Opiacé

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Publié le 13 septembre 2018
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EAN13 978-172508015
Langue Français
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A mes enfants, J ade et Shane
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Préface
Quelque part au Nord de Kalulua, Nigeria…
L a douleur devenait insupportable. Ses genoux meurtris par des centaines d’échardes ressemblaient à deux tomates pelées. E lle avait perdu la notion du temps. Depuis combien de temps était-elle agenouillée sur le sol à astiquer la surface abrasi ve de ce parquet rustique ? L a sueur dégoulinait sur son visage et i rritait ses yeux. E lle rê vait de se plonger dans un océan glacé. Mais en attendant, elle devait se contenter de l’eau stagnante et nauséabonde, récupérée dans des barriques en plastique et dans de vieux seaux rouillés. L ’eau du puit était strictement réservée aux soldats et la derniè re fois qu’une des esclaves s’était risquée à braver l’interdit, la punition qu’on lui avait infligée avait étéd’une profonde cruauté. On l’avait attachée au grand arbre mort qui trônait derriè re le potager. E lle y était restée pendant quarante-huit heures, sans eau et sans nourriture, avec pour seule compagnie, des fourmis rouges et des vautours. Depuis, aucune autre prisonniè re n’avait tentéde désobéir aux rè gl es.
E lle savait que les bouffées de chaleur qui montaient en elle n’étaient pas uniquement dû aux quarante degrés qui flottaient dans la cahutte. L a luminosité perdait de son intensité un peu plus chaque minute et elle savait, qu’avec l’arrivée du crépuscule, le monstre allait bientôt revenir. Pourquoi n’avait-telle pas la force, le courage de s’ouvrir les veines ou de se jeter dans le puit une bonne fois pour toute ? A u début, elle avait eu l’espoir qu’il se lasserait rapidement de son corps et qu’il se servirait d’elle uniquement comme bonne à tout faire. Mais chaque
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fois, il revenait, plus gourmand, plus violent, plus sadique. L a souffrance physique qu’elle ressentait lorsqu’il la prenait n’était rien à côtéde celle qu’elle éprouvait au plus profond de son âme. C’était comme si elle mourrait lentement, à petit feu. Mais la vraie raison pour laquelle elle ne pouvait s’ôter la vie était l ’amour et la responsabilité qu’elle éprouvait pour sa petite sœ ur Nafissa. E lle ne pouvait se résoudre à l’abandonner à ses brutes, quand bien mê me elle savait qu’elle ne pourrait pas faire grand-chose dè s qu’ils s’intéresseraient à elle. Nafissa n’avait que six ans mais le danger qui la guettait se trouvait à une ou deux années d’elle, tout au plus. E n attendant elle devait faire tout ce qui était en son fragile pouvoir pour la protéger du mieux qu’elle le puisse. E lle l’avait promis à sa mè re, avant que celle-ci ne rende son dernier souffle. « R estes avec ta sœ ur Cherifa, quoiqu’il arrive. Promets-le-moi ! » Ce fut ses derniè res paroles avant qu’un des enfants-soldats ne lui tire une balle en plein cœ ur. Depuis, l’image du corps de sa mè re gisant sur le seuil de leur masure mê lée aux sanglots de Nafissa s’étaient imprimés dans sa tê te et nourrissaient réguliè rement ses cauchemars. Cela faisait moins de six mois qu’elles se trouvaient dans ce camp de l’horreur mais elle avait le sentiment d’y ê tre depuis plus de six ans. Mourir où s’échapper ? Il n’existait pas d’autre choix. Mais j usqu’à maintenant, la fuite ne s’était pas avéré ê tre un choix trè s judicieux. Deux semaines plutôt, une mè re et sa fille avaient tenter de se faire la belle en pleine nuit. A prè s une chasse à l’homme qui avai t duré la nuit entiè re, elles avaient étéretrouvées et exécutées au petit matin. L eurs corps avaient étéjetés du côté des marécages, histoire de nourrir les crocodiles affamés. Non, si elles devaient s’échapper, ce devait ê tre avec un plan méticuleusement préparé. E lle savait que le monstre avait des cartes de la région dans un des meubles du séjour mais il prenait grand soin de ne jamais oublier de refermer le tiroir à clé. Cette derniè re, toujours autour de son cou ne le quittait jamais. E lle devait absolument trouver un moyen de s’en emparer.
Perdue dans ses pensées, Cherifa n’entendit pas les pas de l’homme s’approcher d’elle. L orsqu’il lui posa la main sur sa nuque, elle tressaillit de frayeur. L orsqu’il se pencha et rapprocha son visage tout
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prè s, son haleine chargée d’effluve de whisky et de tabac froid lui donna un haut le cœ ur.
- T u ne sens mauvais Cherifa et en plus tu n’as pas fini ton travail. J e vais devoir te punir ma petite, murmura-t-il dans une voix dénuée d’émotion.
Par expérience elle savait que plus sa voix était douce, plus elle allait souffrir. Quand elle se retourna, le regard sombre, presque sans vie, lui confirma son impression. Survivra-elle cette fois -ci ? Sera-t-il son corps ou son esprit qui lâchera en premier ?
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1.
Ontario, Canada
Megan était comme hypnotisée par le mouvement rapide et saccadé des ailes de l'insecte. Bien que son abdomen soit partiellement enlisé dans une sorte de glaise grisâtre formée par les pl uies torrentielles de la veille, la petite coccinelle tachetée, poussée par un instinct de survie des plus primitif, se débattait de tout son ê tre dans l'espoir de se libérer de sa prison marécageuse. L 'enfant, du haut de ses douze ans, commençait à ê tre envahie par une profonde empathie pour ce coléoptè re. T répignant d’impatience, elle se saisit d'une petite brindille et en approcha l'extrémité prè s de l'insecte en péril afin de l'aider à s’extraire de la vase. T outefois, un évè nement effroyable saborda tout net son entreprise. Un énorme crapaud, cachésans doute depuis un moment derriè re quelques feuilles de chê nes fanées, déploya sa langue protractile en direction de sa maigre proie. L e petit insecte disparut dans la gueule visqueuse du batracien. L a fillette fut saisie d'effroi face à cet ignoble spectacle que la nature lui offrait. De rage elle se précipita vers la bê te immonde dans le but de lui asséner un coup de pied vindicatif. Sans demander son reste, l'énorme crapaud
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fit un bon gigantesque et disparut dans l'eau sombre de l'étang. A u mê me instant, la petite héroïne entendit sa mè re au loin :
- Ma chérie, c'est l'heure de passer à table !
A regret, elle quitta la scè ne de crime et se dirigea vers l'orée de la clairiè re, en direction du chalet. Moins d'une semai ne venait de s'écouler depuis qu'elles avaient rejoint ce petit coin de paradis perdu en plein milieu du parc provincial d'A lgonquin, situé à quelques heures de route de T oronto. On était en plein mois de juillet mais la température restait fraîche pour la saison. L a maisonnette faite de rondins en sapins et pierres apparentes avait étéconstruite sur un petit promontoire naturel et offrait une vue féerique sur le lac Opeongo. A vive allure, Megan remonta le petit chemin de terre qui menait à la véranda. L égè rement essoufflée mais surtout trè s af famée, elle se jeta sur un morceau de pain doréposésur la table.
- A h non ! Pas question mon petit ogre, lança sa mè re sur un ton autoritaire. T u vas immédiatement faire ta toilette afin de te débarrasser de cette vilaine couche de crasse noire qui recouvre tes mains et ton visage. A llez, file !
T out en râlant, elle s'exécuta et se dirigea vers l a salle d'eau. E n passant prè s du salon, elle aperçut les quelques braises encore vives dans le foyer de la cheminée, derniers témoins du feu intense de la veille. L es grandes vacances d'étévenaient à peine de démarrer et son pè re, retenu par son travail dans le grand nord, ne devait les rejoindre que dans quelques jours. Bien que son absence la rende un peu triste, elle devait bien admettre qu’avoir sa maman pour el le toute seule n’était pas désagréable. D'autant plus qu'elle savait pertinemment que cela n'allait pas durer. Un nouveau membre de la famille allait bientôt pointer le bout de son nez. Un bébé attendait bien sagement dans le ventre protecteur de sa mè re. E lle n’arrê tait pas de se demander s’il ne se sentait pas trop à l'étroit là-dedans. E t pui s à qui allait-il ressembler ? E st-ce que ses parents allaient avoir encore un peu de temps à lui accorder ? Une multitude de questions se bousculaient dans sa tê te ! Mais dans son cœ ur, l'idée d'avoir un petit frè re la rendait
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folle de joie. E t puis il était vraiment temps qu'i l sorte de sa caverne. E lle commençait vraiment à se demander si le ventre de sa mè re n'allait pas exploser comme une baudruche tant il était énorme.
A peine eut elle terminé son dessert que l’exploratrice en herbe s'empressa de dévaler la piste rocailleuse menant v ers les berges du lac. E lle entendit à peine sa mè re lui crier :
- Megan, tu remontes avant la nuit tombée et surtout tu ne t’approches pas trop prè s du bord. T u as compris ma chérie ?
L e soleil n’avait pas encore touchéles lignes de son berceau nocturne et ses reflets orangés glissaient sur la surface de l’eau. A quelques pas de la berge, un imposant saule pleureur étendait ses larges branches, dont quelques-unes semblaient ê tre happées par la v oracité du lac. Megan grimpa sans effort dans l’arbre majestueux, accédant à une petite plateforme faite de vieilles planches et de clous rouillés. E lle adorait se réfugier ici, cachée derriè re cet épais f euillage. E lle avait le sentiment d’ê tre dans la peau d’une aventuriè re ou d’une héroïne de roman à la poursuite d’une dangereuse quê te. Son passe-temps favori était de scruter les quelques rares barques dérivant au loin et de photographier ce magnifique paysage avec un ancien appareil photo que son pè re lui avait offert lors de son dernier anniversaire. Selon lui, ce n’était pas avec les nouveaux appareils numériques qu’on apprenait la vraie photographie. Sans plus attendre, elle se lança dans une analyse détaillée de l’horizon. Sa curiosité fut rapidement rassasiée. A moins d’un demi mile nautique, elle aperçût une petite embarcation de couleur verte et blanche. E lle sembl ait totalement, immobile. Sans doute de vieux pê cheurs canadiens à l a retraite qui, plutôt que d’effectuer une pê che miraculeuse, étaient venus passer un moment tranquille dans l’espoir de descendre de bonnes bouteilles de vins. Soudain elle aperçut un homme appuyécontre l e bastingage du bateau. Il était revê tu d’un ciré en plastique jaune. Sa tê te était recouverte d’une large capuche, ce qui empê cha Megan de distinguer clairement les traits de son visage. E lle commença à prendre quelques photos. A vec son objectif peu puissant, elle réalisa uniquement des plans larges du bateau. Impossible de zoomer sur le visage du marin
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d’eau douce. A u bout d’un moment et sans vraiment comprendre pourquoi, elle ressentit une légè re inquiétude. Une inquiétude diffuse, abstraite, enveloppante. L ’homme tenait entre ses mains d’énormes jumelles, et semblait scruter la façade de leur chalet. En soit, cela n’avait rien d’exceptionnel, ni mê me d’interdit. Mai s de l’immobilisme de cette silhouette imposante ressortait une profonde détermination, un calme glacial, qui ne pouvait prov enir d’un simple curieux. A u bout d’un moment, voyant que l’homme ne bougeait toujours pas, elle se décida à descendre de sa plateforme d'observation et s’avança sur les bords du lac. Dè s qu’elle fut bien à découvert, elle commença à lui faire de grands signes de la main pour le saluer afin de briser cette illusion morbide. Il ne lui rendit pas son salut et disparut rapidement dans la petite cabine du bateau. Megan entendit le toussotement du moteur et vit la barque commencer à se déplacer. Quelques instants plus tard il avait disparu derriè re la crê te du paysage.
L e crépuscule était encore loin mais les rayons du soleil avaient déjà remplacé leur éclat éblouissant par une teinte orangée et apaisante. Mê me le ressac des vaguelettes sur la berge semblai t avoir diminuer en intensité. L 'air s'était nettement rafraichi et Megan ressentit une soudaine envie de rentrer au chalet. Cela faisait quelques heures qu'elle explorait la petite forê t attenante à la falaise. E lle avait bien vite oublié le désagréable sentiment laissé par la silhouette de l’homme au ciré jaune et s'était enfoncée tê te baissée dans cette végétation faite de hê tres et de pins à crochets. L a veille, elle s'était rendue au supermarché de la ville avec sa mè re où elle avait surpris une conversation entre deux adolescents. L 'un deux se vantait d'avoir attrapé un énorme castor de plus de trente kilos prè s du lac. E lle y avait pensétoute la nuit. Elle avait toujours aimé les castors et rê vait d'en voir un en chair et en os. E lle avait lu dans une encyclopédie que ces petits rongeurs étaient capables de construire des barrages faits de morceaux de bois. Ils étaient mê me en mesure de col mater de leurs pattes les interstices des parois avec de la terre. Rien que l'idée d'en apercevoir un la faisait frissonner de plaisir. E ll e avait remontéle lit d'une petite riviè re qui l'avait conduit un peu plus en amont de la vallée. A fleur de colline, le sentier qu'elle suivait s'était soudainement
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