Un jardin sur l

Un jardin sur l'Oronte

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Extrait : Un jour l'Émir de Qalaat reçut une ambassade des chrétiens de Tripoli, désireux d'établir avec lui des rapports de bon voisinage. Il accueillit avec empressement ces porteurs du rameau vert, car il ne rêvait que de jouir en paix de ses richesses, de ses beaux jardins et de son harem, qui passait pour le mieux composé de l'Asie. À leur tête se trouvait un chevalier de vingt-quatre ans, sire Guillaume, plein de coeur, de franchise et d'élan, et qui, malgré sa jeunesse, avait été choisi pour cette mission, parce qu'il excellait dans l'art de bien dire, comme les fameux chevaliers-poètes, et qu'arrivé de France à seize ans, il s'était mis merveilleusement à parler l'arabe. Tout de suite il plut à l'Émir qui avait le goût de renouveler ses plaisirs en les étalant devant un étranger. Et bientôt ils ne se quittèrent plus.

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Nombre de lectures 60
EAN13 9782824712444
Langue Français
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MA U RICE BARRÈS
U N JARDI N SU R
L’ORON T E
BI BEBO O KMA U RICE BARRÈS
U N JARDI N SU R
L’ORON T E
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1244-4
BI BEBO OK
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Fontes :
– P hilipp H. Poll
– Christian Spr emb er g
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V ous de v ez aribuer l’ o euv r e aux différ ents auteur s, y
compris à Bib eb o ok.  d’une brûlante jour né e de juin 1914, j’étais assis au b ord
de l’Or onte dans un p etit café de l’antique Hamah, en Sy rie .A Les r oues r uisselantes qui tour nent, jour et nuit, au fil du fleuv e
p our en éle v er l’ e au bienfaisante , r emplissaient le ciel de leur g
émissement, et un jeune savant me lisait dans un manuscrit arab e une histoir e
d’amour et de r eligion. . . Ce sont de ces heur es divines qui demeur ent au
fond de notr e mémoir e comme un trésor p our nous enchanter .
Pour quoi me tr ouvais-je ce jour-là dans cee ville my stérieuse et si
sè che d’Hamah, où le v ent du désert soulè v e en tourbillons la p oussièr e
des Cr oisés, des Séleucides, des Assy riens, des Juifs et des lointains P
héniciens ? J’y aendais que fût or g anisé e une p etite caravane av e c laquelle
j’allais p ar courir les monts Ansariehs, p our r e cher cher dans leur s vieux
donjons les descendants des fameux Haschischins. Et ce jeune savant, un
Irlandais, char g é p ar le British Museum des fouilles de Djerablous sur
l’Euphrate , une heur euse fortune v enait de me le fair e r encontr er qui
flânait comme moi dans les r uelles du bazar .
D eux eur op é ens p erdus au milieu de ces maisons av eugles et muees,
sous un soleil tor ride , ont tôt fait de s’asso cier . C’était d’ailleur s, cet
Irlandais, un de ces hommes d’imagination impr o visatrice qui sav ent animer
1Un jardin sur l’Or onte Chapitr e
chaque minute de la vie et chez qui l’ effr o yable chaleur de l’été sy rien
dé v elopp e cee sorte de p o ésie qui vient du frémissement des nerfs à nu,
une p o ésie d’é cor ché vif. Après av oir p ar cour u la ville et p oussé jusqu’aux
jardins, qui la pr olong ent durant quelque cent mètr es sur le fleuv e , nous
avions v u tout et rien. el esprit se cache dans Hamah ? À quoi song ent
ces Sy riens ? On v oudrait compr endr e , on v oudrait ap er ce v oir dans ce
décor monotone , au co eur de ces p etites maisons, toutes p ar eilles et toutes
fer mé es, plus que des intérieur s de p atios, des intérieur s d’âmes.
— Ne p ensez-v ous p as, me dit l’Irlandais, que le mieux serait
maintenant que nous cher chions des antiquités ?
Un indigène nous conduisit de vant une p orte qu’il heurta d’une suite
de coups conv enus, et après quelques p our p arler s et les cinq minutes qu’il
fallut p our que les femmes se r etirassent, nous fûmes intr o duits dans un
divan, où, le café ser vi, un juif nous montra ses trésor s : deux ou tr ois
bustes funérair es de Palmy r e , qu’il débar rassa des ling es qui les env
elopp aient comme les bandelees d’une momie , des monnaies d’ or et d’ar g ent
à l’ effigie des emp er eur s sy riens, et un manuscrit arab e .
— Le manuscrit, me dit l’Irlandais, après un e x amen rapide , est d’une
é critur e mé dio cr e , mais à pr emièr e v ue il me semble très curieux. Il p
ourrait êtr e d’un de ces métis d’O ccidentaux et d’indigènes que les Cr oisés
app elaient, ici, des Poulains et, en Grè ce , des Gasmules. Les Poulains ( d’ où
vient ce nom, je l’ignor e ) étaient les pr o duits de pèr e franc et de mèr e
syrienne , ou de pèr e sy rien et de mèr e franque . Leur s é crits sont rar es, et,
comme v ous p ensez, d’un esprit plutôt singulier . Il est v raisemblable que
l’auteur de la Chronique grecque de Morée était un Gasmule , et le ré cit que
v oici p eut pr o v enir de quelque Poulain app artenant à la maison d’un
bar on à qui le raachait sa naissance et qu’il ser vait comme inter prète p our
les langues orientales.
C’était une heur euse tr ouvaille . Mon comp agnon acheta les pré cieux
feuillets, je choisis une piè ce d’ or d’Héliog abale où figur e la pier r e noir e
qu’adorait ce jeune dément, et nous allâmes nous asse oir au p etit café
sous les p euplier s de l’Or onte .
elques Arab es commençaient d’y ar riv er , car le soleil descendait
sur l’horizon, et déjà les colomb es et les hir ondelles ouv raient leur s
grands v ols du soir . Mon savant se plong e a dans l’ e x amen de son
gri2Un jardin sur l’Or onte Chapitr e
moir e , et moi, sous les b e aux arbr es, – p ar eils aux arbr es de chez nous,
mais qu’ici l’ on bénit de daigner e xister et fraîchir à la brise , – en face
de cee e au de salut et de vant ces humbles r oues de moulin éle vé es à la
dignité de p oèmes vivants, je g oûtai la v olupté de ces vieilles o asis d’ Asie ,
accordé es invinciblement av e c les pulsations se crètes de notr e âme . Ine
xplicable nostalgie ! À quel g énie s’adr essent les inquiétudes que fait le v er
dans notr e conscience un dé cor si p auv r e et si fort ? ’ est-ce que j’aime
en Sy rie et qu’y v eux-je r ejoindr e ? Je cr ois que j’y r espir e , p ar-dessus
les quatr e fleuv es, un souv enir des délices du jardin que nous fer ma jadis
l’ép é e flamb o yante des K er oubs.
— Oui, v raiment, une histoir e curieuse , dit l’Irlandais, au b out d’une
heur e qu’il avait p assé e sans le v er le nez de dessus son te xte , et d’autant
plus intér essante p our nous qu’ elle se dér oule dans la région. A v ez-v ous
v u sur l’Or onte , en v enant d’Homs et non loin du villag e de Restan, les
r uines d’un châte au et d’un monastèr e ? Certaines cartes les indiquent
sous le nom de Q alaat-el- Abidin, la forter esse des adorateur s. C’ est là que
vivait au tr eizième siè cle ( j’av oue que je viens de l’appr endr e ) un de ces
r oitelets v oluptueux et lerés, innombrables dans les annales du monde
musulman, qui p assaient leur vie au milieu de leur s femmes à é couter
des v er s et de la musique et à discuter sur des nuances grammaticales ou
sentimentales, en aendant que p our finir , soudain, ils disp ar ussent dans
un coup de v ent comme meur ent les r oses.
— Brav o ! lui dis-je , v oici du r enfort. Hamah, cee après-midi, sous le
soleil, était vide et sans âme . La nuit descend, faites-moi donc l’immense
plaisir de la p eupler et d’y app eler ce fou et ces folles p our qu’ils nous
distraient.
— À v os ordr es, me rép ondit-il en riant, et v ous allez v oir une rar e
colle ction de jeunes b e autés arab es et p er sanes, toute une série de tulip es
é clatantes au co eur noir . Mais faites aention que les Orientaux é criv ent
des annales plutôt que de l’histoir e . Ils juxtap osent les faits sans les lier
ni les or g aniser , et je ne v ous avancerais guèr e en v ous traduisant tel quel
ce sommair e . Laissez-moi v ous dir e à mon aise , sans m’astr eindr e au mot
à mot, comment je cr ois le compr endr e , et rapp elez-v ous les v er s de Saadi
(p eut-êtr e les é crivait-il sur cee b er g e de l’Or onte ) : « Le g émissement
de la r oue qui élè v e les e aux suffit p our donner l’iv r esse à ceux qui sav ent
3Un jardin sur l’Or onte Chapitr e
g oûter le br euvag e my stique . A u b ourdonnement d’une mouche qui v ole ,
le souffi ép erdu pr end sa tête entr e ses mains. L’ineffable concert ne se
tait jamais dans le monde ; seulement l’ or eille n’ est p as toujour s prête à
l’ entendr e . »
— Allez, allez, mes or eilles et mon co eur sont prêts. On s’ ennuie tr op
dans cee Hamah sans âme . Est-ce la p eine d’y v enir de si loin p our y
manquer à ce p oint de musique ! Lisez-moi v otr e histoir e d’ or , d’ar g ent
et d’azur . Jamais v ous n’aur ez d’auditeur mieux disp osé que je ne suis, ce
soir , à g oûter le concert de l’ Asie .
Et v oici ce que me conta, tard dans la nuit, ce jeune Irlandais,
commentant très libr ement son te xte . . . Cr o y ez-v ous qu’il m’ait my stifié et
sous couleur d’adaptation conté une histoir e de son cr u ? elqu’un m’a
dit qu’il y r etr ouvait des v ers de p oètes orientaux, qui n’étaient p as nés à
l’ép o que où se p asse ce drame , et, chose plus étrang e , quelques lamb e aux
d’Euripide . Je ne sais que rép ondr e . Ces Irlandais sont de pr o digieux
fabulistes, et je me rapp elle comment Oscar Wilde , s’il avait un cer cle à son
g oût, racontait av e c des air s de magicien des histoir es qu’il jurait e x actes
et qui étaient de pur s mensong es. Eh bien ! le b e au grief ! ’imp orte que
mon comp agnon ait r ele vé de sa fantaisie la sé cher esse d’un vieux
manuscrit ! T oute une nuit, j’ai v u grâce à lui v oltig er sur l’Or onte un b e au
martin-pê cheur . . . Un oise au bleu sous les étoiles, c’ est imp ossible ?
Pourtant mes y eux l’ ont v u. Puissé-je l’amener tout vivant sous les vôtr es !
n
4CHAP I T RE I
  ’É de Q alaat r e çut une ambassade des chrétiens de
T rip oli, désir eux d’établir av e c lui des rapp orts de b on v oisi-U nag e . Il accueillit av e c empr essement ces p orteur s du rame au
v ert, car il ne rê vait que de jouir en p aix de ses richesses, de ses b e aux
jardins et de son har em, qui p assait p our le mieux comp osé de l’ Asie . À leur
tête se tr ouvait un che valier de vingt-quatr e ans, sir e Guillaume , plein de
co eur , de franchise et d’élan, et qui, malgré sa jeunesse , avait été choisi
p our cee mission, p ar ce qu’il e x cellait dans l’art de bien dir e , comme
les fameux che valier s-p oètes, et qu’ar rivé de France à seize ans, il s’était
mis mer v eilleusement à p arler l’arab e . T out de suite il plut à l’Émir qui
avait le g oût de r enouv eler ses plaisir s en les étalant de vant un étrang er .
Et bientôt ils ne se quièr ent plus.
L’Émir l’ emmenait à la chasse au faucon, et le r este du temps le pr
omenait dans ses jardins et ses p alais, où le jeune chrétien admirait toutes
choses av e c un entrain inépuisable .
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