Chapitre IX : Os et coquilles - article ; n°1 ; vol.9, pg 347-380

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Bulletin de correspondance hellénique. Supplément - Année 1984 - Volume 9 - Numéro 1 - Pages 347-380
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1984
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Pierre Amandry
Chapitre IX : Os et coquilles
In: Bulletin de correspondance hellénique. Supplément 9, 1984. pp. 347-380.
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Amandry Pierre. Chapitre IX : Os et coquilles. In: Bulletin de correspondance hellénique. Supplément 9, 1984. pp. 347-380.
doi : 10.3406/bch.1984.5779
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0304-2456_1984_sup_9_1_5779CHAPITRE IX
OS ET COQUILLES
par Pierre AMANDRY
I. Astragales
La présence de petits tas d'osselets, déposés près de l'entrée de la grotte par
des visiteurs avec quelques fragments de vases et de figurines jugés par eux également
indignes d'être emportés, avait largement contribué à attirer l'attention sur le
caractère d'urgence que présentait l'exploration du sol de la grotte1. Dès le premier
jour de la fouille, on constata que ce sol était littéralement truffé d'osselets : dans
deux secteurs de 3,50 m de côté, où l'épaisseur de la couche de terre ne dépassait
pas 0,60 m, on en trouva respectivement 1.264 et 1.175.
Au cours des deux campagnes de fouilles, à l'intérieur de la grotte en 1970 et à
l'extérieur en 1971, on a recueilli au total près de 23.000 osselets. Il faut y ajouter
ceux qui ont été emportés par des visiteurs, ceux qui ont pu échapper à l'attention
des ouvriers à cause de l'insuffisance de l'éclairage et ceux qu'ils ont dû rejeter aux
déblais, comprenant mal l'intérêt que nous leur portions2. On peut estimer à 25.000
environ le nombre des osselets que recelait le sol de l'Antre corycien.
Le plus grand nombre de ces osselets était brut (un peu plus des 4/5). Mais les
autres (environ 4.000) avaient subi des modifications : troués, ou aplanis, ou troués
et aplanis, ou farcis de plomb, ou gravés de lettres ou de marques diverses. Deux
osselets gardaient des traces de dorure. L'ensemble se décompose ainsi :
(*) Les photographies des osselets de l'Antre corycien ont été prises par Ph. Collet.
(1) Cf. Antre I, p. 77.
(2) L'usage de jouer aux osselets s'est apparemment perdu à Arakhova, d'où venaient nos ouvriers, car
ils ne les ramassaient pas pour les donner à leurs enfants, comme cela se voit sur des champs de fouilles de
Turquie et d'Iran, par exemple à Gordion (R. S. Young, AJA 66 [1962], p. 154 : « thèse knucklebones appear
in quantity at ail levels ; usually the workmen pocket them to give to their children, who value them ») et à
Dinkha Tepe (O. W. Muscarella, MetrMusJournal 9 [1974], p. 80, n. 21 : « our workers always asked for
discarded astragale from the ancient burials to give to their children »). 348 PIERRE AMANDRY [BCH Suppl IX
Fig. 1. — Osselets de bronze, de calcaire et de marbre (1:1).
Bruts 18.709
Troués 2.410
Aplanis 984
Troués et aplanis 472
Dorés 2
Plombés 36
Inscrits ou marqués 158
Total 22.771
On a trouvé en outre sept imitations d'astragales en diverses matières3 (fig. 1) :
deux en bronze (longueur : 2,4 cm et 3,2 cm), un en verre (long. : 1,9 cm), trois en
marbre (long. : 1,7 cm, 2,4 cm, 2,5 cm), un en calcaire gris (brisé ; long. max. : 2,1 cm).
I. Astragales bruis.
Les astragales bruts ne méritent pas de commentaire particulier, sinon qu'un
millier d'entre eux étaient teints en rouge. Dans leur immense majorité, ils proviennent
(3) On connaît des imitations d'osselets, de grandeur réelle, en or, en argent, en bronze, en plomb, en verre,
en ivoire, en terre cuite, en marbre, en fritte, en cristal de roche, en agate, en onyx, etc. On en a trouvé à
Bogazkôy et sur d'autres sites hittites : Bogazkôy-Hattusa, VII (1972), p. 35 et notes 164-166. Dans le monde
grec, ces imitations sont si nombreuses qu'il serait vain d'essayer de les recenser (quelques exemplaires inédits
ont été cités par R. Hampe, Die Stèle aus Pharsalos, note 3). Un moule d'argile pour la fabrication d'osselets a
été trouvé à Olbia. Il existe aussi des imitations d'osselets de plus grande taille, en terre cuite peinte (astragales
de Sotadès, du Peintre de Syriskos, etc.), en bronze (astragale dédié à Didymes et retrouvé à Suse), en pierre
(astragale de poros, mesurant 1 m χ 0,60 m χ 0,50 m, provenant du tumulus de Tsopani Rakhi en Messénie :
G. Papathanasopoulos, ArchDelt 18 [1963], II 1, p. 91, pi. 105 a ; 21 [1966], I, p. 184).
Sur les osselets et le jeu d'osselets, la bibliographie est abondante, soit à propos de trouvailles d'osselets,
naturels ou factices, soit à propos de textes littéraires ou épigraphiques, soit à d'oeuvres d'art, telles que
le fronton des Astragalizontes, le groupe des Astragalizontes de Polyclète, la stèle de Pharsale, une peinture sur
marbre de l'Athénien Alexandros trouvée à Herculanum {infra, note 6), le couvercle de miroir où sont représentés
Aphrodite et Pan jouant aux osselets (infra, note 65), etc. On se bornera à indiquer ici les références fon
damentales : L. Becq de Fouquières, Les jeux des Anciens (1869), p. 325-356 ; RE, II 2 (1896), s.v. αστράγαλος
(Mau) ; DA, V, s.v. « Talus » (G. Lafaye) ; R. Hampe, Die Stèle aus Pharsalos im Louvre (107. BerlWPr, 1951).
D'autres références seront données à propos de points de détail. ASTRAGALES BRUTS 349 1984]
(D) (A) (B)
Β C
Fig. 2. Les quatre faces d'un astragale (d'après J. Boessneck).
de pattes de moutons ou de chèvres ; leur longueur se situe généralement entre 2,8 cm
et 3,2 cm. Un petit nombre (moins de 1 %) d'astragales plus gros (longs de 4 cm à
5,6 cm) provient de bovins ou de cervidés : 129 bruts, 50 aplanis, 11 troués et aplanis,
9 marqués4.
On sait que les Anciens attribuaient un nom en même temps qu'une valeur à
chacune des quatre faces sur lesquelles l'osselet pouvait reposer (fig. 2). La face
dorsale, présentant une dépression en son milieu (ΰπτιος), valait 3 (elle sera appelée
ici par convention face A). La face opposée, ou face plantaire, convexe (πρανής),
valait 4 (elle sera appelée face B). Les deux autres faces, face latérale et face médiale
(κωος et χΐος), valaient 6 et 1 (C et D sur le dessin de la fig. 2 ; nous les appellerons
indifféremment dans le texte « faces latérales »)5. Dans la forme la plus simple du jeu,
on laissait tomber les osselets comme font les deux joueuses accroupies sur une peinture
d'Herculanum6.
II. Astragales troués.
Les osselets percés de part en part, d'un ou de plusieurs conduits, se répartissent
ainsi :
(4) Pour l'identification des animaux sur lesquels ont été pris les astragales, voir le rapport {infra, p. 381 sq.)
établi par M. François Poplin, Maître-assistant au Laboratoire d'Anatomie comparée du Muséum national
d'Histoire naturelle de Paris.
(5) Sur les noms des faces de l'astragale, cf. J. Juthner, OJh 23 (1926), Beiblatt, col. 105-116;
L. Deubner, AA 1929, col. 272-281 ; J. Juthner, OJh 27 (1932), Beiblatt, col. 97-100 ; J. Zingerle, ibid.,
col. 101-106. L'usage de donner un nom aux quatre faces de l'astragale ne s'est pas perdu en Grèce. A Am-
phissa, il y a une trentaine d'années, les enfants appelaient les faces A et B respectivement ή τρούπα (le trou)
et ό ψωμάς (le boulanger), et les faces G et D δ διοικητής (le gouverneur) et ό βεζίρης (le vizir). Il y a des
variantes d'une province à une autre : à Corinthe, les faces de l'astragale portaient alors les noms suivants :
le voleur, le boulanger, le roi, le vizir (O. Broneer, Hesperia 16 [1947], p. 241). Les noms étaient les mêmes
à Arakhova, il y a 150 ans : le voleur, le boulanger (ou l'âne), le roi, le vizir (H. N. Ulrichs, Bfisen und Fora-
chungen in Griechenland, I [1840], p. 137-139).
(6) RM 86 (1979), pi. 49.
28 350 PIERRE AMANDRY [BCH Suppl IX
Un conduit entre faces A et B (fig. 3) 817
Un faces G et D (fig. 4) 1.436
Un conduit dans le sens de la longueur, d'une extrémité à l'autre 6 (*)
2 conduits entre faces A et B (fig. 5) 25
2faces C et D (fig. 6 et 7) 48
3 conduits entre faces A et B (fig. 8) 22
3faces G et D (fig. 9) 9
4 conduits entre faces A et B 1
Un conduit faces A et B et un autre entre faces G et D (fig. 10) 34
2 conduits entre faces A et B et un entre faces C et D (fig. 11) 2 (* *) * * *\ Un conduit entre faces A et B et 2 entre faces G et D (fig. 11) 3
3 conduits entre faces A et B et un entre faces C et D (fig. 11) 2
Un conduit entre faces A et B et 3 entre faces C et D (fig. 11) 1
* * * *1 Conduits inachevés (?) 4
2.410
(*) Dont un percé en outre d'un conduit, et un autre de 2 conduits, entre faces C et D.
(**) un où l'un des conduits entre faces A et B, foré obliquement, rejoint à l'intérieur de l'osselet le
conduit entre faces C et D.
(***) Dont un où l'un des conduits entre faces C et D ne traverse pas l'osselet de part en part.
(****) Un foré à partir de la face B, un à partir de la face A, un à partir d'une face latérale, un dans le
sens de la longueur à d'un petit côté courbe.
Les conduits ont été forés au moyen d'une tige cylindrique. Leur diamètre
varie de 1 mm à 8 mm ; il est le plus souvent de 3 mm à 5 mm. Sur un astragale de
l'Antre corycien, un disque a laissé une empreinte dans l'os autour de l'orifice de
deux conduits (fig·. 21, rangée supérieure, à droite). La même constatation a été faite
sur un astragale de l'Héraion du Silaris où, autour de l'orifice d'un conduit de 4 mm
de diamètre, se voit une trace circulaire de 9 mm de diamètre7 : un disque, peut-être
mobile sur la tige, faisait fonction d'arrêtoir. Quelquefois, l'outil a pénétré obliquement
dans l'osselet, et le conduit foré à partir d'une face latérale débouche dans la dépression
de la face A; ou bien, dans le cas de conduits multiples, deux d'entre eux se rencontrent
à l'intérieur de l'os, de sorte que le nombre des trous n'est pas le même aux deux
faces opposées (fig. 6 et 7).
L'usage de percer les osselets remonte à des temps anciens : on a signalé la
découverte d'osselets troués sur divers sites d'Anatolie, d'Iran et de Palestine, dans
des sanctuaires, des habitats et des tombes dont les dates s'échelonnent de l'époque
chalcolithique à la période gréco-romaine8.
(7) P. Zancani-Montuoro, Atti e Memorie délia Società Magna Grecia, N.S. 6/7 (1965/66), p. 166.
(8) Alishar : The Alishar Hiiyuk, I (Orient. Inst. Publ., XXVIII, 1937), p. 91, époque chalcolithique
(« some sheep knucklebones, perforated or unperforated »), p. 193, Age du Cuivre (« knucklebones, mostly of
sheep... perforated or unperforated ») ; Alishar, II {OIP, XXIX, 1937), p. 243, époque hittite (osselets percés
respectivement de 2 trous entre faces A et B et de 3 trous entre faces C et D, fig. 276, d 1020 et e 1248), p. 427,
périodes post-hittite et phrygienne (« knucklebones with from one to three perforations were numerous » ;
fig. 488, e 1788, e 2014, e 1388, chacun traversé de 3 conduits entre faces A et B ; deux autres osselets non
numérotés percés de 2 trous) ; Alishar, III (OIP, XXX, 1937), p. 101, 2e moitié du 1er millénaire av. J.-C.
(nombreux osselets troués, fig. 101, d 1308 a-e, un trou entre faces A et B, d 1417, 3 trous entre faces A et B, ASTRAGALES TROUÉS 351 1984]
«««M
Fig. 3. — Osselets troués : un conduit entre les faces A et Β {ca 2:3).
t
Fig. 4. — Osselets troués : un conduit entre les faces C et D {ca 2:3).
Mil
Fig. 5. — Osselets troués : 2 conduits entre les faces A et Β (ca 2:3). 352 PIERRE AMANDRY [BCH Suppl IX
Dans le monde grec, les osselets, bruts ou travaillés, ont été trouvés en très
grand nombre. Parfois, leur découverte a été passée sous silence9, ou bien la mention
de cette découverte a été formulée en des termes si vagues qu'elle en perd toute
utilité10. Ceci arrive fréquemment quand il s'agit d'osselets éparpillés sur un site.
Dans le cas des tombes, on donne généralement au moins le nombre des osselets
recueillis autour du squelette11. Mais rares sont les publications qui fournissent des
précisions sur l'aspect des astragales et sur les modifications apportées à certains
d'entre eux ; on les découvre parfois en examinant les photographies.
Pour s'en tenir aux osselets percés, d'un ou de plusieurs canaux, tantôt entre
les faces A et B, tantôt entre les faces C et D, tantôt dans les deux sens, il en existe
dans la plupart des lots d'osselets qui ont été trouvés de la Russie méridionale et
de l'Asie Mineure à l'Italie méridionale et à la Sicile12.
d 478, 3 trous entre faces C et D, d 1062, astragale de cheval), p. 174, période romano-byzantine (osselets
perforés de mouton et de cheval, flg. 196, d 1400, e 556). — Bogazkôy : R. M. Boehmer, Bogazkôy-Hattusa,
VII (1972), p. 181-182, pi. LXV, η0» 1865 à 1870, 1872 (3 canaux entre faces A et B), 1877 ;
X (1979), p. 44, pi. XXVII, n° 3613. — Yanarlar : K. Emre, Yanarlar. A Hittite cemetery near Afyon (1978),
p. 114 et 122, flg. 193-201, pi. XLIV, 4 et 5 (avec mention de découvertes d'astragales, percés ou non, sur
d'autres sites d'Anatolie). — Hasanlu : O. W. Muscarella, MetrMusJ 9 (1974), p. 80. — Salamine (Chypre) :
M.-J. Chavane, Salamine de Chypre, VI (1975), p. 188, n° 547 (tombe du xie siècle av. J.-C). — Megiddo :
Megiddo, II, p. 44-45, flg. 100-102, pi. 285 (cratère contenant 3 astragales de mouton et 640 astragales
de porc, dont 11 traversés par un ou plusieurs canaux circulaires). — Taanach : P. W. Lapp, BASOR, n°
173 (fév. 1964), p. 35 (un osselet de porc percé) ; BASOR, n° 185 (fév. 1967), p. 37 (un osselet de porc percé
de trois conduits circulaires de 4,5 mm de diamètre).
(9) Deux réflexions à ce propos : « Die aus dem Altertum erhaltenen Astragale, wie sie aus systema-
tischen Grabungen oder durch Zufallsfunde in die Museen gelangten, wo sie meist ziemlich unbeachtet liegen... »
(R. Hampe, Die Stèle aus Pharsalos, p. 12) ; « astragals are not recorded from the graves..., but whether because
absent or ignored is not clear » (C. H. Greenewalt, Jr., California Siudies in Class. Antiquity 5 [1972], p. 139).
(10) Quelques exemples : « an immense number of sheep's knucklebones » [Artemis Orthia, p. 237) ;
« hundreds of bone astragali » (Olynthus, X, p. 503) ; « a large jug full of astragals » [AJA 61 [1957], p. 321) ;
« a high percentage of astragalus » (Hesp. 44 [1975], p. 89).
(11) Même dans ce cas, il arrive qu'on omette de compter les osselets : Clara Rhodos 3 (1929), p. 164
(tombe 164 : 22 astragales), p. 214 (tombe 200 : 24 astragales), p. 254 (tombe 233 : 6 astragales), p. 218 208 : « numerosi astragali ») ; Clara Rhodos 4 (1931), p. 113 (tombe 31 : « alcuni astragali »), p. 175
(tombe 76 : « vari astragali»), p. 275 (tombe 149 : «alcuni astragali») ; Clara Rhodos 6-7 (1932-33), p. 57 13 : 11 astragales) ; Clara Rhodos 8 (1936), p. 182 (tombe 68 : 20 astragales, dont 2 de plomb).
(12) On se bornera à citer quelques exemples. Dans la vallée inférieure du Dniepr, dans une tombe,
un astragale troué : M. I. Viazmitina, Tombes du Ravin de VOr (en russe ; Kiev, 1972), p. 152 (mention d'autres
astragales troués trouvés dans des tombes de Néapolis des Scythes et de Tcherniakov) . — Osselets percés dans
une tombe de Myrina : E. Pottier et S. Reinach, La nécropole de Myrina (1887), p. 100, 217 et 591. —
A Acanthos, 30 osselets dont un percé dans une tombe du ive siècle av. J.-C. : L. Parlama, ArchAnAlh 11 (1978),
p. 21-24, flg. 36. — Au sommet de l'Olympe, 17 astragales dont un au moins est percé, d'après la photographie :
ArchDelt 22 (1967), I, p. 9, pi. 12 b. — Au Cabirion de Thèbes, on a dénombré plusieurs centaines d'astragales
perforés dans un sens ou dans l'autre ou dans les deux sens : J. Boessneck, Die Tierknochenfunde aus dem
Kabirenheiligtum bei Theben (1973), p. 9-10, pi. I-II. — A Pérachora, un astragale percé entre faces A et B :
Perachora, II (1962), p. 447, A 376, pi. 189. — A Corinthe, astragales troués dans des puits du Portique Sud
(O. Broneer, Hesp. 16 [1947), p. 241, pi. LXI, 20) et au sanctuaire de Déméter et Coré (d'après un rapport inédit
obligeamment communiqué par M. David S. Reese). — A Délos, un osselet traversé de deux conduits entre
faces C et D : W. Deonna, Délos, XVIII (1938), p. 332, B 1297, pi. 93, 823. — Osselet semblable à Lindos :
Lindos, I (1931), col. 749-750, n° 3235. — Osselets troués dans une tombe de Tarente : AA 1956, col. 215-216,
flg. 14. — A Siris-Héracléa, 3 astragales dont 2 troués (au musée de Policoro). — Osselets percés d'un, de 2 ou de
3 conduits dans les tombes de Locres (au musée de Reggio). — A l'Héraion du Silaris, sur 8 astragales, 2 sont
percés horizontalement (donc probablement entre faces C et D) : P. Zancani-Montuoro, loc. cit. (supra, note 7).
— A Sélinonte, au sanctuaire de la Malophoros, quelques osselets bruts traversés par un conduit : E. Gabrici,
MonAnt 32 (1927), col. 161. 1984] ASTRAGALES TROUÉS 353
Ë2
J. 6 (à g.) et 7 (à dr.). — Osselets troués : 2 conduits entre les faces C (en haut) et D (en bas) (ca 2:3).
Pig. 8. — Osselets troués : 3 conduits entre Fig. 9. — Osselets troués : 3 conduits entre les faces A et Β (ca 2:3). faces C et D (ca 2:3). 354 PIERRE AMANDRY [BCH Suppl IX
Fig. 10. — Osselets troués : un conduit entre les Fig. 11. — Osselets troués : un ou plusieurs conduite
faces A et Β (en haut) et un conduit entre les faces entre les faces A et Β (en haut) et les faces C et
C et D (en bas) {ca 2:3). D (en bas) {ca 2:3).
La destination de ces conduits demeure incertaine ; il est probable qu'elle n'était
pas la même dans tous les cas. Aucune des explications qui ont été proposées ne se
fonde sur le témoignage irréfutable d'un texte ou d'un monument :
1° L'explication la plus simple, et le plus couramment admise, pour les astragales
traversés par un seul conduit, est qu'on y passait un fil, d'une nature quelconque,
végétale ou métallique, pour rassembler un lot d'osselets, moyen commode et écono
mique de les porter sans risquer d'en perdre quand on allait jouer13. Une variante
de cette explication consiste à voir dans ces chapelets d'osselets l'équivalent des
(13) La vraisemblance de cette hypothèse est affaiblie par le fait que, dans chaque lot d'osselets, les
exemplaires troués sont en petit nombre. Pour le transport des osselets, il existait des sacs spécialement conçus
à cet effet : DA, s.v. « Talus », p. 30, Hg. 6740 ; R. Hampe, AA 1976, p. 192-202. Pour vérifier si la proportion
des osselets troués était à peu près constante, il faudrait procéder à une étude statistique portant sur un grand
nombre de lots homogènes, trouvés dans des tombes. Je verse au dossier deux exemples de lots d'osselets que
j'ai examinés au musée de Delphes : l'un, provenant d'une tombe d'Amphissa (infra, note 50), se compose de
57 osselets, dont un est troué et deux aplanis ; l'autre, provenant d'une tombe de la nécropole orientale de
Delphes (J. Constantinou, ArchDelt 19 [1964], II 2, p. 218-221), se compose de 50 osselets, dont 3 sont troués
et 4 aplanis. Pour l'ensemble des osselets de l'Antre corycien, la proportion des osselets simplement troués est
proche de 1 sur 10 et, si l'on ajoute les osselets aplanis et troués, elle est d'environ 1 sur 8. ASTRAGALES TROUÉS 355 1984]
komboloi qu'on égrène en Grèce de nos jours pour passer le temps14. L'hypothèse
n'est pas, en soi, invraisemblable ; mais cet usage n'est pas attesté, autant que je
sache, dans l'antiquité grecque.
2° L'hypothèse du port de l'osselet comme amulette, au poignet ou au cou,
a des chances d'être juste quand un trou étroit est percé à un bout, dans la partie
la plus mince (fîg. 3, à droite, rangée inférieure). C'est le cas d'un certain nombre
d'osselets troués qui ont été découverts sur des sites d'Anatolie, par exemple à Alishar
et à Bogazkôy15. Mais il arrive que des osselets présentant cette particularité soient,
en outre, traversés par un autre conduit, plus grand, à un autre endroit (fîg. 5, à
droite, rangée inférieure), comme dans le cas envisagé au paragraphe précédent ;
or, les deux explications sont incompatibles.
3° Dans certains cas, le canal foré à travers l'osselet servait au passage d'une tige
de métal, qui est restée en place. On en connaît des exemples au Proche-Orient16
et en Grèce17. On ignore quelle était la fonction de cette tige.
4° La présence de deux conduits parallèles sur un astragale de Lindos (supra,
note 12) avait conduit Chr. Blinkenberg à supposer que cet astragale était enfilé
sur une double cordelette, peut-être celle d'un fouet, comme on en voit un sur l'épaule
gauche d'un desservant ou d'un dévot du culte de Cybèle, sur un relief du Musée
du Capitole18. Mais le fouet en question est fait de trois cordelettes indépendantes
l'une de l'autre, sur chacune desquelles les astragales sont enfilés par un seul canal19.
Au demeurant, il ne serait guère vraisemblable que tous les astragales percés de
deux conduits aient fait partie de fouets.
5° Que penser des astragales traversés de trois conduits, voire même de quatre,
dans le même sens ou dans les deux sens ? Dans plusieurs cas, en Anatolie au 2e millé-
(14) D. C. Kurtz et J. Boardman, Greek Burial Customs (1971), p. 208-209 et p. 263.
(15) Parmi les osselets trouvés sur ces deux sites (cf. supra, note 8), nombreux sont ceux qui étaient
troués de cette façon, dès l'Age du Cuivre (par ex. Alishar, I, flg. 194, e 551). Ces osselets étaient presque
sûrement portés en pendentifs, comme divers autres os d'animaux qui étaient percés d'un trou à un bout.
A Bogazkôy, on a trouvé un astragale de bronze semblablement troué : Bogazkôy, VII, p. 35, n° 15, pi. I. Dans
une tombe de Koban, un de mouton percé d'un trou était demeuré en place sur la poitrine du mort :
E. Chantre, Recherches arch. dans le Caucase, II (1886), p. 25-26, tombe n° 9. Le mobilier de cette tombe a été
reconstitué dans une exposition récente, avec un osselet de bronze percé à la place de l'osselet de mouton :
Avant les Scythes (Paris, 1979), n° 155, p. 163.
(16) Un à Taanach monté sur une tige de fer, deux à Megiddo sur des tiges de bronze (supra, note 8).
Dans un astragale trouvé à Gordion, percé en son milieu entre faces A et B, une tige de passant dans ce
conduit est repliée sur les deux faces jusqu'au petit côté échancré où elle se referme sur elle-même ; si, comme
il semble, le repliement de la tige n'est pas accidentel, peut-être jouait-elle le rôle d'un anneau où l'on passait
un fil pour suspendre l'astragale.
(17) Délos, XVIII, p. 334, Β 4448, pi. 93, 826 : il s'agit d'un astragale de bronze.
(18) H. Stuart Jones, Sculptures ofthe Palazzo dei Conservatori (1926), p. 254, n° 2, pi. 100 (sur l'identi
fication du personnage, cf. J. Carcopino, MélRome 40 [1923], p. 237, n. 2). L'existence du fouet à osselets
(μάστιξ άστραγαλωτή) est attestée aussi par des textes : DA, II 2 (1896), s.v. « Flagellum », p. 1154-1155 ; AA
1956, col. 215-216.
(19) C'est sur ce modèle qu'on a reconstitué un fouet avec un lot d'osselets percés d'un seul trou, qui
étaient épars dans une tombe de Tarente : AA 1956, col. 215-216, flg. 14. Cette reconstitution se fonde sur
la présence dans la même d'une poignée ressemblant à celle du fouet représenté sur le relief du musée du
Capitole.