Chiquenaude

Chiquenaude

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« Raymond Roussel est un homme d'une imagination fantastique et débordante et d'une érudition indiscutablement grande. Ses admirateurs l'appellent un génie. D'autres disent qu'il est proche parent du génie. Le cerveau de Raymond Roussel, vu dans ses œuvres, apparaît aux personnes non prévenues comme une antithèse, une confusion incohérente et lumineuse, comme si on le voyait à travers la lentille du premier appareil cinématographique plus la couleur. Il a franchi dix pages avant que le lecteur ordinaire ait compris la première phrase du chapitre. » (New-York Herald.) « Raymond Roussel, un génie dans son genre, a une leçon à exposer, et il sent qu’il faut la faire sortir de son cœur… »(The Era. Londres.)

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EAN13 9782824711386
Langue Français
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RA YMON D ROUSSEL
CH IQU ENA U DE
BI BEBO O KRA YMON D ROUSSEL
CH IQU ENA U DE
1897
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1138-6
BI BEBO OK
w w w .bib eb o ok.comLicence
Le te xte suivant est une œuv r e du domaine public é dité
sous la licence Cr e ativ es Commons BY -SA
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distribuer , l’ env o y er à v os amis. V ous êtes d’ailleur s
encourag é à le fair e .
V ous de v ez aribuer l’ o euv r e aux différ ents auteur s, y
compris à Bib eb o ok.Chiquenaude
   la doublur e dans la piè ce du Forban talon rouge ,
avaient été comp osés p ar moi.L C’ est v ous dir e qu’un intérêt tout p articulier m’airait, ce
soirlà , à la grande fé erie de mes amis Gauffr e et F lamb e au.
Un v o yag e m’avait empê ché d’assister à la pr emièr e , et dès mon r
etour je v oulais v oir l’ effet que pr o duisaient les quelques rimes dues à ma
collab oration.
Par malheur l’illustr e Cadran v enait de tomb er malade . Un inconnu
le doublait dans le p er sonnag e de Méphistophélès.
T out le long de son rôle , Méphisto ne cessait d’av oir des duels dont
il sortait toujour s vainqueur , grâce à son costume en gr osse étoffe é
carlate  ; cee étoffe était fé e et l’ép é e la plus solidement tr emp é e ne p ouvait
p ar v enir à l’ entamer . Pourtant les v o yag es, les fatigues et les intemp éries
finissaient p ar l’user à la longue . Heur eusement Méphisto en avait une
réser v e en enfer , et quand un endr oit menaçait de se dé chir er , il meait
un mor ce au. Le costume g ardait ainsi éter nellement sa v ertu magique .
Méphisto se savait si bien inv ulnérable , qu’avant de se bar e il ne
manquait p as de ré citer jo y eusement une o de victorieuse .
C’ est cee o de que mes cher s Gauffr e et F lamb e au m’avaient demandé
1Chiquenaude Chapitr e
d’é crir e . La v oici telle que je m’ en souviens  :
el est l’insensé qui se flae
De percer l’étoffe écarlate
Dont je suis tout entier vêtu  ?
A te voir mon cœur se dilate
De joie  ! Ignorant, ne sais-tu
e mieux que l’épaisse cuirasse
D’un batailleur de vieille race
Portant une plume au chapeau,
Cee étoffe sans nulle trace
De trous me protège la peau  ?
Ne sais-tu que pour rendre l’âme
Sous ce drap plus ardent que flamme,
Il me faudrait mourir de faim  ?
Mais que jamais aucune lame
Ne sera cause de ma fin  ?
J’ai beau jeu pour être intrépide  ;
Essaye une boe rapide
Et si je me trompe en parant
Tu verras mon rire insipide
Demeurer, car aucun parent
A moi, pas même le plus proche,
Ne sentira son cœur de roche
Aendri par un récent deuil
Grâce à ton fer. . . car s’il m’accroche
Pendant l’espace d’un clin d’œil,
Il se brisera comme verre
Sur mon costume. Persévère
Maintenant, audacieux fol,
Dans ton projet, et je t’enferre
Comme une mouche sur le sol.
2Chiquenaude Chapitr e
D’habitude , l’adv ersair e était fort tr oublé p ar ces p ar oles. Mais la
honte l’ emp ortait sur la p eur et il se baait quand m ême . Infailliblement
son ép é e se brisait sur le complet magique du diable qui le tuait ensuite
av e c un é clat de rir e .
La lor gnee aux y eux, je suivais aentiv ement de ma baignoir e les
p érip éties de l’action, et jusqu’au milieu du tr oisième acte Méphisto avait
toujour s été vainqueur , et mes str ophes n’avaient p as eu à mentir . Mais
ici tout allait chang er .
Le hér os du drame était un certain Panache , grand cour eur de filles et
grand sp adassin. Il n’hésitait p as à o ccir e un brav e g entilhomme p our lui
v oler sa b our se , mais il ne le frapp ait p as en traîtr e , p ar der rièr e  ; il
l’aaquait bien en face et lui laissait le temps de tir er l’ép é e p our se défendr e .
Cee délicatesse , jointe à une g alanterie sans b or nes av e c les femmes, lui
faisait mériter le sur nom qui ser vait de titr e à la fé erie .
Panache avait p our mar raine une vieille fé e , nommé e Chiquenaude ,
mé chante comme la p este , mais qui adorait son filleul. A l’aide d’un mir oir
magique elle suivait tous ses faits et g estes et se tenait prête à lui p orter
se cour s à l’heur e du dang er .
Or , certain soir , Méphisto , p assant de vant la maison de Panache , ap
erce vait sur le seuil la b elle Foir e , maîtr esse idolâtré e du sp adassin.
Comme Panache de vait êtr e o ccup é toute la nuit p ar un assassinat
imp ortant, Foir e v o yant un b e au seigneur habillé de r oug e , et le tr ouvant
à son g oût, n’hésitait p as à l’accueillir , afin qu’il r emplaçât son amant
absent.
Méphisto faisait son entré e dans le ré duit du bandit. Partout c’était
un fouillis bizar r e d’ objets v olés  ; sur les mur s, les ép é es des victimes de
Panache for maient de nombr eux tr ophé es.
Méphisto et Foir e étaient vite aux bras l’un de l’autr e . Ils soup aient
g aiement tous les deux, et, le r ep as fini, Méphisto légèr ement aviné de v
enait très audacieux. . . Si audacieux que Foir e l’ entraînait doucement v er s
une lar g e alcô v e au fond de laquelle un grand lit semblait fait p our des
g ens heur eux. Les ride aux de l’alcô v e se r efer maient sur eux et la p
énombr e envahissait la scène .
Bientôt une vieille femme entrait à p as de loup en s’appuyant sur un
bâton. C’était Chiquenaude .
3Chiquenaude Chapitr e
En r eg ardant dans son mir oir magique la chambr e de son filleul
bienaimé , elle v enait de v oir le soup er coup able et, furieuse de l’affr ont fait
au courag eux bandit, elle avait résolu de l’av ertir et de l’ e xhorter à la
v eng e ance .
Mais elle avait connaissance de la gr osse étoffe fé e dont le diable était
habillé et de son p ouv oir mer v eilleux. Elle avait donc cher ché un mo y en
de combar e ce p ouv oir et l’avait tr ouvé .
La sor cièr e racontait tout cela sur le de vant de la scène d’une v oix
che v r otante et sourde .
«  Où sont-ils, maintenant  ? » disait-elle après av oir ter miné son
histoir e .
Et elle se dirig e ait v er s l’alcô v e en mar chant sur la p ointe des pie ds. Du
doigt elle é cartait légèr ement les ride aux et jetait un coup d’ œil à trav er s
la fente .
«  Oh  !. . . » mur murait-elle scandalisé e , en r e v enant v er s le milieu de
la scène .
Puis sa vieille face avait un affr eux sourir e .
« Ils sont si. . . o ccup és, disait-elle en minaudant, que je vais p ouv oir
pr endr e les vêtements magiques sans qu’ils me v oient. »
Elle r etournait v er s l’alcô v e et, cee fois, p assant son maigr e bras
entr e les deux ride aux elle tirait à elle le complet charb on ardent de
Méphisto .
«  V oilà donc ce drap qui r end inv ulnérable quiconque en est vêtu,
dé clamait-elle av e c rag e , ce drap plus résistant qu’une cuirasse ou qu’une
coe de maille . . . Nous v er r ons bien si ce ci n’ en viendra p as à b out. »
A ces mots elle sortait de dessous son mante au un coup on de vieille
flanelle gr enat toute sale et tout usé e .
Elle avait p osé les habits du diable sur une table et p endant qu’ elle
dépliait sa flanelle elle s’adr essait tout bas d’étrang es félicitations.
«  Comme j’ai bien fait de ne mer e ni camphr e ni p oiv r e . . . A présent
v oici la flanelle toute mang é e et le contact seul suffira, j’ en suis sûr e .
En effet, la flanelle était p artout criblé e de p etits tr ous qui pr ouvaient
l’absence de p oiv r e et de camphr e dont p arlait la vieille fé e .
« Et maintenant, à moi, g énies de la coutur e , commandait
Chiquenaude , accour ez tous. . . obéissez. . . »
4Chiquenaude Chapitr e
Ce ci était l’ o ccasion d’un gracieux ballet.
D es danseuses et des danseur s sortaient de p artout p endant que la
scène s’é clairait. Les uns ar rivaient p ar la grande cheminé e , les autr es
p ar l’ar moir e dont ils ouv raient br usquement les p ortes, plusieur s sur
gissaient du plancher . T ous et toutes avaient à la main une aiguille gig
antesque de la dimension d’une canne , à laquelle p endait une aiguillé e de
soie r oug e aussi gr osse qu’une corde . En dansant ils agitaient mollement
leur aiguille et la soie les env elopp ait ainsi qu’un souple r uban.
Bientôt des enfants se joignaient à eux  ; tout leur tor se était enfer mé
dans une gr osse b obine de la même soie , et l’ on ne v o yait sortir que leur
tête blonde , leur s jamb es et leur s bras r oses.
Chiquenaude , après av oir tour né à l’ env er s le fameux costume , s’était
r etiré e au fond du théâtr e .
Sur un signe de son doigt les g énies se meaient à défiler en sautillant
de vant elle . D e ses vieilles mains elle leur tendait l’étoffe fé e et la flanelle  ;
et chacun en p assant feignait de fair e un p oint av e c son aiguille g é ante .
M ˡˡᵉ Fusé e , le pr emier sujet, e x é cutait de v rais pr o dig es. Elle avait p our
cavalier l’élég ant Crinièr e , et à eux deux ils abaaient toute la b esogne .
Fusé e , p ar e x emple , tour nait sur les p ointes et à chaque tour elle donnait
un coup d’aiguille dans l’ ouv rag e .
Puis elle enlaçait son bras g auche au bras g auche de Crinièr e . Ils
tournaient ensemble et chacun, à tour de rôle , faisait un p oint dans l’étoffe .
D’autr es fois Crinièr e soutenait Fusé e p ar la taille . Celle-ci, ne p osant
qu’une seule p ointe à ter r e , le vait la jamb e en l’air et cousait
nonchalamment p endant que l’ or chestr e nuançait une lente mélo die .
D e temps à autr e le défilé g énéral r e commençait.
A la fin, Chiquenaude , satisfaite des g énies, les cong é diait en étendant
les bras.
A ussitôt Crinièr e saisissait Fusé e p ar la taille et l’ emmenait tendr
ement. Les autr es disp araissaient p ar où ils étaient v enus et les
enfantsb obines se mêlaient à la dér oute .
L’ obscurité se faisait de nouv e au et Chiquenaude r estait seule .
Elle r eg ardait av e c une joie mé chante le costume r oug e r emis à l’
endr oit maintenant.
5Chiquenaude Chapitr e
« Étoffe fé e tu as vé cu, mur murait-elle  ; si avant une heur e tu ne
tomb es p as en r uines, je ne v eux plus m’app eler Chiquenaude . »
Reg agnant sans br uit l’alcô v e , elle o uv rait une tr oisième fois les
ride aux.
« Ils se sont endor mis  ; » ricanait-elle .
Et elle r emeait le costume à sa place .
« A présent cour ons vite cher cher Panache , s’é criait-elle  ; grâce au
mir oir magique je saurai bien le tr ouv er et le ramener avant le jour . »
Faisant un g este de menace v er s l’alcô v e elle sortait d’un p as
chancelant.
T r ois heur es du matin sonnaient bientôt, très lentement, dans quelque
clo cher v oisin.
Foir e , é v eillé e sans doute au br uit de la clo che , é cartait les ride aux de
l’alcô v e et app araissait dans un char mant déshabillé bleu de ciel.
« D éjà tr ois heur es, » se disait-elle en réflé chissant.
Ensuite , se r etour nant v er s le lit elle é v eillait Méphisto p ar ces tendr es
p ar oles  :
« Mon bien-aimé , lè v e-toi, l’heur e s’avance et l’ on p eut nous
surpr endr e . »
Encor e tout eng ourdie de sommeil elle se détirait et v enait s’asse oir
à une toilee encombré e de fards, de p oudr es et de p arfums. Un ray on
de lune glissant p ar la fenêtr e v enait doucement é clair er son visag e . L’
orchestr e préludait p ar quelques accords et Foir e , un mir oir à la main,
chantait une lente et v oluptueuse mélo die .
Elle célébrait l’amour , les baiser s, la jeunesse et la b e auté . Mais l’air ,
d’ab ord lang our eux, de v enait p eu à p eu plus e xp ansif, plus enflammé  ;
Foir e , p osant son mir oir sur la toilee , se le vait et phrasait à pleine v oix
un p assag e entraînant et p assionné  ; Méphisto qui v enait de sortir de
l’alcô v e complètement rhabillé s’avançait encor e légèr ement gris et mêlait sa
v oix à la sienne  ; la calme mélo die du début finissait p ar un é clatant duo
d’amour et sur les mots « je t’aime » Foir e se jetait au cou de Méphisto qui
la g ardait ser ré e contr e son cœur . Un affr eux blasphème tirait soudain les
amants de leur e xtase .
Panache v enait d’ entr er conduit p ar Chiquenaude .
« Lui  !. . . déjà  !. . . criait Foir e foudr o yé e . »
6Chiquenaude Chapitr e
Chiquenaude ricanait tout bas.
«  T raîtr e , hurlait Panache , j’aurais le dr oit de te tuer comme un chien
sans te donner le temps de te défendr e  ; mais il me répugne d’agir ainsi
et c’ est dans un duel régulier que je me v eng erai  ; tir e ton ép é e comme je
tir e la mienne et cr oisons le fer à l’instant. »
Méphisto tirait l’ép é e en é clatant de rir e . . . Ne se savait-il p as inv
ulnérable  !. . .
T andis que Panache p arlait, Chiquenaude était allé e pr endr e une ép é e
à l’une des p anoplies accr o ché es aux mur s. Puis, s’appr o chant de la
ramp e , elle avait tiré de sa p o che un flacon bleu foncé .
«  Ce ci est un p oison sans r emède , » disait-elle sour noisement.
Et sans que les autr es la v oient, elle tr emp ait la p ointe de l’ép é e
jusqu’au fond du flacon qu’ elle jetait ensuite p ar la fenêtr e .
Justement Panache et Méphisto étaient sur le p oint d’ eng ag er le
combat.
« Ar rêtez, messeigneur s, criait Chiquenaude en se meant entr e eux
deux, v os ép é es ne sont p oint ég ales  ; la tienne est bien plus longue ,
Panache , et il serait indigne de toi de combar e av e c un tel avantag e  : En
v oici une de la même taille que celle de ton adv er sair e  ; c’ est celle-là qu’il
faut pr endr e . »
T oujour s scr upuleux, Panache jetait loin de lui l’ép é e tr op longue , et
acceptait celle que lui tendait sa mar raine .
A la v ue de ce manèg e , si inutile à ses y eux, Méphisto r e commençait
à rir e . Il pr enait une p ose fanfar onne et, le p oing sur la hanche , dé clamait
d’un b out à l’autr e son o de victorieuse  :
el est l’insensé qui se flae
De percer l’étoffe écarlate
Dont je suis tout entier vêtu  ?. . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Chiquenaude s’amusait bien  ! Elle affe ctait de tendr e l’ or eille en se
faisant av e c sa main un cor net acoustique . Cep endant, Panache , aentif,
é coutait son ennemi. La p o ésie ter miné e , il se pr enait à réflé chir , car il ne
doutait p as que Méphisto n’ eût dit v rai.
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