Pêcheur d’Islande
229 pages
Français

Pêcheur d’Islande

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Description

Le roman est celui de la passion d'une jeune bretonne issue d'un milieu aisé, Gaud Mével, pour un marin-pêcheur de Pors-Even, Yann Gaos, de condition plus modeste, qui part régulièrement pour de longues campagnes de pêche en Islande. Exilée à Paris avec son père, ancien pêcheur enrichi, Gaud revient dans son pays natal de Paimpol et tombe amoureuse de Yann au cours d'une noce. Mais celui-ci doit repartir, comme chaque année en Islande de février à fin août. Pêcheur d'Islande est un roman français de Pierre Loti paru en 1886 et qui fut le plus grand succès de son auteur. Extrait : C’était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui vendait des bouquets énormes au prix d’un louis de vingt francs. Il en avait acheté un, sans trop savoir qu’en faire, et puis tout de suite en arrivant, il l’avait lancé à tour de bras, en plein par la figure, à celle qui chantait sur la scène, — moitié déclaration brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte qu’il trouvait par trop rose. La femme était tombée du coup 

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Publié par
Nombre de lectures 163
EAN13 9782824711089
Langue Français

P I ERRE LO T I
P ÊCH EU R D’ISLAN DE
BI BEBO O KP I ERRE LO T I
P ÊCH EU R D’ISLAN DE
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1108-9
BI BEBO OK
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compris à Bib eb o ok.MAD AME AD AM
( JU LI ET T E LAMBERT)A Hommage d’affection filiale.
P I ERRE LO T I
n
1Pr emièr e p artie
2CHAP I T RE I
    , aux car r ur es ter ribles, accoudés à b oir e , dans une
sorte de logis sombr e qui sentait la saumur e et la mer . Le gîte ,I tr op bas p our leur s tailles, s’ effilait p ar un b out, comme
l’intérieur d’une grande mouee vidé e  ; il oscillait faiblement, en r endant une
plainte monotone , av e c une lenteur de sommeil.
D ehor s, ce de vait êtr e la mer et la nuit, mais on n’ en savait tr op rien  :
une seule ouv ertur e coup é e dans le plafond était fer mé e p ar un couv er cle
en b ois, et c’était une vieille lamp e susp endue qui les é clairait en vacillant.
Il y avait du feu dans un four ne au  ; leur s vêtements mouillés
séchaient, en rép andant de la vap eur qui se mêlait aux fumé es de leur s pip es
de ter r e .
Leur table massiv e o ccup ait toute leur demeur e  ; elle en pr enait très
e x actement la for me , et il r estait juste de quoi se couler autour p our
s’asse oir sur des caissons étr oits scellés aux murailles de chêne . D e gr osses
p outr es p assaient au-dessus d’ eux, pr esque à toucher leur s têtes  ; et,
der3Pê cheur d’Islande Chapitr e I
rièr e leur s dos, des couchees qui semblaient cr eusé es dans l’ép aisseur
de la char p ente s’ ouv raient comme les niches d’un cav e au p our mer e
les morts. T outes ces b oiseries étaient gr ossièr es et fr ustes, imprégné es
d’humidité et de sel  ; usé es, p olies p ar les fr oements de leur s mains.
Ils avaient bu, dans leur s é cuelles, du vin et du cidr e , aussi la joie de
viv r e é clairait leur s figur es, qui étaient franches et brav es. Maintenant ils
r estaient aablés et de visaient, en br eton, sur des questions de femmes et
de mariag es.
Contr e un p anne au du fond, une sainte vier g e en faïence était fix é e
sur une planchee , à une place d’honneur . Elle était un p eu ancienne , la
p atr onne de ces marins, et p einte av e c un art encor e naïf. Mais les p
ersonnag es en faïence se conser v ent b e aucoup plus longtemps que les v rais
hommes  ; aussi sa r ob e r oug e et bleue faisait encor e l’ effet d’une p etite
chose très fraîche au milieu de tous les gris sombr es de cee p auv r e
maison de b ois. Elle avait dû é couter plus d’une ardente prièr e , à des heur es
d’ang oisses  ; on avait cloué à ses pie ds deux b ouquets de fleur s artificielles
et un chap elet.
Ces cinq hommes étaient vêtus p ar eillement  : un ép ais tricot de laine
bleue ser rant le tor se et s’ enfonçant dans la ceintur e du p antalon  ; sur la
tête , l’ espè ce de casque en toile g oudr onné e qu’ on app elle suroît ( du nom
de ce v ent de sud-ouest qui dans notr e hémisphèr e amène les pluies).
Ils étaient d’âg es div er s. Le capitaine p ouvait av oir quarante ans  ; tr ois
autr es, de vingt-cinq à tr ente . Le der nier , qu’ils app elaient Sylv estr e ou
Lurlu, n’ en avait que dix-sept. Il était déjà un homme , p our la taille et la
for ce  : une barb e noir e , très fine et très frisé e , couv rait ses joues  ;
seulement il avait g ardé ses y eux d’ enfant, d’un gris bleu, qui étaient e
xtrêmement doux et tout naïfs.
T rès près les uns des autr es, faute d’ esp ace , ils p araissaient épr ouv er
un v rai bien-êtr e , ainsi tapis dans leur gîte obscur .
. . . D ehor s, ce de vait êtr e la mer et la nuit, l’infinie désolation des e aux
noir es et pr ofondes. Une montr e de cuiv r e , accr o ché e au mur , mar quait
onze heur es, onze heur es du soir sans doute  ; et, contr e le plafond de b ois,
on entendait le br uit de la pluie .
Ils traitaient très g aîment entr e eux ces questions de mariag e , — mais
sans rien dir e qui fût déshonnête . Non, c’étaient des pr ojets p our ceux
4Pê cheur d’Islande Chapitr e I
qui étaient encor e g ar çons, ou bien des histoir es drôles ar rivé es dans le
pays, p endant des fêtes de no ces. elquefois ils lançaient bien, av e c un
b on rir e , une allusion un p eu tr op franche au plaisir d’aimer . Mais
l’amour , comme l’ entendent les hommes ainsi tr emp és, est toujour s une
chose saine , et dans sa cr udité même il demeur e pr esque chaste .
Cep endant Sylv estr e s’ ennuyait, à cause d’un autr e app elé Je an (un
nom que les Br etons pr ononcent Y ann), qui ne v enait p as.
En effet, où était-il donc ce Y ann  ; toujour s à l’ ouv rag e là-haut  ?
Pourquoi ne descendait-il p as pr endr e un p eu de sa p art de la fête  ?
―  T antôt minuit, p ourtant, dit le capitaine .
Et, en se r e dr essant deb out, il soule va av e c sa tête le couv er cle de
b ois, afin d’app eler p ar là ce Y ann. Alor s une lueur très étrang e tomba
d’ en haut  :
―  Y ann  ! Y ann  !. . . Eh  ! l’ homme  !
L’ homme rép ondit r udement du dehor s.
Et, p ar ce couv er cle un instant entr’ ouv ert, cee lueur si pâle qui était
entré e r essemblait bien à celle du jour . — « Bientôt minuit. . . » Cep endant
c’était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crépusculair e
r env o yé e de très loin p ar des mir oir s my stérieux.
Le tr ou r efer mé , la nuit r e vint, la p etite lamp e p endue se r emit à briller
jaune , et on entendit l’ homme descendr e av e c de gr os sab ots p ar une
é chelle de b ois.
Il entra, oblig é de se courb er en deux comme un gr os our s, car il était
pr esque un g é ant. Et d’ab ord il fit une grimace , en se pinçant le b out du
nez à cause de l’ o deur âcr e de la saumur e .
Il dép assait un p eu tr op les pr op ortions ordinair es des hommes,
surtout p ar sa car r ur e qui était dr oite comme une bar r e  ; quand il se
présentait de face , les muscles de ses ép aules, dessinés sous son tricot bleu,
for maient comme deux b oules en haut de ses bras. Il avait de grands y eux
br uns très mobiles, à l’ e xpr ession sauvag e et sup erb e .
Sylv estr e , p assant ses bras autour de ce Y ann, l’aira contr e lui p ar
tendr esse , à la façon des enfants  ; il était fiancé à sa sœur et le traitait
comme un grand frèr e . L’autr e se laissait car esser av e c un air de lion câlin,
en rép ondant p ar un b on sourir e à dents blanches.
5Pê cheur d’Islande Chapitr e I
Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place p our s’ar rang er que
chez les autr es hommes, étaient un p eu esp acé es et semblaient toutes p
etites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais
coup é es  ; elles étaient frisé es très ser ré en deux p etits r oule aux sy métriques
au-dessus de ses lè v r es qui avaient des contour s fins et e x quis  ; et puis
elles s’éb ouriffaient aux deux b outs, de chaque côté des coins pr ofonds
de sa b ouche . Le r este de sa barb e était tondu ras, et ses joues coloré es
avaient g ardé un v elouté frais, comme celui des fr uits que p er sonne n’a
touchés.
On r emplit de nouv e au les v er r es, quand Y ann fut assis, et on app ela
le mousse p our r eb our r er les pip es et les allumer .
Cet allumag e était une manièr e p our lui de fumer un p eu. C’était un
p etit g ar çon r obuste , à la figur e r onde , un p eu le cousin de tous ces marins
qui étaient plus ou moins p ar ents entr e eux  ; en dehor s de son travail
assez dur , il était l’ enfant gâté du b ord. Y ann le fit b oir e dans son v er r e , et
puis on l’ env o ya se coucher .
Après, on r eprit la grande conv er sation des mariag es  :
― Et toi, Y ann, demanda Sylv estr e , quand est-ce fer ons-nous tes
no ces  ?
―  T u n’as p as honte , dit le capitaine , un homme si grand comme tu es,
à vingt-sept ans, p as marié encor e  ! Les filles, qu’ est-ce qu’ elles doiv ent
p enser quand elles te v oient  ?
Lui rép ondit, en se couant, d’un g este très dé daigneux p our les femmes,
ses ép aules effrayantes  :
― Mes no ces à moi, je les fais à la nuit  ; d’autr es fois, je les fais à
l’heur e  ; c’ est suivant.
Il v enait de finir ses cinq anné es de ser vice à l’État, ce Y ann. Et c’ est là ,
comme matelot canonnier de la floe , qu’il avait appris à p arler le français
et à tenir des pr op o s sceptiques. — Alor s il commença de raconter ses
no ces der nièr es qui, p araît-il, avaient duré quinze jour s.
C’était à Nantes, av e c une chanteuse . Un soir , r e v enant de la mer , il
était entré un p eu gris dans un Alcazar . Il y avait à la p orte une femme
qui v endait des b ouquets énor mes au prix d’un louis de vingt francs. Il
en avait acheté un, sans tr op sav oir qu’ en fair e , et puis tout de suite en
ar rivant, il l’avait lancé à tour de bras, en plein par la figure, à celle qui
6Pê cheur d’Islande Chapitr e I
chantait sur la scène , — moitié dé claration br usque , moitié ir onie p our
cee p oup é e p einte qu’il tr ouvait p ar tr op r ose . La femme était tombé e
du coup  ; après, elle l’avait adoré p endant près de tr ois semaines.
― Même , dit-il, quand je suis p arti, elle m’a fait cade au de cee montr e
en or .
Et, p our la leur fair e v oir , il la jetait sur la table comme un méprisable
joujou.
C’était conté av e c des mots r udes et des imag es à lui. Cep endant cee
banalité de la vie civilisé e détonnait b e aucoup au milieu de ces hommes
primitifs, av e c ces grands silences de la mer qu’ on de vinait autour d’ eux  ;
av e c cee lueur de minuit, entr e v ue p ar en haut, qui avait app orté la
notion des étés mourants du pôle .
Et puis ces manièr es de Y ann faisaient de la p eine à Sylv estr e et le
surpr enaient. Lui, était un enfant vier g e , éle vé dans le r esp e ct des sacr ements
p ar une vieille grand’mèr e , v euv e d’un pê cheur du villag e de P
loubazlane c. T out p etit, il allait chaque jour av e c elle ré citer un chap elet, à g enoux
sur la tomb e de sa mèr e . D e ce cimetièr e , situé sur la falaise , on v o yait au
loin les e aux grises de la Manche où son pèr e avait disp ar u autr efois dans
un naufrag e . — Comme ils étaient p auv r es, sa grand’mèr e et lui, il avait
dû de très b onne heur e naviguer à la pê che , et son enfance s’était p
assé e au lar g e . Chaque soir il disait encor e ses prièr es, et ses y eux avaient
g ardé une candeur r eligieuse . Il était b e au, lui aussi, et, après Y ann, le
mieux planté du b ord. Sa v oix très douce et ses intonations de p etit
enfant contrastaient un p eu av e c sa haute taille et sa barb e noir e  ; comme
sa cr oissance s’était faite très vite , il se sentait pr esque embar rassé d’êtr e
de v enu tout d’un coup si lar g e et si grand. Il comptait se marier bientôt
av e c la sœur de Y ann, mais jamais il n’avait rép ondu aux avances
d’aucune fille .
A b ord, ils ne p ossé daient en tout que tr ois couchees, — une p our
deux — et ils y dor maient à tour de rôle , en se p artag e ant la nuit.
and ils eur ent fini leur fête , — célébré e en l’honneur de l’
Assomption de la Vier g e leur p atr onne , — il était un p eu plus de minuit. T r ois
d’ entr e eux se coulèr ent p our dor mir dans les p etites niches noir es qui
r essemblaient à des sépulcr es, et les tr ois autr es r emontèr ent sur le p ont
r epr endr e le grand travail inter r ompu de la pê che  ; c’était Y ann, Sylv estr e ,
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