Piégé dans la poussière

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Que se passe-t-il lorsqu'une âme refuse de quitter son corps même si celui-ci s'est transformé en zombie ?

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Publié le 04 octobre 2011
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Piégé dans la poussière
Je me souviens de ma première mort, à y réfléchir elle n’avait pas était si douloureuse que
ça. Enfin bien moins que la seconde qui le fut surtout par sa longueur, j’espère que je n’aurai
pas à mourir une troisième fois. Je n’ose y penser.
La première fois, je cherchais de la nourriture pour ma famille, une supérette semblait
n’avoir encore subi aucun dommage. Le soleil allait bientôt se coucher et l’endroit aller très
prochainement grouiller de créatures plus répugnantes les unes que les autres. Il fallait me
dépêcher, de plus mes défenses étaient beaucoup trop réduites pour supporter une attaque
massive. J’arpentais les rayons à la recherche de conserves lorsqu’un grognement
m’interpella. J’avançais avec prudence, je tenais fermement ma fourche légèrement rétrécie
et dont j’avais aiguisé le trident. Je vérifiai rapidement mon revolver, seules trois balles
restaient dans le chargeur puis me mis en quête de trouver la provenance de ce gémissement
animal. Au détour d’une allée, une odeur de décomposition très avancée traversa mon épais
cache-nez et me prit à la gorge. Je vis quelques mouches traverser les étagères parcourant les
boîtes de céréales périmées depuis bien longtemps déjà. Je me reculai d’un pas et à l’aide de
ma fourche entrepris de dégager lentement l’étagère afin d’apercevoir le monstre qui devait
jouxter mon allé. Deux grandes cavités orbitaires vides me fixaient entre les étagères, les
larves et les mouches avaient déjà bien ravagé le corps de ce qui devait être une femme il y a
de cela seulement quelques mois. L’odeur des divers produits avariés qui l’entourait cachait
apparemment la mienne, car aucune réaction à mon égard ne vint perturber sa recherche
obsessionnelle de viande rouge. Sur la pointe des pieds, je passai de son côté de l’allée et me
positionnai courageusement devant ce corps vert tout décrépit et dont les peaux pendaient par
endroits. Je pris ma fourche à deux mains et après avoir pris un peu d’élan je tentai de la lui
Piégé dans la poussière de Laurent Buscail
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planter en plein dans le front de sorte à neutraliser son système nerveux net. Seulement la
peau sur son crâne était devenue aussi dure que du cuir et ma première tentative se solda par
un échec. La créature réalisa ma présence et d’un bond vigoureux elle me sauta dessus. Elle
s’embrocha l’abdomen sur ma fourche et tous deux nous basculâmes en arrière. Je ne pouvais
pratiquement plus bouger bloqué par ce monstre qui s’agitait violemment au bout de mon
arme juste à quelques centimètres au dessus de moi. Seule sa salive m’importait à cet instant,
son corps entier s’était desséché, il ne restait plus que deux glandes salivaires toujours
dangereusement actives. Ses bras s’agitaient frénétiquement devant ma figure et je luttais
pour me pas être griffé de ses ongles longs encore fermement accrochés à ses doigts. Le corps
de la créature descendait lentement le long du trident et s’approchait de plus en plus du mien.
Soudain, je sentis son souffle sur mon oreille gauche suivie d’une grande douleur. Je
rassemblai mes forces et parvins à repousser la fureur devant moi. Je la regardai se repaitre de
mon oreille, debout dans l’allée, la fourche pendait de son ventre. Je m’emparai du manche,
fit valser le monstre contre un rayon et sortis la tête de fourche de son abdomen. Armé de ma
colère je brandis mon arme au dessus de ma tête et lançai toutes mes forces en direction de
son front. Le trident s’enfonça dans la boîte crânienne du corps décomposé et transperça le
dernier élément encore en vie. Je pendais lamentablement au bout du manche, cherchant à
retrouver mon souffle, le sang coulait de mon oreille, il ne fallait pas trop traîner cela risquait
d’attirer d’autres morts vagabonds. Je me précipitai sur l’allée des conserves et remplis mes
deux grands sacs de voyage sans faire le tri.
Quelques minutes plus tard, j’étais à la sortie de secours du magasin, les sacs chargés sur
mes épaules et je scrutai la ruelle à la recherche d’éventuels assaillants. Les rues étaient
pratiquement vides, mais les derniers rayons de soleil allongeaient déjà les ombres à leurs
limites. La ville allait bientôt grouiller de ces horribles cadavres en putréfaction. Je regagnai
rapidement ma forteresse où m’attendait ma famille, le sang s’était arrêté de s’écouler de mon
oreille et les créatures ne me remarquaient pratiquement déjà plus lorsque j’arrivai devant
mon immeuble. La seule façon d’entrer consistait à passer par le coffre d’un van qui s’était
encastré à l’arrière de l’édifice, nous avions condamné tous les autres accès. Les multiples
contorsions que je dus effectuer pour m’extraire du véhicule avec les sacs me donnèrent une
grande suée et c’est en nage que j’apparus dans le couloir du rez-de-chaussée devant ma fille
qui me menaçait d’une arbalète tremblotante. En reprenant mon souffle je lui demandai de
m’aider à porter un sac, mais elle restait là comme pétrifié et approcha son œil de la butée de
visé. J’avais de plus en plus chaud, la fièvre me gagnait et ma fille le voyait. Elle
m’interrogea sur mon oreille et alors que je tentai de m’avancer, elle m’intima l’ordre de
reculer. La peur faisait trembler sa voix. Mes yeux commençaient à se brouiller, je compris
qu’il ne s’agissait plus que de quelques minutes maintenant. Une migraine me lançait des
coups de poignard dans le crâne. Je jetai les sacs vers ma fille ainsi que ma fourche. Les
larmes aux yeux, elle me demanda de m’en aller vite avant qu’elle ne me tue. Je lui fis mes
adieux et repartis vers le van. Pendant que j’avais le dos tourné à ma fille, je sentais sa flèche
pointée sur ma tête et savais en l’entendant pleurer qu’elle n’arrivait pas à la décocher. Elle prit les sacs et partit à toute vitesse dans les couloirs de l’immeuble en criant qu’elle m’aimait. Mon corps était brulant à présent que je m’extirpais de l’arrière du van. Le soleil n’était plus qu’une rumeur rougeâtre à l’horizon et les morts arpentaient en masse les rues de la
ville. J’avais oublié de rendre mon revolver à ma fille, les trois balles m’appelaient depuis le
barillet. Je pris l’arme dans ma main et lança un coup d’œil aux fenêtres de l’étage de ma
famille. Une légère ombre apparut et me fixait, j’imaginais, ma femme et ma fille en pleure,
spectatrices impuissantes de mes derniers instants en tant qu’être humain. Le ciel était
entièrement rouge au dessus de moi, ma peau me démangeait atrocement. Tous mes membres
se mirent à trembler et m’obligèrent à m’agenouiller. Je portai avec grande peine le canon à
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ma tempe tout en gardant les yeux rivés sur l’ombre qui me pleurait perdue dans l’immense
tour. Tout autour de moi, les créatures s’étaient amassées en nombre et restaient patiemment
attendant de m’accueillir parmi elles. Je ne voyais plus rien, mon corps était complètement
figé, le revolver sur ma tête. Je voulais appuyer sur la gâchette, mais il était trop tard, mon
cœur était en train de s’arrêter. Ma blessure devint aussi froide qu’un glaçon et puis se
propagea partout en moi. Je m’écroulai sur le sol, le revolver toujours à la main, les trois
balles à leur place. Les morts se remirent à marcher et ne faisaient plus attention à moi. Je
n’étais plus vivant, mais je n’étais pas mort.
Je restai allongé sur le sol pendant la moitié de la nuit, les mouches volaient au-dessus de
moi ainsi que les corbeaux. Je ne pouvais plus bouger, mais une autre activité me tint occupé.
Je me battais à l’intérieur de ma tête contre un instinct primal, bestial qui tentait de prendre le
dessus et qui essayait de m’expulser hors de mon corps. Il m’arrive encore aujourd’hui de
penser ce qu’il se serait passé si je ne m’étais pas autant accroché à ce corps sans vie. Mais à
ce moment-là, je ne pensais qu’à ma famille, au monde hostile dans lequel je les abandonnais.
Je devais rester et me battre pour elles. Soudain, après être resté plusieurs heures couché sur
le sol, mes yeux s’ouvrirent et je sentis mon corps retrouver sa mobilité. Quelques
articulations restaient figées et je me retrouvai debout à la suite d’une improbable
chorégraphie. Ma nuque restait désespérément figée collant ma tête contre mon épaule. Je ne
commandais aucun de ces mouvements maintenant que je déambulais parmi mes semblables
sentant chaque fibre de mon corps à la recherche de chair fraîche, de sang, d’être vivant. Mes
pas me ramenaient étrangement vers mon immeuble, le monstre en moi se souvenait de ma
famille et je ne pouvais rien faire pour l’empêcher. Cette course folle complètement
désarticulée ralentit à mesure que j’approchais de l’épave, mes jambes devenaient de plus en
plus raides puis ce fut autour de ma colonne vertébrale de perdre totalement sa flexibilité. Ma
démarche ressemblait plus à une mauvaise imitation de Boris Karloff dans la momie qu’à la
démarche d’un être humain. J’arrivais contre la voiture péniblement, je désespérais de me
retrouver de nouveau face à ma fille ou à ma femme, mais mon corps avançait
inexorablement vers elles lorsque je sentis tout à coup tous mes membres se figer. Je restai
bloqué, la tête collée contre le hayon de l’épave.
Le jour allait maintenant se lever, ma fille allait sortir faire sa ronde. La panique
grandissait au fur et à mesure que les ombres rétrécissaient. Le monstre en moi était en
sommeil, attendant le retour de ses capacités motrices. Je devais faire quelques choses, les
autres pourraient poursuivre mon effort et découvrir la cachette de ma famille. Mon corps
était dur comme la pierre, le soleil apparaissait derrière les immeubles et ma fille allait bientôt
se retrouver face au cadavre de son père. Je me concentrai sur mon centre de gravité, je
pensais que si j’arrivais à basculer en arrière je pourrai me dégager du chemin de ma fille et
peut-être me cacher. Mon bassin restait fixe, je baignais à présent dans le soleil. Soudain, une
vibration se propagea dans les murs jusqu’à l’épave, elle traversa mon corps et mon bassin se
décala de quelques millimètres. Ce devait être ma fille qui claquait la porte de l’appartement,
il lui restait quinze étages à descendre à pied. Un mouvement de balancier se mit en marche,
tout d’abord très léger puis de plus en plus rapide. Mon buste tapait contre la carrosserie, le
mouvement ralentit alors que j’approchais du point de rupture. Une vibration plus franche
finit de me faire basculer en arrière. La porte de la cage d’escalier! Mon corps s’écrasa
contre le sol, la porte de l’appartement dans lequel était encastrée la voiture s’ouvrit. Il me
fallait me trainer contre l’immeuble pour espérer ne pas me faire remarquer par ma fille. Je ne
pouvais rien espérer de mes mains, ni de mes pieds. Ayant retrouvé un peu de mobilité dans le
bassin je m’en servis pour me retourner face contre terre. En s’écrasant sur le sol, mes bras
reprirent une flexibilité inespérée. Ma fille devait être tout près, juste en train de rentrer dans
le véhicule accidenté. Je décidais de pousser sur mes mains pour glisser en arrière. L’épave
s’éloignait doucement alors que je la voyais s’agiter sous les efforts de ma fille. Je glissais
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encore, lorsque je vis le hayon se soulever. Je stoppai net ma progression et je vis les longues
boucles blondes s’extirper de la voiture.
À la vue de ma fille, le monstre en moi se réveilla et je me mis à ramper dans sa direction
sans le vouloir. Je tentai de toutes mes forces de ralentir, mais il était plus fort que moi. Ma
fille était bien trop occupée par un petit groupe de l’autre côté de la rue beaucoup plus
mobile. Elle resta un instant figée, l’œil collé à la mire de son arbalète tandis que je
m’avançais lentement vers sa cheville. Mes mains ne se trouvaient plus qu’à quelques
centimètres lorsqu’elle partit à grandes enjambées à la recherche quotidienne de médicaments
pour sa mère ainsi que d’éventuels survivants. Un profond râle sortit de ma bouche alors
qu’elle tournait derrière l’immeuble et posait un œil distrait sur moi avant de disparaître. Loin
devant, je vis un asticot se promener sur ma main, des centaines devait déjà être à l’ouvrage
sur mon corps. La bête en moi continuait d’avancer vers la dernière position connue de ma
fille. Je ne luttais plus pour l’instant et laissais mon corps ramper maladroitement le long du
mur. La rage qui animait mes membres parvenait à faire progresser mon cadavre pourtant
pratiquement entièrement rigide. La décomposition inexorable continuait néanmoins son long
et lent processus et mon corps stoppa à mi-chemin du coin de l’immeuble. Les larves me
semblaient plus nombreuses à présent. Je les imaginais grouiller sur moi me dévorant
lentement. Le monstre se tue à nouveau et je pouvais réfléchir au moyen de prendre le
contrôle de mon cadavre en putréfaction. D’abord il me fallait patienter, que la rigidité
cadavérique disparaisse et ensuite vaincre ce monstre assoiffé de chair.
Je retrouvais peu à peu les sensations de mon corps et bientôt je sentais la plus petite
bactérie me dévorer. Mes intestins me faisaient un mal de chien, je souffrais de retrouver la
perception de cette chair en putréfaction. Les mouches colonisaient chacun de mes orifices,
certains œufs avaient déjà éclos et des centaines de larves malmenaient les régions externes
de mon corps. Mon corps se desséchait et le soleil cuisant sous lequel je gisais ne faisait
qu’accélérer le processus. La pression de ma peau sur mon alliance s’estompait lentement, je
devais la garder avec moi le plus longtemps possible, son touché pourrait être la clé de ma
victoire sur l’autre. La journée passa ainsi, aussi lentement que la nuit, à abandonner ma
dépouille aux insectes nécrophages et autres bactéries minéralisantes. Mon esprit restait
désespérément actif et ne pouvait trouver le repos, mes idées se mélangeaient, devenaient de
plus en plus confuses. Je ne pouvais plus réfléchir normalement, je m’épuisais constamment à
en retrouver le fil, mais c’était peine perdue tout était atrocement mélangé dans ma tête. Mon
être conscient se cannibalisait au même rythme que mon corps. Le jour descendait derrière
moi, ma fille avait due revenir, je ne l’avais pas remarquée trop occupé que j’étais à détailler
chaque millimètre de mon cadavre qui s’évanouissait. Les morts repeuplaient poussivement
les rues à l’entour. Puis le ciel se couvrit et la pluie accompagna une nuit noire sans étoiles.
Les asticots me laissèrent un peu de répits tombant sous l’intensité de la pluie qui augmentait.
Des bruits de pas courant sous l’averse attirèrent mon attention, mon corps se réveilla
soudainement animé par mon hôte enragé. Tout le congé qu’il m’avait laissé semblait l’avoir
revigoré et mes membres se remirent en action avec une vivacité étonnante. Tous les efforts
que j’avais effectués pour combattre les atroces douleurs de la journée m’avaient épuisé et je
laissais encore une fois libre cours à cette fureur infernale. Je me relevais brusquement et vis
ma fille aux prises avec une dizaine de mes semblables, elle décochait flèche sur flèche.
Qu’est-ce qui l’avait autant retardée ? Mon démon se mit à courir dans sa direction, elle se
retrouvait à court de flèches et le nombre de morts-vivants ne faisait que s’agrandir autour
d’elle. Elle sortit une pipe-bomb de son sac et après avoir allumé la mèche la jeta sur le
groupe le plus compact. L’explosion répandit des morceaux de cadavres dans toutes les
directions et souffla une grande partie de ses poursuivants, dont moi. Le souffle brisa la vitre
arrière de l’épave et elle profita de la confusion pour se jeter à travers le hayon de la voiture.
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Je me relevai péniblement, certains de mes acolytes s’empressaient déjà de pénétrer dans
l’épave de voiture à la suite de la fuyarde. La bête se déchaina en moi et se jeta sur le
véhicule accidenté avec une grande vivacité, je traversai l’amoncèlement de cadavres en
déchiquetant de la chair et des os. À ce moment-là, j’agissais à l’unisson avec mon démon
intime. La brèche jusqu’à ma famille était enfoncée, je devais les protéger. Je parvins à
m’extraire escorté par quelques compagnons, nous arrivâmes dans le couloir menant aux
escaliers et j’aperçus ma fille la main sur un détonateur. Elle resta un moment à me dévisager,
elle me cherchait derrière l’horrible résidu d’humain. À peine eu-je plongé mes yeux dans les
siens que mon corps partit à sa rencontre à toute allure. En me voyant foncer sur elle, ma fille
rassembla ses esprits et appuya sur le détonateur avant de partir en courant dans les escaliers.
L’explosion détruisit entièrement la pièce de l’épave et des flammes parcoururent le couloir
en carbonisant les quelques cadavres qui me suivaient. Mon corps fut projeté à travers la
porte de la cage d’escalier et je me retrouvais éparpillé sur les premières marches.
Ma fille montait aussi vite qu’elle pouvait les étages qui la séparaient de sa mère. Il ne
restait plus que moi comme poursuivant. Mon dos me brûlait, mon bras gauche était fracturé
et pendait lamentablement. Je continuais d’avancer, qu’est-ce qui pouvait bien animer ce
corps, mon sang stagné depuis bien longtemps dans des lividités cadavériques, mon cœur ne
battait plus. Pourtant ce monstre courait vers ma famille. Soudain, je repensais à mon
alliance, elle gigotait toujours le long de ma phalange. Je me concentrais sur sa texture, sur
ses sensations jusque dans les petites gravures à l’intérieur. Mon corps ralentit, et je repris le
contrôle du bras gauche. La fracture m’empêchait d’en faire une quelconque utilité, mais je
persévérai et à l’approche des derniers étages je commençais à sentir mes jambes. L’impact
de mes pieds sur les marches, le fléchissement des genoux, l’appui sur les cuisses. Ma fille
n’était plus dans la cage d’escalier lorsque je réussis à décaler de quelques centimètres mon
pied, suffisamment pour me faire trébucher et tomber à quelques marches de l’étage de ma
famille. La fureur diabolique ne se laissait pas aisément dompter et je continuai à ramper pour
finir l’ascension. Je me concentrai sur un seul membre et alors qu’il essayait de me relever je
bloquai ma jambe gauche. Sa progression chancelante ne s’arrêtait pas et c’est la bave aux
lèvres que mon cadavre se présenta dans mon appartement.
Le salon semblait vide, je paniquai, je ne savais plus quoi faire. J’espérais que ma fille me
trouve vite et me tire une balle dans la tête. Le revolver ! Je l’avais toujours sur moi, je devais
me concentrer pour m’en emparer. Subitement, un bruit attira mon attention ainsi que celle de
mon démon. Quelqu’un était enfoncé dans le canapé, un cadre photo dans les bras. Ma
femme contemplait notre portrait, la maladie marquait son visage et avait encore plus creusé
ses joues depuis la dernière fois que je l’avais vue. Elle semblait respirer très mal. Une
carabine trainait près d’elle sur la table basse. Elle tourna doucement la tête vers moi et eut un
magnifique sourire avant de fermer les yeux. J’entendis une profonde expiration alors que
mon corps sautait sur elle sauvagement.
Je voulais crier d’horreur de toutes mes forces pendant que mes dents déchiquetaient ce
corps sur lequel j’avais l’habitude de poser des baisers. Puis toutes les douleurs que
m’infligeait ma décomposition s’évaporèrent dans le sang et la chair de mon amour. Je ne
pouvais ignorer l’extase que me procurait ce festin malgré mon alliance que je sentais
souillée par le sang. Ma fille surgit, les bras pleins de sacs de voyage et me trouva la tête
plongée dans les entrailles de sa mère. Sa réaction fut de vomir lorsqu’elle vit mon visage
pleinement satisfait de ce carnage. Quand je découvris son masque d’horreur, je ne pus
continuer et réussis à me dégager du cadavre de ma femme d’un bond en arrière. Les larmes
coulaient à flots sur les joues de ma fille, un hurlement inhumain sortit du plus profond de sa
gorge. Non ! Tout mon corps résonna de cette souffrance. Le monstre en moi semblait repu de
son festin et me laissa négligemment tout loisir de mon corps. Ma fille s’empara du fusil près
de sa mère et le pointa sur moi. Mon regard avait du changer car elle me dévisagea
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longuement tout en me gardant en joug. La sensation du sang de ma femme sur mon corps me
faisait trembler à présent. Ma fille me cria de me barrer. Barre-toi, bordel ! BARRE-TOI ! Je
ne l’avais jamais entendu crier comme ça. Cela me déchirait d’être la cause de sa torture. Je
partis en courant vers la porte d’entrée. Ne cherche plus à me retrouver ! Me cria-t-elle tout
en tirant des coups de fusil qui me frôlaient au passage. Dans le couloir, je repris mes esprits
adossé contre le mur, je pensais à une sortie, il n’y en avait plus. J’avais toujours le contrôle
de mon corps et je devais en profiter. Je revins dans l’appartement et le traversai en courant,
ma fille me vit passer à toute allure devant elle. Je traversai la fenêtre les bras les premiers,
mon corps suivit rapidement. Le vent caressait mon visage, la pluie avait cessé. Je collai mes
bras le long du corps de sorte à percuter le sol la tête la première, les jambes tendues au
dessus de moi. Je filais comme une flèche vers ma seconde mort, ma fille s’en sortirait bien
mieux sans moi, sans ce faux moi. Mes jambes basculèrent en avant et je me retrouvai sur le
dos lorsque mon cadavre rencontra le sol. À aucun moment ma tête ne toucha le goudron, ma
seconde mort attendra.
Je restai de longues minutes allongé, au milieu de la rue, la colonne en bouillie. Mon bras
gauche avait fini de se dessouder. Je ne sentais plus mon alliance que dans mon souvenir. Il
me fallut un instant avant de ressentir à nouveau mon cadavre ravagé. Je voulais hurler, mais
je n’y arrivais pas, je voulais pleurer, mais je ne le pouvais plus. Je voulais mourir encore. Je
devais me reprendre vite, garder le contrôle, garder la bête éloignée. Je roulai vers le reste de
mon bras et en retirai mon alliance. Je la pris entre mes dents et l’insérai à ma main droite.
Mon soulagement fut de courte durée, la nuit et les affrontements récents avaient surpeuplé
les environs. Tout autour de moi se pressaient des cadavres plus ou moins décomposés. Une
nuée de corbeaux envahissait le ciel, leurs croassements étaient assourdissants et
accompagnait un gigantesque bourdonnement strident que produisaient des milliers de
mouches volant de dépouille en dépouille. Pris d’une peur panique, je partis à travers la ville,