la vie quand on n’a pas le sou » . Trois ans plus tard, Georges Courteline ne dérogea pas à la règle et proposa, dans un registre comique, les mésaventures de La Guillau- mette et Croquebol, troufons niais qui, dans le chapitre VII du Train de 8 h 47, sèment la zizanie dans l’immeuble à gros numéro . « Autour de l’Exposition », dimanche 2 avril 889, dans Jean Lorrain, Mes expo- sitions universelles (1889-190, 0é)d. Philippe Martin-Lau, Paris, Champion, 2002, pp. 26-27. 2. Voir l’intégralité de ce compte rendu reproduit en annexe, p 2. 75. 3. Edmond de Goncourt,L a Fille Élisa ,Paris, Charpentier, 877 ; Léon Hennique, L’Afaire du Grand 7 dans Les Soirées de Méda,n Charpentier, 880 ; Guy de Mau- passant, Mademoiselle Fif, La Maison Tellie rL,’Ami Patience, Le Port ; Paul Alexis, Morale en acion dans Le Besoin d’aimer de Paul Alexis, Paris, Charpen- tier, 885. 4. Huysmans, À rebours (884), Paris, GF, 992, p. 7 et suiv. 5. Paul Adam, Chair molle, roman naturalise, Bruxelles, Brancart, 885, p. 5. 8 1 9 1 La Maison Philibert Préface de Bar-le-Duc . Par ailleurs, Toulouse-Lautrec avait installé son chevalet dans le bobinard de la rue des Moulins ce qui donna lieu à plusieurs toiles prises sur le vif. Jean Lorrain n’était donc pas le premier à s’intéresser aux Vénus vénales. Charles-Louis Philippe venait de publier Bubu de Mont- parnasse q, ui retrace les relations de Berthe Méténier avec son sou- 2teneur et Saint-Georges de Bouhélier, disciple de Zola et auteur 3du mouvement naturiste, Hisoire de Lucie, flle perdue et criminelle . Paul Duval avait jusqu’à présent évoqué la haute cocotterie. Dans 4une nouvelle faisant suite à Très Russ, ela courtisane arrivée Holly Rodays, qui passe au Bois de Boulogne en grand équipage, a déf- nitivement tiré un trait sur son passé paysan et son véritable nom Marie Tranchard, elle qui vivait dans un village de Normandie. Cependant, elle est nostalgique des émois de sa jeunesse avec un palefrenier blond et moustachu. AvecL a Maison Philibert ,Lorrain plonge le leceur dans un milieu interlope qu’il connaissait bien et qui constituait sa part d’ombre, jetée ainsi en pleine lumière et en pâture au public. Il avait déjà évoqué à l’occasion les méthodes de racolage utilisées par les flles de basse classe. DansL ’Homme au bracelet ,il analysait avec minutie l’attrait qu’exerçait l’insoumise, la fenesrière, derrière les vitres et l’efet qu’elle produisait sur les noceurs et les débauchés. « C’était la prostitution des fenêtres, la plus savante dans ses hon- teuses pratiques, la plus troublante aussi pour les sens d’un vicieux ; car la femme entretenue y apparaît lointaine, idéalisée dans sa fange ou par le mystère et la rudesse du décor […] et ce visage prometteur […] ou minois de petite vierge impubère oferte en appeau par la 5Misère au Vice ? » . Courteline, Le Train de 8 h 47 (888), in Œuvres ,Paris, Flammarion, 975, p. 245 et suiv. 2. Charles-Louis Philippe, Bubu de Montparnasse P, aris, Éditions de la Revue Blanche ,90; rééd., Paris, GF, 978. 3. Saint-Georges de Bouhélier, Hisoire de Lucie, flle perdue et criminelle, Paris, Fas- quelle, 902. ie4. Holly Rodays dans Très Rus(se8 86), Paris, P.-V. Stock & C éditeurs, nouvelle édition, 94. 5. Jean Lorrain, L’Homme au bracelet dans Hisoires de masque sS,aint-Cyr-sur-Loire, Christian Pirot, 987, p. 79. 8 9 1 1 La Maison Philibert Préface Spécialiste du vice tarifé, Lorrain avait aussi abordé, en passant, dans Monsieur de Phoca sla, saleté émergeant des ruelles portuaires, propices au racolage. « Les ports ! une population industrieuse, équivoque et cosmopolite y déploie, dans le décor sordide des rues, de pittoresques loques de galériens et de corsaires ; la basse prostitution, toute de boue et de crasse, de faim et de misère dans nos froids pays du Nord, y emprunte au soleil je ne sais quelle beauté […]. La Maison Philibert présente ainsi avec minutie la vie quoti- dienne des pensionnaires de maison et tout le système prostitu- tionnel, depuis la retape jusqu’à l’entrée dans le couvent du vice. Le nombre de flles, leur origine sociale, le couple des tenanciers, le système des amendes infigées aux flles pour mauvaise conduite ou grossièreté sont conformes aux études sociologiques et sanitaires menées et consignées par les hygiénistes et policiers de l’époque. Philibert Audigeon se donne beaucoup de mal pour ofrir aux clients de province des flles fraîches, allant sur Paris renouveler son cheptel. Il s’agit d’apporter un dépaysement au client de passage et lui donner l’illusion du voyage. Jean Lorrain souligne bien cet aspec en justifant le choix de Rébecca, qui représente l’almé : e « Rébecca était née à Alger, mais froide comme beaucoup de Juives d’Orient, elle ne s’animait qu’au contac des mâles de sa race et 2professait pour le giaour un mépris atavique […]. » Tout un éventail de femmes, venues se vendre de leur plein gré, est présent dans la maison d’Aubry. En plus des flles stupides, niaises et laides, peuplant habituellement les romans populaires, Lorrain prend soin d’insérer des pensionnaires instruites comme Eugénie, qui ne ressortissent pas à la pure fantaisie. Alain Corbin note dans son ouvrage Les Filles de noce qsu, ’on en recensait quelques cas dans les maisons. Les angoisses de ces flles, leurs maladies, leurs difcultés à se supporter au quotidien, leurs goûts modestes et leurs . Cf. Monsieur de Phoca (s90) de Jean Lorrain, Paris, Éditions du Boucher, 2002, p. 20. 2. La Maison Philibert ,p. 79. 0 1  1