Au large de l’écueil
167 pages
Français

Au large de l’écueil

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Description

Extrait : --- À l'amour ? C'est bien là votre pensée, n'est-ce pas ? lui répondit-elle, encore triste. Oui, monsieur, il y en a une qui attend, qui est même un peu lasse d'attendre... L'Amour me semble un capricieux personnage, aussi avare de ses dons que prodigue de ses mensonges... Mon rêve de seize ans, fait de soleil et de printemps, commence à languir. Il y a moins de sève dans les branches, quelques feuilles tombent. Hâtez-vous, Messire Amour, avant que l'arbre meure...

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Publié par
Nombre de lectures 23
EAN13 9782824712628
Langue Français

H ECT OR BERN I ER
A U LARGE DE
L’ÉCU EI L
BI BEBO O KH ECT OR BERN I ER
A U LARGE DE
L’ÉCU EI L
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1262-8
BI BEBO OK
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– P hilipp H. Poll
– Christian Spr emb er g
– Manfr e d KleinLicence
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compris à Bib eb o ok.   la langue française au Canada,
à l’ o ccasion du congrès de 1912.A
Humblement,
L’auteur .
n
1CHAP I T RE I
 L ,    d’allur e altièr e , r emontait gracieusement
le Saint-Laur ent. Il cr eusait, dans le calme de l’ e au, une entailleL qui s’ ouv rait de toute la lar g eur de son flanc. L’é cume r uisselait
et une vague énor me , courant sur la surface tr oublé e dans un lourd
sommeil, allait p orter aux deux riv es la plainte du fleuv e blessé . La clo che du
quart sonne allègr ement l’heur e de midi : une escouade nouv elle de
marins accourt à la manœuv r e . Le soleil de juillet alanguit les p assag er s ; les
uns, accoudés au r eb ord, les autr es, p ar esseux dans les chaises longues,
subissent l’ enchantement du p ay sag e canadien. L’île d’Orlé ans étale à
leur s r eg ards la mer v eille de ses feuillag es et de ses grè v es. Le phar e de
Saint-Je an-de-l’Île dr esse une silhouee blanche sur un quai ancien, et
on admir e les érables, la co queerie des maisons gr oup é es autour de
l’humble église . Le clo cher de Saint-Michel, élancé , flamb o yant, p araissait
rép andr e des flots de lumièr e sur le plus char mant des villag es, et, un p eu
plus loin, sur la hauteur , la flè che de Notr e-D ame de Lourdes p ointait v ers
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le ciel. On ap er ce vait, à l’ar rièr e , la for me bleue , légèr ement indé cise de
la Gr osse-Île et celle de l’île aux Gr ues, les r o cher s menaçants des îlets de
Belle chasse , la pr esqu’île élég ante de Saint- V allier , la demeur e solitair e
tapie dans un nid de v erdur e de l’île Madame . Le transatlantique se hâte
v er s éb e c ; les rivag es, toujour s plus près l’un de l’autr e , semblent se
dirig er v er s un r endez-v ous. A u loin, quelques v oiles aendent la brise .
Le pilote song e , av e c une étrang e v olupté , que la machine frémissante est
do cile à ses ordr es. On dirait que le quartier-maîtr e , dont les y eux r eflètent
l’infini des mer s, p our suit un rê v e .
Seuls témoins du my stèr e que laissait entr e v oir le visag e hâlé de
l’homme à la r oue , deux p assag er s s’ar rêtèr ent, un moment, émus,
silencieux, fascinés. Ce colosse r e vivait-il ses naufrag es d’autr efois ? Son
imagination le transp ortait p eut-êtr e aux ter r es lointaines. La vision du
villag e natal lui souriait-elle à trav ers l’ esp ace ? Se souv enait-il de la der nièr e
car esse de son enfant ou de la der nièr e étr einte de sa femme ? Était-ce un
de ces p oètes au cœur simple dont la magie de l’heur e ensor celait l’âme ?
— Les traits de ce matelot sont étonnants, n’ est-ce p as, mademoiselle ?
dit Jules Héb ert à celle qui l’accomp agnait. Ce serait un p assionnant
modèle p our un sculpteur . . .
— En effet, nous av ons la même impr ession. . . Il y a, dans son aitude ,
quelque chose de fier , d’un p eu doulour eux qui m’intrigue . . . V ous aviez
raison, c’ est un sujet digne de Ro din.
— Les sour cils tr op four nis, les ép aules tr op massiv es, les mains tr op
r udes s’ effacent : il p ense , il sent, cela ray onne , c’ est de la Be auté . . .
— T oujour s de la Be auté . . . r eprit-elle . D epuis le matin, c’ est une
iv r esse de b e auté . Ce v o yag e du Saint-Laur ent m’ enthousiasme . V ous r
edoutiez de m’av oir tr op fait esp ér er , v ous ne m’aviez p as assez pr omis.
V otr e fleuv e canadien est un noble et grand seigneur et je l’aime . . .
Et, de nouv e au r epris p ar la griserie de la natur e , ils se pr omenèr ent.
Bien souv ent, depuis une semaine , ils avaient ainsi mêlé la cadence de
leur s p as. Ignorant tout l’un de l’autr e , la v eille , Jules Héb ert et Mar guerite
D elor me avaient été réunis p ar cee intimité sp é ciale , rapide , impulsiv e
du b ord. On dirait que l’O cé an grandit les sy mp athies et les répulsions
qui naissent du cho c fortuit des êtr es humains. Ils s’étaient racontés l’un
à l’autr e , et déjà , savaient pr esque tout de leur p assé , de leur jeunesse , de
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leur mentalité , de leur s v o yag es, de leur s esp érances. Elle avait, gravé à
jamais dans sa mémoir e , le ray on de joie intense qu’avait lancé l’ œil du
jeune homme , lor sque les feux de Belle-Isle eur ent soudain p er cé la nuit.
Elle l’ entendait encor e mur mur er av e c p assion : « e je suis heur eux
de te sentir , là , près de moi, mon Canada bien-aimé . Je vais donc te r
ev oir , te contempler , te ser vir encor e . Bientôt, nous viv r ons ensemble : ma
p oitrine aspir e déjà le souffle qui vient de ton g olfe . . . Je v ous demande
p ardon, mademoiselle , je me suis oublié . J’épr ouv e une e x altation plus
forte que ma v olonté . T out l’amour de mon p ay s me g onfle le cœur : c’ est
la pr emièr e fois que j’y r e viens de si loin. J’ai vé cu, là-bas, des heur es
pr ofondes où le meilleur de moi-même a vibré , où j’ai connu la plénitude
de l’ e xistence . J’ai glissé sur l’ onde immortelle , le soir , à trav er s V enise
endor mie ; j’ai v u, des hauteur s du Pincio , le couchant inonder Rome de
fé erie et de splendeur , et, du sommet du V ésuv e , la baie de Naples et la
camp agne italienne dér ouler leur p o ésie emp oignante , et j’ai v u, de la
T our Eiffel, le Paris gig antesque de mes rê v es, et, à la Comé die-Française ,
où l’ on jouait Oedipe-Roi , la résur r e ction de la Grè ce antique . Mais tout
cela ne fut p as le sanglot qui m’a pris à la g or g e il y a un instant. Il a fallu
que je p arle à la ter r e de mes aïeux comme un fils à sa mèr e qu’il r etr ouv e .
Elle est p eut-êtr e moins b elle , moins divine que celles que j’ai p ar
cour ues, mais quelque chose en moi le nie , p ar ce que je lui app artiens. » –
Ce cri pr esque délirant l’avait r endue certaine qu’il ne lui mentait p as,
que son p atriotisme n’était p as de la p arade . À plusieur s r eprises, il
l’avait initié e tour à tour , av e c pr esque la même chaleur , pr esque la même
puissance , à l’âme canadienne-française , hér oïque , sé culair e , ardente ,
inassimilable , et à l’âme canadienne , vivante , mais qui tâtonnait, se
cherchait elle-même et, dans le conflit des races et le tourbillon des joutes
p olitiques, faisait la conquête d’ elle-même . Et susp endue aux tirades
enflammé es du jeune homme , Mar guerite D elor me avait compris le drame
émouvant du p euple qui se prép arait. Elle avait conscience que nul autr e
mieux que Jules Héb ert, p ar ce que nul autr e ne p ouvait êtr e plus sincèr e ,
plus élo quent, eût pu é v o quer ce grand pr oblème national. Elle admirait,
en lui, le jug ement lumineux, la saine intellig ence , la cultur e lar g e ,
l’ambition pur e , l’ enthousiasme viril, l’accent éner gique , le visag e fort, la statur e
vig our euse . D ans son cer v e au, elle ne dé couv rait rien d’avili, de maladif,
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de morbide ; dans sa p ar ole et son g este , elle pr essentait un maîtr e . Il lui
avait dessiné les lignes p athétiques de l’histoir e du Canada, chanté la p o
ésie du Saint-Laur ent. Il pr enait, p eu à p eu, sur elle un ascendant qu’ elle
subissait, une autorité dont elle ignorait le chemin au fond de son êtr e .
Jules Héb ert ne p osait p as, av e c la jeune fille : il était lui, inconscient
de l’influence que son magnétisme pr o duisait sur elle . A ussi, fut-il étonné
de la façon émue dont elle v enait de lui dir e sa tendr esse p our le fleuv e
qu’il adorait. Boule v er sé au p oint de ne p as tr ouv er à rép ondr e , il g arda
le silence , p endant que sa comp agne suivait en elle le pr olong ement des
p ar oles qu’ elle avait pr ononcé es. Puis, il eut un r emords de ne p as lui
av oir crié sa r e connaissance .
— Mademoiselle , fit-il subitement, d’une v oix grav e , je ne suis qu’un
ingrat. . .
— Je ne v ous compr ends p as. . .
— C’ est que je ne puis m’y tr omp er . . . V ous av ez donné un p eu de v otr e
âme au Saint-Laur ent. . .
— Be aucoup de mon âme , je v ous l’assur e . . .
— Alor s le p atriote aurait dû v ous en r emer cier sur-le-champ , v ous
pr omer e de ne jamais oublier l’amie char mante que sa p atrie vient de
conquérir . . .
— Félicitez-en v otr e p atrie , monsieur , fit-elle , un p eu mo queuse .
— V ous av ez tort de railler , lui r epr o cha-t-il. Ma p atrie n’aura jamais
assez d’amis sincèr es. . . V ous le sav ez, l’admiration étrangèr e stimule un
p euple en v oie de se for mer . . . Un b on mot de v ous, là-bas, p eut finir p ar
pr o duir e des miracles. . .
— J’inv enterai des o ccasions de le dir e , ce b on mot. . .
— Mer ci, à l’avance , p our chacune d’ elles. . . r eprit-il. Mais p er
meezmoi de badiner à mon tour . Aimer , c’ est p ossé der , p araît-il : s’il contient
tous les flots du Saint-Laur ent, v otr e cœur est immense . . .
— On n’a jamais le cœur assez grand p our l’ emplir de b elles choses. . .
Le mien est un é crin où déjà sont réunis les jo yaux les plus pré cieux, et
plus il en r e çoit, plus il en v eut av oir . . . A u gré de la rê v erie qui me le
fait ouv rir , j’y tr ouv e les lacs de Côme et de Lug ano , la Gr oe d’ Azur ,
l’ Abbay e de Fiesole , la baie de Nice , la côte d’Émeraude , les étangs de
Hampton Court, et tant d’antr es. . . Je ne les é chang erais p as p our toute la
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