GREGOIRE

GREGOIRE

-

Documents
16 pages
Lire
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

GREGOIRE Une gelée blanche tombait des nuées recouvrant par plaques les bois et les prairies. Aussi loin que s’étendait la plaine, le grésil luisait sous la lune. L’angélus du soir venait de sonner au clocher de l’église proche en propageant le son du bourdon qui se diluait lentement dans la campagne. Dans l’étable le métayer et Julie sa femme distribuaient le fourrage en remplissant les mangeoires. Les vaches mangeaient en attendant passivement la traite. Quelques coups de queues fouettaient les flancs : les jeunes veaux étaient sous leur mère donnant des coups de tête sur le pis gonflé. Les mères surprises par l’ardeur de leur petit frappaient de violents coups de sabot sur le sol. Après la distribution du fourrage, les métayers s’attelaient à nettoyer les litières. Tous les soirs, j’allais là-bas, à la nuit tombée, lorsque les vaches se laissaient traire dans la tiède étable. J’allais là-bas muni d’une gourde vide. Me faufilant à travers les ombres de la nuit que tourmente le vent d’hiver, en longeant la longue haie de peupliers décharnés, j’allais chercher le lait. En ces temps sombres de la morte saison, mes journées ne trouvaient leur issue que dans cette promenade nocturne. Fini le labeur jusqu’au lendemain. J’allais là-bas du pas libre et tranquille de celui qui achemine ses rêves, consentant quelques pensées frissonnantes vers les fantomatiques statures des arbres que les frimas de l’hiver torturent.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 08 janvier 2013
Nombre de lectures 142
Langue Français
Signaler un problème

GREGOIRE




Une gelée blanche tombait des nuées recouvrant par plaques les bois et les prairies. Aussi
loin que s’étendait la plaine, le grésil luisait sous la lune.
L’angélus du soir venait de sonner au clocher de l’église proche en propageant le son du
bourdon qui se diluait lentement dans la campagne.
Dans l’étable le métayer et Julie sa femme distribuaient le fourrage en remplissant les
mangeoires. Les vaches mangeaient en attendant passivement la traite. Quelques coups de
queues fouettaient les flancs : les jeunes veaux étaient sous leur mère donnant des coups de
tête sur le pis gonflé. Les mères surprises par l’ardeur de leur petit frappaient de violents
coups de sabot sur le sol. Après la distribution du fourrage, les métayers s’attelaient à
nettoyer les litières.
Tous les soirs, j’allais là-bas, à la nuit tombée, lorsque les vaches se laissaient traire dans la
tiède étable. J’allais là-bas muni d’une gourde vide. Me faufilant à travers les ombres de la
nuit que tourmente le vent d’hiver, en longeant la longue haie de peupliers décharnés, j’allais
chercher le lait.
En ces temps sombres de la morte saison, mes journées ne trouvaient leur issue que dans cette
promenade nocturne. Fini le labeur jusqu’au lendemain. J’allais là-bas du pas libre et tranquille de celui qui achemine ses rêves, consentant quelques pensées frissonnantes vers les
fantomatiques statures des arbres que les frimas de l’hiver torturent.
*****
Le vieil homme semblait m’apprécier, mais il n’était pas très curieux : pour lui j’étais un
étranger. Il savait que je travaillais à la restauration des toitures du château. Il m’avait
simplement demandé si çà allait durer longtemps. Je ne le savais pas avec précision, mais
présumais que nous serions au château jusqu’au printemps. Lorsqu’on entreprend ce genre de
chantier, nous sommes toujours soumis à des aléas techniques à résoudre au cas par cas, les
approvisionnements retardés par les fournisseurs, mais en hiver ce sont surtout les
intempéries qui ralentissent l’ouvrage. C’est ce que je tentais d’expliquer au vieil homme qui
acquiesça simplement de la tête.
*****
En poussant la lourde porte de chêne cloutée et ferronnée artistiquement, j’entrais dans la
propriété des métayers. Le portail en bois massif patiné par le temps gémissait sur ses gongs
en annonçant ma venue. Je traversais la cour remplie de charretons divers où trois chiens
dociles m’accueillirent, tandis qu’un chat lointain m’observait avec insistance. Il régnait au
fond de la cour un bric à brac insensé d’outils dont je peinais à imaginer l’utilité.
Arrivé sous le porche, après avoir actionné la cloche, j’entendis une voix forte m’inviter à
entrer. La porte était juste rabattue, je n’avais qu’à la pousser. Je sentis là, immédiatement
une chaleur douce émanant de l’âtre. Un filet de fumée bleutée s’effilochait dans la pièce par
l’effet du courant d’air que je venais de provoquer. Des volutes se dispersaient autour de moi
et envahissaient l’espace assombri par la déclinaison du jour et de sa lumière blafarde. Je
refermais vite la porte afin de ne pas laisser le froid entrer.
Le toit de cette maison abritait simultanément quatre générations.
Il y avait Hippolyte qui était centenaire et dont je ne comprenais pas trop le lien de parenté
avec les autres membres de la tribu, le grand père Grégoire, le métayer, sa femme Julie et
leurs enfants. Il était agréable de penser à cette communauté patriarcale que le temps et le
progrès n’avaient pas altérée. L’organisation de la vie rurale était là sous mes yeux,
inchangée depuis des siècles avec ses rîtes et ses coutumes ancestrales. La relève était très
respectueuse à l’égard de la sagesse ancienne. De part la transmission des acquis, ce monde là
donnait un sentiment d’équilibre et d’apaisement, de confiance aussi.
Malgré son grand âge, Grégoire était très estimé et écouté : c’était l’âme de cette demeure. Il
ne parlait pas beaucoup mais lorsqu’il parlait, son discours était juste et rationnel. Il était la
météo de la maison. C’était lui le calendrier des récoltes et des semences. Il ordonnait la vie et
distribuait le travail tout naturellement.
***** Il faisait tiède et une bonne odeur m’emplissait les narines et m’embaumait le cœur. Cà sentait
la convivialité des âmes et le repos des corps. Cà sentait la sueur de la terre et l’éternel
bivouac. Cà sentait la soupe qui frémissait doucement dans le gros chaudron en fonte
suspendu à une chaine dans la cheminée.
Dans l’âtre éclairé seulement par un gros monticule de braises rougeoyantes, Grégoire,
comme tous les soirs, se trouvait assis sur un banc en bois qui n’était autre qu’un vieux coffre
à sel. Installé au fond du « cantou ». Les mains nouées autour du pommeau de sa canne en
bois de buis, le menton appuyé sur ses doigts osseux et le regard plongé dans la braise rouge
et chuchotante, il marmonnait des phrases imperceptibles. Il chassait dans sa mémoire, parmi
les souvenirs de sa vie. En face de lui, l’enfant l’écoutait, les yeux grands-ouverts, à peine
distrait par une brindille de bois incandescente qu’il s’amusait à faire fumer entre lui et son
grand-père. Au centre de cette scène se trouvait le chaudron dans lequel mijotait doucement la
soupe.
L’homme usé à force d’avoir poussé la roue du monde, avait l’âge de ses artères, mais il
prétendait en avoir bien plus. Il prétendait beaucoup de choses le vieil homme. Il attendait là,
à la moisson des années, comme une eau d’automne, que les images de sa vie s’estompent une
à une. Il avait le temps, disait-il, il n’était pas pressé. Il se plaisait à dire : -« J’attends
quelqu’un »
*****
Lorsque je m’approchais pour le saluer, il m’invita à m’asseoir sur « l’archabanc » en face
de lui dans l’immense « cantou » qui était le centre de la vie familiale. L’enfant me prit la
gourde des mains, et investi de sa mission quotidienne, il descendit aux étables retrouver ses
parents, pour remplir le récipient d’un bon lait chaud. Pourquoi ce soir là et pas un autre, mais
après la disparition du gosse, il n’en fallut pas moins à Grégoire pour se montrer plus disert
qu’à l’accoutumée. Alors plongeant dans l’hiver d’une mémoire encore vive et frémissante,
d’un ton de conteur il me parla d’autrefois.
« Dans les temps jadis…. » Reprenait- il en couplet.
Je fixais son visage expressif. Lui agitait ses mains noueuses qui accompagnaient sa voix. De
ses longs bras maigres engloutissant des tonnes d’évènements, il mesurait des distances
imaginaires. Son esprit s’en allait au dessus des étangs, libre, vagabondant sur ses jeunes
années, sillonnant les prairies de sa vie. Au fond de la vaste pièce, une cuisinière en fonte
ronronnait, un faitout posé dessus. C’est ainsi que l’eau chaude se faisait dans la maison. Un
chat dormait lové sur la grande table massive en chêne. Dans leur grande cage jaune, deux
chardonnerets dormaient déjà, la tête enfouie sous l’aile.
Grégoire semblait en bonne compagnie, entouré de jambons, de saucisses et de saucissons
suspendus très haut dans un coin de l’âtre. Une niche au fond de la cheminée accueillait une
lampe à huile qui fumait un peu noir. Je ne saurais oublier de mentionner une desserte au
dessus de l’ouverture du foyer, sur laquelle étaient posés une fiole d’eau bénite, une statue de la vierge et un crucifix avec un vieux rameau d’olivier. Il y avait une photo sépia un peu
racornie représentant une très belle jeune fille.
Le « bouffadou » et un balais en genêts se trouvaient toujours à la portée du vieil homme. Il
fallait bien tout cela pour que la vie en ce lieu soit honorée.
*****
Béret en tête, Grégoire partait de pensée en pensée, dans ses souvenirs. Je l’écoutais et
devenait le captif de cet étrange conteur. Sa pensée était claire et le verbe limpide. Grégoire
était un charmeur. Il semblait un Don Quichotte à force de poids dans les gestes. Il
ensemençait l’air autour de lui et me priait de l’écouter.
Il me raconta une anecdote qui lui tenait particulièrement à cœur : il s’agissait de la
mobilisation des hommes des anciens empires coloniaux au début de la grande guerre : car me
dit-il, il naquît de l’autre coté de la Méditerranée. Il avait dix huit ans à l’époque et avait été
appelé en réserve de l’armée active le jour ou les gendarmes sont venus le chercher. Il faisait
partie du régiment de marche des tirailleurs d’Afrique appelée en renfort sur le front.
-« Je voyais les combats, le refus d’une guerre honteuse et toujours autour de la mort
le roulement des tambours. Notre infanterie usait les forces ennemies sur le front pour
permettre à notre cavalerie de charger sabre au clair. C’était terrible : il fallait voir çà,
nos vaillants hussards et nos courageux fantassins charger dans la poussière et la
fureur des canons. Les ordres étaient d’avancer sans cesse. Le cœur meurtri, nous
avancions à travers la mitraille »
*****
La guerre terminée, il resta ici même, où un oncle lointain, une vieille branche familiale
métropolitaine était établie depuis plusieurs générations. Il y avait besoin d’hommes et de
bras tellement la guerre avait fait de ravages. Tout le monde l’avait adopté et il était devenu
un « enfant du pays », bien qu’on ne plaisantait pas avec ces nuances autrefois. Toute sa vie
durant il a voulu honorer cette adoption. C’est ainsi que peu à peu, à force d’abnégation et de
travail, il est devenu palefrenier puis régisseur au château, c’était avant que n’éclata le
drame.
Il ponctuait parfois son histoire par quelques formules qui étaient siennes, et qui relevaient
d’un esprit fin.
-« La vieille garde a obtenu sa relève, et je peux partir désormais faire la lecture des
écorces dans les sous-bois de ma jeunesse »
-« Les sources que je croyais bues, taries courent toujours dans le cresson frais »
-« La vieillesse précipite en moi les saisons à venir, et je reste là comme un couillon à
attendre quelqu’un» Autant de sensibilité chez cet homme me comblait de plaisir. Un livre s’ouvrait alors, et je
n’avais nullement besoin d’en tourner les pages. Ma curiosité était largement récompensée.
*****
L’enfant remonta enfin en chantonnant pour se donner du courage, car dehors il faisait nuit
noire.
Pirouette, le petit ratier aux yeux vairon, l’accompagnait en lorgnant ma gourde remplie de
lait chaud. Je récupérai mon bien, pris congés de Grégoire, et m’en retourna au château à
l’autre bout du parc, en pensant à ce brave homme dont l’austérité et la nostalgie lui apportait
un supplément d’âme. Quelques grands ducs hululaient à mon passage en s’envolant
lourdement d’arbres en arbres. Mes compagnons de chantier m’attendaient pour le repas du
soir.
*****
Au petit matin, le thermomètre annonçait moins cinq degrés : un bon petit déjeuner avec du
lait frais de la ferme et quelques tartines plus tard, nous nous retrouvâmes dans la cour du
château afin d’évaluer les critères météorologiques, et la densité de givre sur les bâches
posées la veille à même la charpente en chêne. La matinée s’annonçait ombrageuse et froide :
un crachin fin ne tarda pas à tomber. Nous décidâmes de ne pas débâcher, et de passer la
journée à faire du travail de préparation au sol : taille des ardoises, tri et calibrage. Préparation
de certaines pièces de charpente en prévision de remplacement. Découpe et pliage de vingt
cinq mètres de faitage en zinc dans une pièce faisant office d’atelier improvisé, avec tous les
accessoires et pattes à ressaut –fabrication maison-. Nous nous partagions les taches en
attendant des conditions météorologiques meilleures. Cela représentait un travail de fourmis
sur un chantier de Titan.
Avec si peu de luminosité, la journée sera courte. Mais elle s’éternisa sur des tâches
secondaires et répétitives. Vers seize heures déjà, la lumière déclina plus rapidement. Nous
devions de nouveau ranger l’ouvrage jusqu’au lendemain. Il était l’heure d’aller récupérer les
nasses à écrevisses, et aller chercher un peu de cresson pour la salade du soir. Je me proposais
de nouveau d’aller avec ma gourde jusqu’à la métairie : d’aucun n’objecta.
J’avais hâte d’entendre Grégoire : pourvu qu’il ait envie de se raconter. Je devais composer
avec ses humeurs changeantes, car l’homme était tantôt volubile, tantôt peu disert. Il avait
entrepris un travail de mémoire avec moi, il se devait bien de continuer ce qu’il avait
commencé. Mais les vieilles personnes sont tellement surprenantes de par leur réaction….
*****
Grégoire se racla la gorge et cracha dans le feu en s’essuyant d’un revers de manche la bouche
autour de laquelle une grossière barbe naissante rendait le personnage hirsute et sympathique.
-« Je pense alors au village d’autrefois…. Tous ont disparus : morts ! Je suis le dernier. Je les ai tous enterrés et je porte seul le
poids du souvenir. Même ce brave Hyppolite ne dira rien….il est sourd comme un pot,
depuis qu’ il y a vingt cinq ans de çà une attaque cérébrale lui ait causée des dégâts
irréversibles.
- Mais qui est Hyppolite ?
- Ah….Hyppolite….c’ est comme qui dirait mon père : en réalité il est le père d’une
personne qui a beaucoup comptée dans ma vie. Hyppolite a renoncé à son rang
aristocratique depuis qu’un évènement grave est survenu dans sa famille. Mais avant
cet évènement, il est venu rejoindre les roturiers et s’est installé parmi eux alors que la
propriété foncière appartenait à ses ancêtres et lui revenait de droit. Il s’était mis à la
tête des manouvriers du château. Hyppolite m’a pris sous sa protection, et m’a proposé
du travail au château après l’armistice en 18. J’ai démarré comme palefrenier, car le
précédent était mort à la guerre, et les hommes manquaient partout dans les
campagnes.
Je me souviens de ce que personne ici n’a connu …. »
Et lentement le vieil homme changea de visage : la gravité se faisait sentir dans l’expression
des traits, bien avant le discours.
-« C’était une époque rude. On travaillait beaucoup, car le travail nous appelait de
partout. Mais il n’y avait pas souvent autre chose que de la soupe et du pain dans les
assiettes.
On connaissait malgré tout quelques moments de grâce dans cette vie dure. Quand on
tuait les cochons au château, on fabriquait la « gogue « et on faisait frire les
« gratabels » : c’était un jour particulier dans l’année. J e garde ce souvenir du temps
où l’on préparait les cochons pour cuire les rillettes, les pâtés et les boudins. On
invitait alors les gens du village, et on faisait la fête tous ensemble. Eh oui mon gars
c’est comme çà qu’on vivait autrefois !
Pour cette occasion, la Maria qui était la servante du curé, cuisait dans le four
communal des tartes exceptionnelles. Elle venait au château avec du pain chaud et du
cidre que son père fabriquait. D’autres apportaient le vin. Certains, pour un ou deux
jambons apportaient au régisseur du château un ou deux sacs de blés. Chacun pouvait
faire son marché. Le village était vivant à l’époque de ma jeunesse. On ne vivait pas
avec le confort, mais on n’était pas malheureux…..tout de même !
Dans les combes de Palsou, on tendait des pièges pour manger de la viande : on
piégeait la grive et le lièvre. Là-bas, tu vois au Mas des prés, derrière le château, sur la
route du bourg, vivait Angélie le maréchal ferrant…. tué à Verdun et puis là –bas à la
Crousette haute, il y avait le Fernand : il était sabotier, vannier et un peu ébéniste
aussi….il est resté sur le front de l’est. Il y avait « la fouine », elle n’était pas bien
aimée. Elle était un peu sorcière, tu vois ? Elle impressionnait tout le monde. Elle
connaissait tout l’avenir et soignait les maladies, mais en cachette ….» Je voyais dans l’ombre le grand balancier en cuivre de l’horloge, métronome impitoyable qui
égrène le temps dans un tic-tac lancinant. Cette horloge comtoise était une vraie pièce de
musée avec ses poids et contrepoids. Elle était magnifiquement ornée avec des scénettes de
chasse-à-cour travaillées au contrepoint sur toutes les parties cuivrées. Elle semblait rythmer
le récit de Grégoire qui lui-même guettait sur le grand cadran circulaire l’heure de la soupe
proche.
*****
Le lendemain matin, le temps était un peu dégagé mais la gelée blanche persistait dans la
campagne et sur les toits. Nous décidâmes de dresser les échelles, de débâcher très
prudemment en libérant les œillets de leurs attaches : il était dix heures du matin.
Un soleil pâle rendait notre mission moins délicate. Nous montions lourdement harnachés.
Une fois la bâche libérée de ses attaches, nous la roulions vers le faite du toit afin de pouvoir
la déployer sans entrave à la fin de la journée. Sous la bâche se trouvaient les échelles plates
en bois, les bancs et les cordages de services placés en permanence sur l’ouvrage et qui
permettaient un déplacement efficace et sécurisant sur des pentes à quarante degrés.
Nous étions deux, munis de petites bouteilles de gaz propane fixées dans le dos, à dégeler au
chalumeau les parties du toit que nous devions atteindre et qui étaient restées gelées malgré
la bâche les recouvrant. Cette manœuvre nous prit une bonne heure, avant que nous puissions
poursuivre nos activités en toute sécurité sur la toiture. Nous devions travailler munis de
gants, car les parties métalliques des objets nous brulaient les mains par l’effet du froid.
Les ardoises étaient coupantes et gelées : la moindre blessure devenait une brulure. Le givre
était fort glissant. Nous travaillions du marteau et de l’enclume pour aligner parfaitement nos
rangs d’ardoise au cordeau. Les égoutiers, le lignolet des faitages, la taille des arêtiers : Nous
profitions d’un temps plus clément pour nous acquitter de ces taches sans prendre trop de
risques.
Vers seize heures, une humidité froide tomba du ciel comme la veille, c’était la fin de la
journée, il fallait vite protéger l’ouvrage, plier les outils et redescendre sur le sol ferme.
*****
Revenant vers Grégoire, j’avais animé là un véritable moulin à parole. Le vieil homme mû
par l’amour, le respect et la sagesse, exhumait un à un ses souvenirs de jeunesse. En
bousculant avec un long tesson le gros monticule de braises rouges, il réactiva le feu qui
illumina immédiatement l’âtre. Et de l’ombre noire où s’acharne la flamme, une danse
exquise débuta entre la flamme et l’ombre.
Avant que l’enfant ne se précipite vers la bergerie, Grégoire donna un ordre sonnant à son
petit fils.
-« Fantou : prends la bouteille de vin dans le placard et sors nous deux verres : de
parler Miladiou, çà donne soif !!! » Relevant son béret du bout du pouce et d’un regard plus malicieux que celui d’un singe, il
m’observait mettre à la bouche le verre rempli de ce vin âpre des campagnes. De ce vin rouge
qui laisse un épais tanin le long des parois de verre.
*****
Je le savais tantôt poète et conteur, tantôt sérieux et moralisateur, tantôt les deux, avec dans
tous les cas une bonne de savoir dans le verbe. Je me demandais parfois si cet homme avait
passé toute sa vie sur ce terroir, car il n’avait pas certaines manières rustres qu’ont souvent les
gens de la terre. Il était érudit, il semblait cultiver une éducation de bonne facture.
Ce soir il jouait avec moi, il jouait avec ses anecdotes, il jouait avec sa vie.
-« Tu vois, p’tit gars, toutes les couleurs de la vie naissent de là où le regard se pose,
de là où l’oreille attentive se penche. Quand je piochais dans tous ces travers, quand je
passais la herse attelée au cheval, j’entendais souvent le « cocut » qui m’accompagnait
et qui m’encourageait du fond du bois. Je m’asseyais alors contre une souche, prenais
la pipette de vin de ma musette pour m’humecter la menteuse et écoutais longuement
le chant du « cocut » comme toi tu écoutes aujourd’hui la radio. Le temps n’avait pas
l’importance qu’il a prit aujourd’hui, mais le travail était rude et le ventre des hommes
souvent vide. »
-« Grégoire, pouvez vous me dire d’où vous vient ce talent de conteur qui fait de vous
un être si exceptionnel ? Vous captiveriez une assemblée de prix nobels.»
Il se tut de nouveau pour boire une gorgée. Je sentis passer l’aile d’un ange, et quand cela
arrive on ne le dit à personne, même pas à soi même, alors je pris mon verre et trinquai avec
lui.
*****
-« Laisses les prix Nobel à leur place veux-tu ?.....
Durant ma jeunesse -reprit-il- le Baron, la Baronne, leurs filles et leur précepteur,
une servante, une lingère et une cuisinière vivaient dans le château que tu restaures.
Avec eux vivait également le frère de la Baronne : Ce n’était autre qu’Hyppolite, il
était veuf. Sa femme avait été emportée par une maladie sans nom. Leur fils Léon a
participé à la bataille de la Marne sous les ordres du général Joffre qui ne tardera pas à
être promu Maréchal de France. De retour du front, il succombera à de graves
blessures au château. Il avait fait partie du régiment des chasseurs à cheval. Hyppolite
ne s’est jamais vraiment remis de la disparition de son fils. C’est pourquoi Madame la
Baronne a toujours insisté pour garder son frère auprès d’elle. Il y avait également
deux palefreniers pour s’occuper des écuries, et un régisseur. L’abbé était souvent
l’hôte du château. Il dispensait sa catéchèse. L’enseignement des principes de la foi
était le point d’orgue à une éducation complète. Il m’a été autorisé d’y participer de
temps à autres entre deux corvées. Madame la Baronne voulait pour moi la meilleure éducation, car son frère Hyppolite m’avait peu à peu substitué à son fils disparu. Il
existait une grande complicité entre Madame la baronne et Hyppolite son frère.
Madame la Baronne était bien bonne : Elle était la charité incarnée.
Le Baron était le descendant d’une grande lignée aristocratique dont faisait partie le
marquis d’Argenson qui fut ministre de Louis XV. La révolution Française, dans son
acharnement à détruire les archives du pays n’a pas réussie à tout effacer, et quelques
familles ont réussies à conserver les originaux de leur s titres. »
Avec le tisonnier, il me montra la monumentale plaque en fonte fixée au fond de la cheminée,
et m’expliqua qu’elle représentait les armoiries de la Baronnie.
Ainsi passait le temps auprès du vieil homme. Quel conteur extraordinaire ! Il vivait sa
passion en permanence. Qu’importe si parfois sa mémoire défaillait, je lui portais secours et
il reprenait immédiatement le fil de ses souvenirs.
*****
Les frimas de l’hiver ne nous facilitaient pas la tache au château. Je dois dire qu’à Génolhac,
au pied du Mont Lozère, dans ce pays surnommé « la barre des Cévennes » l’hiver ne
ressemble à aucun autre partout ailleurs. Le chantier avançait au ralenti. Heureusement nous
n’avions aucune contrainte de temps. La sécurité était pour l’heure ce qui nous importait le
plus. Nous étions bien logés et n’avions pas trop froid dans les appartements. Un de mes
compagnons jouait du piano au cours de nos longues veillées et nous animions nos soirées à
refaire le monde. Toutes les fins de semaines, je faisais un état d’avancement des travaux,
comptabilisais les frais payés et les salaires de mes aides. Chacun repartait le vendredi soir
rejoindre les siens aux quatre coins du pays. Nous nous retrouvions tous le dimanche soir pour
préparer la semaine à venir. Le propriétaire du château était très satisfait de notre équipe et se
montrait somme toute assez généreux. Il descendait régulièrement de Paris, afin que nous
convenions ensembles sur les solutions à apporter aux difficultés rencontrées. Il fallait
quantifier le surcoût de travail et recevoir l’aval du donneur d’ordre. Quelques négociations
tarifaires nous amenaient dans des discussions sans fin. Mais au bout du compte nous
trouvions toujours compromis satisfaisant.

*****
Les journées passaient, les soirées en compagnie de Grégoire m’apportaient leur lot de
révélation. Les évènements d’une vie se bousculaient. Et dans les révélations de Grégoire, je
pouvais mesurer toute la richesse de la mémoire d’un homme. C’est ainsi qu’un soir il en vint
à me parler d’Elise. Et c’est là qu’il me montra la photo en sépia d’une très belle jeune fille,
posée sur un coin de la cheminée.
-« Lorsque j’ai été démobilisé, j’avais vingt trois ans et l’empire Français n’était autre
que la mère patrie que j’étais venu défendre. Sous l’appel pressant des états major nous étions des milliers à avoir traversés la Méditerranée. Ma décision fut après
l’armistice de rester en France. Un lointain cousin de père avait travaillé comme
palefrenier au château avant la mobilisation générale. C’était de lui dont père me
parlait en me disant que si je me trouvais situation difficile, nous avions une souche
familiale en France. Je décidais de rejoindre ce lointain cousin, et appris là, qu’il avait
été tué durant les derniers jours de la guerre. Néanmoins, Monsieur le Baron et
Hyppolite décidèrent de m’embaucher, afin de remplacer Maximilien, le cousin de
mon père au haras. C’est ainsi que je fus accueilli au château.
J’ai connu Elise, la fille cadette de Monsieur le Baron…..Cette rencontre bouleversera
par la suite toute la vie au château. La sœur ainée d’Elise, Angéline, que j’ai rencontré
brièvement faisait ses études dans un établissement spécialisé qui deviendra par la
suite l’institut Pierre et Marie Curie, à Paris.
La guerre était finie depuis six mois. La vie reprenait son cours, et le travail appelait
les gens valides. Les greniers étaient vides et la disette menaçait les campagnes. Les
blessures des hommes mal cicatrisées, ceux-ci reprenaient déjà la charrue à bras et le
brabant. Un peu partout, les forges relançaient leur activité car les outils manquaient
cruellement. Quelques anciens prisonniers allemands eurent la vie sauve en échange
de leur contribution à la reconstruction du pays. Chaque bras comptait. Ces
« fritz »repentis connurent l’amour et restèrent au pays. La France devenait peu à peu
une vaste terre d’accueil et les travailleurs immigrés venaient de toute l’Europe. Ainsi
le pays se releva bien vite sur les décombres des massacres et des bombardements.
Lorsque nous fûmes tous démobilisés en novembre 18, un accueil triomphal nous fut
réservé partout dans le pays. Les enfants dansaient des farandoles et chantaient des airs
partisans que le maitre d’école leur avait appris. Le Firmin et son frère Jean jouaient
de l’accordéon. Les hommes allumaient des pétards qu’ils avaient fabriqués avec la
poudre des cartouches. Durant plusieurs semaines, j’œuvrai à savourer la paix
retrouvée. Mais la paix ne pouvait masquer à elle seule la misère et le deuil qui
frappaient les familles. Les drames étaient quotidiens lorsqu’on apprenait
officiellement la disparition d’un fils, d’un frère, d’un mari.»
*****
Nous avons profités d’une semaine de météo plus clémente, et le chantier avança à un bon
rythme. Sans pour autant rattraper le temps perdu, nous nous consacrions à l’ouvrage car nous
avions prévus de rendre les clés du château début mars. Nous étions déjà début Janvier. Les
parties les plus délicates avaient été traitées, tourelles, pignons et étanchéités. Nous
travaillions à présent sur le toit du grand corps central de l’édifice. Cette partie ne faisait pas
moins de trois cent cinquante mètres carrés. Nous avions convenus d’y apporter une
restauration partielle. Car elle pouvait être sauvée sans trop de désordre. Et toujours ce froid
qui nous cisaillait le corps.
*****