Le bal mécanique
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Livre I Un cœur imparfait Karl et Josh 1. Josh. Chicago. Aujourd’hui Autoportrait Andy Warhol, 1980 Photographie Nos trois vans banalisés se garent devant le numéro 1258. Sur le perron de la maison mitoyenne, sac-poubelle à la main, une femme observe les véhicules. Il est 6 heures du matin. Dans une minute, le voisin se fera sortir du litmanu militaripar sa chère moitié, dans trois, les téléphones sonneront sur les chevets du quartier, dans sept au mieux ils débouleront tous pour assister à l’intervention. Vikkie donne le signal de l’assaut dans les oreillettes. « Équipe1,goLes portes latérales du camion parachutent la! » première escadre: deux caméramans prennent position de part et d’autre de l’entrée de la maison pendant que la troisième couvre l’accès arrière. L’équipe 2 déroule le cordon de sécurité autour du jardinet. Vikkie, chrono en main, vérifie le tempo. Malgré le rodage et l’entraînement, la tension est palpable, l’amorce est capitale. Ils savent que je ne supporte pas l’à-peu-près. Pour le moment, je me concentre, invisible derrière les vitres sans tain. Le pavillon des Carter date des années 1970: façade couverte de bardeaux beiges, toits à deux pentes et soubassement de briques jaunes. L’ensemble est d’un seul bloc, auquel a été ajouté le garage en avancée, à gauche. Aucun jouet ne traîne sur la – 13 – pelouse tondue et les poubelles sont bien alignées.

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Publié le 28 septembre 2016
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Langue Français

Extrait

Livre I
Un cœur imparfait
Karl et Josh
1.
Josh. Chicago. Aujourd’hui
Autoportrait Andy Warhol, 1980 Photographie
Nos trois vans banalisés se garent devant le numéro 1258. Sur le perron de la maison mitoyenne, sac-poubelle à la main, une femme observe les véhicules. Il est 6 heures du matin. Dans une minute, le voisin se fera sortir du litmanu militaripar sa chère moitié, dans trois, les téléphones sonneront sur les chevets du quartier, dans sept au mieux ils débouleront tous pour assister à l’intervention. Vikkie donne le signal de l’assaut dans les oreillettes. « Équipe 1,goLes portes latérales du camion parachutent la! » première escadre : deux caméramans prennent position de part et d’autre de l’entrée de la maison pendant que la troisième couvre l’accès arrière. L’équipe 2 déroule le cordon de sécurité au tour du jardinet. Vikkie, chrono en main, vérifie le tempo. Malgré le rodage et l’entraînement, la tension est palpable, l’amorce est capitale. Ils savent que je ne supporte pas l’à-peu-près. Pour le moment, je me concentre, invisible derrière les vitres sans tain. Le pavillon des Carter date des années 1970 : façade couverte de bardeaux beiges, toits à deux pentes et soubassement de briques jaunes. L’ensemble est d’un seul bloc, auquel a été ajouté le garage en avancée, à gauche. Aucun jouet ne traîne sur la
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pelouse tondue et les poubelles sont bien alignées. Au premier étage, un rideau de dentelle s’entrouvre sur le visage illum iné d’un enfant. « Ils sont réveillés ! hurle Vikkie. Équipe 2,go! » Ma femme a mauvaise mine, elle a mal dormi, encore. Elle s’est refusée à prendre un jour de repos et a insisté pour assister à l’opération. « Pour une fois que tu tournes près de Chicago, je veux en être ! » Elle est survoltée, une simple caresse sur son bras et ses yeux verts m’électrocutent d’un éclair de dessin animé. J’ai vécu ce débarquement une centaine de fois. J’attends toujours avec impatience ce shoot d’adrénaline. Mais aujourd’hui, j’ai la désagréable sensation d’avoir raté une marche. Mon cœur a un microbattement de retard. J’inspire un bon coup, recale mon oreillette et décontracte mon sourire.Tu n’es pas dans le truc, là. Je fais craquer mes doigts, conscient du pouvoir irritant de ce tic sur ma femme. Qu’est-ce qui ne l’agace plus chez moi, ces dernières semaines ? Elle se plaint de mes absences, mais semble ne plus supporter ma présence. Je lui envoie un baiser et saut e du camion. En quelques foulées, je suis sur le perron et je sonne. Ils sont déjà massés derrière la porte, je le sens. Avec un peu de chance, ils n’auront pas eu le temps de se préparer. À moins que, comme certains candidats, ils se couchent habillés depuis q ue leur dossier a été retenu, pour ne surtout pas vivre leur premier instant de célébrité en chemise de nuit informe, la gueule pochée, les cheveux en bataille et l’haleine chargée. Dès l’arrivée des vans, les caméramans ont enregistré un maximum de plans du quartier encore endormi. Même quand je n’avais à ma disposition qu’une seule caméra et une stagiaire pour équipe, j’ai toujours misé sur l’élégance de l’habillage et de la réalisation, la qualité du son. Un beau produit, voilà ce que j’ai à offrir. Ralph, mon monteur, saura transformer cette visite dans une banlieue morne en ouverture d’Apocalypse Now. J’entends presque les rotors des hélicoptères. Ils sont là, réunis sur le pas de la porte, mes nouveaux candi-dats. Une jeune fille en nuisette rose. Un gamin aux cheveux hirsutes en pyjama Batman. Attendrissant, parfait. La mère , la quarantaine enthousiaste, peignoir de satin et toutes dents
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dehors. Le père, T-shirt Nirvana et caleçon, un peu en retrait. Vikkie a vu juste : le gars est récalcitrant. Dans l’oreillette, on me confirme : « Elle est bonne, on continue. » Je sais déjà ce que Ralph pourra tirer des rushs. Je me verrai courir dans l’allée. J’entendrai mon propre souffle. Au besoin, il ajoutera quelques chants d’oiseaux sur un plan de la rue déserte pour habiller le silence du petit matin. La caméra aura saisi l’effarement des visages à l’ouverture de la porte, puis mon sou-rire, débonnaire, avant un fondu sur le générique d’!Oh my Josh Bienvenue dans un siècle de pixels. Quelques mois auparavant, je m’étais frotté les mains en découvrant les photographies duhome sweet homedes Carter. Des volants, des fleurs partout. Des voilages, des doubles rideaux et des embrasses. Un vrai tombeau sponsorisé par Airwick. Vikkie avait classé le dossier des Carter en « prioritaire », et elle avait, comme souvent, raison. — Jane, ado accro au fond de teint. Son petit frère, Easton, accro àMario Kart. Abigail, mère qui s’emmerde, et Elvin, père qui n’en peut plus. Cerise sur le gâteau, ils habitent à Schaumburg. — Je pourrai dormir à la maison. Qui a posé la candidature ? avais-je demandé. — Abigail.OMJ !est son émission favorite. Nous préférons d’expérience que la mère postule. Le système domestique est généralement matriarcal. Autant s’appuyer sur le pouvoir en place pour entrer dans la ville. Et convoquer les forces rebelles en temps utile. J’avais aussitôt validé cette candidature prometteuse. Les Carter sont parfaits. Hors émissions spéciales, je privilégie les stéréotypes avec lesquels mon public sera en empathie : un père et une mère hétérosexuels, un maximum de trois enfants. Car, après la baise, la baston et la maîtrise de la fermentation, l’activité préférée de toutes les civilisations est la classification, en particulier celle des êtres humains. J’aime à me penser singulier. L’idée de n’être qu’un schéma me terrifie. Chacun se veut une exception et chacun l’est.
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Sept milliards d’individus, autant d’histoires à raconter. Pour-tant, comme mes contemporains, je consacre une énergie non négligeable à chercher à quelles typologies j’appartiens. Pour rire, je lis l’horoscope. Par procrastination, je tape : « Quelle est la signification de votre prénom ? » Par curiosité profession-nelle, je m’essaie aux tests de personnalité qui fleurissent sur les réseaux sociaux. Si j’en crois ces taxinomies fantaisistes, je suis un Capricorne parmi les Capricorne : un être « tenace et laborieux », « le sérieux personnifié ». Je suis un Joshua parmi les Joshua : je « cache derrière une apparence flegmatique une grande force et une nature passionnée ». Et je suis un homme parmi les hommes : un pervers narcissique qui s’ignore – en matière de profils masculins, le pervers narcissique est à la mode. Le recours aux stéréotypes ou « hommes en kit», la version la plus télégénique de la typologie, est la raison principale de notre succès. Car si chaque individu se veut différent, il cherche pourtant à savoir à qui il ressemble. Chacun estime son histoire unique, mais aime à entendre celle qui fera écho à la sienne. La production d’OMJ ! doit identifier les typologies des postulants sans pour autant les hiérarchiser. Or la classification, objective, mène au classement, subjectif. Le classement se fout de la science : malgré Darwin, une partie de l’humanité s’entête à classer l’autre sur des critères de race. Par conséquent, la guerre conserve sa deuxième place au palmarès des activités préférées des hominidés. Notre mission est bienveillante ; ne pas juger est donc un principe nécessaire. Vikkie excelle à respecter cette neutralité dans l’exercice délicat du recrutement. De mon côté, j’ai toujours pour les candidats une sympathie ou une antipathie naturelle qu’il m’est difficile de maîtriser. Pour le moment, Abigail, à peine perturbée par notre arrivée inespérée, salue le voisinage qui s’agglutine derrière les barrières de sécurité. Le reste de la famille Carter est rangé par taille décroissante. Le père, l’adolescente et l’enfant ne savent que faire de leurs membres ni comment doser leur sourire. On leur dit de ne pas regarder la caméra. Ils fixent un coin de la pièce où je ne suis pas.
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Il est grand temps de passer à la Purge. Ma séquence favorite et, comme le certifient les sondages, celle de mes dix millions de fidèles. Dix millions de culs rivés à leur canapé convertible ou à leur divan, vingt millions d’yeux en hypnose RVB, dix millions de bouches engloutissant pots de glace, paquets de chips, pizzas, beignets, canettes de bière ou de soda, thés, Valium et joints ; quelques mains dans la culotte ; quelques baffes aux enfants trop bruyants : une tranche d’humanité cul-de-jatte et frémis-sante. Dix millions de télécommandes au repos le mercredi soir devantOh my Josh !. Fidèle au conducteur, je commence par le salon, haut lieu de la représentation familiale, où s’entassent bibelots, cadres photo, magazines et souvenirs de vacances. Le salon est l’esto-mac de la maison. Un organe qui ne digère plus. Là, je ratisse. Je bazarde à tout-va dans des sacs-poubelle. Le sourire d’Abigail Carter s’étiole puis se fige en un rictus de panique. De quoi nourrir les gros plans : Ralph se fera un plaisir de ne pas la rater au montage. M. Carter semble s’ennuyer tandis que la gamine twitte à s’en déboîter les pouces. Suivi par Joe, caméra à l’épaule, je passe à la cuisine. Je plaisante sur le contenu du réfrigérateur. « Quelqu’un ici a mis les autres au régime, à ce que je vois ! » Je me prépare un sandwich avec un reste de dinde, sans mayonnaise ni cornichons. J’ai connu des frigos plus sexy. Parfois, je me fais un café, si je trouve une machine expresso correcte. Rien de tel chez les Carter. Les voilà apaisés par ma bonhomie, je porte l’estocade. Je pille les étagères, condamne la vaisselle, fusille le trop-plein des placards. Sans leur laisser le temps de respirer, je cours vers les territoires personnels : les chambres. Je balance les peluches, arrache les posters, massacre les pampilles, ouvre les fenêtres par lesquelles j’éjecte coussins fleuris et trophées poussiéreux. Les souvenirs vous plombent, la nostalgie vous intoxique, les possibles s’amenuisent à mesure que vous amassez des choses. Les possessions matérielles sont autant les traces de vos échecs que de votre réussite, cargaison trop lourde d’un avion qui ne pourra plus décoller vers ailleurs. Je me déchaîne. Je suis en
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sueur, j’exulte et je sais que, derrière l’œil rouge de la caméra, à l’autre bout de kilomètres de fibres, huit millions de femmes exultent avec moi en reluquant mon T-shirt trempé. Je pense à celles qui me regardent, depuis leur tapis d’entraînement, depuis leur lit sarcophage, depuis leurs oreillers brodés ou leur table de repassage. Avant, j’avais une érection. Cela ne me fait plus le même effet qu’à mes débuts. Les Carter, eux, sont effondrés ; en débarrassant leur maison, je les vide de leur substance. Une famille qui postule àOMJ !demande à être sauvée d’elle-même. Nous ne nous contentons pas de purger leur domicile, nous leur proposons un package : une thérapie familiale et un réaménagement complet de leur foyer. Je ne rencontre donc jamais mes candidats avant la Purge. Je suis le Sauveur, et celui-ci ne reçoit pas sur rendez-vous. Vikkie est en charge du recrutement. Elle examine chaque année des centaines de dossiers pour évaluer leur potentiel dramatique et éliminer au plus vite les postulants « borderline ». Nous retenons les mésententes familiales classiques : problèmes de communication, adolescents en difficulté, beaux-parents envahissants, dépressions ou addictions mineures... Nous reje-tons les cas extrêmes comme les suspicions d’inceste ou de tendances suicidaires, que nous transmettons aux services sociaux. Un désastre irréversible compromettrait la litur gie de l’émission. Je ne pourrais apporter la Rédemption, et les specta-teurs décrocheraient. Abigail Carter est assise à même le sol de la cuisine, enlaçant la valise qu’elle emportera ce soir. La caméra déniche Elvin, Jane et Easton réfugiés sous l’escalier. M. Carter détourne le regard, son fils s’agrippe à sa console et refuse de lever la tête. Il cache ses larmes. Son père lui murmure à l’oreille : « Ne pleure pas. Tu es un grand garçon. » Sans lâcher son mobile, l’adolescente tente une posturered carpet: bouche de canard et déhanché. On coupera ça au montage. Je ne tourne pas chez les Kardashian. J’attends l’accord de la régie pour conclure. À l’extérieur, les voisins piétinent par dizaines derrière les barrières de sécurité. Ensemble, ils ont contemplé le vol des objets
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par les fenêtres, leur envie d’être à la place des Carter le dispu-tant au soulagement de ne pas l’être. Dans la semaine à venir, le ballet des ouvriers affairés à remettre à neuf la maison de nos candidats alimentera les conversations des riverains. Le jour où Abigail, Elvin, Jane et Easton reviendront pour découvrir l eur foyer flambant neuf, la jalousie des voisins achèvera de consu-mer les pelouses alentour jaunies par la canicule. Dans quelques mois, le quartier tout entier sera cloué devant la diffusion de l’épisode tourné à deux pas de chez eux. Et ils postuleront sans tarder à!Oh my Josh . Un assistant me tend une serviette éponge et une bouteille d’eau. J’ôte mon T-shirt trempé et sors sur le perron saluer la foule. Le murmure enfle, les applaudissements crépitent. Je cabo-tine pour la forme et obtiens trois rappels. Ils n’apparaîtront pas au montage. Hors champ, Vikkie vomit sur les plates-bandes des Carter. Ainsi est engendrée toute famille. Accompagnée d’une bonne nausée.
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