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Le régionalisme africain et l'Organisation de l'Unité Africaine - article ; n°1 ; vol.9, pg 838-865

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Annuaire français de droit international - Année 1963 - Volume 9 - Numéro 1 - Pages 838-865
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1963
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Langue Français
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M. le professeur François
Borella
Le régionalisme africain et l'Organisation de l'Unité Africaine
In: Annuaire français de droit international, volume 9, 1963. pp. 838-865.
Citer ce document / Cite this document :
Borella François. Le régionalisme africain et l'Organisation de l'Unité Africaine. In: Annuaire français de droit international,
volume 9, 1963. pp. 838-865.
doi : 10.3406/afdi.1963.1061
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/afdi_0066-3085_1963_num_9_1_1061PROBLEMES INTERESSANT LES NOUVEAUX ETATS
LE REGIONALISME AFRICAIN ET L'ORGANISATION
DE L'UNITÉ AFRICAINE
Francois BORELLA
Les Etats indépendants d'Afrique ont accompli en 1963 un pas important
vers la constitution d'un régionalisme africain. Jusqu'à la conférence d'Addis-
Abéba de mai 1963, il n'était en effet guère possible de parler de régionalisme
africain. L'arrivée massive sur la scène internationale d'Etats issus des
anciennes colonies européennes en Afrique s'était bien accompagnée d'un
effort intense et désordonné de ces Etats de se regrouper dans des organisa
tions aux structures juridiques diverses et aux visées ambitieuses (1). Le
panafricanisme alimentait ces efforts vers l'unité africaine. Mais, paradoxa
lement et d'une manière décevante pour l'observateur non africain, cette
volonté d'unité suscitait la création d'une grande diversité de groupements
plus ou moins antagonistes et en tout cas concurrents. Au nom de l'unité
africaine, l'Afrique se morcelait.
A la vérité, le phénomène n'est pas spécifiquement africain, il est univers
el. Il est inexact d'attribuer à quelque « maladie infantile de l'indépendance »
cette hâte à se regrouper qui aboutit finalement à une multitude d'organisa
tions affrontées. Vu sous cet angle, la société internationale tout entière est
victime de ce phénomène. Le régionalisme international, c'est-à-dire le
(*) François Borella, maître de conférences agrégé des Facultés de Droit et des
Sciences économiques; professeur à la Faculté de Droit et des sciences économiques
d'Alger; rédacteur en chef de la Revue algérienne des Sciences juridiques, politiques
et économiques.
(1) Voir notre article « les regroupements d'Etats dans l'Afrique indépendante », dans cet
Annuaire, 1961, p. 787-807. ^ORGANISATION DE i/UNITÉ AFRICAINE 839
regroupement d'Etats sur des bases strictement objectives — géographiques
— n'a pas résisté aux grands clivages politiques qui traversent les régions
naturelles du globe. Comme on l'a écrit « lorsque les Etats aspirent à se
regrouper en vue de prendre des initiatives politiques, leurs affinités, idéo
logiques ou autres, prennent le pas sur la géographie. C'est ici que naît
l'équivoque : le régionalisme politique l'emporte sur le régionalisme véritable,
c'est-à-dire géographique, bien qu'on continue à se réclamer de ce der
nier » (2) . Comment en aurait-il été autrement en Afrique ?
Tout d'abord et par une sorte d'accord tacite mais sans faille, il avait été
exclu que le régionalisme africain puisse englober des Etats ou des territoires
non décolonisés. La politique raciste de l'Union Sud Africaine l'exclut donc
d'un concert africain auquel elle refuse d'ailleurs de s'intéresser. De même
les territoires africains non encore autonomes ne seront pris en considération
que dans la perspective de leur prochaine décolonisation. En particulier, ils
figurent dans les conférences africaines sous la rubrique des territoires à
libérer et par le moyen de la présence des chefs des mouvements nationalistes.
Mais, nous l'avons vu, même sur cette base politique l'Afrique indépen
dante n'avait pas trouvé un terrain d'entente. Or, le fait nouveau, depuis
1963, c'est le retour des Etats indépendants d'Afrique à une conception du
régionalisme africain plus strictement géographique. Cette a
triomphé à la conférence d' Addis-Abéba qui a mis sur pied l'Organisation
de l'Unité africaine. Mais pour que cela soit possible, il a fallu que dispa
raissent auparavant les groupements antagonistes. Il nous faut donc étudier
d'abord comment a évolué l'Afrique morcelée d'avant Addis-Abéba, pour voir
ensuite ce qui a été fait dans la capitale éthiopienne et ce qui en est résulté.
I. — L'ÉVOLUTION DES REGROUPEMENTS AFRICAINS
AVANT LA CONFÉRENCE d'AdDIS-AbÉBA
Les regroupements africains ont connu des fortunes diverses durant
l'année 1962 et le début de 1963. Les distinctions que nous avions faites entre
« regroupements régionaux » (et à l'intérieur de ceux-ci entre groupements
organiques et groupements fonctionnels) et « groupements continentaux »
(se subdivisant suivant leurs objectifs, soit essentiellement politiques, soit
(2) M. Viraixy, « L'O.N.U. d'hier à demain », Paris 1961, p. 86-87.
Quelques exemples : le régionalisme américain, le plus ancien et sans doute l'un des mieux
implanté, est durement secoué par la crise cubaine, et depuis la transformation de Cuba en
République socialiste, le 1er mai 1961, il est devenu officiellement politique : le Gouvernement
cubain actuel (mais pas, il est vrai, l'Etat cubain lui-même) a été exclu des organisa
tions de 1'O.E.A. à la conférence de Punta del Este, le 30 janvier 1962.
« L'idée européenne » s'est démembrée en une multitude d'organisations qui se chevau
chent et se concurrencent fréquemment. L'Albanie est plus proche de la Chine que tout autre
Etat limitrophe ou proche etc. LE RÉGIONALISME AFRICAIN 840
essentiellement techniques) sont apparues comme fondamentales durant cette
période : les premiers ont évolué en des sens différents, les uns disparaissant,
les autres se renforçant, mais leur existence même n'a pas été influencée par
la conférence d'Addis-Abéba. Au contraire, la disparition des groupements
continentaux politiques a été la condition nécessaire à la réussite de la
conférence de mai 1963, et l'existence même de l'Union africaine et malgache,
type des groupements continentaux essentiellement techniques, est menacée.
A. — L'évolution des regroupements régionaux.
En ce qui les concerne, l'évolution peut se résumer en deux propositions :
les Etats africains ont provisoirement renoncé à toute fusion entre eux, les
formules fédérales et les structures trop rigides avaient fait la preuve de
leur inadaptation à la réalité actuelle; aucune tentative nouvelle n'est à
enregistrer. Quant aux regroupements fonctionnels, leur évolution se marque
par un échec évident des à fonctions essentiellement poli
tiques et un succès fragile de ceux dont les sont économiques et
techniques.
La formule la plus ambitieuse de regroupement régional, fonctionnel
mais essentiellement politique, avait été l'Union des Etats africains (U.E.A.)
formée du Ghana, de la Guinée et du Mali (voir notre article A.F.D.I., 1961,
p. 796-798). Elle se voulait un embryon des Etats-Unis d'Afrique; en fait elle
est un échec complet, d'ailleurs prévisible. Certes les organisations de jeunesse
des trois Etats membres se sont bien réunies à Bamako du 28 au 30 mars 1962,
mais « l'orientation idéologique commune » que l'on attendait de ces contacts
entre organisations non-étatiques n'y a pas été précisée, en dehors de l'ant
icolonialisme sur lequel tout le monde est toujours d'accord.
Par ailleurs, outre les difficultés considérables, au plan économique, d'une
telle Union, deux difficultés politiques majeures ont ruiné les efforts vers
une diplomatie concertée des trois membres. L'assassinat du chef d'Etat
togolais, M. Sylvanus Olympio, le 13 janvier 1963, a été suivi de la recon
naissance presque immédiate (le 21 janvier) du gouvernement de son succes
seur, M. Grunitzky, par le gouvernement du Ghana. Or, la Guinée s'est
vigoureusement opposée depuis lors à la reconnaissance du gouvernement
Grunitzky. Le second fait a été la normalisation des rapports entre le Mali
et le Sénégal, marqué par la signature le 1er janvier 1963 d'accords entre les
deux anciens membres de la Fédération du Mali. Le Mali avait désormais
moins d'intérêt à participer à l'U.E.A. On peut actuellement considérer que
celle-ci a disparu de la scène africaine.
En revanche, le Conseil de l'Entente (Union Sahel-Bénin) poursuit une
vie discrète, moins active que dans les années précédentes, mais toujours
assez efficace : 17 septembre 1962, réunion des quatre chefs d'Etat à Cotonou, ET L'ORGANISATION DE L'UNITÉ AFRICAINE 841
8-10 novembre 1962 réunion à Abidjan du Conseil régional de défense, suivie
les 10 et 11 novembre de la réunion des chefs d'Etat sur le problème de
l'unité africaine et la préparation de la conférence d'Addis-Abéba. Le même
problème a également été évoqué par les chefs d'Etats à Abidjan les
15-19 février 1963, mais cette réunion était surtout consacrée à la lutte
contre les menées subversives internes, à la suite de l'assassinat du président
togolais et du complot découvert à Abidjan en janvier 1963 (3) .
Des groupements divers, à fonctions techniques, ont continué une vie
discrète mais souvent efficace. Il est impossible de les énumérer tous (4),
citons : l'Union des Radiodiffusions et Télévisions nationales africaines (U.R.T.
N.A.F.), conférence de Rabat en janvier 1962 et d'Alger en octobre 1963;
l'Union monétaire ouest-africaine (que le Mali a quittée le 30 juin 1962 pour
créer une monnaie nationale, sans quitter la zone franc) i, conférence de Paris
du 22 novembre 1962; conférence des quatre chefs d'Etat d'Afrique équato-
riale à Libreville, les 25-27 avril 1962, sur les questions militaires; confé
rence des mêmes Etats, plus le Cameroun, les 10-11 décembre 1962 décidant
notamment la construction d'une raffinerie de pétrole commune; l'Union
douanière équatoriale (à laquelle s'est jointe le Cameroun), réunion à Bangui
les 7-8 décembre 1962 qui a décidé l'adhésion simultanée de ses cinq membres
au G.A.T.T.; conférence des riverains du fleuve Niger tenue à Niamey en
février 1963 qui élabora une nouvelle convention fluviale remplaçant les
dispositions des traités de Berlin de 1885 et de Saint-Germain en Laye de 1919
et créant une Commission de Coopération de Navigation sur le Niger, etc..
Enfin, d'autres groupements fonctionnels ont été proposés. Le 1er février 1962
le président du Togo, M. S. Olympio, invitait le Dahomey et la Nigeria à
« jeter avec le les bases d'une unité régionale » dans le but notamment
d'abaisser les frontières douanières entre les trois Etats. Cette proposition
fut suivie d'une réunion à Cotonou des ministres des Affaires étrangères des
trois Etats, les 23-25 août 1962, qui décida la création de trois commissions :
politique, économique et financière, culturelle. La mort du président togolais
a mis fin, pour l'instant, à un tel projet (5).
(3) Les Etats du Conseil de l'Entente ont alors décidé de repousser à une date postérieure
à la conférence d'Addis-Abéba, l'étude du problème de la reconnaissance du nouveau
Gouvernement togolais, ce qui a été la cause de l'absence du Togo à la conférence.
(4) En particulier, nous omettons les réunions des Etats africains associés à la Commun
auté Economique Européenne et les conférences techniques ou politiques des Etats africains
coopérant avec la France ou la Grande-Bretagne.
(5) D'autres projets de ce genre, pour d'autres régions d'Afrique, sont en gestation.
Celui dont on parle le pluls est le regroupement des Etats d'Afrique Centrale (Tanganyika,
Ouganda et Kenya après son indépendance le 12 décembre 1963, à étendre éventuellement au
Nyassaland — qui deviendra le Malawi après son indépendance le 6 juillet 1964 — et à la
Rhodésie du Nord — qui deviendra indépendante sous le nom de Zambie. Son principal
promoteur est M. J. Kenyatta, premier ministre du Kenya. Le président du Sénégal a égale
ment évoqué la possibilité d'un regroupement des Etats de l'Ouest africain lors de sa visite
au Maroc en juillet 1963. LE RÉGIONALISME AFRICAIN 842
B. — l/évolution des regroupements continentaux.
L'existence même de plusieurs regroupements continentaux révélait
l'échec du régionalisme africain et, plus profondément, du panafricanisme.
La voie de l'unité africaine était obstruée par les regroupements anta
gonistes (6).
Une conférence vraiment continentale consacrée à l'unité africaine ne
pouvait se tenir et avoir des chances de réussir que dans la mesure où les
groupes de Casablanca et de Monrovia disparaissaient. C'est ce qui s'est effe
ctivement produit.
Mais les Etats africains et malgache francophones qui avaient fondé
l'U.A.M. et des organisations spécialisées devaient-ils eux aussi s'offrir en
holocauste sur l'autel de l'unité africaine ? Ils ne l'ont pas admis. L'U.A.M.
est ainsi le seul groupement continental qui ne se soit pas sabordé avant le
« sommet africain ».
1. — ■ Le renforcement de l'Union africaine et malgache. Ce renforcement
a dominé incontestablement la vie internationale africaine avant Addis-
Abéba (7).
En ce qui concerne, tout d'abord, la structure politique de l'U.A.M.,
on sait qu'elle est fondée sur un strict respect de la souveraineté des Etats
membres. Tout élément de super- étatisme a été rejeté dans les textes de
création; en 1962 l'Union a été très vigilante sur ce point et les Etats membres
ont veillé avec beaucoup de rigueur à ce qu'aucun élément de super-étatisme
ne s'instaure par le biais d'une personnalité qui s'imposerait aux dirigeants
politiques des Etats participants.
C'est ainsi que la présidence de l'Union, attribuée pour six mois par la
conférence des chefs d'Etats de 1'U.A.M., n'est que très rarement confiée deux
fois de suite au même chef d'Etat (8) . Mais c'est surtout à la quatrième confé
rence, à Ouagadougou, que s'est manifesté la crainte d'une trop grande
influence acquise par certaines personnalités au sein de l'Union; c'est la
principale raison de la démission du Secrétaire général de l'U.A.M.,
(6) Rappelons qu'il s'agit des groupes suivants : groupe dit de Casablanca, qualifié de
révolutionnaire, opposé au groupe plus nombreux mais moins organisé de Monrovia, que l'on a
affublé du qualificatif de réformiste. Les divergences entre ces deux groupes ont souvent
masqué l'importance d'un regroupement continental, mais qui se veut essentiellement pratique
et technique, l'Union africaine et malgache.
(7) Voir l'article de G. Feuer, Les conférences africaines et l'organisation de la commun
auté africano-malgache d'expression française, A.F.D.I., 1961, p. 762-786. Précisons qu'il
n'est pas possible de donner ici un compte rendu détaillé de l'activité de l'U.A.M. et de ses
organismes spécialisés en 1962 et 1963. L'Organisation africaine et malgache de coopération
économique publie depuis décembre 1962 une revue intitulée « O.A.M.C.E. » qui sera utile à
consulter pour suivre la coopération en matière économique.
(8) Après M. Senghor, c'est M. Ahidjo qui a été élu à la conférence de Bangui (25-27 mars
1962) , puis M. M'Ba lui a succédé (3e conférence des chefs d'Etat tenue à Libreville, 10-13 sep-
tembbre 1962), M. Yameogo l'a remplacé ensuite (4e conférence à Ouagadougou, 10-14 mars
1963) et a été reconduit par la 5e à Cotonou, 28-30 juillet 1963. ET L'ORGANISATION DE L'UNITÉ AFRICAINE 843
M. Tevoedjre, le 13 mars 1963. Beaucoup d'Etats craignaient que le rôle
grandissant du Secrétaire général ne constitue un germe de super- etatisme.
Cependant le renforcement des structures de l'U.A.M. a été très net
durant cette période. Les grandes lignes de ce renforcement ont été discutées
à la troisième conférence des chefs d'Etat à Libreville en septembre 1962 (9) ;
les décisions ont été renvoyées à une conférence des ministres des Affaires
étrangères, des Finances et de la Fonction publique qui s'est tenue à Dakar
les 8-11 novembre 1962. L'instance suprême de l'U.A.M. reste la conférence
semestrielle des chefs d'Etat et de gouvernement, qui élit un président de
l'Union. Ce président est assisté d'un secrétariat administratif (ce dernier
adjectif a pour objet de limiter son rôle afin qu'il n'ait point de pouvoir
politique) défini comme un organisme spécialisé de 1'U.A.M. placé sous le
contrôle des diverses institutions spécialisées. Les organisations spécialisées
les plus importantes sont, on le sait, l'Organisation africaine et malgache de
coopération économique (O.A.M.C.E.) dont le siège est à Yaounde, et l'Union
africaine et malgache de défense (U.A.M.D.), siégeant à Ouagadougou (10).
L'Union a également renforcé son action en matière de coopération poli
tique, et notamment diplomatique. C'est en bloc que les douze Etats membres
ont décidé à Bangui en mars 1962 de signer la future Charte de Lagos et de
s'intégrer au groupe de Monrovia; c'est à Libreville en septembre de la
même année qu'ils ont affirmé leur accord pour la réunion d'une conférence
de tous les chefs d'Etats et de gouvernements africains en vue de réaliser
l'unité africaine en rapprochant les groupes de Monrovia et de Casablanca.
C'est encore ensemble que les Etats membres ont préparé la conférence
d'Addis-Abéba lors de la quatrième conférence de l'U.M.A. à Ouagadougou
en mars 1963.
Certes les divergences et même les différends entre Etats membres n'ont
pas manqué; mais le rôle conciliateur de l'Union a, là aussi, joué. Le di
fférend entre le Gabon et le Congo -Brazzaville, né à la suite de meurtriers
incidents qui suivirent un match de football, a pu être réglé grâce à l'inte
rvention de l'Union (conférence de Douala des 3-4 novembre 1962). Un effort
n° 0.1297 (9) Voir du 2 le octobre texte du 1962. communiqué final du 13 septembre 1962, in Doc. franc. A. et D.,
(10) Ces organisations spécialisées ont eu une activité assez intense :
— pour FO.A.M.CE. dont le Secrétaire général déclarait le 10 septembre 1962 à Libreville
« qu'elle n'a pas et n'aura jamais de supranationalité », citons la création d'une association des
banques pour le développement, d'un office africain et malgache de la propriété industrielle,
l'harmonisation des positions des Etats membres à l'égard du Marché Commun Européen,
l'élaboration d'un code commun des douanes.
— pour l'U.A.M.D., installation du Conseil supérieur de défense à Ouagadougou en
février 1962, et décision de ce conseil en mars 1963 d'harmoniser les statuts et les soldes des
personnels militaires des Etats membres.
— pour l'U.A.M.P.T. (Union africaine et malgache des postes et télécommunications,
siégeant à Brazzaville), série de conférences sur les postes et télécommunications (Dakar,
avril 1962, Tananarive, mai 1962...), décision de relier entre elles les capitales des Etats
membres par des cables, etc.
Il faudrait aussi citer les résultats de la Compagnie Air-Afrique, la coopération en
matière culturelle, etc. 844 LE RÉGIONALISME AFRICAIN
très sérieux de diplomatie concertée a également été réalisé par 1'U.A.M.,
au sein de 1'O.N.U., dans les relations avec la France et dans les négociations
avec la Communauté économique européenne.
Ces deux éléments, structures strictement interétatiques et efficacité de la
coopération, expliquent que l'U.A.M. ait été le seul groupement avant et
après Addis-Abéba qui ait accru le nombre de ses membres. A la Conférence
de Libreville (10-13 septembre 1962) des observateurs du Congo-Léopoldville,
du Ruanda et du Burundi furent admis. Finalement seul le Ruanda demanda
son admission et devint le treizième membre de l'U. A.M. à la quatrième confé
rence tenue à Ouagadougou les 10-14 mars 1963. Après le règlement de la
question de la reconnaissance du gouvernement Grunitsky, l'U.A.M. passa de
13 à 14 membres par l'admission du Togo lors de la cinquième conférence
tenue à Cotonou les 28-30 juillet 1963. Mais à cette date, la
d' Addis-Abéba avait déjà eu lieu, consacrant la disparition des deux grands
regroupements politiques antagonistes.
2. — La disparition des groupes de Casablanca et de Monrovia. L'année
1962 restera, en Afrique, marquée par la disparition des groupements cont
inentaux politiques qui s'étaient constitués les années précédentes. Cette dis
parition a été le fruit d'une assez soudaine prise de conscience de la vanité
et, à la limite, du danger que présentaient pour l'Afrique ces antagonismes.
Deux phénomènes expliquent cette évolution. En premier lieu chacun des
groupements a cherché à renforcer sa cohésion interne et à s'affirmer par
rapport à l'autre groupement. Cet effort pour traduire dans la réalité une
volonté de coopération politique, économique, technique et culturelle qui
s'affirme si facilement dans les résolutions des conférences inter- africaines
a révélé la fragilité des groupes. C'est en quelque sorte parce qu'ils vou
laient réellement exister que les groupements ont disparu. Les buts qu'ils
s'étaient fixés, les fonctions qu'ils devaient remplir leur ont servi de pierre
d'achoppement. Au contact des difficultés concrètes, les groupes ont révélé
leur fragilité.
Cependant cela aurait été insuffisant pour entraîner leur disparition.
Malgré les difficultés apparues dans la réalité quotidienne de la coopération
inter-africaine, les groupes gardaient une raison d'être : leur motivation
politique. Le second phénomène qui a causé leur disparition est l'abandon par
les Etats qui les avaient promus, avec parfois le plus de vigueur, des chefs
de cette motivation. Le souffle politique qui les avait portés étant venu
à s'arrêter, les groupes se sont littéralement effondrés sur eux-mêmes. Il n'est
pas facile de déterminer avec précision ce qui a fait « changer le vent ». Il
est certain qu'un élément émotionnel, une véritable mystique de l'unité
africaine, a dominé les rencontres entre chefs d'Etats ou de gouvernements
avant et pendant Addis-Abéba. Mais cela n'aurait pas suffi. Trois éléments
au moins peuvent être objectivement dégagés. Tout d'abord, l'antagonisme ET L'ORGANISATION DE L'UNITÉ AFRICAINE 845
entre les groupes, dans la mesure où ces derniers tentaient de se renforcer
et de durer, ne pouvait aller qu'en s'accentuant et par conséquent devenir
de plus en plus dangereux pour chaque Etat d'Afrique. Les hommes d'Etat
africains en ont pris conscience, en particulier à partir de certains problèmes : la reconnaissance de la Mauritanie par exemple. Se diviser sur ces
problèmes, s'affronter en groupes vindicatifs, c'était ouvrir l'Afrique aux
interventions étrangères, c'était risquer d'offrir un nouveau terrain à la
rivalité entre l'Est et l'Ouest.
En second lieu, et corrélativement, l'arrivée sur la scène internationale
africaine d'Etats nouveaux a pesé d'un grand poids. Comme nous l'avions
laissé prévoir, l'indépendance de l'Algérie a joué un grand rôle. Par l'immense
prestige que sa lutte armée lui avait acquis auprès des masses africaines,
l'Algérie inspirait à la fois la crainte et le respect des hommes d'Etat africains.
Le choix fait par le Gouvernement Ben Bella de l'unité africaine par la liqui
dation des groupes a constitué un pas décisif. Le rôle du Tanganyika est éga
lement à signaler, notamment par son refus de s'intégrer à l'un des deux
groupes et par l'influence personnelle de M. Julius Nyerere. Enfin l'ant
icolonialisme et la lutte contre la ségrégation raciale ont servi de catalyseur
aux autres courants unitaires. « Clauses de style » des résolutions votées par
chacune des conférences africaines, ces thèmes n'animaient pas réellement
une politique africaine efficace. La lutte diplomatique contre le Portugal,
l'Espagne et surtout l'Afrique du Sud nécessitait une coordination et une
discipline incompatibles avec l'existence de groupes antagonistes; a. fortiori,
il était indispensable de s'unir si l'on voulait passer à la lutte armée, comme
certains Etats, dont l'Algérie, le demandent. En ce sens, l'unité africaine
s'est faite contre la politique ségrégationiste du gouvernement de l'Union
Sud Africaine et, à un degré moindre, contre les politiques portugaises et
espagnoles en Afrique.
Comment ces différents éléments se sont-ils présentés dans la diplomatie
africaine ?
Le début de l'année 1962 a été d'abord marqué par un durcissement de
l'antagonisme entre les groupes. Comme nous l'avions noté (A.F.D.I., 1961,
p. 804, note 49), on attendait à cette époque de la conférence convoquée à
Lagos pour janvier 1962 qu'elle consacre la réconciliation des « révolution
naires » et des « réformistes ». En réalité, elle a consacré la scission. Dès les
20 et 21 janvier 1962, les ministres des Affaires étrangères du groupe de Casa
blanca décidaient de ne pas participer à la conférence de Lagos si le Gouver
nement provisoire algérien (G.P.R.A.) n'était pas invité et si l'ordre du jour
était fixé unilatéralement.
La conférence préparatoire, au niveau des ministres des Affaires étran
gères, se réunit à Lagos du 22 au 24 janvier. Dix-neuf Etats étaient représent
és; les travaux en furent secrets; une solution transactionnelle sur le statut à
octroyer à la délégation du G.P.R.A. fut proposée; quant à l'ordre du jour 846 LE RÉGIONALISME AFRICAIN
élaboré par les ministres, il serait soumis aux chefs d'Etat. Ces propositions
furent jugées insuffisantes par le groupe de Casablanca et par la Tunisie qui
décidèrent de ne pas participer à la conférence.
Les chefs d'Etat et de Gouvernement qui se réunirent à Lagos du 25 au
30 janvier 1962 ne représentaient plus que l'Afrique de Monrovia (moins la
Tunisie)!. Dans ces conditions, la conférence n'était plus un pas vers l'unité
africaine, mais un effort de renforcement du plus important des groupe
ments africains. La conférence adopta les habituelles motions sur la décolo
nisation (11), notamment de l'Angola et de l'Algérie; elle décida la création
d'un comité permanent des ministres des questions économiques de chaque
Etat et délibéra sur un projet de charte soumis par le Libéria et préconisant
la création de quatre organismes techniques inter-africains; enfin, un secré
tariat permanent fut créé (12). A proprement parler, la conférence n'aboutit
pas à créer une nouvelle organisation internationale : le projet de charte du
Libéria n'est pas accepté.
Ce projet fait l'objet pendant toute l'année 1962 de négociations entre les
Etats intéressés par la voie diplomatique ordinaire ou par des rencontres
bilatérales. Ce n'est qu'à la seconde conférence de Lagos (décembre 1962)
réunie au niveau des ministres des affaires étrangères que la charte est
signée. Ses dispositions seraient de peu d'importance pratique, le système
n'ayant pas fonctionné, si ses principales dispositions n'avaient inspiré la
charte d'Addis-Abéba. Au plan fonctionnel, la charte définit l'activité du
groupe : assurer une coopération économique, politique, diplomatique et mili
taire de défense entre ses membres. Au plan organique, il est créé une
assemblée des chefs d'Etat et de Gouvernement, un conseil des ministres
et un secrétariat; enfin une commission inter- africaine, dont la mission est
d'enquêter sur place sur tout différend entre les Etats du groupe, sera mise
sur pied.
Ce système n'a pratiquement pas fonctionné. Tout au plus, note-t-on
que les 24-26 janvier 1963 les ministres des Affaires étrangères se réunirent
pour étudier la situation politique au Togo après l'assassinat de M. S. Olympio
et se prononcer sur la reconnaissance du gouvernement Grunitzky. Divisés
sur la question de la reconnaissance, les ministres tombèrent d'accord pour
décider l'envoi d'une mission d'enquête, et en ce qui concerne l'avenir,
rompre toute relation avec un Etat qui fomenterait un mouvement de sub
version contre un Etat du groupe.
En réalité, la charte n'a jamais été appliquée; au début de 1963 il appar
aissait déjà clairement que tout serait remis en cause à Addis-Abéba.
(11) Le Monde du 1er février 1962 a publié des extraits des textes adoptés.
(12) Le communiqué final du 30 janvier 1963 reprend textuellement les principes fondant
les relations inter-africaines fixés à la conférence de Monrovia le 12 mai 1961 (que nous
avons reproduit dans notre article dans cet Annuaire, 1961, p. 803) .