Instant Karma

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John Santoro publie une nouvelle écrite il y a 2 ou 3 ans pour un quelconque concours d'écriture.
John Santoro n'a évidemment pas gagné le concours en question.
John Santoro aime les films noirs, la pluie, Paris et le whisky.
John Santoro espère que vous apprécierez cette nouvelle.

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Publié le 12 avril 2011
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Langue Français
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Instant
Karma
Une nouvelle de John Santoro
Quand ? Je ne me souviens plus quelle heure il était, mais il faisait nuit. Il pleuvait, et
chacune des gouttes qui tombaient sur ma tête transformait ma boîte crânienne en caisse de
résonnance. L’eau peut parfois prendre la consistance du plomb, et j’étais persuadé que, sous
ma peau, mes veines éclataient une à une en formant des bleus sombre sur mon cuir chevelu.
Dans ces circonstances, on se retrouve parfois incapable de penser, de réfléchir. On est
comme un animal assailli de toutes parts et qui ne cherche qu’à se protéger des coups qu’on
lui porte. Mais pour se mettre à l’abri, il faut rester immobile, et on ne peut pas toujours se
permettre de rester immobile.
Où ? C’était à Paname, dans une rue bâtarde quelque part entre la plus belle avenue du
monde et son trou du cul. On dit que la nuit tous les chats sont gris, et c’est vrai pour à peu
près tout. L’obscurité n’est pas que l’absence de lumière dans le ciel, l’obscurité, la réelle
obscurité, est quelque chose de pratiquement palpable. Elle sort des bouches d’égout, ruisselle
le long des toits en ardoise, s’échappe par volutes de la Seine qui se densifie à mesure que le
soleil se couche. Pour autant qu’on le sache, les volets des fenêtres servent à protéger de la
noirceur que nous amène le crépuscule, et pas des lumières de l’aube. A son zénith, la nuit
semble être éternelle, et dans ce genre de circonstances, toutes les rues se ressemblent. Les
murs s’uniformisent, le trottoir et la route deviennent invisible, les perspectives se
raccourcissent.
Inutile d’espérer qu’un phare brille au milieu des océans de ce vide solide : les
lampadaires ne brillent que pour eux-mêmes, et c’est d’une lumière fade qu’ils se signalent à
nous, une lumière crue de chambre froide. Les feux tricolores évoluent dans un système de
valeur absurde qui a depuis trop longtemps perdu son sens, et aucune lumière ne filtre des
grands bâtiments aux angles durs qui constituent la végétation démesurée de la jungle de
béton parisienne. De toute manière, sous la pluie sale et acide de cette nuit désespérée, tout
semble flou, et chaque élément de l’environnement qui m’entoure peut – doit – être mis en
doute.
Plus jeune, j’avais été un putain d’idéaliste, doublé d’un pseudo-poète vaguement
bobo, plus ou moins miteux, plus ou moins classe, mais en tout cas franchement dépourvu de
talent. J’étais l’étudiant-type, celui qui est pris en photo sur les tracts de l’UNEF, celui que
croquent avec cynisme les dessinateurs de presse. J’avais l’absence de personnalité de celui
qui est trop persuadé d’en avoir. La liste était complète : mèche rebelle, barbe de 3 jours,
carnet de notes à la Hemingway, mitaines… il ne manquait que le talent. C’est con, mais ça
arrive et, la crise de la trentaine passée, on finit forcément par se faire une raison.
Avec l’esprit romantique de mes jeunes années, j’avais pris l’habitude de dire que je
voyais dans la pluie quelque chose de « purificateur ». Purificateur. Ca, c’est un mot qui a de
la gueule, le genre de mot qui en impose direct. Quand on ne sait rien de la vie et que nos dix
doigts sont autant d’appendices inutiles, le vocabulaire fait l’homme. Avec un lexique bien
affuté et un bon sens du rythme, on peut se faire passer pour presque tout ce qu’on veut. La
pluie venait du ciel, et donc du divin ; elle recouvrait les hommes, puis ruisselait dans le
caniveau, souillée de leurs pêchés et de leurs soucis, avec lesquels elle disparaissait. Du
moins, c’était la théorie.
A cette époque, je me sentais bien sous la pluie.
Mais pas ce soir-là. Ce soir-là, la pluie me faisait plus chier qu’autre chose. Je
marchais sous les lampadaires, dans des flaques de lumière qui me congelaient les pieds
jusqu’à l’os, et le bruit de la flotte sur la tôle des bagnoles, sur le cuir de ma veste et sur les
pavés m’empêchait d’entendre le bruit de ses pas, à
lui
.
Le fils de pute me suivait depuis déjà une heure ou deux, même si c’eétait plutôt dur à
estimer, vu que je ne savais pas combien de temps exactement s’était écoulé entre le moment
où il avait commencé à me filer le train et celui où je me suis aperçu de sa présence. En
passant sous un pont, j’ai entendu résonner le bruit de ses pas mêlé au mien et, plus tard, une
vitrine bien placée m’avait laissé entrevoir sa silhouette. Depuis, j’entendais ses semelles
crisser sous le martèlement de la pluie, et je sentais son regard dans mon dos.
Alors que j’aurais pu être rentré chez moi depuis une éternité, j’avais délibérément
improvisé un trajet farfelu, bien trop complexe pour qu’il ait pu faire le même par simple
coïncidence. Je tenais à m’assurer qu’il me suivait bel et bien car, comme chacun le sait, le
manque de sommeil et l’alcool peuvent rendre légèrement parano. Maintenant que j’avais
conscience de ma situation, je ne pouvais plus rentrer, pas plus que je ne pouvais me retourner
pour le regarder en face.
Me retourner, ça aurait été lui faire savoir que je savais, lui faire sentir qu’il ne m’était
pas indifférent. Me retourner, c’était prendre le risque de lui offrir de l’assurance, une chose
que je ne pouvais pas me permettre. Je n’avais aucune idée de ce qu’il pouvait bien me
vouloir, mais la chair de poule qui recouvrait ma peau et hérissait mes poils me faisait
comprendre que je n’avais pas envie de le savoir. Pour l’instant, tout allait bien, il marchait au
même rythme que moi. Aussi éphémère pouvait-elle être, la situation était stable ; si je m’étais
soudainement retourné, le forçant à réagir dans la précipitation, impossible de savoir ce qui
pouvait se passer. La nuit était longue, et même avec une vessie à deux doigts d’exploser, je
pouvais encore marcher quelques heures.
Il n’y a rien de plus insupportable et de plus éreintant que d’être
contraint
d’avoir l’air
naturel. J’avais une crampe au mollet, la gorge nouée, les yeux rouges, mais je me devais de
garder un air impassible, il en allait peut-être de ma survie. Dans des moments comme ceux
que j’étais en train de vivre, on devient terriblement conscient du moindre de ses
mouvements, même et surtout de ceux qu’on est censé faire sans y prêter attention. Marcher,
respirer, cligner des yeux deviennent des actes volontaires, monopolisant toute l’attention du
cerveau. Plus on y pense, et moins on peut s’en échapper. Les sueurs froides affluent, on se
créé ses propres angoisses, bercé par le défilement hypnotique et chaloupé des rideaux de fer
en tôle froissée.
Cet état s’existence insupportable me rappelait la manière dont ma mère a pourri mon
enfance sans même s’en rendre compte. C’était une hippie néo-cool, fille de soixante-huitards
et féministe convaincue, qui m’a élevé seule et qui avait fait le choix, en cas de conflit, de
toujours préférer une longue explication culpabilisante à une tarte dans la gueule. Un
enseignement de Dolto, paraît-il. Avec le recul et vu ces circonstances, ça doit être un genre
de mystère psychanalytique que je ne sois pas gay, ou mort. Au lieu de ça, je suis triste et
vivant. Quelque fois les petites victoires ressemblent tellement à des défaites qu’on peut les
confondre.
A chaque connerie que je faisais, plutôt que de me faire engueuler, j’avais droit à un
laïus, de durée variable selon la gravité de la faute, expliquant en long et en large pourquoi et
comment j’avais fait extrêmement de mal à celle qui m’avait pourtant donné la vie. Un trip
encore plus trash que le bourrage de crâne des jeunesses hitleriennes, qui aurait sûrement pu
inspirer plus d’un camp de formation au Moyen-Orient. Je ne sais pas vraiment si les
pédopsychiatres babas théoriciens de l’éducation des années 60 se rendaient compte qu’ils
déguisaient des méthodes de terrorisme en manuels d’éducation, mais ce qui est sûr, c’est que
moi, en tout cas, j’en ai fait les frais.
Le fait est que j’ai eu une enfance sans vagues, et que ma bio doit être à peu près aussi
excitante que celle d’un concombre qui se laisse cultiver dans la Creuse : à cette époque bénie
dite « de la crise d’adolescence », où les gosses sont censés former leur personnalité en brisant
une à une toutes les barrières que leurs parents leur ont imposé, j’étais en décalage avec mes
pairs : j’avais été élevé sans barrières et sans interdits, et la seule chose qui m’empêchait de
m’émanciper, c’était le poids étouffant, insoutenable, de l’épée de Damoclès de culpabilité
qui pesait sur mes épaules. En désobéissant, je ne risquais pas une trempe ou un clash, je
risquais juste de faire pleurer maman, et je ne voulais sûrement pas faire pleurer maman, elle
qui avait été si bonne pour moi. C’est comme ça que j’ai perdu mon enfance dans les chaînes
de la culpabilité latente.
Ce genre d’attitude, qui consistait à ne jamais rien faire de fun, de cool ou de
fédérateur pour les jeunes gens de mon âge, tout simplement en refusant strictement de briser
le plus infime des interdits, a logiquement contribué à faire de moi un gosse seul, rejetant les
activités du groupe et donc rejeté par le groupe. Depuis, et même si plus tard j’étais plus ou
moins parvenu à m’entourer, j’ai toujours été seul. J’ai fini par rejeter définitivement la figure
maternelle, mais il était trop tard pour se racheter une jeunesse, et j’ai sombré dans le désarroi
de l’apatride sentimental, qui n’a ni amis ni famille.
Et pourtant, bien que je sois habitué à la solitude, je n’avais jamais dû me sentir aussi
seul que cette nuit-là. Faut croire qu’à certaines heures de la nuit, en suivant un trajet aléatoire
assez particulier et en étant suffisamment poissard, on peut arpenter Paris de long en large
sans tomber sur un seul bar, pub ou boîte d’ouvert, et sans croiser un chat. Même un cimetière
aurait eu l’air plus animé.
Faut croire que, parfois, il n’y a dans Paris que deux connards qui n’ont rien de mieux
à foutre que de rester éveillés. Et faut croire que, dans certains cas très particuliers, le second
connard peut être en train de suivre le premier, juste une vingtaine de pas sur ses talons, avec
l’intention de lui faire Dieu sait quoi.
Depuis quand est-ce qu’il me suivait ? Depuis que je m’étais tiré en douce de cette
mansarde cradasse et poisseuse d’un des derniers coins encore authentiquement glauque du
quartier latin. A une époque pas si lointaine, le quartier latin était encore un coin dangereux de
Paris, une fois la nuit tombée. C’était un repère de dealers, qui sentait la peinture en bombe et
la fumée d’herbe en provenance directe du bled. Une vraie cour des miracles, où on était celui
qu’on prétendait être, sans que personne n’aille soulever les tapis ou ouvrir les placards pour
découvrir la vérité que cachait vos paroles. J’y étais comme un poisson dans l’eau, puis la
« culture de la rue » est devenue à la mode, et tout a changé.
Sans qu’on puisse se l’expliquer, au lieu de quitter le navire, les rats de mon genre
avaient fui vers les hauteurs, juste sous les toits. C’est sous un toit du quartier latin que j’avais
commencé la nuit. Dans ce genre d’endroit, on joue aux cartes en buvant de l’alcool et en
fumant de l’herbe, on discute de tout et de rien, on fait des affaires et on règle des comptes ;
mais ce qui se passe sous les toits ne doit jamais descendre au niveau de la rue.
Ce soir un deal obscur avait presqu’été conclu, mais ça avait mal tourné. L’affaire
s’était éternisée, les protagonistes avaient tourné autour du pot et d’une interminable partie de
poker. Plus la soirée avançait, plus ils étaient nombreux à s’avancer en terrain miné, au fur et
à mesure que les cadavres de bouteille de whisky s’empilaient. Une voix à l’intérieur de moi
me hurlait de partir, mais je n’aurais plus pu me regarder en face si je n’avais pas eu les
couilles de rester. J’avais passé la moitié de ma vie à me tenir éloigné des emmerdes, et
l’autre moitié à le regretter. Maintenant qu’il se passait quelque chose, il fallait que j’en sois,
même si c’était désagréable.
Dans ma tête il y a des gros nuages de fumée grise, une odeur de cigare et des relents
d’alcools. Ma vessie est pleine, ma bouche pâteuse, ma gueule pataude. J’ai oublié les détails,
mais j’ai une mémoire en forme de toile impressionniste : si tout est trop flou pour que mes
souvenirs aient un sens en les examinant de près, l’ensemble dessine quelque chose qui ne
laisse pas de place à l’interprétation. Il y a un truc qui a merdé. Méchamment.
La pluie a fait disparaître le sang que j’avais sur les mains et sur le visage, mais elle
n’a certainement pas fait disparaître mes péchés, quels qu’ils aient été.
Toujours cette putain de pluie, ce putain de pavé, cette putain de présence, mon
imagination qui gamberge et ma mémoire qui divague.
A l’âge tardif où j’ai été mûr pour réfléchir par moi-même, je me suis découvert athée,
et je n’ai jamais été convaincu par aucune forme de spirituel, d’ésotérique ou de mystique.
J’ai fini par m’émanciper, quitter ma mère et ne plus avoir à me préoccuper de ce qu’elle
pensait de moi et du tort que je pourrais bien lui faire. Je vivais seul, je subvenais à mes
besoins, je ne lui étais plus redevable de quoi que ce soit, ni à elle ni à personne d’autre. Elle
était loin.
Pourtant, quelque chose, quelque part, m’interdisait encore l’extase, l’exubérance, la
liberté totale auxquelles j’avais toujours rêvé d’accéder. Si je me retrouvais à pouvoir toucher
du bout du doigt mes désirs les plus profonds, si à une occasion où à une autre la possibilité
de céder à l’envie de briser un interdit se présentait à moi, un frisson me parcourait l’échine,
mes poils se dressaient, mes tripes se tordaient, et je restais, vide, interdit, à trembler de
manière incontrôlable, à deux doigts de la crise d’angoisse. Les conséquences, probables ou
improbables, de chacun des mes actes, bouillonnaient dans mon esprit, tant et si bien que le
futur tuait mon présent dans l’œuf.
Tout athée que j’étais, je fus forcé de reconnaître et d’admettre une terrible vérité sur
moi-même : par son éducation culpabilisante et le poids de son regard omniscient de
désapprobateur sur mon existence, ma mère avait gravé tout au fond de ma conscience la
crainte du karma, cause d’une paralysie psychologique incurable. Chaque geste, chaque
parole, chaque décision était envisagée sous le spectre de ses conséquences potentielles.
L’ombre du drame pèse à tout instant au-dessus de la tête du coupable constant qui, s’il a trop
d’ambition, ne peut alors plus que se retrouver contrit dans l’autodépréciation : il est à la fois
son bourreau et sa victime.
Quand on cherche à voir la réalisation du karma dans sa vie, on la trouve forcément, et
plus on la trouve, moins on ose. C’est le Damoclès ultime, l’inhibiteur le plus puissant qui
puisse exister. Dès le réveil, on entend résonner d’outre-tombe la voix de John Lennon qui
chantonne… «
Instant karma’s gonna get you
».
Le karma instantané, un mélange entre la philosophie
new-age
, le jeu du sort et la
malédiction vaudou. Une bonne action entraîne une gratification immédiate, mais en cas de
mauvais comportement, la sanction tombe sur le coin de la gueule aussi sec. Au départ on
évoque ce genre de choses comme on raconte une bonne blague, puis ça devient une
légende… Le doute s’installe, et, à force de constater trop souvent sa réalisation, on finit par
ne plus avoir d’autre choix que d’y croire. L’
instant karma
est une réalité, et je constatais
chaque jour son accomplissement. Une fois qu’on s’est mis ce genre de choses en tête,
impossible de lever le petit doigt sans se recroqueviller dans l’attente du coup de bâton.
Et ce fils de pute qui me suivait, ce soir-là, il était là pour ça, j’en étais sûr.
Je le sentais, comme je sentais sa présence, et comme je sentais la sueur froide, plus
froide encore que la pluie, qui dégoulinait le long de ma colonne vertébrale. Il était le
châtiment direct de mes écarts de conduite, il allait venir me rendre la monnaie de ma pièce, et
avec des intérêts. Foutu, j’étais foutu.
Où était passée ma retenue dans cette mansarde ? Qu’est-ce qu’ils branlaient, mon
inhibition et mes complexes, devant ces types ? Merde, mais pourquoi mon sens excessif du
danger a fermé sa gueule quand toute cette histoire a commencé ? Je les avais tous avalés à
jeun avec un litre de whisky sec, et maintenant ils martelaient les parois de ma vessie pour me
rappeler que, sans eux, ma vie est un enfer.
Peut-être que j’avais tué un type ce soir-là, et, si c’était le cas, alors c’était mon karma
qui me suivait. Et si c’était mon karma qui me filait le train, alors ça ne servait à rien de
courir, parce que personne n’échappe à son karma, non ? Voilà ce que je me suis dit. Au lieu
d’être concentrée sur l’intérieur de mon corps et de ma tête, mon attention s’est portée sur
l’extérieur. J’ai senti une bourrasque de vent contrarier la verticale de la pluie, j’ai regardé les
ruisseaux qui se formaient dans le caniveau, et, en plein milieu du Pont-Neuf, j’ai ralenti le
pas jusqu’à m’arrêter complètement.
J’ai pris une grande inspiration tremblante, serré les dents, et je me suis laissé le temps
de penser que c’est complètement con de vouloir essayer de rester digne quand on fait face à
la mort. C’est le cinéma qui a inventé la dignité, et, quand on se retrouve dans une situation
comme celle qui était la mienne, on se fout pas mal de savoir si oui ou non on va ressembler à
Clint Eastwood pendant la dernière demi-seconde de sa vie. E me retournant, je me suis pissé
dessus, et je me suis retrouvé nez-à-nez avec…
« Putain de bordel de merde »
Moi.