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L'aéronaute embourbé

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BERNARD VIALLET L’AERONAUTE EMBOURBE Editions Emma Jobber Du même auteur _____________ « Le Mammouth m’a tué » (Editions Tempora) « Ulla Sundström » (TheBookEdition) « Dorian Evergreen » (TheBookEdition) « Les Faux As » (TheBookEdtion) « Bienvenue sur Déliciosa » (TheBookEdition) « Opération Baucent » (TheBookEdition) « Expresso Love » (CSP & Amazon Kindle) « Montburgonde » (CSP & Amazon Kindle A Joëlle, Emmanuelle, Marianne et Benoît. « Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau. Toute gloire près d’eux passe et tombe éphémère ; Et, comme ferait une mère, La voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau ! » (Victor Hugo) Pour suivre l’actualité de l’auteur, retrouvez-le sur son site : www.bernardviallet.fr ou sur Facebook : https://www.facebook.com/bernardvialletauteur/ PROLOGUE En cette triste fin d’après midi de novembre, j’étais venu rendre visite à mon père dans sa petite maison perchée sur la colline pavillonnaire de Saint Ouen l’Aumône, à quelques encablures de l’ancienne abbaye royale de Maubuisson. Mon père est un très vieil homme maintenant, il approche la centaine, mais a gardé toute sa tête, toute son indépendance et toute son autonomie. Et il y tient farouchement. Depuis la mort de ma mère, il vit tout seul et semble attendre très sereinement la mort. Il a toujours été autant un mystère qu’un exemple pour moi.

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Publié le 19 mars 2017
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BERNARD VIALLET
L’AERONAUTE EMBOURBE
Editions Emma Jobber
Du même auteur _____________
« Le Mammouth m’a tué » (Editions Tempora) « Ulla Sundström » (TheBookEdition) « Dorian Evergreen » (TheBookEdition) « Les Faux As » (TheBookEdtion) « Bienvenue sur Déliciosa » (TheBookEdition) « Opération Baucent » (TheBookEdition) « Expresso Love » (CSP & Amazon Kindle) « Montburgonde » (CSP & Amazon Kindle
A Joëlle, Emmanuelle, Marianne et Benoît.
« Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau. Toute gloire près d’eux passe et tombe éphémère ; Et, comme ferait une mère, La voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau ! » (Victor Hugo)
Pour suivre l’actualité de l’auteur, retrouvez-le sur son site : www.bernardviallet.fr ou sur Facebook : https://www.facebook.com/bernardvialletauteur/
PROLOGUE
En cette triste fin d’après midi de novembre, j’étais venu rendre visite à mon père dans sa petite maison perchée sur la colline pavillonnaire de Saint Ouen l’Aumône, à quelques encablures de l’ancienne abbaye royale de Maubuisson. Mon père est un très vieil homme maintenant, il approche la centaine, mais a gardé toute sa tête, toute son indépendance et toute son autonomie. Et il y tient farouchement. Depuis la mort de ma mère, il vit tout seul et semble attendre très sereinement la mort. Il a toujours été autant un mystère qu’un exemple pour moi. Sur la fin de sa vie, il se comporte un peu comme une sorte de moine laïc, au rythme des prières et des eucharisties qu’il ne manquerait pour rien au monde. Il se contente de peu et ne me réclame jamais rien. Il semble avoir atteint une sorte de sagesse qui lui permet un certain détachement des contingences de ce monde. D’aucuns pourraient taxer cela d’indifférence voire d’égoïsme. Je ne le pense pas, mais je peux me tromper. Etant son fils aîné et habitant assez loin de chez lui, j’ai un statut particulier assez différent de celui de ma sœur dont il souhaite sans doute plus de présence et d’attention. Le soir descend lentement sur la petite cuisine qui s’obscurcit peu à peu. De longues plages de silence s’installent entre nous. Nous avons fait le tour des nouvelles de la famille et avons épuisé la plupart des sujets de conversation habituels. Comme il est devenu sourd et que son appareil ne fonctionne pas bien, il faut tout répéter assez fort et après quelque temps, cela finit par le fatiguer. C’est un peu l’heure mélancolique. Nous ne sommes jeunes ni l’un ni l’autre. Nos morts veillent là dans l’ombre et le silence. Il a perdu sa sœur, il y a bien longtemps, sa mère également, son frère plus récemment et sa
femme emportée en moins d’un an par une leucémie foudroyante. Il est l’ancêtre de la famille et le dernier survivant de sa génération. Les années qui lui restent à vivre se comptent forcément sur les doigts d’une ou de deux mains grand maximum. Il va nous quitter et je m’aperçois que je ne sais que fort peu de choses sur lui. C’est un homme discret et même secret, un taiseux comme on dirait dans les campagnes. Il n’aime pas raconter. Et ne veut pas raconter. Si on lui pose des questions, il répond un peu plus clairement qu’au temps où nous étions enfants, mais guère plus. Il en reste toujours au service minimum. On a l’impression que pour lui, tout est jardin secret ou expérience personnelle banale et incommunicable aux autres car totalement inutile. Ce en quoi il n’a pas forcément tort. Ce que la vie enseigne aux uns est rarement profitable aux autres… Il n’en demeure pas moins qu’il partira avec ses secrets, sa guerre, ses cinq années de camp de prisonniers en Autriche, sa vie d’esclave ou de bagnard en compagnie de déportés juifs. Il a travaillé dans les mêmes « kommandos », avalé la même soupe claire, subi les mêmes avanies qu’eux, mais n’en a jamais vraiment parlé. Né le 22 janvier 1914 sous le signe du Verseau, troisième de sa fratrie, il n’a jamais connu son père pour cause de Première Guerre Mondiale. N’ayant donc pas bénéficié d’une véritable image paternelle lui-même, il a dû s’improviser un statut un peu secondaire, effacé qu’il se trouvait par la forte personnalité de ma mère qui, comme on dit vulgairement, donnait l’impression de « porter la culotte » dans le couple. Sans doute nous aimait-il très sincèrement, mais les démonstrations en étaient rares. En plus d’être taiseux, chez nous, on n’est pas démonstratifs, on ne passe pas son temps à se toucher, à s’embrasser, à se dire des gentillesses. Peut-être est-ce dû à une certaine forme de pudeur ou de timidité ? À l’éducation rigoriste qu’ils ont eu tous les deux ? Aux lointaines origines alsaciennes de ma mère et bourguignonnes
de mon père ? Ou plutôt aux traumatismes subis des deux côtés ? Là encore, je n’en saurai rien. Ma mère a emporté ses blessures secrètes dans sa tombe du cimetière de l’Hay les Roses. Elle aussi était orpheline, mais sans être pupille de la Nation. Elle perdit ses parents avant la guerre de 40. À cette époque, la tuberculose ne pardonnait pas et la pénicilline était encore une rareté. Mal soignée, elle a mené mes deux grands parents maternels directement dans le trou alors que leurs deux enfants étaient encore adolescents. Les lois sociales n’ayant pas atteint la sophistication de notre époque, un ami commerçant des Halles et sa femme, que ma mère appela toujours « Mon oncle » et « Ma tante », la recueillirent ainsi que son jeune frère, les deux orphelins n’ayant plus aucune famille proche. Il fait presque noir maintenant dans cette petite cuisine. Je me dispose à partir. J’ai de la route à parcourir pour regagner mon chez moi. Mon père se lève, allume le plafonnier et s’éloigne un instant. Il revient presque aussitôt avec une petite liasse. — Tiens, me dit-il, c’est pour toi. Devant moi, il pose une enveloppe en papier kraft et quelques photos très anciennes, toutes jaunies, d’un beige passé. — Qu’est-ce que c’est, Papa ? — Vois par toi-même et fais-en ce que tu veux, me répond-il. J’examine l’enveloppe sur laquelle est écrit en travers « Pour Bernard Viallet » au crayon de papier. Il y a un petit côté testamentaire là-dedans. C’est sûrement mûrement réfléchi de sa part et je comprends tout de suite quand j’ouvre l’enveloppe et que je découvre des lettres signées de Jules. J’en compte 44 et seulement deux de Mémée, c’est-à-dire de Louise, sa femme et également ma grand-mère, merveilleuse personne, qui m’a beaucoup aimé et que je porterai toujours
dans mon cœur. — Mais, lui dis-je, ce sont les lettres que Jules envoyait à Ernest, son beau-frère, depuis le front. Tu n’aurais pas celles qu’il devait envoyer à Mémée et pourquoi pas les réponses de celle-ci ? — Non, me répond-il. Je ne les ai pas et je ne les ai jamais eues… — Quel dommage… Cette correspondance devait être magnifique et même déchirante, j’imagine. — Je ne comprends pas que tu veuilles la lire. C’est personnel, intime, cela ne nous regarde pas. — Oh, il y a prescription maintenant. Tout deux sont partis depuis si longtemps. Si j’avais pu en disposer, j’aurais essayé de les publier, histoire de rendre leur amour et leur destinée un peu moins mortelle. Manifestement, il ne comprend pas bien mon intérêt pour ces lettres perdues, certainement déchirées, jetées ou brûlées… Par qui ? Mémée ? Peut-être et même sûrement. La mort de mon grand-père fut le drame de sa vie. Bien qu’elle n’en parlât jamais, je sais qu’elle en fut inconsolable. Il était le grand absent, l’éternel héros dont elle attendit toute sa vie l'impossible retour, telle Pénélope. Veuve très jeune, elle éleva courageusement ses trois petits orphelins. Trouva un travail dans la compagnie d’assurance où exerçait Jules et ne se remaria jamais. Et pourtant, les prétendants ne manquèrent pas. Un jour de confidence, elle m’avoua même qu’un médecin lui avait proposé de refaire sa vie avec lui. Il était jeune, beau et avait une confortable situation. Une occasion pareille ne se représente pas deux fois dans la vie d’une veuve ruinée avec trois enfants en bas âge. Elle refusa et je suis sûr qu’il ne lui était pas indifférent. Fidèle, jusqu’au bout, jusqu’à la mort et quoi qu’il en coûte… Mais qui donc était ce Jules pour qu’on l’aimât ainsi ? Quel personnage hors du commun pouvait-il être pour avoir laissé
un tel vide, une telle désolation dans notre famille ? Jusqu’à l’instant où mon père posa devant moi ce petit tas de documents, je n’en avais qu’une très vague idée. Mémée m’avait juste raconté qu’il était sergent et qu’il était mort en 1915, fauché par un schrapnel à Vauquois, la colline martyre qui servait de verrou ouest sur le front de Verdun. Mon père alla en pèlerinage sur sa tombe dans le cimetière militaire de l’endroit. Tout gamin, je suivais avec ma mère et ma petite sœur, sans rien comprendre d’autre si ce n’est que jamais je n’aurais de grand-père ni d’un côté ni de l’autre. Jamais on ne m’embrasserait avec des joues rugueuses, jamais un vieil homme ne me raconterait ses exploits à la guerre, ne me prendrait par la main et ne m’emmènerait promener au square. Quand mes copains me parlaient de leur papy qui était si formidable, moi, je ne savais pas quoi raconter… Et voilà qu’il resurgissait par ces lettres, ces quelques pauvres photos vieilles de près d’un siècle. Je le voyais enfin. Je lisais sa prose. Il me parlait. Je ne pouvais pas attendre. Foin de l’heure de rentrer. Je fus immédiatement conquis. L’écriture est belle, plastiquement, avec ses pleins, ses déliés et son style impeccable. Tout est clair, bien raconté, avec concision et délicatesse. On sent la volonté de faire partager tout mais en rassurant. Jules était un lettré. Je ne débusque pas la moindre faute d’orthographe ou de syntaxe. Mon père ne semble pas étonné. Mais pourquoi ne m’a-t-il jamais parlé de lui ? Pourquoi nous a-t-il laissé avec ce vide, ce manque, ce gouffre dans notre passé ? D’ordinaire, ce sont plutôt les crapules, les personnages peu recommandables que l’on cache dans les familles. Chez nous, ce sont les héros que l’on entoure d’un voile de silence et de secret. J’ose écrire « héros » car je viens de découvrir en plus du portrait d’un homme d’assez petite taille à la mâchoire volontaire et aux yeux d’un bleu acier teintés de mélancolique tristesse, d’autres photos datant de 1907. Mon grand-père à côté d’un ballon dirigeable à gaz. Jules