Extrait de "J'ai perdu tout ce que j'aimais", par Sacha Sperling

-

Documents
2 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Extrait de "J'ai perdu tout ce que j'aimais", par Sacha Sperling

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 05 novembre 2013
Nombre de visites sur la page 65
Langue Français
Signaler un problème
Mona est entrée dans ma vie avec la décontraction et l'agilité d'un chat qui saute d'une table, et les choses se sont transformées. Parfois, il y a des gens qui restent un peu. Parfois, on rencontre une fille, et cette fille c'est Mona, et elle décide de ne pas partir, et c'est un merveilleux mystère. Dans la maison vide, l'enfant abandonné s'étonne de voir quelqu'un rester. Mona me suit dans la baignoire.
"Il n'y a jamais personne chez toi."
Si, Mona, maintenant, il y a toi.
Elle s'approche de moi. Joli sous-marin. Combien de bains peut-on prendre par jour ? Quand elle passe sa main autour de mes épaules. Quand elle est là. Quand elle met de la musique et qu'elle danse en culotte. Elle n'est pas la fille la plus gracieuse du monde. Toujours un peu à côté. Toujours larguée par le tempo. Comme sa manière de vivre. Mais elle adore danser. Elle écoute la même musique que moi, du rap vulgaire et du R'n'b sucré. Elle choisit un morceau sur l'ordinateur, elle allume une cigarette, et puis ça commence. Parfois, ça dure longtemps. Elle me demande de venir la rejoindre. Du coup, on s'agite comme des cons, au milieu de ma chambre. Lui et elle. Et pour une fois, lui, c'est moi. Mona à l'arrière de la voiture, à l'avant aussi. Son corps chaud, doux, je m'y accroche. Je serais bien avec elle. Même si je suis comme tous les mecs. Même si je pense que dire t'es belle c'est comme dire je t'aime. Quand elle sourit, Mona a des croissants de lune aux coins des lèvres. Tous les autres ont eu leur chance. C'est moi qui ai gagné. Mona comme un flash. L'éblouissement dure encore. Collé à ma rétine. Quand j'attrape ses poignets et que je sens qu'elle ne peut plus rien faire. Elle dit qu'il n'y a pas eu tellement d'autres garçons. Elle me fait rire. Non, c'est sûr, elle sait ce qu'elle fait. Quand elle arrive chez moi, apprêtée comme une actrice. J'imagine les heures qu'elle a passées à se préparer. Comme si j'allais remarquer la moindre différence. Mona qui me donne le sentiment qu'elle fait tout pour que je reste, tout pour que je continue à être content. Très vite, j'en ai marre de danser avec elle au milieu de ma chambre. Je suis à court de mouvements. Elle ne veut pas s'arrêter. Alors, j'allume la PlayStation et ça ne la dérange pas. Au bout d'un moment, Mona est à bout de souffle. Elle vient s'allonger, la tête sur mon ventre. Elle regarde l'écran de télévision, elle me demande de lui expliquer l'histoire.
"Alors tu vois, il y a des gangs, et toi aussi tu fais partie d'un gang. Une sorte de mafia. Et tu peux choisir tes armes, et ta voiture, et..."
Déjà, elle ne m'écoute plus. Elle ferme les yeux, s'endort contre moi. Il me semble que je l'attendais depuis... Je ne peux même pas me rappeler. Il me reste simplement le souvenir d'un vide immense. Un vide présent depuis... Ça non plus je ne m'en souviens pas. Et puis, je l'ai rencontrée dans une chapelle, et je devais avoir l'air tellement perdu, tellement seul, qu'elle est venue vers moi, et le vide s'est transformé en un souvenir. Il paraît que le corps garde la mémoire des membres coupés. Ce vide comme une jambe amputée. Mona est une adolescente. Je l'aime comme un adolescent. Je jure de ne jamais l'aimer autrement. Même si dans quelques heures, elle ouvrira les yeux. Le jour ne sera pas encore levé, elle s'étirera doucement, essaiera de ne pas me réveiller, n'y arrivera pas. Je lui demanderai de rester, elle me répondra qu'elle ne peut pas. Mais je saurai qu'elle reviendra demain, et pour rien au monde je ne voudrais briser ce sortilège.