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Augustin Belloste (1654-1730), de la chirurgie militaire à la thérapeutique mercurielle - article ; n°331 ; vol.89, pg 369-380

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Revue d'histoire de la pharmacie - Année 2001 - Volume 89 - Numéro 331 - Pages 369-380
Augustin Belloste (1654-1730), de la chirurgie militaire à la thérapeutique mercurielle.
Né en 1654 à Paris, Augustin Belloste exerce de 1686 à 1696 la chirurgie dans différents hôpitaux militaires des Alpes, notamment lors de la guerre de Piémont-Savoie. En 1696, il est appelé à Turin comme premier chirurgien de Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours (1644-1724), douairière puis altesse royale, poste qu'il occupera jusqu'en 1724. A. Belloste fait remonter à 1681 la première utilisation des pilules mercurielles purgatives de sa composition, qui porteront ensuite son nom. En 1696, il publie son célèbre ouvrage Le Chirurgien d'hôpital dans lequel il évoque brièvement son expérience de la thérapeutique mercurielle. Il faut attendre 1725 pour trouver dans sa Suite du chirurgien d'hôpital un chapitre intitulé «Traité du mercure» qui connaîtra un grand succès et sera réimprimé de manière spécifique longtemps après sa mort. A. Belloste y détaille notamment la toxicité du mercure, les indications de ses pilules, et leur mode d'action hypothétique.
Augustin Belloste (1654-1730), from military surgery to mercurial therapeutics.
Augustin Belloste's scientific work is presented in this article.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2001
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Langue Français
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Jean-Marie Le Minor
Pascal Clair
Augustin Belloste (1654-1730), de la chirurgie militaire à la
thérapeutique mercurielle
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 89e année, N. 331, 2001. pp. 369-380.
Résumé
Augustin Belloste (1654-1730), de la chirurgie militaire à la thérapeutique mercurielle.
Né en 1654 à Paris, Augustin Belloste exerce de 1686 à 1696 la chirurgie dans différents hôpitaux militaires des Alpes,
notamment lors de la guerre de Piémont-Savoie. En 1696, il est appelé à Turin comme premier chirurgien de Marie-Jeanne-
Baptiste de Savoie-Nemours (1644-1724), douairière puis altesse royale, poste qu'il occupera jusqu'en 1724. A. Belloste fait
remonter à 1681 la première utilisation des pilules mercurielles purgatives de sa composition, qui porteront ensuite son nom. En
1696, il publie son célèbre ouvrage Le Chirurgien d'hôpital dans lequel il évoque brièvement son expérience de la thérapeutique
mercurielle. Il faut attendre 1725 pour trouver dans sa Suite du chirurgien d'hôpital un chapitre intitulé «Traité du mercure» qui
connaîtra un grand succès et sera réimprimé de manière spécifique longtemps après sa mort. A. Belloste y détaille notamment la
toxicité du mercure, les indications de ses pilules, et leur mode d'action hypothétique.
Abstract
Augustin Belloste (1654-1730), from military surgery to mercurial therapeutics.
Augustin Belloste's scientific work is presented in this article.
Citer ce document / Cite this document :
Le Minor Jean-Marie, Clair Pascal. Augustin Belloste (1654-1730), de la chirurgie militaire à la thérapeutique mercurielle. In:
Revue d'histoire de la pharmacie, 89e année, N. 331, 2001. pp. 369-380.
doi : 10.3406/pharm.2001.5248
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_2001_num_89_331_5248369
Augustin Belloste (1654-1730),
de la chirurgie militaire
à la thérapeutique mercurielle
par Jean-Marie Le Minor * et Pascal Clair **
Si les pilules mercurielles purgatives de Belloste restent actuellement
bien référencées ', leur inventeur, Augustin Belloste, est quant à lui
encore trop méconnu ; pourtant, sa vie singulière, son exceptionnelle
destinée, et son uvre méritent sans conteste d'être approfondies.
La vie et la carrière d'Augustin Belloste
La formation
Né à Paris en 1654, Augustin Belloste se destine très tôt à la chirurgie.
Il est notamment formé par le chirurgien parisien Thomas Paris qui mourra
le 5 août 1702 2 : « Ces considérations & un principe de charité m'ont obli
gé de faire part au public de ce qui m'a été enseigné dans ma jeunesse par
un Maître Chirurgien de Paris, aussi grand par son savoir que par ses émi-
nentes qualités. Son nom était M. Paris, Docteur en Médecine de la Faculté
de Reims, de longue robe & Professeur. » (Suite du chirurgien
d'hôpital, p. 282). A. Belloste se rend très jeune en Italie ; en 1678, il se rend
ainsi à Venise en passant par Turin et Rome ; en 1681 et 1682, il réside à
Turin.
Communication présentée à la séance de la Société d'histoire de la pharmacie du 2 décembre 2000
* Institut d'anatomie normale, Faculté de médecine, 67085 Strasbourg
** Pharmacie centrale des Armées, BP 2533, 45038 Orléans Cedex 1
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, XLIX, N° 331, 3e TRIM. 2001, 369-380. 370 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
De 1686 à 1696 : le « chirurgien major des hôpitaux de l'armée du Roi en
Italie »
Augustin Belloste s'engage alors comme chirurgien des armées. Il est
nommé chirurgien-major dans plusieurs hôpitaux militaires des Alpes, à la
frontière du Dauphiné 3.
De 1686 à 1690, A. Belloste est chirurgien-major de l'hôpital du Roi à Lucerne,
rattaché à l'armée du duc de Savoie Victor-Amédée II (1666-1732). Le duché de
Piémont-Savoie était alors fidèle à l'alliance française ; Victor-Amédée II avait
épousé, en 1684, Anne-Marie d'Orléans (1669-1728), fille de Philippe d'Orléans
(1674-1701), frère de Louis XTV, dit Monsieur, et d'Henriette d'Angleterre.
En 1690 s'ouvrent la guerre de Piémont-Savoie ; en effet, à la suite de la
Ligue d'Augsbourg (1686) et de diverses tensions politiques, le duc de
Savoie vient de changer de camp. Le duché de Savoie est envahi, et occupé
par l'armée française à partir d'août-septembre 1690. Victor-Amédée II perd
contre la France la bataille de Staff arde (août 1690), puis la bataille de
La Marsaille (octobre 1693). Durant cette guerre, de 1690 à 1696, A. Belloste
est successivement en poste dans les hôpitaux militaires de Pignerol
(Pinerolo), Briançon, et Oulx. La guerre de Piémont-Savoie prend fin en
1696, à la suite du traité de Turin (19 juillet), secrètement négocié entre
Victor-Amédée II et Louis XIV. Cet accord franco-piémontais sera entériné
par le traité général de Ryswick conclu en septembre et octobre 1697.
En 1696, la guerre terminée, A. Belloste publie son ouvrage : Le Chirurgien
d'hôpital, paru à Paris chez Laurent d'Houry 4 ; son dessein « n'a pour but que
la gloire de Dieu, l'avantage des blessez & la perfection de la Chirurgie »
(Préface), et il y présente l'intérêt d'un traitement doux, mesuré, et rationnel
des plaies. Cet ouvrage, dont l'analyse a été présentée par ailleurs5, connaîtra
un très grand succès et sera traduit en italien, en allemand, et en anglais ; il
sera réédité en 1705, 1715, et de manière posthume en 1734.
De 1696 à 1724 : le « Premier chirurgien de S.A.R. Madame douairière de
Savoie » à Turin
Augustin Belloste va alors s'installer à Turin, comme il l'écrit : « Après la
Paix faite l'an 1696, j'eus l'honneur d'être demandé pour remplir la place de
l'illustre M. Thouvenot, qui était de son vivant, premier chirurgien de
Madame Royale » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 21).
A. Belloste va ainsi occuper à Turin, pendant près de trente ans, le poste de
premier chirurgien auprès de Marie- Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours (1644-
1724), fille de Charles-Amédée de Savoie (1624-1652), duc de Nemours. Ayant
épousé Charles-Emmanuel II de Savoie (1634-1675), elle assure, à la mort de ce AUGUSTIN BELLOSTE (1654-1730) 371
dernier, la régence au nom de son fils Victor- Amédée II né en 1666, et reste fidèle
à l'alliance française. En 1684, après son mariage avec Anne-Marie d'Orléans
(1669-1728), nièce de Louis XTV, déjà évoqué, Victor-Amédée H (1666-1732)
devient duc de Savoie, et sa mère Marie- Jeanne-Baptiste prend le titre de douair
ière. En 1713, Victor-Amédée II devient roi de Sicile, et de 1718 à 1730 roi de
Sardaigne, et sa mère est alors Altesse Royale.
De 1724 à 1730 : les dernières années à Turin
En 1724, Marie- Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours meurt à l'âge de
80 ans. Augustin Belloste est alors lui-même âgé de 70 ans. Il restera à Turin
jusqu'à sa mort en 1730, et paraît avoir poursuivi ses fonctions auprès de
Victor-Amédée II de Savoie, qui mourra en 1732.
En 1725, A. Belloste, « Premier Chirurgien de feue Madame Royale
Douairière de Savoye », publie un nouvel ouvrage intitulé Suite du chirurgien
d'hôpital, paru à Paris toujours chez Laurent d'Houry, ouvrage dédié à Victor-
Amédée H, roi de Sardaigne 6 ; il sera réédité de manière posthume en 1733.
Augustin Belloste meurt à Turin le 15 juillet 1730.
Les débuts de la thérapeutique mercurielle de A. Belloste (1681-1696)
Les données concernant les débuts de la thérapeutique mercurielle dévelop
pée par Augustin Belloste proviennent essentiellement de ses propres mentions
publiées à la fin de sa vie dans la Suite du chirurgien d'hôpital en 1725.
A. Belloste fait remonter à 1681 sa première utilisation de pilules mercurielles
selon une préparation originale personnelle ; il était alors âgé de 27 ans. Il propose
ce traitement de manière relativement fortuite dans le cadre d'une maladie véné
rienne, et en donne la relation suivante : « L'an 1681 étant à Turin, un jeune Abbé
me fit confidence, qu'après un acte impur il avait été attaqué de quelques maux
vénériens, dont il avait été maltraité, que depuis quelques mois, il était affligé de
douleurs nocturnes en plusieurs parties du corps, & d'un ulcère au nez qu'il me fit
voir ; que la situation de ses affaires & la saison, ne lui permettaient pas de se faire
traiter ; que même il lui importait beaucoup que personne ne pût s'apercevoir qu'il
eut une telle maladie, qu'il me priait très fort de lui chercher quelque remède, qu'il
pût prendre en cachette, pour empêcher le progrès du mal ; que le Printemps il irait
se faire traiter à Paris. Le mercure alors ne m'était que superficiellement connu, je
ne laissai pas de lui former à ma mode une masse de pilules purgatives, & je lui
en fis prendre de deux jours l'un, le soir en se couchant. Il n'en eut pas pris plus
de cinq prises, qu'il me dit que ses douleurs avaient diminué, & que son ulcère
allait mieux. Enfin vers la onze ou douzième prise, il se trouva entièrement guéri,
avec autant de surprise pour lui que pour moi, qui ne lui donnait ce remède que REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 372
comme un palliatif. Je ne laissai pas de lui en faire prendre encore quelques prises,
pour assurer la guérison ; & c'est la pure vérité qu'il n'a depuis ressenti la moindre
incommodité » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 10-12). Cette utilisation du mer
cure dans le traitement d'une maladie vénérienne n'est pas surprenante, car l'usage
du mercure était classique dans cette indication ; le mode de préparation et le mode
d'administration sont quant à eux relativement nouveaux.
Dès l'année suivante, en 1682, A. Belloste va proposer, de manière aussi for
tuite, ces pilules mercurielles dans une toute autre indication, celle du traitement
des tumeurs ; il écrit à ce sujet :«[...] Monsieur le Comte de S. George, Ecuyer
de Madame Royale, & Capitaine au Régiment des Gardes, me fit voir le Caporal
de sa Compagnie, à qui il était survenu depuis deux ans, une Tumeur schirreuse,
qui était alors grosse comme la tête, & qui lui occupait toute la cuisse droite, ce
qui l'obligeait à marcher avec bien de la peine avec deux béquilles ; les plus
accrédités Chirurgiens de Turin, lui avaient fait quantité de remèdes sans aucun
fruit, je me résolus de lui donner par hasard du même mercure, au bout de 18 à
20 jours, la tumeur s'amollit, & vint à suppuration, je l'ouvris, il en sortit plus
de 7 à 8 livres de pus & de limphe, & en un mois il fiit entièrement guéri, quitta
ses béquilles & marcha avec toute liberté » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 13-
14).
Lors de ses différentes affectations en tant que chirurgien-major d'hôpi
taux militaires durant la guerre de Piémont-Savoie, A. Belloste va pouvoir
constater à de nombreuses reprises l'efficacité de ses pilules. Concernant les
maladies vénériennes, il relate ainsi :«[...] étant Chirurgien Major des hôpi
taux de Briançon [...] en l'an 1694, Monsieur le Maréchal de Catinat m'en
voya à Oulx plusieurs Officiers subalternes attaqués des mêmes maux, qui
n'ont pris d'autre remède, & qui sont retournés à l'Armée six semaines après,
gras, frais, & bien guéris [...]» (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 13).
Dans son ouvrage Le Chirurgien d'hôpital paru en 1696, A Belloste écrit :
« Pour ce qui est des tumeurs scrophuleuses, ou des bronchocèles, je n'ai
point trouvé de remède plus propre à les terminer que le mercure. Je crois
n'être pas le seul de mon opinion ; le nombre des expériences que j'ai faites
m'en a fait chérir l'usage : Quiconque sera bien informé de leur cause & de
leur nature, & qui connaîtra bien les propriétés & les usages du remède dont
je parle, tombera d'accord, que c'est le seul qui puisse les conduire à une cure
éradicative ; tout consiste à s'en servir prudemment ; car le meilleur des
remèdes & le plus parfait des instruments, fait toujours un pernicieux effet,
quand il est entre les mains d'un Chirurgien dépourvu de science & d'expér
ience. Je pomray joindre un jour à ce petit ouvrage, la manière heureuse avec
laquelle j'en ai mené un grand nombre de rebelles et d'invétérées à une par
faite guérison » (Le Chirurgien d'hôpital, p. 253). Il s'agit là du seul passage AUGUSTIN BELLOSTE (1654-1730) 373
explicite concernant le mercure dans Le Chirurgien d'hôpital, et qui, de plus,
annonce déjà le traité sur le mercure qui ne paraîtra que trente ans plus tard.
Dès lors, A. Belloste va utiliser avec succès ses pilules mercurielles pur
gatives dans le traitement des pathologies les plus variées, et va en acquérir
une grande renommée.
Le traité du mercure de A. Belloste (1725)
En 1725 parait la Suite du chirurgien d'hôpital d'Augustin Belloste, conte
nant différents traités sous forme de chapitres, parmi lesquels le « Traitez du
Mercure » qui est quantitativement de loin le plus important, et s'étend des
pages 1 à 144 de l'ouvrage. La Suite du chirurgien d'hôpital, incluant ce traité
du mercure, connaîtra une deuxième et dernière édition posthume en 1733.
Le Traité du mercure de A. Belloste est publié pour la première fois de
manière séparée en 1738, de manière posthume, et étant donné son grand suc
cès, il connaîtra de nombreuses rééditions tout au long du XVIIP siècle,
notamment en 1757, 1758, 1759, 1761, 1768, 1770, 1777, 1782, 1783, 1790 7.
Ce traité du mercure, comme les autres écrits de A. Belloste, repose princ
ipalement sur sa propre expérience ; il écrit ainsi : « Si mes idées sont fausses,
je suis seul complice, car aucun Auteur ne m'a rien prêté : si quelqu'un a écrit
du mercure comme moi, cela n'est pas venu à ma connaissance ; l'expérience
a été mon Maître, mon conducteur & mon guide » (Suite du chirurgien d'hôpit
al, p. 113). L'ouvrage relate de nombreuses observations personnelles
détaillées, suivies de commentaires, et il souligne lui-même : « Comme l'expé
rience est la plus forte des preuves, j'ai cru à propos de donner ici la relation de
quelques cures, faites en différents temps, sur différents sujets, & sur différentes
maladies ; si j'avais à écrire toutes celles que j'ai faites depuis quarante & trois
ans que je me sers de ce Mercure, un gros volume aurait peine à les contenir
[...]» (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 8-9).
Sur la toxicité classique du mercure
La toxicité du mercure était bien établie par de nombreux auteurs 8, et
A. Belloste se doute bien qu'il sera attaqué par certains ; il écrit :
« Comment, dira-t-on, un simple Praticien, sans lettres & sans érudition, a
l'audace de protéger un remède décrié par de fameux Auteurs ? » (Suite du
chirurgien d'hôpital, p. 127).
Toutefois, selon Belloste, le mercure métallique, ou « cru », n'est pas
toxique, et seuls les sels de mercure le sont : « C'est donc la violence du feu
qui [...] le rend corrosif, comme il arrive lorsqu'on l'incorpore avec le sel &
le vitriol, pour en faire le sublimé corrosif » (Suite du chirurgien d'hôpital, 374 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
p. 63), et il estime que « La chaleur du corps n'est pas suffisante pour le subl
imer : il demeure tel qu'il est » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 92).
Selon Belloste aussi, l'administration orale n'est pas toxique, et seule l'ad
ministration percutanée par des frictions mercurielles est toxique :
« S'il pénètre dans les pores des petites fibres nerveuses qui aboutissent à la
peau, par sa volatilité il pénétrera dans le tronc des nerfs, & s'opposera au
cours des esprits animaux, qui causera paralysie. Tous ces accidens ne sont
point des effets de la mauvaise qualité du mercure crud ; c'est son application
qui s'oppose au cours naturel du sang & des esprits, qui cause ces extrava
gances & plusieurs autres que je supprime. L'on voit donc quelle différence
il y a de faire entrer le mercure crud par les pores, ou de le prendre par la
bouche par intervalle » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 64-65), et de même :
« Le mercure que l'on fait entrer dans le corps par les frictions, prend une part
ie des liqueurs à contre-sens » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 71).
Les pilules mercurielles purgatives, contenant du mercure métallique et
prises par voie orale, ne sont donc, d'après Belloste, pas toxiques.
Critique de la salivation mercurielle
Le traitement des maladies vénériennes par frictions d'onguent mercuriel
était alors classique ; il provoquait une stomatite mercurielle avec insaliva
tion, aussi appelée « flux de bouche » ; la plupart des auteurs étaient intime
ment persuadés que la guérison ne pouvait pas être obtenue sans salivation 9.
A. Belloste n'est pas de cet avis. Il pense que lors de la salivation le virus véné
rien est éliminé par la bouche, et écrit : « La crise que l'on excite avec les fric
tions & qui se fait par la ne se fait point sans violenter la nature ; elle est
honteuse, odieuse, laborieuse & périlleuse » (Suite du chirurgien d'hôpital,
p. 106), et poursuit plus loin : « C'est profaner la bouche que de l'assujettir à une
fonction si rebutante, si humiliante, & en un mot si indigne d'elle. [...] Les intes
tins & l'anus sont accoutumés à donner passage aux immondices du corps ; la
raison nous indique de prendre ces routes quand nous traitons les maux vénériens
avec notre mercure » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 107).
Absence d'effets secondaires des pilules mercurielles purgatives
Les pilules mercurielles purgatives, dépourvues de toxicité, sont aussi
dénuées de tout effet secondaire, comme le souligne A. Belloste : « Ce qui sur
prend le plus dans l'usage du mercure crud, que nous donnons par la bouche,
c'est la douceur avec laquelle il agit, ne répond nullement avec les prodigieux
& salutaires effets qu'il produit ; l'on peut dire actuellement, & d'une prompt
itude surprenante, sans avoir produit, depuis plus de quarante-trois ans que je
m'en sers, sur plus de cinq à six mille malades, le moindre des accidents ; AUGUSTIN BELLOSTE (1654-1730) 375
ce que l'on ne peut pas dire d'aucun autre remède de la Médecine » (Suite du
chirurgien d'hôpital, p. 121). Il précise par ailleurs : « Ceux donc qui n'ap
préhendent le mercure que par rapport au flux de bouche qu'il excite, n'auront
plus cette crainte quand ils en prendront qui sera bien préparé & engagé dans
un frein qui le retient, comme est celui que nous préparons, quand l'on en pren
drait un an de suite » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 112).
Indications des pilules mercurielles purgatives
L'indication initiale des pilules mercurielles purgatives était le traitement des
maladies vénériennes. Cet usage antivénérien du mercure était classique 10.
L'usage contre la lèpre est, quant à lui, justifié par le fait que : « La lèpre & la vérole
sont surs, engendrées d'un même père » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 41).
Progressivement A. Belloste constate l'efficacité de ses pilules sur de nomb
reuses pathologies variées, avec toujours de nombreuses observations à
l'appui, et recommande leur usage pour le traitement des tumeurs et scro-
phules, comme cela a déjà été souligné plus haut.
Les pilules mercurielles constituent aussi un bon vermifuge : « Les vers de
l'estomac & des intestins ne peuvent résister au mercure ; c'est un poison
pour eux, qui les détruit & qui en ruine les semences » (Suite du chirurgien
d'hôpital, p. 58), et A. Belloste rapporte ainsi le cas d'une jeune fille :
« [...] lui donnai une prise de notre mercure, avec ordre de lui faire prendre
peu à peu quatre petites pilules avec un peu de vin, & très promptement ; ce
qu'il fît, chose surprenante et véritable ; la première fit cesser le hoquet, elle
avala ensuite les autres avec facilité, un peu après elle rendit par la bouche un
ver, gros comme un doigt, long de demie aulne, & une tête assez grosse, que
ces gens jetèrent, à mon grand regret dans les commodités ; & en peu de
jours, elle fut entièrement guérie » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 56-57).
Les indications dermatologiques sont nombreuses, et resteront l'indication
la plus commune :«[...] il fait dans les dartres, dans la gale, & dans les bou
tons du visage & des autres parties du corps, la même manuvre qu'il fait
dans les tumeurs schirreuses, scrophuleuses, carcinomateuses, loupes... »
(Suite du chirurgien d'hôpital, p. 38).
Concernant les calculs urinaires, A. Belloste écrit : « Je suis le premier sur
lequel j'ai employé ce remède pour une semblable maladie, mais je ne suis pas le
dernier ; j'en ai donné depuis à plusieurs personnes qui avaient de semblable maux
avec un très heureux succès » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 29), ainsi : « M. le
Chevalier de Morete, ayant passé cinq jours sans uriner malgré l'assistance de
notre très cher M. Cicognini & de deux autres très fameux Médecins, ce premier
préférant le bien de son malade au qu'en dira-t-on, me fit demander pour lui don
ner ce remède, il urina le même jour » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 30). REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 376
De nombreuses maladies chroniques et rhumatismales bénéficient aussi de
ce traitement : « La Goutte naissante, le Rhumatisme, la Sciatique, & toutes
les autres maladies de cette nature sont guéris par l'usage du mercure crud,
pris par la bouche [...] » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 44).
Progressivement apparaît la notion d'universalité : « Plus l'on en prend, plus
l'on voit croître ses forces & son embonpoint » (Suite du chirurgien d'hôpital,
p. 121), et Belloste dit clairement ailleurs : « Ce qui me fait croire que dans le
mercure crud l'on peut trouver un remède universel, s'il est possible d'en trou
ver » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 114). A. Belloste conclut son traité du
mercure en soulignant jusqu'aux vertus sociales de ses pilules : « le mercure
crud pris par la bouche, comme il a été dit, viderait les Hôpitaux, & mettrait en
état de travailler bon nombre de fainéants & de vagabonds, qui sous prétexte
de certains maux qu'ils chérissent & que le temps rend contagieux, infectent
les villes & les campagnes, & arrachent les aumônes, dont ils font souvent un
très mauvais usage » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 144).
Mode d'action des pilules mercurielles
Augustin Belloste se propose à plusieurs reprises dans le traité du mercure
d'éclairer et d'expliquer le mode d'action du mercure de ses pilules ; il écrit :
« [...] à force de l'employer, j'ai connu ses vertus, & tâché de pénétrer dans
la mécanique de son action [...] » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 7).
Les pilules prises par la bouche ne tardent pas à se dissoudre dans l'estomac
(= ventricule), et à ce niveau : « [...] dans le tems que cette dissolution se fait,
le degré de chaleur qui se trouve dans le ventricule, est justement celui qui
convient pour faire élever comme un petit nuage les parties les plus volatiles du
mercure ; ils quittent les choses qui les retenaient, & s'insinuent avec facilité et
promptitude dans les bouches des veines lactées, qui sont par la figure de leurs
pores toutes disposées à les recevoir ; ainsi ils sont portés par le sang pour cir
culer avec lui » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 98). Et de là : « [. . .] les petites
particules rondes & subtiles du mercure s'épanouissent sur les membranes, &
roulant comme autant de petites perles très fines, & cependant assez solides
pour heurter, user & détruire les faibles pointes des acides, & ensuite sont
repompées par les veines [...]» (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 46).
Le mode d'action lui même, imaginé par A. Belloste, repose sur l'action méca
nique des microparticules de mercure, et non sur une action chimique, comme il
le redit à plusieurs reprises :«[...] leurs figures rondes, font effort contre les obs
tacles qu'elles trouvent sur leurs routes, sans pouvoir être arrêtées, engagées, ou
accrochées ; elles glissent, elles heurtent, frottent, ébranlent, & mettent en mou
vement les particules des matières qui s'étaient unies, collées, accrochées & coa
gulées dans les parties ou dans les glandes, contre les lois de la nature ; elles les AUGUSTIN BELLOSTE (1654-1730) 377
rendent fluides, les réduisent en pus, ou les entraînent avec eux, pour les chasser
hors du corps, par la voye de la transpiration, par les selles, ou les urines. C'est
par cette mécanique que les tumeurs contre nature, les obstructions des ulcères,
& des autres parties du corps sont détruites, en rétablissant le cours libre des
fluides si nécessaires à la vie, & à la conservation de la santé [...] » (Suite du
chirurgien d'hôpital, p. 17-18), et de même :«[...] la limphe qui se trouve char
gée de mercure, ses particules rondes venant frapper & heurter contre ces fibres,
les ébranlent, les décollent, les détachent & les relèvent ; le suc nourricier se
répand entre ces mêmes fibres relevées, les réunit & leur redonnent leur première
forme ; il me semble que l'on ne peut expliquer autrement l'effet que le mercur
e produit sur les callosités des fistules » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 20),
ou encore :«[...] ces petits globules se heurtent les uns contre les autres : par ce
choc réitéré, tous ces globules tant du sang que du mercure, se brisent & se divi
sent à l'infini, en se multipliant : c'est par cette manuvre que les coagulations
du sang sont détruites, qu'il devient plus subtil, plus coulant, & moins propre à
s'engager & à s'embarrasser dans sa route dans les tuyaux les plus fins [...] »
(Suite du chirurgien d'hôpital, p. 61), ou enfin : « [...] sans s'incorporer ni se
confondre avec quoi que ce soit, il dissout, absorbe, ruine, chasse, détruit, corrige
tout ce qui est hétérogène & vicieux » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 80).
L'élimination se fait par les selles selon deux mécanismes complémentaires
selon A. Belloste : « il est naturel que toutes les matières retenues dans cette
capacité, aient du prendre la route de l'anus, ayant suivi le mercure, qui par son
propre poids, cherche toujours à se précipiter en bas » (Suite du chirurgien
d'hôpital, p. 32), et d'autre part : « Comme ce mercure est mêlé avec des purgat
ifs, tout se détermine à sortir par les selles » (Suite du chirurgien d'hôpital, p. 108).
Intérêt des vapeurs de mercure
Généralisant les vertus thérapeutiques du mercure métallique, A. Belloste
vante de porter « [...] sur soi des petits sachets de peau avec du mercure crud
dedans, sur le sternum & sur les émonctoires, que les parties subtiles qui éman
eraient de ce mercure, formeraient un tourbillon autour du corps, capable de
s'opposer aux approches de l'air infect & de le repousser » (Suite du chirurgien
d'hôpital, p. 82) ; et précise : « Ces mêmes vapeurs de mercure écartent aussi
du corps les particules contagieuses de la petite vérole » (Suite du chirurgien
d'hôpital, p. 83). C'est ainsi qu'il a dû en recommander le port à Marie-
Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours, dont il écrit : « Une très illustre
Souveraine en a porté plus de cinquante ans sur soi pour se garantir de cette
maladie : Elle a passé quatre- vingt ans sans l'avoir » (Suite du chirurgien
d'hôpital, p. 85) ; Belloste lui-même a utilisé cette protection : « Je porte tou
jours du mercure sur moi ; je suis âgé, & n'ai jamais eu ce mal » (Suite du