HOMERE, OD. III-V. COURS
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HOMERE, OD. III-V. COURS

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HOMERE, ODYSSEE, III-V P. COUNILLON CE TEXTE EST UN POLYCOPIÉ DESTINÉ À ACCOMPAGNER DES COURS D’AGRÉGATION : SON CONTENU (en particulier les traductions) N’A QU’UNE VALEUR CIRCONSTANCIELLE, A PU ÊTRE CORRIGÉ A L’OCCASION DU COURS, ET N’ENGAGE DONC PAS SCIENTIFIQUEMENT SON AUTEUR. Il DOIT NÉANMOINS POUVOIR RENDRE QUELQUES SERVICES. Odyssée γ-III, Cours. Subtilité de la caractérisation, habileté dans le développement des situations narratives, utilisation étendue de l'ironie et du double-sens. Poésie consciente d'elle-même. retard dans l'apparition du héros, qui permet d'introduire les autres personnages. Parallèles narratifs ( action concomitantes) et habileté, en particulier dans les changements de scène. La Télémachie comme éducation de Télémaque, et comme présentation de certains héros qui sont revenus chez eux ( Nestor, Ménélas… et Agamemnon), de la morale divine qui gouverne le poème ( histoire d'Égisthe). 1-74: Arrivée de Télémaque à Pylos, accueil de Nestor (1-74) - Heubek/West.291[ =HW] La scène passe de la demi-anarchie d'Ithaque à la vie pieuse et réglée de Pylos. Télémaque, malgré sa menace de II/β 316-317 ne demande pas de l'aide, mais vient chercher des nouvelles de son père. Son récit des nostoi sera complété par Ménélas δ.On doit évidemment prendre en compte la façon dont la matière est répartie entre les deux chants. Ce chant a servi de modèle à Virgile Enéide 8 ( Énée et Évandre). Fenik, 24: La rencontre avec Nestor au ...

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HOMERE, ODYSSEE, III-V
P. COUNILLON

CE TEXTE EST UN POLYCOPIÉ DESTINÉ À ACCOMPAGNER DES COURS D’AGRÉGATION :
SON CONTENU (en particulier les traductions) N’A QU’UNE VALEUR CIRCONSTANCIELLE, A
PU ÊTRE CORRIGÉ A L’OCCASION DU COURS, ET N’ENGAGE DONC PAS
SCIENTIFIQUEMENT SON AUTEUR. Il DOIT NÉANMOINS POUVOIR RENDRE QUELQUES
SERVICES.

Odyssée γ-III, Cours.
Subtilité de la caractérisation, habileté dans le développement des situations narratives,
utilisation étendue de l'ironie et du double-sens. Poésie consciente d'elle-même.
retard dans l'apparition du héros, qui permet d'introduire les autres personnages.
Parallèles narratifs ( action concomitantes) et habileté, en particulier dans les
changements de scène.
La Télémachie comme éducation de Télémaque, et comme présentation de certains
héros qui sont revenus chez eux ( Nestor, Ménélas… et Agamemnon), de la morale
divine qui gouverne le poème ( histoire d'Égisthe).

1-74: Arrivée de Télémaque à Pylos, accueil de Nestor (1-74)
- Heubek/West.291[ =HW]
La scène passe de la demi-anarchie d'Ithaque à la vie pieuse et réglée de Pylos.
Télémaque, malgré sa menace de II/β 316-317 ne demande pas de l'aide, mais vient
chercher des nouvelles de son père. Son récit des nostoi sera complété par Ménélas δ.On
doit évidemment prendre en compte la façon dont la matière est répartie entre les deux
chants. Ce chant a servi de modèle à Virgile Enéide 8 ( Énée et Évandre).
Fenik, 24:
La rencontre avec Nestor au début du chant se fait sous le signe de la même ironie et du
même humour que que celle entre Télémaque et les prétendants après sa rencontre avec
Mentor : Nestor est en train de faire un sacrifice à Poséidon, et Athéna a même
l'occasion de prier pour leur succès. Par la suite, les encouragements de Nestor se
heurtent au découragement de Télémaque, qui ne croit pas à la protection d'Athéna, en sa
présence même. Le décalage entre la vérité et les opinions fausses des personnages
devient ainsi la base de présages funestes, d'un badinage léger et humoristique et d'une
ironie mélancolique dans toutes les scènes liées au retour d'Ulysse. L'action et le thème
sont particulièrement liés au chant 4 ; Télémaque pleure à la mention du nom de son
père, les premières d'une scène marquée par la mélancolie et le rapple mélancolique du
passé ; et ces pleurs amènent à la reconnaissance de Télémaque.
(Lire le poycopié de F.Vian sur le chant IV.)
Après une nuit sur le navire, Télémaque et Mentor arrivent à Pylos : le dernier vers de b
est en continuité avec le premier de γ ( μέν...δέ). Il y en a d'autres exemples (θ/VIII –
ι/IX), mais Berard a déplacé le dernier vers deβ pour rétablir la continuité des deux
particules. Le problème est plus complexe est met en jeu la composition de l'ensemble
du poème.
HW290 : début de nouvel épisode avec le lever du jour.
La scène est évidemment superbement choisie : le soleil aborde à la plage de Pylos au
petit matin, trouvant les Pyliens en train de sacrifier.
– 1-11: Cette introduction du chant est composée de lignes stéréotypées : lever du soleil, scène
de sacrifice, arrivée au port: cf.p.ex. Α432-437 et 457-474 ;
– 1-3 :
Ἠέλιος δ' ἀνόρουσε, λιπὼν περικαλλέα λίμνην,
οὐρανὸν ἐς πολύχαλκον, ἵν' ἀθανάτοισι φαείνοι
καὶ θνητοῖσι βροτοῖσιν ἐπὶ ζείδωρον ἄρουραν·
Le ciel se leva, quittant le superbe lac pour le ciel de bronze, pour luire pour les
Immortels et les hommes mortels sur la glèbe féconde ;
– ἀνόρουσε :ἀνορούω, se lever ( d'un siège), s'élancer ( sur un char).
– περικαλλέα : idée de " suprêmement beau". ( CH.II §89. thème en s = flexion non
contracte ; acc.plur en -ας ).
– Le sens de λίμνην est discuté : Bérard en fait des étangs locaux.HW 290 = l'Océan,
comme Ξ-13, 21-22, Ω-24, 79. Ces vers sont à l'évidence formulaires, et ne sont pas liés
à ce passage en particulier. La λίμνη en question est donc le lieu où le soleil passe la nuit
: on est dans la zone des confins du monde. Voir le pays de Circé, κ/X 133-, et μ/XII 1-5.
– οὐρανὸν ἐς πολύχαλκον : cf. Ε 504 (" les tourbillons de poussière que [leurs
chevaux] soulèvent vers le ciel de bronze" : même position).HW 290: l'idée n'est pas
celle du reflet du bronze mais de sa solidité, cf. Ε-5, 504.
– φαείνοι : de φαείνω, poétique pour φαίνω ( cf.mètre). L'optatif oblique est normal .
Bérard corrige : φαείνῃ. Bien que sa traduction n'en tienne pas compte, il a dû hésiter
sur le sens d'ἵνα, dont on trouve des emplois similaires dans un sens de lieu, CH. II
§306. Il s'agit de relatives au subjonctif, où ce dernier mode donne à la phrase un sens
général (CH. II §360).
– ζείδωρον ἄρουραν : même formule (nom.) B548, contexte différent, même position.
– 4-6:
οἱ δὲ Πύλον, Νηλῆος ἐϋκτίμενον πτολίεθρον,
ἷξον· τοὶ δ' ἐπὶ θινὶ θαλάσσης ἱερὰ ῥέζον,
ταύρους παμμέλανας, ἐνοσίχθονι κυανοχαίτῃ.
Eux, arrivèrent à Pylos, cité bien bâtie de Nélée : les gens, sur le rivage de la mer,
offraient des victimes, des taureaux tout noirs, pour l'Ébranleur du sol à la chevelure de
cyan.
- HW 291: Scène caractéristique d'accueil de visiteur, mais insolitement sur une plage
au lieu d'une maison. Cf.HW 206 Nestor et Ulysse chez Pélée, Λ-11, 765, et, dans
l'Odyssée, γ -3.5, δ-4.20, Ξ-14.29 (Ulysse et Eumée, avec une touche parodique). La
scène suit une trame caractéristique: 1/ L'arrivant arrive et attend 2/ jusqu'à ce que
quelqu'un le remarque 3/ se lève de son siège et se rend à la porte 4/ le fait entrer 4/
prend le visiteur par la main 5/le fait entrer 6/ le fait asseoir 7/ lui porte à manger et
l'invite à manger 8/ lui pose ensuite des questions. Les variations propres à a chaque
scène permettent de donner sa couleur à chaque scène en particulier ( ici, la plage et le
sacrifice). La réception d'un étranger n'est pas sans risque : l'ambiguïté du xenos indique
la tension toujours sous-jacente dans ce type de rencontre. En principe, elle traduit des
rapports d'hospitalié héréditaire ( Diomède-Glaucos, Η 175), avec un rituel bien défini.
Sur ces scènes, cf. Edwards M.W. ( 1975) : "Type-scenes and Homeric hospitality",
TAPA 105, 61-67.
– οἱ δὲ : article à valeur de démonstratif : la particule et l'article servent à indiquer un
changement de sujet (CH.II. §236). Même emploi au vers suivant : le τ est là pour des
raisons métriques.
– ἐπὶ θινὶ θαλάσσης : même formule ailleurs, p.ex. Δ 248 ( pos.≠)
– ἐϋκτίμενον πτολίεθρον : formule, cf.p.ex.Β 501 ( m.cas; m.place). Sur Pylos et
Nélée, cf. Λ/XI 655-760. En fait, ( Baladié) il y a contradiction entre l'Iliade et l'Odyssée : la cité de la première serait mieux située en Triphylie, celle-ci en Messénie.
Le problème est débattu depuis l'Antiquité, et il y a des sites mycéniens dans chacun. Il
n'est pas sûr qu'Homère se soit d'ailleurs rendu compte de quoi que ce soit : Pylos est un
royaume légendaire de la côte ouest du Péloponèse, lié à l'Alphée, et c'est tout ce qu'on
peut en dire. La description du royaume de Nestor, dans sa rusticité patriarchale est
surtout à mettre en rapport avec celui de Ménélas ( et avec Ithaque et le palais
d'Alcinoos). Par ailleurs HW292, il est significatif que Nestor soit présenté en train de
sacrifier – ce qui n'est pas un trait de caractère qui le caractérise dans l'Iliade.
– ταύρους παμμέλανας : le taureau est l'animal favori de Poséidon ( voir à la fin du
Bailly, l'article de L.Séchan, p.2229). Hw 293: les victimes noires sont normalement
offertes aux divinités chtoniennes, mais Poséidon et Hadès on quelques traits communs.
Poséidon est la divinité la plus mentionnée dans les tablettes d'Epano Englianos.
– κυανοχαίτῃ : HW 293 κύανος est un terme d'origine hittite qui désigne un bleu
profond. Mais l'application du mot aussi bien à Zeus qu'à Héra ( A 528, Π 102) montre
que le sens est simplement " à la sombre chevelure".

– 7-8:
ἐννέα δ' ἕδραι ἔσαν, πεντηκόσιοι δ' ἐν ἑκάστῃ
εἵατο , καὶ προὔχοντο ἑκάστοθι ἐννέα ταύρους.
εὖθ' οἱ σπλάγχνα πάσαντο, θεῷ δ' ἐπὶ μηρί ' ἔκηαν ,
οἱ δ' ἰθὺς κατάγοντο ἰδ' ἱστία νηὸς ἐΐσης
στεῖλαν ἀείραντες, τὴν δ' ὥρμισαν, ἐκ δ' ἔβαν αὐτοί·
ἐκ δ' ἄρα Τηλέμαχος νηὸς βαῖν', ἦρχε δ' Ἀθήνη.

Il y avait 9 rangs de sièges, 500 étaient assis sur chacun, et ils offraient pour chacun 9
taureaux. Aussitôt que les Pyliens eurent mangé les entrailles et pour le dieu fait brûler
les fémurs, Télémaque et les siens abordaient et les voiles de leur navire bien équilibré,
ils les carguèrent en les levant, le mirent au mouillage et eux-mêmes débarquèrent ;
descendait donc du navire Télémaque, à la suite d'Athènè.

– HW 293: le dispositif est difficile à comprendre : peut-être s'agit-il d'un demi-cercle ou
d'une ligne face à la mer. L'important est sans doute que le chiffre correspond au
contingent de Nestor à Troie ( 90 navires de 50 hommes)
– εἵατο/ἥατο : 3e pl.imp. de ἥμαι. La forme εἵατο présente une graphie différente du e
long ( assez courante devant a), inexplicable par l'ionien ( CHI.9-11). Sur la forme ἥατο
cf. CHI.292, et surtout 475-476, §228.
– πάσαντο : de πατέομαι , manger., absorber.
– ἐπὶ … ἔκηαν : tmèse ( aoriste épique d'ἐπικαίω/ἐπικάω). Oxf. choisit l'imparfait.
– οἱ δ' ἰθὺς κατάγοντο ἰδ' est la leçon des manuscrits, celle d'Oxford la correction
d'Aristarque. Cf. Bérard.
- στεῖλαν ἀείραντες : aoriste de στέλλω, carguer les voiles ( dans le sens d"amener à
soi"), ἀείραντες (= αἵρω), dans le sens de lever : ceci implique que les marins ferlent la
voile sur la vergue sans abattre celle-ci. Scène stéréotypée, plus ou moins développée :
voir p.ex. Α432s, en particulier 485s. et Od.: ν-13. 93, ο-15. 495, κ-16 324s, 351s.
– Τηλέμαχος : HW 207: Télémaque est déjà nommé dans l'Iliade, et porte un nom qui
est sans doute en rapport avec la façon de se battre de son père ( l'arc), comme d'autres
fils de héros : cf. Mégapenthès,
— 13-28: Dialogue entre Télémaque et Athéna-Mentor.
Athéna parle sous le masque de Mentor : Homère ne prévient pas son auditoire, et la
mention du masque n'apparaît qu'avec la réplique de Télémaque. En fait, que ce soit sous l'apparence de Mentès au premier chant, ou sous celle de Mentor, chaque fois qu'Athéna
parle, Homère lui donne son nom : seule la réaction de son interlocuteur nous prévient
qu'il ne la voit pas sous sa véritable apparence. Cela met évidemment le lecteur du côté
du narrateur et des dieux.
— 13-20: Athéna
_Τὸν προτέρη προσέειπε θεὰ γλαυκῶπις Ἀθήνη·
"Τηλέμαχ', οὐ μέν σε χρὴ ἔτ' αἰδοῦς οὐδ' ἠβαιόν·
τοὔνεκα γὰρ καὶ πόντον ἐπέπλως, ὄφρα πύθηαι
πατρός, ὅπου κύθε γαῖα καὶ ὅν τινα πότμον ἐπέσπεν.
Ἀλλ' ἄγε νῦν ἰθὺς κίε Νέστορος ἱπποδάμοιο·
εἴδομεν ἥν τινα μῆτιν ἐνὶ στήθεσσι κέκευθε.
[Λίσσεσθαι δέ μιν αὐτόν, ὅπως νημερτέα εἴπῃ·]
ψεῦδος δ' οὐκ ἐρέει· μάλα γὰρ πεπνυμένος ἐστί."
La première, Athéna la déesse aux yeux pers s'adressa à lui : " Télémaque, plus besoin
de réserve, pas même un peu : car c'est même la raison pour laquelle tu es parti sur la
mer, t'informer de ton père, où la terre l'a caché et quel sort il a accompli. Eh bien! A
présent, va droit à Nestor dresseur de chevaux : sachons quelle pensée il tient cachée
dans sa poitrine, [supplie-le, qu'il dise la vérité : il ne dira pas de mensonge : il a
l'esprit parfaitement rassis.

– οὐδ' ἠβαιόν : même position en fin de vers, Β 380.
– ἐπέπλως : 2e p.ao.2.ind.ἐπιπλώω, ion.c. ἐπιπλέω cf. CH.I.365 n.1.
– πύθηαι : 2sg.ao.subj.ép.(*πυθησαι).
– κύθε : ao.ss.augm. de κεύθω, cacher ( cf.18)
– ἐπέσπεν : de ἐφέπω, suivre. πότμον : accomplir son sort.
– κίε Νέστορος ἱπποδάμοιο · le génitif indique ici le point d'aboutissement
(CH.II.§64).
Ἀλλ' ἄγε νῦν ·εἴδομεν …: cf. Monro, 275: Subjonctif qui exprime la volonté du
locuteur ou son sens qu'un évènement futur est inévitable. Le temps est normal après
ἀλλ' ἄγε, εἰ δ'ἄγε. Le sens du subjonctif n'est pas conditionnel ( il ne le devient que si la
phrase commence par une opposition (δέ), et si le subjonctif est accompagné de
κεν.(ἐγω δέ κέ τοι εἰδέω…).(CH.II §207)
– Le vers 19 est repris au v . 327 : il manque dans plusieurs manuscrits anciens, et
beaucoup d'éditeurs sont d'accord pour l'éliminer.
– ἐρέει : d'ἐρέω fut.ép.
– ψεῦδος : HW 294: le terme implique un mensonge délibéré, et non une erreur.
L'association avec traduit une vision homérique de l'homme : intelligence et principes
moraux coincident dans une large mesure : cf. 52 et 266
— 21-24: Télémaque
Τὴν δ' αὖ Τηλέμαχος πεπνυμένος ἀντίον ηὔδα·
"Μέντορ, πῶς τ' ἄρ' ἴω, πῶς τ' ἂρ προσπτύξομαι αὐτόν;
οὐδέ τί πω μύθοισι πεπείρημαι πυκινοῖσιν·
αἰδὼς δ' αὖ νέον ἄνδρα γεραίτερον ἐξερέεσθαι."
A son tour, Télémaque posément, se tournait vers elle et lui répondait : "Mentor,
comment donc irai-je et comment donc lui parlerai-je ? Je n'ai pas la moindre
expérience des discours savants, et il faut de la réserve à un jeune homme pour
s'adresser à un ancien."
– ἀντίον : le sens est " bien en face", ce qui suggère sans doute franchise et égalité dans
la relation : le vers est d'ailleurs repris en 75, où Télémaque s'adresse à Nestor ( voir le
commentaire de Vian) : le rapprochement n'est peut-être pas innocent : cf. la reprise de πεπνυμένος d'un vers sur l'autre. Télémaque est parti pour acquérir le statut d'un prince
fils d'Ulysse, et Nestor appartient à la même catégorie de héros sagaces et beau parleurs
qu'Ulysse. Bailly suggère " parler à son tour", mais ce sens est déjà contenu dans αὖ.
– ἴω : subjonctif de εἶμι (CH.II. 310: "dans une interrogative, l'attente de celui qui
parle"). προσπτύξομαι est également un subj.ao.épique à voyelle courte
(προσπτύσσω).
– μύθοισι: datif instrumental ( s'être essayé ( πεπείρημαι) en paroles )
— 25-28 : Athéna:
Τὸν δ' αὖτε προσέειπε θεὰ γλαυκῶπις Ἀθήνη·
"Τηλέμαχ', ἄλλα μὲν αὐτὸς ἐνὶ φρεσὶ σῇσι νοήσεις,
ἄλλα δὲ καὶ δαίμων ὑποθήσεται· οὐ γὰρ ὀΐω
οὔ σε θεῶν ἀέκητι γενέσθαι τε τραφέμεν τε."
ὣς ἄρα φωνήσασ' ἡγήσατο Παλλὰς Ἀθήνη
καρπαλίμως· ὁ δ' ἔπειτα μετ' ἴχνια βαῖνε θεοῖο.
A son tour, la déesse Athéna aux yeux pers lui répondit : " Télémaque, une chose sera
ce que toi-même tu méditeras dans ton coeur, une autre encore ce que te suggèrera la
divinité : je ne crois pas, non, que malgré les dieux se soient faites ta naissance et ton
enfance!" Sur ces mots, Pallas Athéna le conduisit , promptement : et lui à la suite,
marchait sur les traces de la déesse.,
– οὔ : répétition emphatique. HW 294, dû à une difficulté de combinaison de formules.
— 31-35: le banquet des Pyliens.
Ἷξον δ' ἐς Πυλίων ἀνδρῶν ἄγυρίν τε καὶ ἕδρας,
ἔνθ' ἄρα Νέστωρ ἧστο σὺν υἱάσιν, ἀμφὶ δ' ἑταῖροι
δαῖτ' ἐντυνόμενοι κρέα τ' ὤπτων ἄλλα τ' ἔπειρον.
_Οἱ δ' ὡς οὖν ξείνους ἴδον, ἁθρόοι ἦλθον ἅπαντες,
χερσίν τ' ἠσπάζοντο καὶ ἑδριάασθαι ἄνωγον.
Ils arrivèrent à l'assemblée des gens de Pylos et leurs sièges. Là donc, Nestor était assis
avec ses fils, et autour de lui ses compagnons, pour préparer le repas, faisaient rôtir
des viandes et en embrochaient d'autres. Et eux, lorsque donc ils virent les étrangers,
arrivèrent tous en grand nombre, et ils les saluaient des mains, et ils les invitaient à
s'asseoir.
– ἄγυρίν : forme éolienne d'ἀγορά (CH.I §11. Ici, l'emploi n'est pas justifié par la
prosodie : peut-être un signe d'antiquité de la formule (hendiadys – bien qu'elle soit un
hapax).
–34 : HW295 : l'accueil unanime de l'assemblée contraste évidemment avec la scène
d'Ithaque au chant I.
– δαῖτ' ἐντυνόμενοι : les termes sont normalement associés.
— 36-50 : Pisistrate.
Πρῶτος Νεστορίδης Πεισίστρατος ἐγγύθεν ἐλθὼν
ἀμφοτέρων ἕλε χεῖρα καὶ ἵδρυσεν παρὰ δαιτὶ
κώεσιν ἐν μαλακοῖσιν, ἐπὶ ψαμάθοισ' ἁλίῃσι,
πάρ τε κασιγνήτῳ Θρασυμήδεϊ καὶ πατέρι ᾧ.
Δῶκε δ' ἄρα σπλάγχνων μοίρας, ἐν δ' οἶνον ἔχευε
χρυσείῳ δέπαϊ· δειδισκόμενος δὲ προσηύδα
Παλλάδ' Ἀθηναίην, κούρην Διὸς αἰγιόχοιο·
"εὔχεο νῦν, ὦ ξεῖνε, Ποσειδάωνι ἄνακτι·
τοῦ γὰρ καὶ δαίτης ἠντήσατε δεῦρο μολόντες.
Αὐτὰρ ἐπὴν σπείσῃς τε καὶ εὔξεαι, ἣ θέμις ἐστί,
δὸς καὶ τούτῳ ἔπειτα δέπας μελιηδέος οἴνου
σπεῖσαι, ἐπεὶ καὶ τοῦτον ὀΐομαι ἀθανάτοισιν εὔχεσθαι· πάντες δὲ θεῶν χατέουσ' ἄνθρωποι.
ἀλλὰ νεώτερός ἐστιν, ὁμηλικίη δ' ἐμοὶ αὐτῷ·
τοὔνεκα σοὶ προτέρῳ δώσω χρύσειον ἄλεισον."
Le premier, le Nestoride Pisistrate arriva près d'eux, leur prit la main à tous deux et les
installa près du repas, dans de douces toisons, sur les sables de la mer, à la fois près de
son frère Thrasymède et de son père. Et il leur donna donc des parts d'abats, versa du
vin avec une coupe d'or, et en faisant l'honneur, il s'adressait à Pallas Athéna, la fille de
Zeus qui tient l'égide : " Prie maintenrant, étranger, le roi Poséidon : car le festin
auquel vous avez part en venant ici est bien le sien. Alors, lorsque tu auras fait la
libation et prié, ce qui est la règle, donne ensuite à celui-ci le calice de vin à la douceur
de miel à répandre, car je suppose que lui aussi prie les dieux : tous les hommes ont
besoin des dieux. Mais il est le plus jeune : il est du même âge que moi : voilà pourquoi
je dois te donner en premier le calice d'or".
– On ne croit plus guère aujourd'hui à l'introduction du nom de Pisistrate dans l'Odyssée
au moment de l'édition athénienne du texte, mais plutôt à un emprunt en sens inverse :
les Nestorides, on le sait auraient trouvé refuge à Athènes à la fin du monde mycénien,
avant d'aller coloniser l'Ionie. HW295 Pisistrate porte comme Télémaque un nom qui
caractérise son père. Il est le plus jeune fils de Nestor, le seul à n'être pas encore marié (
401), c'est donc son rôle de venir saluer l'étranger.
–πατέρι ᾧ. : HW 295: allongement de la brève à l'arsis devant le possessif ὅς. ( peut-
être trace de la chute du σ initial).
– δειδισκόμενος : forme épique de δέχομαι. Pisistrate s'adresse courtoisement au plus
âgé des deux voyageurs.
– ἐν δ' οἶνον ἔχευε : tmèse. ἔχευε est un aoriste épique de ἐγχέω ( +acc. de la chose
versée). χρυσείῳ δέπαϊ ne peut être qu'un instrumental . Dans un tour similaire, υ(20)
261 précise: ἐν: …ἐν δ' οἶνον ἔχευε.HW 295 : autre scène de libation 332 s., et 390s,
avec variations .
– ἐν δέπαϊ χρυσείῳ, καί μιν πρὸς μῦθον ἔειπεν·
Il y a peut-être téléscopage avec une autre tournure: cf. σ(18) 121:
καὶ δέπαϊ χρυσείῳ δειδισκέτο, φώνησέν τε
– : 2e sg subj.épque. (ηὐξάμην, εὔξ-ε(subj.à voyelle brève)-αι. att.: εὔξῃ.
– μελιηδέος οἴνου: développement de la formule μελιηδέα ϝοἴνου.
– La fin du petit discours de Pisistrate explicite pour l'auditoire la conduite de celui-ci.
Mais elle fait aussi écho à la réserve de Télémaque 21-23 et rapproche les deux jeunes
gens.
— 51-64: Prière d'Athéna.
Le passage est caractéristique de l'ironie du chant dans le jeu sur les identités : cf. ὣς ἄρ'
ἔπειτ' ἠρᾶτο καὶ αὐτὴ πάντα τελεύτα.

Sur ces mots, il lui plaçait dans la main la coupe de vin doux : et Athéna se réjouissait
de l'esprit rassis cet homme juste, qui lui avait donné à elle la première le calice d'or :
aussitôt, elle invoquait avec ardeur le roi Poséidon : " Écoute, Poséidon ébranleur du
sol, et ne nous compte pas , à nous qui te prions, le succès dans l'achèvement de cette
entreprise. A Nestor d'abord et ses fils, procure la gloire, donne ensuite aux autres, à
tous les Pyliens, un favorable retour de leur magnifique hécatombe ; accorde encore que
Télémaque, que moi-même, nous ayons accompli à notre retour ce pour quoi nous
venons ici sur notre nef noire". C'est donc dans ce sens qu'ensuite elle priait et, elle-
même réalisait tout ; elle donna à Télémaque la belle coupe à anse double, et le fils
chéri d'Ulysse faisait la même prière. - δικαίῳ : HW 296 n'implique pas l'honnêté, mais l'observation des coutumes et régles
sociales.
– πολλὰ : HW 296 non pas beaucoup, mais avec intensité.
- κῦδος ὄπαζε/δίδου/δὸς : opposition significative entre impératifs. κῦδος est la gloire
que cherchent à obtenir les héros. Le terme est associé à Nestor, Ξ-14, 42:
…Νέστορ Νηληιάδη, μέγα κῦδος Ἀχαιῶν.
– ἑκατόμβης : HW 296 n'a déjà plus son sens original dans l'Odyssée.
– οὕνεκα : HW 297 à rattacher à πρήξαντα.
– πρήξαντα : est au singulier, mais pour le sens porte sur les deux sujets, comme
l'indique le vers suivant. La forme est imposée par la métrique.
– ὣς ἄρ' ἔπειτ' ἠρᾶτο : je comprends que la prière elle-même est silencieuse et suit (
ἔπειτα) la définition de la demande. Télémaque se contente lui de prier.
- ἠρᾶτο Ὀδυσσῆος : hiatus à la césure trochaïque, qui s'explique selon CH.I 91 par la
constitution du vers à partir de deux formules juxtaposées.
– φίλος : c'est l'équivalent souvent d'un simple possessif, et on ne peut exclure ici une
surdétermination d'Ulysse son fils.

—65-74: Nestor interroge ses hôtes.
Lorsqu'ils eurent fait cuire les viandes supérieures et les eurent retirées du feu, ils
répartirent les parts et participaient au festin de gloire. Mais comme ils avaient satisfait
la soif et l'appétit, alors Nestor, le cocher de Gérènos, commença par ces mots : " voici
bien le meilleur moment pour interroger et questionner les hôtes, pour savoir qui ils
sont, lorsqu'ils se sont rassasiés de nourriture. Etrangers, qui êtes-vous? D'où
naviguiez-vous sur les routes humides? C'est pour une affaire, peut-être, ou errez-vous à
l'aventure, comme des pirates qui portent le malheur en pays étranger.

– κρέ' ὑπέρτερα : on a mangé jusqu'à présent les abats (9 et 40). On en arrive aux vraies
viandes, la partie extérieure de la bête = les viandes rouges, plus longues à cuire.
μοίρας δασσάμενοι δαίνυντ' ἐρικυδέα δαῖτα.: jubilation du jeu sur les mots de –
même racine. δαίω, faire des portions, δαίνυμαι, prendre part à un repas, δαίς, le
repas comme partage.Autres exemples de la même tournure.
– ἐξ ἔρον ἕντο: ἐξ ἕντο (ao.2.M de ἵημι, att. εἷντο) ἔρον. La formule est habituelle ,
cf.p.ex. α150.
- Γερήνιος ἱππότα Νέστωρ : la seconde épithète est un signe d'honneur, mais la
première était obscure dès l'Antquité. Dans l'épopée, ce type d'adjectif possessif indique
une ascendance et non une origine, mais rien n'explique son application à Nestor. Gérèna
est cependant une ville de Messénie dès Hésiode ( fg.34-35 Merkelbah-West)….
– La réplique de Nestor comprend deux parties : la seconde est la question posée aux
étrangers. Mais la première, comme en l'air, explique ce qu'il va faire ( comme un aparté
au théâtre): c'est une façon de résoudre le problème de l'explication d'un geste ou d'une
parole, et Homère parle par la voix de Nestor ( cf. aussi v. 50, Pisistrate expliquant sa
conduite) D'autres méthodes sont aussi employées (explication de l'auteur, style indirect,
α 113-117 un participe ajouté au vers intermédiaire dans un dialogue α 31; γ75-76 ; le
héros "s'adresse à son coeur, Λ-11, 403. Mais cela peut aussi passer pour un trait de
caractère de Nestor dans son rôle de vieillard féru de traditions , ou encore comme un
nouveau trait de courtoisie ( il justifie sa question, cf. Pisistrate, 50).
– Les vers 71-74 = ι-9.252-255, h.Ap. 452-455. Aristophane de Byzance n'était déjà pas
d'accord avec Aristarque sur les vers interpolés. De toute façon, si interpolation il y a,
elle est ancienne ( Cf. Thuc.1.5.1-3). Mais même si la piraterie est courante dans le
monde de l'Odyssée, les pirates sont mal vus, par exemple Eumée (ο-85s), même si Ulysse se conduit comme tel ( ι-9.40s.; ο-14.247s.; σ-17.425s.). Toutefois, il faut
remarquer qu'il s'agit d'une comparaison.
– ἤ… ἦ : interrogation double. τὶ, en quelque façon.
– κατὰ πρῆξιν : κατὰ πρῆξιν πλεῖν, voyager "pour affaires". L'idée est celle d'une
entreprise délibérée, et s'oppose à μαψιδίως, " sans raison".
– οἷά τε…τοί τ': comme…qui (CHII§354)

—75-97: Réplique de Télémaque
Alors Télémaque, posément, prenait courage pour lui répondre en face : car Athéna
elle-même lui avait mis la hardiesse au coeur, pour qu'il l'interroge sur son père absent :
"Nestor, fils de Nélée, grande gloire des Achéens, du demandes d'où nous sommes : c'est
moi qui vais te le dire. Nous, nous sommes venus d'Ithaque, au pied du Néios ; et cette
affaire que j'expose est privée, et non publique : je suis en quête de la grande gloire de
mon père, si j'en entends parler, de l'endurant Ulysse, dont on dit que jadis, combattant
avec toi, il s'empara de la cité de Troie. Et de tous les autres qui combattaient les
Troyens, nous sommes informés, où chacun est mort d'une fin funeste ; mais même sa
mort à lui, le Cronide l'a rendue inconnaissable, car nul ne peut dire précisément où il
est mort, soit que sur terre il ait été vaincu par la malignité des ennemis, soit même qu'il
l'ait été en haute mer par les flots d'Amphitrite. Voilà pourquoi je suis à présent venu à
tes genoux, si tu veux me dire sa mort funeste, que tu l'aies par hasard vue de tes propres
yeux ou que tu l'aies entendu raconter par un autre errant : la mère qui l'a enfanté l'a
entre tous fait malheureux.Traite-moi sans réserve ni pitié pour adoucir la chose, mais
dis moi clairement comment tu t'es trouvé de cette vision.Je t'en supplie, si jamais pour
toi mon père, le noble Ulysse, a de quelque façon accompli travail ou discours qu'il ait
entrepris, dans le pays des Troyens, où vous souffriez votre peine, les Achéens, rappele-
les moi aujourd'hui et parle moi vrai."
Ce discours de Télémaque présente des réminiscences du Chant I ou l'on traite du même
thème : α 11, 231-240. Télémaque a la même attitude δ 291-295.
– 76s = α 320s.
– 78=δ325, del. Schwartz. HW299: Cf.α 95. Interpolé, manque dans beaucoup de
manuscrits, répétion incorrecte d' ἵνα.
– ἀποιχομένοιο ἔροιτο : hiatus.
– 80: CH.II 212 R.κέ τοι καταλέξω subjonctif aoriste à sens de volonté. La particule
exprime l'idée " alors, dans ces conditions". Télémaque parle ( sans se nommer, d'ailleurs
: γ 230), mais Nestor attend sans doute une réponse de Mentor, et la timidité vaincue de
Télémaque explique peut-être l'insistance.
– ἤν που ἀκούσω : l'emploi est rare dans Homère, et CHII411 serait partisan de
remplacer ἤν par εἰ.
– Ὑπονηΐου: problématique. Cf.α 185. La topographie d'Ithaque reste
incompréhensible depuis l'Antiquité.
– τὰ σὰ γούναθ' ἱκάνομαι,: autres exemples, ζ-6 142, 148, ξ-14 279. Ici, il s'agit sans
doute d'une image.
– αἴ κ' ἐθέλῃσθα : subjonctif ( éventuel). CHII 211 renvoie à δ 391, qu'il traduit : "(va
voir le Vieux de la mer) c'est lui qui pourra te dire…". κε souligne qu'il s'agit d'une
occasion à saisir.
– 95 est considéré comme interpolé par Bekker, car il est lourd et maladroit. HW 301
considèrent que πλαζομένου se rapporte à Ulysse. C'est peut-être aussi une anticipation
des errances de Ménélas.
– μ' : HW 301, porte sur les participes. – ὅπως ἤντησας ὀπωπῆς : vers presque identique, ρ-17 44."come ti capitó di vederlo,
in quale situazione lo vedesti".
– 98-101= δ328s : del. Schwartz et Bérard.La raison est que d 328-331 est parfaitement
adapté à la situation. HW 301 pense que 327 ferait une conclusion satisfaisante au
discours de Télémaque. Mais la présence du même discours de Télémaque dans deux
situations similaires n'a rien pour surprendre, surtout dans le contexte de la poésie
épique, et crée au contraire un écho. De plus, le sens d'ὑποστὰς est peut-être moins
absolu que ne le laisse entendre Bérard : il ne s'agit pas forcément de LA promesse faite
à Ménélas, mais simplement d'une tâche ponctuelle qu'Ulysse se serait engagé à
accomplir pour quelqu'un. HW277, ἔπος et ἔργον sont les deux mamelles de l'éducation
héroïque ( Phénix, Ι-9 443).

—102-200 Récit de Nestor.
102- 129: Introduction:
– 103-119 : Évocation des morts.
– 120-129 : Évocation d'Ulysse.
130-152: Querelle à Troie.
153-167: Querelle à Ténédos.
168-183 : Retour de Nestor à Pylos.
184-200 : Autres retours.
– 184-192: Néoptolème, Philoctète, Idoménée.
–193-198: Agamemnon et Oreste.
199-200: Conseil à Télémaque.
102-129 : Introduction.
Alors Nestor, le cocher de Gérènos lui répondait : " Mon ami, voici que tu m'a rappelé
au malheur qu'en ce pays-là nous avons souffert, fils des Achéens à l'énergie irrésistible,
et ce qu'avec nos vaisseaux, à errer à la rapine par la mer brumeuse, là où commandait
Achille, et ce qu'autour de la grande ville du roi Priam nous avons enduré : c'est là-bas
qu'ensuite ont été tués tous les meilleurs, là que gît le belliqueux Ajax, là que gît Achille,
là Patrocle, le divin conseiller, là, mon fils chéri, fort et sans reproche, Antiloque,
suprêmement rapide à la course et combatif . Et nous avons subi bien d'autres malheurs
: qui , parmi les hommes mortels, pourrait les raconter tous? Non, pas même en 5 ans,
pas même en 6 ans, si tu restais à demander tout ce que là-bas ont souffert de maux les
divins Achéens : tu rentrerais avant, lassé , au pays de tes pères.
Car c'est pendant 9 ans que nous restâmes autour d'eux à leur tisser des malheurs avec
des ruses diverses, et le Cronide nous fit payer cher le succès. Mais là nul ne voulait
jamais rivaliser publiquement d'intelligence, car de beaucoup plus l'emportait en ruses
diverses le divin Ulysse, ton père, si vraiment tu es son fils: à te voir, la piété me prend.
Oui, les paroles véritablement lui ressemblent , et tu ne croirais pas qu'un homme aussi
jeune puisse tenir un langage aussi adéquat. La bas, en tout cas, aussi longtemps que
nous fûmes, moi et le divin Ulysse, jamais ni à l'assemblée ni au conseil nous ne nous
contredisions, mais tous deux d'un seul coeur, de notre intelligence et de notre volonté
réfléchie, nous expliquions aux Achéens comment choisir le meilleur parti.
– ἐπεί: pas d'apodose. Même chose δ 204. Pour le sens, l'anacoluthe rend les anaphores
d'autant plus expressives : l'évocation du malheur ramène progressivement à Achille (
avant l'Iliade) , puis à Troie, puis aux morts de Troie, et la douleur culmine avec
l'évocation d'Antiloque . D'une façon générale, tout ce début de discours sent une
certaine rhétorique ( voir ensuite v 115-120) : après tout , Nestor est le beau parleur de
l'Iliade, et son éloquence un peu fleurie fait partie de son caractère. – μένος : se rapporte à ἄσχετοι , "irrésistibles dans leur force vitale" (cf. β 85). Le mot
n'est pas toujours pris en bonne part, (par exemple pour Télémaque) : il anticipe peut-
être sur l'évocation des excès des Achéens devant Troie. Sur la nature du , cf. Dodds,
μένος Les Grecs et l'irrationnel, 19 : " ce menos n'est pas en premier lieu la force
physique ; ce n'est pas non plus un organe permanent de la vie mentale comme le thumos
ou le noos. C'est plutôt, comme l'atè, un état d'esprit. Quand un homme sent le menos
dans sa poitrine, quand il le sent " remonter acrement dans ses narines", il est conscient
d'un mystérieux accès d'énergie. Le rapport entre le menos et le domaine de la volonté
apparaît clairement dans les mots qui lui sont apparentés… Mais c'est quelque chose de
beaucoup plus spontané et instinctif que ce que nous appellerions la "résolution" [les
animaux, le feu en ont]. Chez l'homme, c'est l'énergie vitale, le "cran"… 20/ Le poète de
la "Télémachie" imite l'Iliade quand Athéna donne du menos à Télémaque ; mais ici, le
menos est du courage moral…
– ὅσα : sur le même plan que ἣν.
– νηυσὶν: dissyllabe, cf. CHI 225, pour la déclinaison.
– ἠεροειδέα : brumeux, obscur (c'est le qualificatif habituel du Tartare).
– κατὰ ληΐδ' : cf. 73. C'est le même type de vie.
– ὅπῃ ἄρξειεν : là où, + opt. de répétition CHII §365. Sur Achille, cf. Α-1163s ; Ι-9
328s. Ce vers rappelle ce qui précède l'Iliade, le vers suivant ramène l'auditeur à l'Iliade
même. L'évocation des héros morts, Ajax, puis Achille, puis Patrocle remonte au
contraire le temps, sauf pour Antiloque, que Nestor évoque naturellement le dernier.
Mais Achille et Ajax sont aussi deux des trois héros ( le troisième est Agamemnon) avec
lesquels Ulysse dialogue dans la Nékuia de λ-11 385-564; Et tous les 4 réapparaissent
avec Agamemnon ω 24 15s. lors de l'arrivée aux Enfers des Prétendants ( mais c'est un
passage notoirement interpolé).
– ὅσσοι ἄριστοι : Cf. p.ex. Μ-12 13, même position, contexte similaire ( à propos des
Troyens).
– θεόφιν μήστωρ ἀτάλαντος : datif instrumental, dans une comparaison. Même
hémistiche, Ζ-7 366 (à propos de Priam).
– Antiloque apparaît régulièrement dans l'Iliade au combat, mais le moment où il se
dessine le mieux est la course de chars Ψ-23, 261-611 (περὶ μὲν θείειν ταχὺς ἠδὲ
μαχητής). Antiloque était tué par Memnon dans l'Éthiopide (cf.Pind., Pyth.6.28-45).
HW 302: la concision inhabituelle de Nestor renforce le pathos, et s'oppose à l'émotion
de Pisistrate δ 190-202 ( même vers).Sur Antiloque, voir MM Wilcock, "Antilochos in
Iliad", Mélanges E.Delebecque, Aix-en-Provence 1983, 477s.
- θείειν : com. ταχὺς, cf. CHII§441. περὶ est adverbial, cf. 95.
– Αἴας κεῖται ἀρήϊος : comparaison à Arès, Η-7 208 ; les deux Ajax, " serviteurs
d'Arès" Κ-10 228 .
– 120-125 : ces vers sont souvent condamnés comme interpolés : ils interrompent le
cours du discours, ne paraissent pas très heureux (la répétition de παντοίοισι δόλοισι
pourra passer pour une faiblesse ou un choix délibéré) et d'une construction assez lâche :
cf.α.207-210. δ 138-145. Il est vrai qu'ici Nestor s'appuie sur la similitude des
comportements (HW 302 ont tort de trouver la chose psychologiquement curieuse, pour
un enfant qui n' à peu près jamais vu son père). Mais le discours de Nestor ( et son
auditoire) est tout naturellement amené à Ulysse par l'évocation des ruses de guerre
(cf.122).La forme du discours suit celle de la pensée de Nestor : on passe
progressivement d'une éloquence balancée à la rêverie sur le passé, tandis que la surprise
qui se marque aux vers 123 semble accompagner le regard de Nestor qui soudain "voit"
Télémaque. Le discours redevient alors construit (" son amitié sans tache avec Ulysse")
avant d'en venir au récit.