Le paradoxe du temps à perdre
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Description

Au même titre que la religion ou les extra-terrestres pourquoi demain ne pourrait pas être une illusion? Nous n'en avons jamais vu la couleur après tout, chaque fois que nous sommes censés être demain nous sommes aujourd'hui. Un tiers nihiliste, un tiers existentialiste et un tiers hédoniste, pourquoi il est temps d’arrêter d’être l'esclave d'un hypothétique futur.

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Publié le 23 août 2011
Nombre de lectures 325
Langue Français

Extrait

Le paradoxe du temps à perdre
Demain n’existe pas
Tancrède Bouglé
Il y a un moment où il faut bien que ça finisse par arriver. On peut retarder autant
qu’on veut mais au final on y revient toujours. De quoi suis-je en train de parler ? De
sexe, de mort, de my little pony : friendship is magic ? Que nenni. Je parle de la vie
active. Et oui, on ne peut pas être étudiant toute sa vie et après tout, tout,
absolument tout ce qu’on a fait les vingt et quelques années précédentes n’avaient
pour but que de nous mettre derrière un bureau. Certes, avec la chaise la plus
confortable possible mais un bureau quand même, un bout de bois ou de plastique
avec une machine magique dessus qui vous permet de taper encore plus rapidement
des chiffres par centaine. Vie active. Même cette expression m’est peu sympathique.
Ai-je été inactif avant ? Etais-je un moins bon humain dans ma vie inactive ? Si je me
rappelle bien j’écrivais autant voire plus, je voyais plus de gens, j’envisageais plus de
choses à faire, je pouvais contribuer à l’économie locale (bon, surtout les bars et les
kebabs), je profitais plus. Et voilà qu’on m’apprend que tout cela ne comptait pas
parce que j’étais inactif. Par ma foi ! Il y a plus de vingt ans que j’étais inactif sans
que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela.
Le plus dur dans la vie active c’est de ne plus avoir le temps de ne rien faire. Certes
on a du temps libre, nous ne sommes pas exploités. Quoique tentant je n’entrerai
pas dans le discours contre la machine. Quarante ans d’histoire musicale l’ont fait
avant ce soir et je crois même avoir déjà exploré le sujet dans un ou deux articles
précédents. Mais dans ce temps, toujours le même, 18h-00h il faut en profiter sinon
ce serait dommage tout de même, quelques heures de liberté par jour et n’en rien
faire. Mais voilà, on est là où ya du boulot et comme le dit l’adage inventé
spécialement pour l’occasion là où il y a du boulot c’est là où il y a des métros. Et
aussi des prix doublés par rapport au reste de notre belle France. Et de toute façon
personne n’a d’appart assez grand pour recevoir. Et aussi, ah oui, de toute façon
tous vos potes sont actifs maintenant donc il faut vous accorder, savoir quand vous
pouvez vous voir. Mais attention au dernier métro. Là où voir ses amis était spontané
comme ça devrait l’être, voilà que tout doit être organisé. Ce qui nous amène au
prochain point. Je me suis rendu compte que quelque chose ne tournait pas rond
quand sur la route aujourd’hui, essayant désespérément d’apercevoir un signe que le
soleil tiendra un jour entier sans faire place à un orage d’une semaine à travers les
nuages je me suis fait la réflexion qu’un certain objet me serait bien utile pour gérer
ma vie ces jours-ci. Quel objet serait si affreux qu’il mériterait un article me direz-
vous ? C’est pas compliqué, l’affreux symbole est le suivant : un agenda. Un objet
magnifique qui me permettrait de ranger mes amis au même niveau que les factures
à payer ou qu’un rendez-vous chez l’ophtalmo. Un magnifique objet certes mais un
insupportable drapeau à la gloire du temps qui passe pour un anti-demainiste. C’est
vrai que ce serait pratique quand même. Et par une petite concession comme celle-là
voilà que lentement on abandonne un peu de l’enchantement du monde en le
mettant dans des cases. Le « c’est bien pratique » est le « pour améliorer la sécurité
des citoyens » qu’on utilise dans de nombreux cas (au hasard, la possibilité de
fermer un site internet sans demander à un juge d’Hadopi 2). Le « c’est bien
pratique » c’est la perte acceptée de quelque chose qui nous fut cher, un peu
d’esthétisme en moins dans ces endroits où on en a bien besoin entre deux
immeubles en bétons et deux tours de bureaux aux vitres bien nettoyées ouvrant sur
des open space aux rangées de bureaux bien alignés.
Le problème de la vie active et de l’agenda est en fait le même : non seulement il
t’affirme que demain existe mais en plus il te montre ce à quoi il va ressembler.
Surprise ! Tu seras derrière ton bureau, le cul sur une chaise et les yeux fixés sur un
ordi. Magique. Ai-je mentionné que ce sera ça pendant les quarante prochaines
années ? Car voilà le problème camarade anti-demainiste. Tu ne peux pas t’enfuir, tu
ne peux pas te cacher. Aucun changement majeur ne pourra intervenir sauf pendant
ces quelques heures de liberté que tu te concèdes, ces quelques heures où enfin tu
n’es plus un numéro, tu es un homme libre. Peut-être que ce ne sera pas le même
bureau, peut-être que ta chaise sera plus confortable, ce que je te souhaite, peut-
être même n’es-tu qu’un aimable stagiaire allant reprendre tes études après. Oui
mais voilà, ça ne change rien, voilà ton avenir camarade stagiaire. Nous pourrions
nous unir, faire l’Internationale des stagiaires et renverser le système pour un monde
merveilleux où nous serions enfin libres de faire toutes les photocopies et tous les
cafés que voulons quand nous le voulons. Mais non. Car petit stagiaire, non
seulement tu vois ton avenir dans les prochains mois mais en plus tu vois ton image.
Tu vois petit stagiaire ce type assis au bureau en face qui raconte ses vingt dernières
années passées derrière un autre bureau ou une autre chaise ? Peut-être même n’a-
t’il pas toujours eu une boite magique où recopier des chiffres, va savoir. Regarde-le
bien petit stagiaire, c’est toi dans vingt-cinq ans.
Pendant ce temps, le soleil se lève, le soleil se couche, la vie bruisse dans les bars
et les boîtes et quand tu es devant ta boîte magique un samedi soir à deux heure du
matin tu te prends à rêver que derrière toi il y a le crépuscule qui tombe et qu’une
bouteille de rosé t’attend à quelques rues de là, un endroit béni où tu pourras rire et
chanter, peut-être même absolument ne rien faire parce qu’après tout tu pourras bien
le faire demain. Se souler avec bonne conscience sans se dire que ça heurtera tes
performances et que ton chef ne sera pas content. Mais camarade, cette bouteille
existe même s’il faut un peu forcer les choses. Camarade anti-demainiste, arrête
d’avoir peur, peur de ne pas vivre, peur de perdre ton temps car le temps passe et de
toute façon tu ne peux pas tout faire. Alors ne fais rien du tout. Va dans un parc avec
un bouquin, pose-toi à ta fenêtre avec une bière ou regarde une série. Par pitié ne
sois pas productif. Pitié ne te dis pas que tu manques des occasions. Pitié camarade,
je t’en conjure, arrête de te poser des questions. Et ainsi malgré toutes les preuves
qu’on voudra bien nous asséner, malgré le paradoxe omniprésent alors malgré tout
cela camarade, nous pourrons ensemble continuer à dire que demain n’existe pas.
Et ça continuera à être vrai même quand le jour se lèvera.
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