Le blé qui lève

Le blé qui lève

-

Documents
243 pages
Lire
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

Extrait : Le jeune homme continua de rêver, et de bâtir son projet d'avenir. Il avait raison d'y penser. Personne n'y pensait pour lui. Et il savait que, pour exposer son plan, pour recevoir une réponse, bonne ou mauvaise, il n'aurait qu'une minute ou deux. On trouvait rarement le moyen de discuter, sur quelque sujet que ce fût, avec le général de Meximieu. Ni militaire, ni civil, ni supérieur, ni parent, ne pouvait se flatter d'avoir exposé sa pensée librement et complètement devant cet homme toujours pressé, qui comprenait trop vite, qui marchait en parlant, interrompait, se souvenait, trouvait une formule heureuse et d'ailleurs souvent juste, s'en contentait et s'y tenait. Chez lui aucune économie, d'aucune sorte, mais l'élan, la brusquerie, l'habitude de ruer, de galoper, puis de tourner court. Ceux qui le connaissaient peu croyaient que c'était là de sa part une habileté

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 22
EAN13 9782824712499
Langue Français
Signaler un problème

REN É BAZI N
LE BLÉ QU I LÈV E
BI BEBO O KREN É BAZI N
LE BLÉ QU I LÈV E
0101
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1249-9
BI BEBO OK
w w w .bib eb o ok.comA pr op os de Bib eb o ok :
V ous av ez la certitude , en télé char g e ant un liv r e sur Bib eb o ok.com de
lir e un liv r e de qualité :
Nous app ortons un soin p articulier à la qualité des te xtes, à la mise
en p ag e , à la ty p ographie , à la navig ation à l’intérieur du liv r e , et à la
cohér ence à trav er s toute la colle ction.
Les eb o oks distribués p ar Bib eb o ok sont ré alisés p ar des béné v oles
de l’ Asso ciation de Pr omotion de l’Ecritur e et de la Le ctur e , qui a comme
obje ctif : la promotion de l’écriture et de la lecture, la diffusion, la protection,
la conservation et la restauration de l’écrit.
Aidez nous :
V os p ouv ez nous r ejoindr e et nous aider , sur le site de Bib eb o ok.
hp ://w w w .bib eb o ok.com/joinus
V otr e aide est la bienv enue .
Er r eur s :
Si v ous tr ouv ez des er r eur s dans cee é dition, mer ci de les signaler à :
er r or@bib eb o ok.com
T élé char g er cet eb o ok :
hp ://w w w .bib eb o ok.com/se ar ch/978-2-8247-1249-9Cr e dits
Sour ces :
– Bibliothè que Éle ctr onique du éb e c
Ont contribué à cee é dition :
– Gabriel Cab os
Fontes :
– P hilipp H. Poll
– Christian Spr emb er g
– Manfr e d KleinLicence
Le te xte suivant est une œuv r e du domaine public é dité
sous la licence Cr e ativ es Commons BY -SA
Except where otherwise noted, this work is licensed under
h tt p : / / c r e a ti v e c o m m on s . or g / l i c e n s e s / b y - s a / 3 . 0 /
Lir e la licence
Cee œuv r e est publié e sous la licence CC-BY -SA, ce qui
signifie que v ous p ouv ez lég alement la copier , la r e
distribuer , l’ env o y er à v os amis. V ous êtes d’ailleur s
encourag é à le fair e .
V ous de v ez aribuer l’ o euv r e aux différ ents auteur s, y
compris à Bib eb o ok.CHAP I T RE I
La mar che des bûcher ons
   . Le v ent d’ est mouillait la crête des moes,
activait la moisissur e des feuilles tombé es, et couv rait les tr oncsL d’arbr es, les baliv e aux, les herb es sans jeunesse et molles depuis
l’automne , d’un v er nis résistant comme celui que les maré es soufflent sur
les falaises. La mer était loin cep endant, et le v ent v enait d’ailleur s. Il
avait trav er sé les forêts du Mor van, p ay s de fontaines où il s’était tr emp é ,
celles de Montsauche et de Montr euillon, plus près encor e celle de Blin ; il
courait v er s d’autr es massifs de l’immense réser v e qu’ est la Niè v r e , v er s
la grande forêt de T r onçay , les b ois de Cr ux-la- Ville et ceux de
SaintFranchy . L’atmosphèr e semblait pur e , mais dans tous les lointains,
audessus des taillis, à la lisièr e des coup es, dans le cr eux des sentier s, quelque
chose de bleu dor mait, comme une fumé e .
— T u es sûr , Renard, que le chêne a cent soix ante ans ?
— Oui, monsieur le comte , il p orte même son âg e é crit sur son cor ps :
v oilà les huit traits r oug es ; je les ai faits moi-même , au moment du
bali1Le blé qui lè v e Chapitr e I
vag e .
— Eh ! oui, tu l’as sauvé , et maintenant on v eut que je le condamne
à mort ! Non, Renard, je ne p eux p as ! Cent soix ante ans ! Il a v u cinq
g énérations de Me ximieu. . .
— Ça fait tout de même le tr ente-deuxième bisancien qu’ on ép ar gne !
À ces âg es-là , en ter r e mé dio cr e , comme chez nous, le chêne ne gr ossit
plus, il ne fait que mûrir . Enfin, monsieur le comte est libr e ; il s’ar rang era
av e c monsieur le mar quis.
Le g arde se tut. Sa figur e r oug e aude et rasé e e xprimait le dé dain d’un
sous-ordr e qui fut omnip otent, p our l’administration qui lui a succé dé . Il
était deb out, un p eu en ar rièr e , coiffé d’une cap e de v elour s v ert, au chaud
et à l’aise dans un complet de v elour s de même nuance que la cap e ; ses
mains, cr oisé es sur son v entr e , tenaient un car net entr ouv ert : « État des
arbr es anciens du domaine de Fonteneilles », et ses jamb es, tr op grêles
p our ce gr os cor ps, lui donnaient l’air d’une marionnee allemande p osé e
sur des crins. Il considérait le p atr on. Le p atr on souriait au chêne et lui
disait tout bas : « Allons ! mon b el ancien, te v oilà sauvé ; je r e viendrai te
v oir , quand tes feuilles aur ont p oussé . » L’arbr e montait, effilé , élég ant,
laissant tomb er l’ ombr e vivante de ses branches sur les taillis dé vastés.
— V ois-tu, Renard, r eprit Michel de Me ximieu, qui suivait sa p ensé e ,
je les aime bien, mes arbr es : ils ne me demandent rien, je les connais de
longue date , je v ois leur p ointe de la fenêtr e de ma chambr e , ils sont des
amis plus sûr s que ceux qui les abaent.
— Race de fainé ants, les bûcher ons, monsieur le comte , de bracos, de
pr opr es à rien, de . . .
— Non, mon ami, non ! S’ils ne faisaient que tuer mon gibier , je leur
p ardonnerais v olontier s. T out ce que je v eux dir e , c’ est que ce sont des
âmes diminué es, comme tant d’autr es.
— Parbleu ! les braconnier s ne gênent p as ceux qui ne chassent p as :
mais moi, je chasse ! dit Renard à demi-v oix.
Son maîtr e n’ eut p as l’air d’ entendr e . Il tenait dans sa main g auche ,
p endante le long du cor ps, une hachee à marte au p our mar quer les
arbr es. Après un instant, il r emit l’instr ument dans la g aine de cuir p
endue à sa ceintur e . Il considérait maintenant le vaste chantier qu’il était
v enu insp e cter , dix he ctar es de taillis pr esque entièr ement coup é , où les
2Le blé qui lè v e Chapitr e I
bûcher ons travaillaient encor e , chacun dans sa ligne balisé e , dans « son
atelier », p ar mi les stèr es de b ois empilé et les tas de ramille . À l’angle de
cee coup e , v er s l’ est, une autr e coup e s’amor çait, et il y avait entr e elles
un détr oit sinueux, une g org e comme entr e deux plaines.
— Allons ! Renard, assez de cee vilaine b esogne ! Retour ne au
châte au ! T u diras à mon pèr e que je r e viendrai p ar le car r efour de
Fonteneilles.
— Bien, monsieur le comte .
— T u diras aussi à Baptiste d’aeler la victoria, p our conduir e le g
énéral au train de Corbigny .
Le g arde fit demi-tour à g auche , s’éloigna d’un p as vig our eux et r
ele vé , et l’ on entendit quelque temps le br uit de ses br o de quins, qui
heurtaient les cép é es et brisaient les r onces.
Michel de Me ximieu v enait d’ obéir à un ordr e qui lui avait semblé dur
et même humiliant. En mar s, et plusieur s mois après la v ente des b ois,
consentie à un mar chand du p ay s, il avait dû, sur l’ ordr e de son pèr e ,
sacrifier un grand nombr e d’arbr es primitiv ement réser vés, les désigner
lui-même à la cogné e et, p our cela, les « contr emar quer » en effaçant les
traits r oug es et en donnant un coup de marte au dans le flanc de l’arbr e .
Peut-êtr e en avait-il tr op ép ar gné , comme disait Renard ; mais lui, il
s’accusait et il souffrait d’av oir tr op bien obéi.
Michel était un homme jeune , vig our eux et laid. Sa laideur v enait
d’ab ord d’un défaut de pr op ortions. Il était de taille mo y enne , mais les jamb es
étaient longues, et le buste était court et la tête massiv e . A ucune
régularité , non plus, aucune har monie , dans ce visag e qu’ on eût dit sculpté
p ar la main ré aliste et puissante d’un ouv rier du mo y en âg e : un fr ont
bas sous des che v eux châtains, dur s, qui faisaient ép er on au milieu, sur
la p e au mate ; des y eux bleus, enfoncés et légèr ement inég aux ; un nez
lar g e ; de longues lè v r es, – le plus e xpr essif de ses traits, lè v r es rasé es,
lè v r es d’ orateur p eut-êtr e , si l’ o ccasion et l’é ducation avaient ser vi le fils
du mar quis de Me ximieu ; – enfin une mâchoir e car ré e , que les mots
desser raient à p eine , et que le silence fer mait tout de suite comme un étau.
Il manquait de char me et de b e auté , mais la phy sionomie e xprimait une
qualité maîtr esse : la v olonté . Elle témoignait, non p as d’une éner gie en
réser v e et inactiv e encor e , mais e x er cé e et déjà victorieuse . D e quelles
3Le blé qui lè v e Chapitr e I
tentations ? D e quelles ré v oltes ? Le visag e est un liv r e où les causes ne
sont p as toutes é crites. On lisait seulement sur celui de Michel de Me
ximieu : « J’ai lué » ; on de vinait que ce jeune homme n’était p as, comme
tant d’autr es, ébloui p ar la vie , et qu’il l’avait jug é e . D eux rides légèr es
bridaient la b ouche , comme un mor s. Le sourir e seul, chez lui, demeurait
jeune et cordial : mais il était rapide .
En ce moment, Michel ne souriait p as. Les sour cils rappr o chés, les
p aupièr es abaissé es p ar l’ effort de ses y eux qui s’adaptaient aux
lointains, il étudiait les ouv rier s rép andus au loin dans la coup e , cher chant
à r e connaîtr e l’un d’ entr e eux, auquel il v oulait p arler . Il allait ab order un
bûcher on so cialiste , et l’idé e ne lui serait p as v enue de quier ses g ants.
Il savait que ce ne sont p as les différ ences qui blessent, mais l’ or gueil qui
les p orte . and il eut p ar cour u du r eg ard le vaste chantier for estier , et
constaté que Gilb ert Clo quet ne s’y tr ouvait p as :
— Je vais demander au g endr e , p ensa-t-il, où est Gilb ert.
Et, enjambant les branches abaues, tour nant les longues piles de r
ondin ou de charb onnee encordé e , il s’avança viv ement jusqu’au milieu de
la coup e .
Un homme jeune travaillait là , et r ele vait des brins de moulé e qu’il
empilait entr e des pieux. Il entendait v enir le p atr on. Il l’avait ap er çu
de loin. Mais il le laissa appr o cher jusqu’à tr ois p as, sans le saluer .
Michel de Me ximieu a l’habitude . Il p arlera le pr emier . La p etite blessur e ,
faite d’amour-pr opr e et d’amitié mé connue , saigne intérieur ement. Mais
la v oix ne trahit rien.
— Eh bien ! Lur eux, il va g eler cee nuit, si le v ent cède ?
Une v oix jeune aussi, plus sè che , rép ond :
— Il ne cé dera p as.
Et dans le ton de ces p ar oles, dans la façon d’appuy er sur le mot «
céder », dans le rapide sourir e qui r elè v e les moustaches tombantes à la
g auloise , on p eut de viner que Lur eux, en p arlant du v ent, p ense à une
autr e for ce qui, elle non plus, ne cé dera p as.
Le bûcher on, qui v enait de rép ondr e cee phrase à double sens, était
un homme à p eine plus âg é que Michel, de taille au-dessus de la mo y enne ,
au teint clair , et dont le visag e , bar ré en diag onale d’une moustache fauv e ,
toute mince et toute jeune , n’ e xprimait déjà plus que le contentement de
4Le blé qui lè v e Chapitr e I
soi-même et la résolution de ne p oint p arler . Ses y eux, un instant animés
et railleur s, avaient r etr ouvé tout de suite , entr e les p aupièr es à moitié
closes, le r eg ard simple des prime vèr es jaunes qu’ on v oit luir e entr e deux
feuilles. Il avait jeté sa jaquee sur un tas de ramilles. Sa chemise à
carr e aux violets, son p antalon de gr os drap br un, laissaient v oir un cor ps
admirablement fait, souple et e x er cé .
A utour de l’ ouv rier , dans la coup e , des stèr es de b ois empilé
s’alignaient comme des mur s, jetés dans toutes les dir e ctions, et sur l’un de
ces mur s, à l’ e xtrémité d’un tas de « moulé e blanche » qui est le b ois de
tr emble et de b oule au, un p etit g ar s r ose et frisé , enfant de quelqu’un de
travailleur s ég aillés dans la forêt, était assis, les jamb es p endantes, les
sab ots p endants aussi et tenus en é quilibr e sur le b out des orteils. Lur eux le
considérait, p our ne p as r eg arder le p atr on, et p our mar quer sa v olonté de
ne p as continuer la conv er sation. Les camarades, au loin, de vaient l’
obser v er , et il tenait à se montr er imp oli, moins p ar la haine p er sonnelle
que p ar crainte qu’ on ne l’accusât de causer av e c les b our g e ois. Michel
comprit, et demanda :
— Où est donc v otr e b e au-pèr e , je ne le v ois p as ?
— Par là , dit l’homme en désignant la g auche ; il abat un ancien, il a
fini le taillis.
— Mer ci, Lur eux, au r e v oir !
— A u r e v oir , monsieur !
Et il suivit d’un r eg ard dé daigneux le p atr on qui s’éloignait.
Celui-ci sortit de la clairièr e et entra sous b ois. À moins de cent mètr es,
il ap er çut l’homme qu’il cher chait. Le bûcher on abaait un « ancien »
mar qué au flanc. Il frapp ait obliquement. Le fer de la cogné e s’ enfonçait
plus avant, à chaque coup , dans le pie d p almé de l’arbr e , faisait v oler un
cop e au, humide et blanc comme une tranche de p ain, et se r ele vait p our
r etomb er . Il luisait, limé et mouillé de sè v e p ar le b ois vivant. Le cor ps de
l’ ouv rier suivait le mouv ement de la hache . T out l’arbr e frémissait, même
les radicelles dans le pr ofond de la ter r e . Une chemise , un p antalon usé ,
collé aux jamb es p ar la sueur , dé calquaient le squelee de l’homme , les
omoplates saillantes, les côtes, le bassin étr oit, les longs fémur s à p eine r
ecouv erts de muscles, et p ar eils à des cotr ets vêtus d’é cor ce molle . L’ ombr e
env elopp ait les y eux clair s ; l’ orbite était cr euse , blessur e élar gie p ar la
5