Pierre Barthélémy Le scandale Stapel, ou comment un homme seul a dupé le système scientifique

Pierre Barthélémy Le scandale Stapel, ou comment un homme seul a dupé le système scientifique

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Très rapidement, il s'est avéré que le professeur avait falsifié voire inventé des jeux entiers de données, ce que Diederik Stapel, auteur de quelques articles retentissants, a d'ailleurs rapidement reconnu, dès septembre 2011. Démis de ses fonctions, il a fait l'objet d'une enquête poussée, menée à la fois par l'université de Tilburg et par celles d'Amsterdam et de Groningue où il avait auparavant travaillé. Les commissions ont rassemblé tout le matériel scientifique disponible utilisé et publié par Diederik Stapel entre 1993 et 2011 : questionnaires pour les expériences, jeux de données, hypothèses testées, messages électroniques... Tous les chiffres ont été confiés à une batterie de statisticiens qui les ont épluchés.
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Si l'on devait choisir un cas d'cole rcent pour la fraude scientifique, le scandale li aux travaux du Nerlandais Diederik Stapel ferait un excellent candidat. A lui seul, ce chercheur a durablement corn l'image de toute une discipline, la psychologie sociale, et mis en lumire quelques failles du systme scientifique. L'affaire a clatla fin du mois d'aot 2011,l'universit de Tilburg, o Diederik Stapel enseignait : trois jeunes chercheurs ont alors fait tat de leur suspicion pour les donnes de ses expriences, tant celles qui figuraient dans les tudes qu'ils publiait que celles qu'il fournissaitses tudiants. Trs rapidement, il s'est avr que le professeur avait falsifi voire invent des jeux entiers de donnes, ce que Diederik Stapel, auteur de quelques articles retentissants, a d'ailleurs rapidement reconnu, ds septembre 2011. Dmis de ses fonctions, il a fait l'objet d'une enqute pousse, menela fois par l'universit de Tilburg et par celles d'Amsterdam et de Groningue o il avait auparavant travaill. Les commissions ont rassembl tout le matriel scientifique disponible utilis et publi par Diederik Stapel entre 1993 et 2011 : questionnaires pour les expriences, jeux de donnes, hypothses testes, messages lectroniques... Tous les chiffres ont t confisune batterie de statisticiens qui les ont pluchs. Les rsultats de cette enqute ont t rendus publics le 28 novembre dans un rapport d'une centaine de pages et ils sont difiants : sur les 137 articles que Diederik Stapel a publis, 55 contiennent des donnes inventes ou trafiques. L'analyse statistique fait peser de trs forts soupons sur une dizaine d'autres travaux, mais l'absence des donnes originales ne permet pas d'aller plus loin. A l'heure qu'il est, 31 tudes ont fait l'objet d'une rtractation dans les revues o elles sont parues. Mais il y a plus grave : Diederik Stapel a fourni de fausses donnes pour les thses de dix tudiants qu'il supervisait, dont le travail est donc dfinitivement entach. Selon les commissions d'enqute, aucun des coauteurs de ses articles ou de ses thsards n'a t complice de cette fraude massive. Pour masquer ses agissements, le chercheur, qui tait une petite vedette dans son domaine, avait une technique bien rode. Il laborait les expriences de psychologie avec ses collgues et ses tudiants puis leur expliquait qu'il les raliserait dans d'autres universits, o il avait de bons contacts. Mais d'expriences il n'y avait pas. Diederik Stapel remplissait luimme les tableaux de donnes, jetait les questionnaires viergesla poubelle et, rvle Science,mangeait les paquets de friandises censes servir de rcompenses aux participants de ses tests ! Comme il se dbrouillait pour faire ressortir les effets recherchs, ses rsultats tant bien plus parlants (et pour cause) que ceux des expriences menes par ses tudiants, ils prenaient systmatiquement le pas sur les autres. Une fois dress cet accablant constat se pose trs vite la question suivante : comment tout cela atil t possible ? Comment, pendant plus de dix ans, Diederik Stapel atil pu berner ses collgues, ses tudiants et les revues scientifiques dont la particularit est de confier, avant publication, les articles qui leur sont soumisdes spcialistes censs les relire avec un regard critique ? Le rapport suggre en effet que la fraude tait grosse comme le nez au milieu de la figure : "Les donnes et les dcouvertes taient,
bien des gards, trop belles pour tre vraies. Les hypothses de recherche taient presque toujours confirmes. L'importance des effets tait improbable. (...) Il est presque inconcevable que des co auteurs ayant analys les donnes de manire intensive ou que des relecteurs de revues internationales "majeures", qui sont considrs comme tant des experts dans leur domaine, aient chouvoir qu'une exprience tait quasiment infaisable en pratique, qu'ils n'aient pas remarqu ces impossibles rsultats statistiques (...). Aucune des impossibilits, aucune des bizarreries, aucun des manques de rigueur mentionns dans ce rapport n'a t dtect par tous ces spcialistes du domaine, locaux, nationaux ou internationaux, et aucun soupon de la moindre fraude n'est apparu." Pour tre juste, le rapport prcise tout de mme que quelques personnes s'taient pos des questions. Non sans prendre des risques pour leur carrire, trois jeunes chercheurs avaient voqu, auprs de l'universit de Tilburg, des irrgularits dans les jeux de donnes fournis par Diederik Stapel. De mme, deux enseignants s'taient tonns de ses chiffres trop bons pour tre honntes. Mais, comme c'est souvent le cas avec les lanceurs d'alerte et comme on l'a aussi constat dans la rcente affaire Annie Dookhan qui a secou la police scientifique amricaine, personne n'a tenu compte de ces mises en garde prcoces... Ainsi que l'crit, fort directement, le rapport d'enqute sur le scandale Stapel, on ne peut "tirer d'autre conclusion que de dire que, de la base jusqu'au sommet, on a nglig les rgles fondamentales de la science et les obligations mthodologiques". C'est tout le systme de production, de contrle et de critique interne de la science qui, pendant plus d'une dcennie, a t pris en dfaut par un seul homme. Sans vouloir chercher d'excuse aux chercheurs, les commissions d'enqute notent que les relecteurs des revues scientifiques ont souvent encourag des pratiques irrgulires, notamment en demandant aux auteurs que certaines variables soient retires des articles pour que la lecture en soit plus fluide et le raisonnement plus "cohrent". Une incitation, donc,passer sous silence les rsultats n'allant pas dans le bon sens ou les expriences n'ayant pas mis en vidence l'effet escompt, comme si cette absence de rsultat n'tait pas un rsultat en soi ! "Il n'tait pas rare, liton sous la plume impitoyable des auteurs du rapport, qui ont interrog tous les chercheurs impliqus dans l'affaire, que les revues plaident fortement en faveur de sujets intressants, lgants, concis et irrsistibles, sans doute aux dpens de la rigueur scientifique." C'est donc tout le secteur de la psychologie sociale qui a t secou par l'affaire Stapel. Au cours des derniers mois, les appels se sont multiplis pour une plus grande vigilance visvis des expriences menes dans cette discipline, et notamment pour que les chercheurs confrontsdes tudes aux rsultats spectaculaires tentent systmatiquement de les rpliquer. C'est tout le sens d'une lettre ouverte publie en septembre par le psychologue amricanoisralien Daniel Kahneman, Prix Nobel d'conomie. S'adressant sesconfrres de la psychologie sociale, il leur tient le discours suivant : votre problme, ditil, est li aux nombreux chercheurs "qui, par le pass, ont pris vos rsultats surprenants comme des faits ds qu'ils taient publis. Ces gens ont maintenant accroch un point d'interrogation au domaine et il est de votre responsabilit de l'enlever." Pour Daniel Kahneman, les laboratoires doivent s'associer
pour que chacun duplique l'exprience du voisin, ce afin de restaurer la confiance dans les rsultats de la psychologie sociale et de rhabiliter le secteur. Quant DiederikStapel, sa carrire est brise. Il a prsent des excusesses collgues etses tudiants, reconnaissant que le systme manquait de gardefous. Science raconte que, dans un livre autobiographique paru le mme jour que le rapport rvlant toute l'ampleur de sa fraude, l'ancien chercheur, sans rien nier de ses agissements, explique qu'il tait devenu "accro" ausuccs scientifique : "Chercher, dcouvrir, tester, publier, avoir du succs et tre applaudi." Pris dans l'engrenage de la reconnaissance que lui apportait la fraude, il ne savait plus comment en sortir. Sa famille a explos avec le scandale et il a pens au suicide, sans passerl'acte : "J'tais trop faible, ditil, mme pour cela." Pierre Barthlmy (@PasseurSciences sur Twitter)