Ursule Mirouët
219 pages
Français

Ursule Mirouët

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La Comédie humaine - Études de moeurs. Deuxième livre, Scènes de la vie de province - Tome I. Cinquième volume de l'édition Furne 1842. Extrait : Est-ce une petite fille de quinze ans qui peut inventer des plans pareils et les exécuter ? faire quitter ses opinions à un homme de quatre-vingt-trois ans qui n’a jamais mis le pied dans une église que pour se marier, qui a les prêtres dans une telle horreur, qu’il n’a pas même accompagné cette enfant à la paroisse le jour de sa première communion ! Eh ! bien, pourquoi, si le docteur Minoret a les prêtres en horreur, passe-t-il, depuis quinze ans, presque toutes les soirées de la semaine avec l’abbé Chaperon ? Le vieil hypocrite n’a jamais manqué de donner à Ursule vingt francs pour mettre au cierge quand elle rend le pain bénit. Vous ne vous souvenez donc plus du cadeau fait par Ursule à l’église pour remercier le curé de l’avoir préparée à sa première communion ? elle y avait employé tout son argent, et son parrain le lui a rendu, mais doublé. Vous ne faites attention à rien, vous autres, hommes !

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Nombre de lectures 41
EAN13 9782824710471
Langue Français

HONORÉ DE BALZA C
U RSU LE MI ROU ËT
BI BEBO O KHONORÉ DE BALZA C
U RSU LE MI ROU ËT
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1047-1
BI BEBO OK
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Le te xte suivant est une œuv r e du domaine public é dité
sous la licence Cr e ativ es Commons BY -SA
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compris à Bib eb o ok.MADEMOISELLE SOP H I E SU RV I LLE.
C’ est un v rai plaisir , ma chèr e niè ce , que de te dé dier un liv r eA dont le sujet et les détails ont eu l’appr obation, si difficile à
obtenir , d’une jeune fille à qui le monde est encor e inconnu, et qui ne
transig e av e c aucun des nobles princip es d’une sainte é ducation. V ous autr es
jeunes filles, v ous êtes un public r e doutable  ; car on ne doit v ous laisser
lir e que des liv r es pur s comme v otr e âme est pur e , et l’ on v ous défend
certaines le ctur es comme on v ous empê che de v oir la So ciété telle qu’ elle
est. N’ est-ce p as alor s à donner de l’ or gueil à un auteur que de v ous av oir
plu  ? Dieu v euille que l’affe ction ne t’ait p as tr omp é e  ! i nous le dira  ?
l’av enir que tu v er ras, je l’ espèr e , et où je ne serai plus.
T on oncle ,
HONORÉ DE BALZA C.
n
1Pr emièr e p artie
2U RSU LE MI ROU ËT
   Nemour s du côté de Paris, on p asse sur le canal du
Loing, dont les b er g es for ment à la fois de champêtr es r emp artsE et de pior esques pr omenades à cee jolie p etite ville . D epuis
1830, on a malheur eusement bâti plusieur s maisons en de çà du p ont. Si
cee espè ce de faub our g s’augmente , la phy sionomie de la ville y p erdra
sa gracieuse originalité . Mais, en 1829, les côtés de la r oute étant libr es,
le maîtr e de p oste , grand et gr os homme d’ envir on soix ante ans, assis au
p oint culminant de ce p ont, p ouvait, p ar une b elle matiné e , p arfaitement
embrasser ce qu’ en ter mes de son art on nomme un r uban de queue . Le
mois de septembr e déplo yait ses trésor s, l’atmosphèr e flambait au-dessus
des herb es et des cailloux, aucun nuag e n’altérait le bleu de l’éther dont
la pur eté p artout viv e , et même à l’horizon, indiquait l’ e x cessiv e
raréfaction de l’air . A ussi, Minor et-Le v rault, ainsi se nommait le maîtr e de
p oste , était-il oblig é de se fair e un g arde-v ue av e c une de ses mains p our
ne p as êtr e ébloui. En homme imp atienté d’aendr e , il r eg ardait tantôt
les char mantes prairies qui s’étalent à dr oite de la r oute et où ses r eg ains
p oussaient, tantôt la colline char g é e de b ois qui, sur la g auche , s’étend de
Nemour s à Bour on. Il entendait dans la vallé e du Loing, où r etentissaient
les br uits du chemin r ep oussés p ar la colline , le g alop de ses pr opr es
che3Ur sule Mir ouët Chapitr e
vaux et les claquements de fouet de ses p ostillons. Ne faut-il p as êtr e bien
maîtr e de p oste p our s’imp atienter de vant une prairie où se tr ouvaient
des b estiaux comme en fait Paul Poer , sous un ciel de Raphaël, sur un
canal ombrag é d’arbr es dans la manièr e d’Hobbéma  ? i connaît
Nemour s sait que la natur e y est aussi b elle que l’art, dont la mission est de
la spiritualiser  : là , le p ay sag e a des idé es et fait p enser . Mais à l’asp e ct
de Minor et-Le vraut, un artiste aurait quié le site p our cr o quer ce b
ourg e ois, tant il était original à for ce d’êtr e commun. Réunissez toutes les
conditions de la br ute , v ous obtenez Caliban, qui, certes, est une grande
chose . Là où la For me domine , le Sentiment disp araît. Le maîtr e de p oste ,
pr euv e vivante de cet axiome , présentait une de ces phy sionomies où le
p enseur ap er çoit difficilement trace d’âme sous la violente car nation que
pr o duit un br utal dé v elopp ement de la chair . Sa casquee en drap bleu,
à p etite visièr e et à côtes de melon, moulait une tête dont les fortes
dimensions pr ouvaient que la science de Gall n’a p as encor e ab ordé le
chapitr e des e x ceptions. Les che v eux gris et comme lustrés qui déb ordaient
la casquee v ous eussent démontré que la che v elur e blanchit p ar d’autr es
causes que p ar les fatigues d’ esprit ou p ar les chagrins. D e chaque côté
de la tête , on v o yait de lar g es or eilles pr esque cicatrisé es sur les b ords
p ar les ér osions d’un sang tr op ab ondant qui semblait prêt à jaillir au
moindr e effort. Le teint offrait des tons violacés sous une couche br une ,
due à l’habitude d’affr onter le soleil. Les y eux gris, agités, enfoncés,
cachés sous deux buissons noir s, r essemblaient aux y eux des K almouks v
enus en 1815  ; s’ils brillaient p ar moments, ce ne p ouvait êtr e que sous
l’ effort d’une p ensé e cupide . Le nez, déprimé depuis sa racine , se r ele vait
br usquement en pie d de mar mite . D es lè v r es ép aisses en har monie av e c
un double menton pr esque r ep oussant, dont la barb e faite à p eine deux
fois p ar semaine maintenait un mé chant foulard à l’état de corde usé e  ;
un cou plissé p ar la graisse , quoique très-court  ; de fortes joues
complétaient les caractèr es de la puissance stupide que les sculpteur s impriment
à leur s cariatides. Minor et-Le v rault r essemblait à ces statues, à cee
différ ence près qu’ elles supp ortent un é difice et qu’il avait assez à fair e de se
soutenir lui-même . V ous r encontr er ez b e aucoup de ces Atlas sans monde .
Le buste de cet homme était un blo c  ; v ous eussiez dit d’un taur e au r
ele vé sur ses deux jamb es de der rièr e . Les bras vig our eux se ter minaient
4Ur sule Mir ouët Chapitr e
p ar des mains ép aisses et dur es, lar g es et fortes, qui p ouvaient et savaient
manier le fouet, les guides, la four che , et aux quelles aucun p ostillon ne se
jouait. L’énor me v entr e de ce g é ant était supp orté p ar des cuisses gr osses
comme le cor ps d’un adulte et p ar des pie ds d’éléphant. La colèr e de vait
êtr e rar e chez cet homme , mais ter rible , ap ople ctique alor s qu’ elle é clatait.
oique violent et incap able de réfle xion, cet homme n’avait rien fait qui
justifiât les sinistr es pr omesses de sa phy sionomie . A qui tr emblait de vant
ce g é ant, ses p ostillons disaient  : ―  Oh  ! il n’ est p as mé chant  !
Le maîtr e de Nemour s, p our nous ser vir de l’abré viation usité e en
b e aucoup de p ay s, p ortait une v este de chasse en v elour s v ert b outeille ,
un p antalon de coutil v ert à raies v ertes, un ample gilet jaune en p oil de
chè v r e , dans la p o che duquel on ap er ce vait une tabatièr e monstr ueuse
dessiné e p ar un cer cle noir . A nez camard gr osse e , est une loi
pr esque sans e x ception.
Fils de la Ré v olution et sp e ctateur de l’Empir e , Minor et-Le v rault ne
s’était jamais mêlé de p olitique  ; quant à ses opinions r eligieuses, il
n’avait mis le pie d à l’église que p our se marier  ; quant à ses princip es dans
la vie privé e , ils e xistaient dans le Co de civil  : tout ce que la loi ne
défendait p as ou ne p ouvait aeindr e , il le cr o yait faisable . Il n’avait jamais
lu que le jour nal du dép artement de Seine et Oise , ou quelques instr
uctions r elativ es à sa pr ofession. Il p assait p our un cultivateur habile  ; mais
sa science était pur ement pratique . Ainsi, chez Minor et-Le v rault, le
moral ne démentait p as le phy sique . A ussi p arlait-il rar ement  ; et, avant de
pr endr e la p ar ole , pr enait-il toujour s une prise de tabac p our se donner
le temps de cher cher non p as des idé es, mais des mots. Bavard, il v ous
eût p ar u manqué . En p ensant que cee espè ce d’éléphant sans tr omp e et
sans intellig ence , se nomme Minoret-Levrault , ne doit-on p as r e connaîtr e
av e c Ster ne l’ o cculte puissance des noms, qui tantôt raillent et tantôt
prédisent les caractèr es  ? Malgré ces incap acités visibles, en tr ente-six ans il
avait, la Ré v olution aidant, g agné tr ente mille liv r es de r ente , en
prairies, ter r es lab ourables et b ois. Si Minor et, intér essé dans les messag eries
de Nemour s et dans celles du Gâtinais à Paris, travaillait encor e , il
agissait en ce ci moins p ar habitude que p our un fils unique auquel il v oulait
prép ar er un b el av enir . Ce fils, de v enu, selon l’ e xpr ession des p ay sans,
un monsieur , v enait de ter miner son Dr oit et de vait prêter ser ment à la
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r entré e , comme av o cat stagiair e . Monsieur et madame Minor et-Le v rault,
car , à trav er s ce colosse , tout le monde ap er çoit une femme sans laquelle
une si b elle fortune serait imp ossible , laissaient leur fils libr e de se choisir
une car rièr e  : notair e à Paris, pr o cur eur du r oi quelque p art, r e ce v
eurg énéral n’imp orte où, ag ent de chang e ou maîtr e de p oste . elle
fantaisie p ouvait se r efuser , à quel état ne de vait p as prétendr e le fils d’un
homme de qui l’ on disait, depuis Montar gis jusqu’à Essonne  : « Le pèr e
Minor et ne connaît p as sa fortune  ! » Ce mot avait r e çu, quatr e ans
aup aravant, une sanction nouv elle quand, après av oir v endu son aub er g e ,
Minor et s’était bâti des é curies et une maison sup erb es en transp ortant
la p oste de la Grand’r ue sur le p ort. Ce nouv el établissement avait coûté
deux cent mille francs, que les commérag es doublaient à tr ente lieues à
la r onde . La p oste de Nemour s v eut un grand nombr e de che vaux, elle
va jusqu’à Fontaineble au sur Paris et dessert au delà les r outes de
Montar gis et de Monter e au  ; de tous les côtés, le r elais est long, et les sables
de la r oute de Montar gis autorisent ce fantastique tr oisième che val, qui
se p ay e toujour s et ne se v oit jamais. Un homme bâti comme Minor et,
riche comme Minor et, et à la tête d’un p ar eil établissement, p ouvait donc
s’app eler sans antiphrase , le maîtr e de Nemour s. oiqu’il n’ eût jamais
p ensé ni à Dieu ni à diable , qu’il fût matérialiste pratique comme il était
agriculteur pratique , ég oïste pratique , avar e pratique , Minor et avait
jusqu’alor s joui d’un b onheur sans mélang e , si l’ on doit r eg arder une vie
pur ement matérielle comme un b onheur . En v o yant le b our r elet de chair
p elé e qui env elopp ait la der nièr e v ertèbr e et comprimait le cer v elet de
cet homme , en entendant surtout sa v oix grêle et clair ee qui contrastait
ridiculement av e c son encolur e , un phy siologiste eût p arfaitement
compris p our quoi ce grand, gr os, ép ais cultivateur adorait son fils unique , et
p our quoi p eut-êtr e il l’avait aendu si long-temps, comme le disait
assez le nom de D ésiré que p ortait l’ enfant. Enfin, si l’amour en trahissant
une riche or g anisation est chez l’homme une pr omesse des plus grandes
choses, les philosophes compr endr ont les causes de l’incap acité de
Minor et. La mèr e , à qui fort heur eusement le fils r essemblait, rivalisait de
gâteries av e c le pèr e . A ucun natur el d’ enfant n’aurait pu résister à cee
idolâtrie . A ussi D ésiré , qui connaissait l’étendue de son p ouv oir , savait-il
trair e la cassee de sa mèr e et puiser dans la b our se de son pèr e en faisant
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cr oir e à chacun des auteur s de ses jour s qu’il ne s’adr essait qu’à lui. D
ésiré , qui jouait à Nemour s un rôle infiniment sup érieur à celui que joue
un prince r o yal dans la capitale de son pèr e , avait v oulu se p asser à Paris
toutes ses fantaisies comme il se les p assait dans sa p etite ville , et chaque
anné e il y avait dép ensé plus de douze mille francs. Mais aussi, p our cee
somme , avait-il acquis des idé es qui ne lui seraient jamais v enues à
Nemour s  ; il s’était dép ouillé de la p e au du pr o vincial, il avait compris la
puissance de l’ar g ent, et v u dans la magistratur e un mo y en d’élé vation.
Pendant cee der nièr e anné e il avait dép ensé dix mille francs de plus, en
se liant av e c des artistes, av e c des jour nalistes et leur s maîtr esses. Une
ler e confidentielle assez inquiétante eût au b esoin e xpliqué la faction
du maîtr e de p oste , à qui son fils demandait son appui p our un mariag e  ;
mais la mèr e Minor et-Le v rault, o ccup é e à prép ar er un somptueux
déjeuner p our célébr er le triomphe et le r etour du licencié en dr oit, avait env o yé
son mari sur la r oute en lui disant de monter à che val s’il ne v o yait p as
la dilig ence . La dilig ence qui de vait amener ce fils unique ar riv e
ordinair ement à Nemour s v er s cinq heur es du matin, et neuf heur es sonnaient  !
i p ouvait causer un p ar eil r etard  ? A vait-on v er sé  ? D ésiré vivait-il  ?
A vait-il seulement la jamb e cassé e  ?
T r ois baeries de coups de fouet é clatent et dé chir ent l’air comme une
mousqueterie , les gilets r oug es des p ostillons p oindent, dix che vaux
hennissent  ! le maîtr e ôte sa casquee et l’agite , il est ap er çu. Le p ostillon le
mieux monté , celui qui ramenait deux che vaux de calè che gris-p ommelé ,
pique son p orteur , de vance cinq gr os che vaux de dilig ence , les Minor et
de l’é curie , tr ois che vaux de b erline , et ar riv e de vant le maîtr e .
― As-tu v u la Ducler  ?
Sur les grandes r outes, on donne aux dilig ences des noms assez
fantastiques  : on dit la Caillard, la Ducler ( la v oitur e de Nemour s à
Paris), le Grand-Bur e au. T oute entr eprise nouv elle est la Concurrence  ! Du
temps de l’ entr eprise des Le comte , leur s v oitur es s’app elaient la Comtesse .
―  Caillard n’a p as arap é la Comtesse , mais le Grand-Bur e au lui a
joliment brûlé . . . sa r ob e , tout de même  ! ― La Caillard et le Grand-Bur e au
ont enfoncé les Françaises ( les Messag eries-Françaises). Si v ous v o y ez le
p ostillon allant à tout brésiller et r efuser un v er r e de vin, questionnez
le conducteur  ; il v ous rép ond, le nez au v ent, l’ œil sur l’ esp ace  : ― La
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