La joie

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Voici la suite de L'imposture. M. de Clergerie, sa mère (qui joue la comédie de la folie) et sa fille, Chantal, ont provisoirement quitté Paris pour un séjour à Laigneville. Ils profitent de l'agréable été normand. Au cours d'une discussion avec son père, la jeune Chantal laisse percevoir sa nature mystique, sa pureté et sa simplicité, mais elle ne se sent pas prête pour prendre le voile. Son père souhaite pourtant qu'elle s'établisse : il est surtout soucieux de sa carrière de savant et du fauteuil qu'il brigue à l'Académie. Une scène avec sa grand-mère qui a perdu la raison montre les aptitudes étranges et comme surnaturelles de Chantal de Clergerie : elle semble capable de communiquer avec les âmes... Extrait : Né pour faire une carrière et non pas une vie, il n'en dut pas moins épouser à trente ans Louise d'Alliges, petite fée provençale au regard marin, sacrifiée sur l'autel de l'histoire et de l'archéologie par un tuteur imbécile. Elle l'aimait, d'un cœur sans tache. Elle mourut peu après, d'ennui à ce qu'elle crut, mais c'était du remords de le trouver, malgré elle, sot et laid, d'être indigne de lui. Elle laissait une fille âgée de dix-huit mois, Chantal, dont la grand-mère s'empara aussitôt comme on retrouve un bien volé. Car la vieille femme avait toujours méprisé -- mais avec une prudence et un ménagement villageois, sans une seule parole injurieuse, ni même un geste hasardeux -- l'étrangère aux yeux tristes qui n'avait jamais pesé son beurre, et laissait son trousseau de clefs sur un coin de la table -- les clefs

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EAN13 9782824712574
Langue Français
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GEORGES BERNANOS
LA JOI E
BI BEBO O KGEORGES BERNANOS
LA JOI E
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1257-4
BI BEBO OK
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– Christian Spr emb er g
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1CHAP I T RE I
    la p orte , et r esta un moment sur le seuil,
immobile , tenant le vé e sa main à mitaine noir e . Puis elle r epritE sa mar che à p as menus, furtiv e , éblouie , sa vieille p etite tête
invisible sous le triple bande au d’un châle de laine , aussi seule qu’une
morte dans le jour é clatant. Un ray on de soleil trav er sait la piè ce
obliquement, de b out en b out. and elle s’ar rêta, l’ ombr e lumineuse du tilleul
continua de floer sur le mur .
— i v ous a laissé e v enir ici, maman, p our quoi ? dit M. de Cler g erie .
À une heur e p ar eille ! D e si b on matin. e fait donc Francine ?
Il était app ar u à l’autr e e xtrémité de la salle , av e c ses lunees d’é caille
et son p etit b onnet de drap , un v eston de chambr e à brandeb our gs sur sa
chemise de nuit. Mais elle ne cessait p as de le r eg arder fix ement, comme
p our le mieux r e connaîtr e et lui tr ouv er une place dans la my stérieuse et
implacable succession de ses p ensé es. Il s’appr o cha d’ elle , en haussant les
ép aules, et lui ser ra un p eu le bras sans p arler .
2La joie Chapitr e I
— Les clefs ? dit-elle .
— Peut-êtr e les av ez-v ous laissé es sur v otr e table de nuit ? Hier déjà ,
maman, souv enez-v ous. . . Et tenez, je les sens dans v otr e p o che : les v oilà .
La main ridé e sauta dessus, av e c l’agilité d’une p etite bête . Elle les
appr o c ha de son or eille , les fit cliqueter , puis sourit malicieusement. La v oix
de son fils, une pr ession de ses doigts, sa seule présence réussissait
toujour s à l’ap aiser . Mais ses traits ne se détendir ent cee fois qu’un instant,
et elle se mit de nouv e au à p arler p our elle seule , à v oix basse .
— Je sais ce qui v ous inquiète , oui, oui, dit-il, sans lâcher le bras dont
il sentait à trav er s l’ép aisseur de l’étoffe la résistance impuissante . Je sais.
Ne v ous meez p as en p eine . . . Elle ne se lè v era p as encor e aujourd’hui,
elle ne sortira p as de sa chambr e . Je compte absolument sur v ous, maman.
— elle faible santé ! Pauv r e ami, r eprit la vieille dame après av oir
réflé chi pr ofondément. elle faible santé . . . N’imp orte : je v eillerai à tout,
mon g ar çon, laisse-moi fair e . Je me sens aujourd’hui si activ e , si g aillarde ,
c’ est à ne p as cr oir e . Nous sur v eiller ons la lessiv e . Edmond a-t-il r endu
la clef du gr enier à foin ? Oh ! c’ est une lourde char g e p our moi qu’une
maison comme la nôtr e . . . T on pèr e est très bas, très bas.
Elle avait é carté un coin du châle , et montrait son r eg ard gris, encor e
plein de méfiance , mais né anmoins déjà raffer mi. Et tout à coup son bras
cessa lui-même toute résistance , s’abandonna. Elle se mit à rir e , déliv ré e .
— Pour quoi me caches-tu qu’ elle est morte , mon g ar çon ? fit-elle . V oilà
son tr ousse au de clefs. Elle ne se lè v era p as encor e aujourd’hui, dis-tu,
p auv r e fille . Hé non ! elle ne se lè v era p as, bien sûr . elle affr euse
comé die ! Est-ce que tu me cr ois folle ?
— Mais non, maman, mais non ! r eprit Mlle Cler g erie , en r ougissant.
Je v ois au contrair e que v ous êtes à présent tout à fait ré v eillé e , ne v ous
cr eusez plus la tête . A v ez-v ous é crit notr e menu p our la jour né e ? Je le
ferai p orter à la cuisine .
— V oilà , v oilà , dit-elle , en tirant viv ement de son gir on un car ré de
p apier couv ert de signes incompréhensibles. J’ai très faim. J’ai
fameusement faim. D e son temps – je ne lui r epr o cherai rien, p auv r e enfant,
c’était ainsi, v oilà tout – la cuisinièr e n’ en faisait qu’à son b on plaisir ; quelle
nour ritur e !. . . Et à ce pr op os. . . et à ce pr op os, mon ami. . .
Elle frapp a plusieur s fois son menton du b out de l’inde x, av e c une
3La joie Chapitr e I
colèr e soudaine qui fit monter le sang à ses joues. Son r eg ard dansa de
nouv e au :
— Elle a mang é hier , à elle seule , la moitié du plat, je l’ai v ue – le
mor ce au du r ognon, si gras, si luisant, à elle seule – un p é ché , un v rai
p é ché . Est-ce que les malades ont cet app étit, je te demande ? Mais tu es
aussi simple qu’un enfant.
Il n’ osait l’inter r ompr e , il n’ osait même plus p orter la main sur le cor ps
fragile , tout tr emblant de colèr e . Cee v oix, que la vieillesse avait
bizarr ement aigrie sans toutefois en chang er le timbr e , c’était celle que p etit
g ar çon il avait appris à r e douter , mais c’était celle encor e qui avait
toujour s ap aisé ses ter r eur s, tranché d’un mot ses scr upules, rép ondu de lui
de vant les hommes, et il semblait qu’ elle g ardât, qu’ elle dût emp orter un
jour du côté des ombr es le mé dio cr e se cr et de sa vie , ses joies tristes, ses
r emords. Il l’aimait. Il l’aimait surtout p ar ce qu’ elle était la seule chose
vivante qu’il comprît pleinement, qu’il comprît comme on aime , p ar un
élan de sy mp athie pr ofonde , char nelle . Il eût désiré de p ouv oir l’ entendr e ,
à l’heur e de la mort – telle quelle – non p as amollie , mais av e c cet accent
p articulier , cee même vibration de fur eur contenue ou de mépris, qui
avait tant de fois jadis calmé ses nerfs, lor sque au temps de sa chétiv e
adolescence il s’é v eillait br usquement la nuit, dans un délir e d’ang oisse ,
« Imbé cile ! disait la v oix esp éré e , libératrice . T u n’as rien v u du tout. Et si
tu ré v eilles ton pèr e , tu auras affair e à moi. » Alor s il sav ourait sa honte ,
le nez sous les draps, soulag é d’un p oids immense .
M. de Cler g erie est un p etit homme noir et tragique , av e c une tête
de rat. Et son inquiétude est aussi celle d’un rat, av e c les g estes menus,
pré cis, la p er p étuelle agitation de cee espè ce . D ouze v olumes ennuy eux
sont é crits, sur sa face étr oite que plisse et déplisse sans cesse une p ensé e
se crète , vigilante , assidue , toujour s la même à trav er s les saisons de la
vie , et si étr oitement familièr e qu’il ne la r e connaît même plus, ne saurait
désor mais l’ e xprimer en lang ag e intelligible : il r umine le malheur de ses
rivaux, mais sans aucune dép ense de haine , d’un cœur e x act et lab orieux.
Ainsi cr oit-il seulement p eser ses chances. Car il a l’honneur d’app artenir
à l’ A cadémie des Sciences morales, et il brigue un sièg e à l’ A cadémie tout
court.
Mais la pitié divine , qui de rien n’ est absente , n’a p as v oulu que le
4La joie Chapitr e I
p etit homme fit mieux que grignoter et r ong er , selon la loi de sa natur e .
Il n’ e x er ce ses dents fer v entes que sur des biens de nul prix. T oute
grandeur l’étonne , et il s’ en é carte av e c stup eur . À p eine l’ ose-t-il contempler
de loin, sans app étit, en p assant dans sa courte barb e grise une main
fébrile . Sa mé chanceté , qui n’a que les traits d’une ing énieuse soise , n’ est
mortelle qu’aux sots moins ing énieux que lui. Car la seule far ce de cet
ambitieux minuscule est de n’admir er rien, ni p er sonne , se tenant lui-même
p our un p auv r e homme , avide de déguiser son né ant. Ainsi va-t-il
d’instinct aux mé dio cr es qui lui r essemblent, et il les traite comme tels av e c
une sorte d’ing énuité ter rible ; il entr e dans leur mensong e sans se laisser
détour ner un moment p ar de p auv r es obstacles, dont il connaît la fragilité .
Chaque êtr e , si misérable qu’ on le supp ose , a né anmoins sa vérité . Mais
qu’imp orte la vérité des êtr es à qui n’a jamais entr epris de r e cher cher sa
pr opr e vérité ?
Par mi ses confrèr es de jour nalisme ou d’académie , qu’émeut fav
orablement le vaste escalier de son hôtel de la r ue de Luy nes, il p asse assez
p our grand seigneur . Ainsi est-il : noble à la ville , et r ustr e aux champs.
Les vieux philosophes de cabar et, tout fleuris d’ e xp érience et de
magnifiques rib otes, e xp erts à é valuer d’un coup d’ œil le p oids d’un sac de
farine ou la g énér euse cap acité des flancs d’une g énisse , ne s’y sont p as
tr omp és : il est un p ay san comme eux, tr op faible seulement, de v enu
simple sp e ctateur , sp e ctateur aigri, inconsolable , de l’énor me fé condité
de la ter r e . Sa ladr erie les enchante . Sa p oltr onnerie lég endair e – car il
p asse p our craindr e ég alement les iv r ognes et les braconnier s – les
attendrit. Ce qu’ils appr ennent de ses travaux et de ses succès, ce qu’ils en
lisent dans les g azees, les r emplit d’une joie maligne , et ils n’ en cr oient
p as un mot, supputant les frais d’une telle publicité . « oi ! disent-ils,
c’ est son p é craché ; p as sot de rapp orts, mais mal vivant » – sans p
ouv oir e xprimer leur p ensé e tr op subtile autr ement que p ar un rir e muet,
ou même un simple baement des p aupièr es.
La méprise de la gloir e , lor squ’ elle se r efuse incompréhensiblement
au g énie , est sans doute une tragique av entur e : la mé dio crité mé connue
a aussi son calvair e . La char g e en est si lourde à M. de Cler g erie ,
l’accable à son insu depuis tant d’anné es, qu’il lui ar riv e d’é v o quer , p our son
plaisir , p ar une sorte de mor ose déle ctation, les souv enir s p ourtant cr uels
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