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Toutes ces vies que je n'aurai jamais

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Description

Avec ces soixante-deux vies que l’auteur aurait rêvé avoir et la soixante-troisième qu’il aura désormais, Vincent Labay réinvente le récit de soi, avec cet autoportrait en creux infusé de microfictions. Tour à tour émouvants, drôles et philosophiques, ces fragments d’existence nous tendent, de sa plume fluide et enlevée, un miroir : on y reconnait nos failles, nos désirs jamais exhaussés, nos jalousies secrètes mais aussi nos forces et nos réussites. Et l’on se surprend à se demander ce qui nous empêche, la part du prédéterminé et du libre-arbitre dans notre destin – ou à se réjouir de notre sort. L’herbe est-elle toujours plus verte chez le voisin ? La vie idéale tient-elle du ressenti ou du jugement objectif ? L’auteur nous invite à revisiter notre propre parcours et nous interroge. Et si nous étions finalement plus prêts que nous le pensions pour connaitre une nouvelle existence ?

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Publié le 10 mars 2021
Nombre de lectures 17
Langue Français

Exrait

TOUTES CES VIES QUE JE N’AURAI JAMAIS
Vincent Labay
- Extraits -
Conspiration | Éditions
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e ne serai jamais un suicidé. Je conçois que cela soit J surprenant de débuter un livre consacré à toutes les existences que l’on aurait aimé avoir par ce paradoxal désir de vie de suicidé. Comment peut-on fantasmer sur un tel destin ? – la question est légitime. Je vais vous expliquer comment je vois les choses. Je ne vais d’ailleurs pas inventer grand-chose : dans leMythe de Sisyphe, Camus a démontré de manière lumineuse ce que j’ai connu intimement. Lorsque l’on est athée, hypothèse où le monde n’a pas de sens, où la vie même n’a aucun sens, aucune lo-gique en dehors de la pure force vitale et du hasard, effecti-vement la seule question qui vaille est celle du suicide : à quoi bon exister puisque c’est absurde ? C’est un chemin que l’on fait tous, de manière consciente ou non, en étant de bonne foi ou non, en ayant le courage de regarder cette vérité en face ou non. Ce chemin-là, je l’ai fait et si on le fait jusqu’au bout, on arrive devant un précipice. Et là, il y a autant de raisons de sauter dans le vide que de retourner sur ses pas et retrouver la communauté humaine pour y poursuivre son existence. Alors, j’aurais parcouru ce chemin, au moment de mon adolescence tardive, entre 22 et 25 ans (je rappelle que l’adolescence se termine à 25 ans). J’aurais été étudiant, dans une ville où je n’avais pas grandi. Ces études m’ennuieraient, mes
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camarades étudiants m’ennuieraient aussi. La ville m’ennuierait tout comme ma famille m’ennuierait. Constatant cet ennui généralisé, j’en nirais par conclure que rien n’est pire que l’ennui. Alors, j’aurais examiné comment y échapper mais cette question aurait vite cédé la place à une autre : pourquoi se battre pour y échapper ? Pour quelles raisons profondes, indiscutables, incontestables, il faudrait agir pour y échapper ? Était-ce pour le travail ? Celui auquel me conduiraient mes études ? Même si j’avais un certain éventail de choix dans la lière où je m’étais inscrit, je ne voyais pas lequel justierait de façon absolue mon existence. Ce serait une tâche qu’il me faudrait accomplir chaque jour, jusqu’à la retraite, comme jusqu’à présent l’avaient été l’école, le collège, le lycée et désormais la fac, un mal nécessaire, le tribut que l’on doit acquitter pour justier son appartenance à la société. Je ne me serais fait aucune illusion sur l’importance de ce travail pour cette communauté, il ne m’aurait pas échappé que si je ne l’effectuais pas, quelqu’un d’autre que moi s’en chargerait, il ne fait aucun doute que personne n’est irremplaçable. Pour l’argent, alors ? Mais à quoi sert nalement l’argent ? Je n’aurais pas vu l’intérêt de l’argent non plus. Depuis tout petit j’aurais considéré qu’il ne faisait pas le bonheur, comme dit le proverbe, n’étant au fond qu’un simple moyen pour obtenir, pour avoir. La seule chose que j’aurais comprise au moment de mon adolescence tardive était que l’argent était la possi-bilité d’être totalement indépendant des autres, de ne devoir rien à personne. Mais au nal, c’est de l’argent lui-même dont on devient dépendant. Je l’avoue, Kant m’aurait aidé à com-prendre ce qu’était fondamentalement l’argent. Acquérir, posséder, briller en société, n’auraient jamais été un objectif en soi, je n’aurais même pas compris que cela le soit pour quiconque.
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J’en serais venu à l’amour, celui que j’aurais pu éprouver pour une femme ou pour un homme, j’aurais été bisexuel et aurais connu ces deux formes-là. L’amour physique était certes enivrant, j’aurais éprouvé du plaisir dans la jouissance. En revanche, les efforts qu’il fallait déployer pour séduire une femme ou un homme me paraissaient disproportionnés : tant de tension pour quelques minutes d’une jouissance au nal éphémère. Bien sûr, avec les hommes, les choses sont plus simples, c’était le bon côté de l’homosexualité, les palabres peuvent être réduits à néant. J’avais déjà été dans ce genre d’endroit où tout se passe simplement car chacun n’est là que pour ça. Mais ce n’était pas de l’amour physique, seulement de la consommation sexuelle. J’examinais ensuite les autres possibles de l’amour : l’amour de son prochain ? Venir en aide aux gens, se dévouer pour autrui, s’oublier dans l’altruisme ? Je trouvais qu’il y avait du sens dans cette approche mais je ne croyais pas en l’homme. Tous les progrès avaient abouti à la Seconde Guerre mon-diale, à la Shoah et à Hiroshima. Il ne faisait guère de doute que les désastres seraient à l’avenir plus importants encore, à la hauteur du progrès technologique et de la cécité humaine. Il est vrai que je n’aurais jamais brillé par mon optimisme mais l’époque n’y incitait guère. Fonder une famille ? Franchement, il est déjà compliqué de gérer sa vie, alors être responsable de celles d’autres exis-tences… L’art, oui, aurait pu être une solution. Il y a un dépasse-ment de soi dans l’art, oui, un dépassement de l’absurdité de la condition humaine et à ce titre-là, j’aurais un jour écrit des poèmes. Mais, les relisant quelques semaines plus tard, je me serais rendu compte que le talent ne se commande pas.
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J’étais dénué de tout don en la matière, je l’aurais reconnu sans ambages. J’aurais alors examiné l’avenir qui m’attendait : un travail pour justier mon appartenance à cette société, une vie soli-taire en dehors de ces heures contraintes (qui aurait voulu de moi ? Quelle personne aurais-je pu vouloir à mes côtés ?), des vacances pour me reposer, puis le jour serait venu de la retraite, peu après j’aurais enterré successivement mon père puis ma mère (ou l’inverse) avant que mon tour n’arrive. Voilà ce qui m’attendait, aurais-je pensé au bord de ce pré-cipice mental. J’aurais en toute logique estimé qu’il n’y avait guère de raison de vouloir entretenir le système de vie qu’il y avait en moi et qu’il était préférable que je meure préco-cement. Cela aurait été une décision sereine, prise en toute lucidité et cette décision aurait été un soulagement, celle d’un homme véritablement libre et conscient. Bien sûr, j’aurais voulu épargner mes parents, mes proches d’une façon générale. À la peine de perdre un ls, je ne vou-lais pas ajouter l’horrible douleur que cette mort leur soit im-putable d’une manière ou d’une autre. Ils auraient toujours été exemplaires avec moi ou disons que je n’aurais rien eu à leur reprocher. Dès lors, il me semblait plus juste de faire croire à un accident. Alors, à l’occasion de vacances d’été, je serais parti à la montagne et une n d’après-midi, j’aurais délibérément jeté ma voiture dans un ravin, juste après avoir freiné pour laisser une trace de pneu sur la chaussée et faire ainsi croire à une vitesse excessive ou à un défaut de vigilance.
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e ne serai jamais celui qui se voit vivre, celui qui a une J idée plus ou moins précise de ma personne, pouvant ju-ger chez moi l’homme, l’écrivain, le père, l’ami, l’ex-mari, le patron, l’employé, l’amant. Je ne serai jamais extérieur à moi-même, je ne pourrai jamais m’observer à la dérobée, scruter mes expressions de visage, spéculer sur mes propos, voir le sens dérobé de certains de mes gestes, évaluer de façon impartiale le fruit de mon travail, m’admirer ou me détesterparfaitement. Je ne me verrai jamais avec les yeux d’un autre, me dédoubler et savoir enn qui je suis au fond. J’ai longtemps pensé à me lmer : poser une caméra dans un coin du salon et la laisser tourner le temps d’une soirée avec des amis ou bien deman-der à quelqu’un de me suivre au travail, dans les transports en commun, sans que je le sache, à la manière de ce détective que Sophie Calle avait employé pour suivre chacun de ses faits et gestes à son insu. Ce n’est pas du narcissisme, c’est vouloir élucider le mystère que chacun constitue vis-à-vis de lui-même. Bien sûr, pas plus que la lature de Sophie Calle, ce dispositif ne permettrait de lever le voile de ce mystère, je ne suis pas naïf. Disons que ce serait un premier pas. Mais sans doute est-ce préférable : mieux vaut rester pour soi-même une énigme plutôt que de découvrir que l’on n’est pas celui que l’on pensait être.
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e ne serai jamais libanais, japonais, suisse, russe, améri-Jcain. Je ne saurai jamais ce que c’est de voir le monde selon un autre point de vue.
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e ne serai jamais un musicien. Si je dis musicien, plein J d’images vous viennent en tête. Je vais les canaliser vers la gure du rockeur, vous savez du genre avec groupies, cent concerts par an,sex drug and rock’n’roll, du genre fondant un groupe avec des copains de lycée, répétant dans le garage d’un copain qui habitait Malakoff (alors que mes parents vivaient à Vanves), repéré lors d’un concert dans une salle branchée underground, signés par un important label indé, et à 20 ans connaître le succès d’abord avec ce groupe puis, limité dans ce format, entamant une carrière solo, enchaînant trois albums ayant rencontré les faveurs de la critique et du public – ayant trouvémonpublic. Cliché parmi d’autres et je vais vous dire pourquoi celui-ci m’intéresse : j’ai déjà fait partie d’un groupe et chanté (sans doute le terme est inadéquat pour désigner ma façon de déclamer maladroitement et le plus souvent hors tempo des vers de ma composition). Mais j’ai pu éprouver ce qu’était la vie de chanteur, celle d’avoir en permanence les sentiments à eur de peau. Je garde beaucoup d’affection pour ces périodes où nous avons œuvré même si cela m’a mis dans des états hors (ma) norme. Selon moi, les sentiments doivent appartenir à une sphèrenon problématique(j’en repar-lerai) mais comme j’aime par-dessus tout les problèmes (rien que pour tester ma capacité à les avaler), j’aurais adoré faire
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de mon instinct et de mes sentiments la matière première de mon travail. Voici comment les choses se seraient déroulées dans cette vie où monmoiaurait pris une autre route. Bien sûr, les cli-chés, dans cette vie comme dans d’autres, seront légions car on ne connaît pas réellement ces vies, on n’en voit que la par-tie émergée. Mais un cliché est également un trait saillant qui nous rend reconnaissables entre tous. Or pourquoi agit-on si ce n’est pour avoir nous aussi un trait saillant, êtreà sa manièreun cliché ? Je vous laisse rééchir là-dessus pendant que je déroule l’histoire de cette vie que je n’aurais jamais.
Donc j’aurais vécu de la n de l’adolescence à mes 32 ba-lais sur un nuage, en état d’apesanteur, enchaînant albums et tournées, jamais debout avant midi. Comme mes héros. Et puis, j’aurais connu une traversée du désert. Sans prévenir, mes disques auraient moins marché, les fans ne se seraient plus précipités à mes concerts et moi qui avais toujours vécu dans une bulle dorée, mon aura aurait pâli. Pris par le doute, j’au-rais vrillé : picole, coke, baises avec des inconnues, dispersion. En cela aussi, j’aurais été comme mes héros. Mais ce que je n’aurais pas anticipé, c’est qu’il n’y a aucune superbe dans la chute, le cerveau fait juste une sortie de route, l’angoisse généralisée que l’on croit calmer avec la boisson s’en trouve décuplée, la peur de tomber plus bas et effective-ment y tomber submerge. J’aurais viré loque, pensant avoir atteint mon acmé et désormais voué à la déchéance. À 35 ans, j’aurais été incapable de dormir plus de trois heures, restant au lit jusqu’à 13h en buvant de l’eau, du thé, du café et en avalant des cachets de valium pour calmer mes nerfs, puis
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bossant vaguement sur mes compos jusqu’à 19h en fumant pétard sur pétard, l’apéritif ensuite et la soirée qui s’enchaîne, à sortir à droite à gauche, toujours un verre à la main. Et quand il aurait fallu assurer, rail de coke sur rail de coke pour donner le change (j’aurais veillé justement à ne pas sombrer dans la coke an de la réserver à ces moments-là). Sinon ça aurait été l’alcool, tout le temps, dans des quantités panta-gruéliques pour éviter l’héro qui m’avait tellement plu et dont j’ai tout de suite compris qu’il fallait me tenir à l’écart sous peine de devenir accro à très court terme. D’où les insomnies, le valium le matin pour éviter de picoler au réveil (et de deve-nir alcoolique), les joints pour la même raison et tenir jusqu’à 19h, heure à laquelle je m’autorisais mon premier verre. Après je n’aurais plus connu de limite. Souvent jusqu’à 5h du matin. Quand on dort trois heures, cela veut dire qu’à 8h on prend son premier valium. Au bout de trois ans à ce rythme-là, j’aurais vrillé.
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