Évolution du marché pétrolier et nouveau partage de la rente pétrolière - article ; n°1 ; vol.34, pg 86-100

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Revue d'économie industrielle - Année 1985 - Volume 34 - Numéro 1 - Pages 86-100
L'objectif de cet article est de montrer que si les deux crises pétrolières des années 70 pouvaient être analysées comme un redéploiement de revenu ou une révolte de propriétaires fonciers, les années 80 pourraient correspondre à un réacaparement massif de la rente par les États consommateurs. Ce réacaparement n'est pas ici interprété comme résultant du recyclage, de l'inflation ou de pratiques restrictives quelconques au détriment des pays producteurs. À l'inverse dans cet article le redéploiement de rente est examiné par le biais d'un mouvement de prix. La thèse est développée en utilisant des études antérieures qui ont montré le caractère différentiel d'une rente qui s'est construite principalement après la première guerre mondiale et dont le partage instable oppose quatre agents : les États producteurs, les compagnies pétrolières, les États consommateurs est les consommateurs eux-mêmes. Les développements s'élaborent à l'intérieur de certaines limites et hypothèses dégagées en début de texte.
The aim of this article is to show that if the two oil revolutions in the 70's can be analyzed as a redeployment of revenue or as a revolt by the owners of the oil fields, the 80's could result in an opposite situation, that is this period could lead to a massive monopolization of oil revenue by the consumer countries. This new monopolization is not interpreted as being the result of a recycling, or inflation or of various restrictive practices detrimental to the producer countries. In this article, this new monopolization is percieved on the basis of crude oil price movement. This thesis is developed using previous studies which showed the differential character of oil revenues which were essentially built-up after the first world war and whose instable sharing opposes four economic agents : the producer states, the oil companies, the consumer states and the consumers themselves. These developments are fixed within certain limits and hypotheses as specified above.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1985
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Langue Français
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Jean-Claude Werrebrouck
Évolution du marché pétrolier et nouveau partage de la rente
pétrolière
In: Revue d'économie industrielle. Vol. 34. 4e trimestre 1985. pp. 86-100.
Résumé
L'objectif de cet article est de montrer que si les deux crises pétrolières des années 70 pouvaient être analysées comme un
redéploiement de revenu ou une révolte de propriétaires fonciers, les années 80 pourraient correspondre à un réacaparement
massif de la rente par les États consommateurs. Ce réacaparement n'est pas ici interprété comme résultant du recyclage, de
l'inflation ou de pratiques restrictives quelconques au détriment des pays producteurs. À l'inverse dans cet article le
redéploiement de rente est examiné par le biais d'un mouvement de prix. La thèse est développée en utilisant des études
antérieures qui ont montré le caractère différentiel d'une rente qui s'est construite principalement après la première guerre
mondiale et dont le partage instable oppose quatre agents : les États producteurs, les compagnies pétrolières, les États
consommateurs est les consommateurs eux-mêmes. Les développements s'élaborent à l'intérieur de certaines limites et
hypothèses dégagées en début de texte.
Abstract
The aim of this article is to show that if the two oil revolutions in the 70's can be analyzed as a redeployment of revenue or as a
revolt by the owners of the oil fields, the 80's could result in an opposite situation, that is this period could lead to a massive
monopolization of oil revenue by the consumer countries. This new monopolization is not interpreted as being the result of a
recycling, or inflation or of various restrictive practices detrimental to the producer countries. In this article, this new is percieved on the basis of crude oil price movement. This thesis is developed using previous studies which
showed the differential character of oil revenues which were essentially built-up after the first world war and whose instable
sharing opposes four economic agents : the producer states, the oil companies, the consumer states and the consumers
themselves. These developments are fixed within certain limits and hypotheses as specified above.
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Werrebrouck Jean-Claude. Évolution du marché pétrolier et nouveau partage de la rente pétrolière. In: Revue d'économie
industrielle. Vol. 34. 4e trimestre 1985. pp. 86-100.
doi : 10.3406/rei.1985.2167
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rei_0154-3229_1985_num_34_1_2167Évolution du marché pétrolier
et nouveau partage de la rente pétrolière
Jean-Claude WERREBROUCK
Directeur de l'IUT « C »
Université de Lille II
L'objectif du présent texte est de montrer que si les deux révolutions pétroliè
res des années 70 pouvaient s'analyser comme un redéploiement de la rente ou
comme une révolte de propriétaires fonciers, les années 80 pourraient être celles
d'un reflux c'est-à-dire d'un réaccaparement massif de la rente par les états con
sommateurs. Ce réaccaparement ne sera perçu ici comme résultant du recyclage,
de l'inflation ou de pratiques restrictives quelconques au détriment des pays pro
ducteurs (1). A l'inverse, ce sera perçu dans cet article par le biais
d'un mouvement de prix de brut.
Les développements qui suivent s'ancrent sur des travaux antérieurs qui ont mont
ré le caractère différentiel d'une rente pétrolière qui s'est construite essentiell
ement après le premier conflit mondial et dont le partage instable oppose 4 agents
économiques : les États producteurs, les Compagnies pétrolières, les États con
sommateurs et les consommateurs eux-mêmes (2).
Ces développements se fixent à l'intérieur de certaines limites et hypothèses qu'il
convient d'emblée de préciser :
— Il s'agit d'une analyse prospective sur le moyen terme : comment peut évo
luer le partage de la rente au cours des toutes prochaines années ?
— On admettra l'hypothèse selon laquelle les taux de croissance économique
resteront globalement faibles.
— On évacuera de l'analyse le risque de déclenchement d'une crise grave au
Moyen-Orient entraînant une rupture d'approvisionnement des pays consommat
eurs en brut de la région.
(1) Sur tous ces points, nous renvoyons à l'ouvbrage d'Abdelkader Sid Ahmed « l'Opep passé, pré
sent et perspectives » — Económica 1980.
(2) Cf. « Contribution à la théorie de la rente pétrolière » dans le n° 9 de la Revue d'Économie Indust
rielle — Octobre 1979 page 117 à 144 et « Histoire de la concurrence entre énergies fossiles et
construction de la rente pétrolière » dans l'ouvrage collectif « Rente et structures des industries
de l'énergie » PUG 1983.
86 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 34, 4ème trimestre 1985 — Le cadre temporel retenu permet de considérer comme peu probable une inno
vation technologique majeur tant dans le domaine de la production que de la con
sommation d'énergie.
— On laissera en dehors de l'analyse des phénomènes ponctuels de redéploie
ment du partage de la rente dû par exemple à une modification de la législation
dans tel ou tel pays producteur.
Ainsi que nous l'avons indiqué dans nos travaux antérieurs, la rente pétrolière
totale est indépendante du prix du brut lui-même et des produits raffinés puisqu'elle
ne repose que sur des différences de coûts entre l'énergie la plus chère et néan
moins utilisée et l'énergie la moins coûteuse (pétrole du Moyen-Orient). Cepen
dant les prix interviennent comme déterminants du partage de la rente entre les
différents acteurs.
De ce point de vue, il est vrai que c'est par le biais d'une hausse de prix que
la rente des États producteurs s'est accrue au cours des années 70. A contrario,
si l'on évoque pour le futur le retour d'une partie de la rente vers les États con
sommateurs, ce sera par le biais d'une diminution de prix.
Précisément, il y a un lien entre la hausse et la baisse en ce sens que la hausse
autorise un développement de la rente des producteurs (ce que nous verrons dans
le cadre de la section I) qui a elle-même entraîné quelques années plus tard un
« cartel impossible » (ce que nous étudierons dans une section II). En retour,
l'impossibilité du cartel va entraîner une baisse de prix débouchant sur le déve
loppement de la rente des États consommateurs (ce que nous étudierons dans le
cadre d'une section III).
SECTION I : DÉVELOPPEMENT DE LA RENTE DES ÉTATS PRODUC
TEURS ET ÉMERGENCE D'UN CARTEL IMPOSSIBLE
La notion de rente pétrolière totale est éminemment imprécise, et dans la réa
lité il existe une spécifique par type de gisement puisque ceux-ci révèlent des
coûts techniques d'accès très inégaux. De la même façon qu'on a pu dire qu'il
existait des rentes par produit et l'on sait que la rente sur les carburants est autre
ment plus élevée que la rente sur les fuels.
Dans ces conditions le développement de la rente la plus élevée c'est-à-dire con
crètement, celle de l'Opep, peut entraîner l'émergence de substitutions classables
selon un certain ordre et certains seuils.
1. Le développement de la rente Opep a franchi plusieurs seuils de substitution
Les deux révolutions pétrolières ont d'abord entraîné une substitution pétroles
peu coûteux/pétroles coûteux et « nouveaux pétroles ». Le brut à forte rente étant
celui du Moyen-Orient donc globalement de l'Opep, il en est résulté très mécani-
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 34, 4ème trimestre 1985 87 quement une diminution de la part de l'Opep dans l'approvisionnement mondial,
ainsi que le révèle le tableau suivant :
Années 1970 1971 1972 1973 1974 1975 1976 1977 1978 1979 1980 1981 1982 1983
part
50,6 51,08 52,7 55,5 54,9 51,2 53,5 52,4 49,5 49,6 45,2 40,2 35,1 31,1 Opep
(3)
Les deux révolutions pétrolières ont aussi entraîné des substitutions brut/gaz
naturel, brut/charbon et brut/nucléaire au niveau de la transformation des agents
énergétiques et de leur utilisation.
A cet égard, le graphique ci-après qui reprend l'évolution des consommateurs
de combustibles par les centrales EDF est extrêmement révélateur. (4).
De ce point de vue, la deuxième révolution pétrolière a entraîné au niveau de
certains usagers un accaparement artificiellement élevé de rente. Dans le cas de
la France, la première révolution pétrolière avait permis la captation de la quasi
totalité de la rente sur les fuels par les États producteurs puisqu'au niveau cen
trale, au 1er janvier 1979, les prix du fuel permettaient un coût du kWh approxi
mativement identique à celui obtenu à partir des centrales à charbon (5). Dans
ces conditions, la deuxième révolution pétrolière ne pouvait qu'entraîner un dépas
sement substanciel du seuil de substitution et en 1982 on pouvait estimer à
68,9 c/kWh, le coût de l'électricité obtenue par une centrale au fuel de 600 MW,
tandis que la même centrale au charbon produisait de l'électricité pour un coût
d'environ 33,5 c/kWh (6).
Enfin on peut affirmer que les deux révolutions pétrolières ont aussi permis de
franchir le seuil de substitution pétrole/capital. Contrairement aux résultats des
travaux de Berndt et Wood (7), lesquels concluaient à une certaine complémentar
ité entre énergie et capital, l'expérience a montré que l'intensité énergétique du
PNB des pays de l'OCDE baisse depuis plusieurs années. S'il fallait 0,86 TEP en
1975 pour produire 1 000 dollars de PNB, il n'en fallait en 1982 que 0,74. Plus
précisément, en termes d'intensité pétrolière, il 0,45 tonne de pétrole en
(3) D'après the « oil gas journal » du 12 septembre 1983 : « Long decline in world oil output begins
to level off ».
(4) Sources : l'électricité en France — supplément au bulletin analytique du CPDP du 23 novembre 1983.
(5) Environ 14 centimes le kWh.
(6) Cf « Energy Magazine » du 30 septembre 1983.
(7) « Technology, prices and the derived demand for energy », The review of « Economies and statis
tics » — vol. LVII n° 3 août 1974.
88 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 34, 4ème trimestre 1985 Évolution des consommations de combustibles
Mtep
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30
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15 I
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1972 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82
Ensemble des combustibles
Fuel-oil
Charbon
Nucléaire
Gaz naturel
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 34, 4ème trimestre 1985 89 1973 pour produire 1 000 dollars de PNB, mais il n'en fallait plus en 1982 que
0,34 tonne pour produire la même quantité de PNB (8).
Pour un pays comme la France, les économies d'énergie corrigées des condi
tions climatiques et calculées à partir d'un PIB corrigé sont les suivantes :
1974 1976 1977 1978 1979 1980 1981 1982 1975
Illustration non autorisée à la diffusion
5 12 13 14,5 15,5 18 24 27,5 30,3
en millions de Tep
Sources : « Pétrole 82 » Comité professionnel du pétrole
Le franchissement de ces différents seuils par le développement de la rente Opep
est éminemment dangereux puisque s'il permet l' accroissement du revenu unitaire
par baril Opep, il entraîne comme on l'a vu une diminution des parts de marchés.
Mais il y a plus grave et le développement de la rente Opep s'est réalisé histor
iquement dans un contexte de crise économique.
2. Le développement de la rente Opep s 'est réalisé dans le contexte de la crise éc
onomique et a renforcé celle-ci
Depuis les travaux d'auteurs comme Boyer et Mistral (9) ou Lorenzi, Pastré
et Toledano (10), on sait que la crise économique a débuté bien avant les deux
révolutions pétrolières. C'est au milieu des années 60, donc en un temps où le prix
du brut continuait de décliner en unités monétaires constantes, que les premiers
signes de la crise actuelle se sont manifestés : chute des gains de productivité, ta
ssement de la demande, inflation, baisse spectaculaire à partir de 1970 des inves
tissements de capacité, développement du chômage etc..
Il est donc totalement erroné de vouloir expliquer la crise par la montée du prix
du pétrole.
En revanche, il est tout aussi erroné d'évacuer les révolutions pétrolières comme
facteurs d'aggravation de la crise. Précisément la montée d'une rente accaparée
de plus en plus par les États producteurs et les substitutions qui se sont lentement
réalisées au cours de la précédente décennie furent un puissant facteur d'affaiss
ement de la productivité et de la rentabilité du capital(ll).
Il en est résulté une diminution considérable de la croissance qui est passée de
l'ordre de 5 °/o en moyenne pour les pays de l'OCDE en 1972-73 à une valeur pro
che de 2 % en 1982.
(8) Cf. Pierre Desprairies « le nouveau visage de la crise pétrolière pour les pays industrialisés et pour
les pays en développement » Total information n° 95.
(9) « Accumulation, inflation, crises » Puf 1983.
(10) « La crise du XXe siècle » — Económica 1980.
(1 1) Cf. « Effets de rendements décroissants dans le secteur de l'énergie ». J.C. Werrebrouck, Texte
multigraphié — 26 pages — Université de Lille II — mars 1980.
90 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 34, 4ème trimestre 1985 Cette croissance, sans doute durablement plus faible, bouleverse les prévisions
de demande d'énergie qui avaient pu être établies avant les révolutions pétrolièr
es. Alors que la croissance mondiale de la demande était de l'ordre de 4 % l'an,
elle se limitera désormais à moins de 2 % d'ici l'an 2 000 (12).
Pour un pays comme la France, la demande d'énergie pourrait dans un con
texte de croissance faible ne plus augmenter (13).
Quoiqu'il en soit, ce ralentissement de la croissance, associé aux efforts de subs
titution a déjà fait fléchir la production mondiale de brut, laquelle est passée de
quelques 3 200 millions de tonnes en 1979 à moins de 2 725 millions de tonnes
en 1982, production comparable à celle de 1972 (14).
Dans ce contexte, il est toutefois prévisible que de la part du marché de l'Opep
risque encore de diminuer au cours des prochaines années pour des raisons géo
politiques (15).
3. La marginalisation croissante de l'Opep
L'Opep, étant essentiellement constituée de producteurs du Moyen-Orient, ri
sque de voir sa part de marché diminuer encore en raison de l'instabilité de la région
et du manque de confiance qui en résulte de la part des grands pays consommateurs.
Depuis l'Afghanistan jusqu'au Liban, une multitude de conflits latents ou directs
amenuisent l'image commerciale des producteurs de la région.
Ce phénomène accélère considérablement l'effort de substitution, lequel est direc
tement perceptible au niveau de la distribution mondiale des forages dans le monde,
ainsi que peut l'attester le tableau suivant, p. 92.
Les différents phénomènes que nous venons d'évoquer : le franchissement par
la rente Opep de plusieurs seuils de substitution, le contexte de la crise économi
que et l'instabilité politique de la région du Moyen-Orient ont amené l'Opep à
se transformer progressivement en un cartel malheureusement impossible.
SECTION II : LE CARTEL IMPOSSIBLE
Le débat concernant la nature de l'Opep est ancien et oppose des auteurs qui
considèrent que l'organisation est un authentique cartel à ceux qui, à l'inverse,
(12) Cf. M. Frisch — « un net glissement des perspectives énergétiques à long terme » — Bulletin de
¡'Industrie pétrolière — octobre 1983.
(13) Cf. J.M. Martin — « Perspectives énergétiques pour la France » — Revue de l'Énergie — octo
bre 1983.
(14) Sources : « Pétrole 82 ». Afin de nuancer les propos précédents, précisons qu'avec la reprise amér
icaine le mouvement s'est stoppé et que pour 1984, une légère augmentation de la production
(1,8 % d'après le « Oil and Gas Journal » du 31 décembre 1984) s'est manifestée.
(15) Elle serait tombée à 30 % en 1984.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 34, 4ème trimestre 1985 91 considèrent qu'elle n'est qu'une instance de consultation, de réflexion, au mieux
un syndicat de propriétaires cherchant à s'unir contre l'indélicatesse de locataires
peu scrupuleux (16).
Forages dans le monde « libre »
Nombre de puits forés 1970 1973 1980 1981
Total mondial 35 262 35 444 84 006 101 069
27 408 26 081 64 847 83 423 dont USA
Canada 3 103 4 561 9 416 6 830
Amérique latine . . . 1 775 1 440 3 787 3 897
Proche-Orient . . 420 740 757 844
Europe occidentale 337 454 765 859
Estimation Mètres forés (milliers)
54 956 56 379 123 274 150 000 Total mondial
En réalité, si la seconde thèse devient de plus en plus erronée et la première de
plus en plus satisfaisante dans le contexte des années 80, il en allait autrement
au cours des années 60 et 70.
C'est que l'Opep fut d'abord un simple organisme de défense d'intérêts approx
imativement communs, et ce n'est que très récemment, précisément en raison des
difficultés nouvelles, que des caractéristiques de cartel s'affermissent au sein de
l'Opep (17).
Théoriquement, il y a cartel lorsqu'un groupe de producteurs s'accordent pour :
— Déterminer un volume optimal de production collective.
— des règles de partage des marchés et des profits.
— Établir un système de contrôle et de sanctions contre les membres ne respec
tant pas les règles du jeu.
Or force est de constater qu'aucune de ces règles ne s'est concrètement affi
rmée jusqu'au tout début des années 80. On a même pu souligner l'extrême hété-
(16) En France, c'est Christian Stoffaes qui a le plus cherché à montrer la nature de cartel de l'Opep.
On pourra se reporter à cet égard à un article de 1975 de la revue « Contrepoint » : « Pétrole
cynisme et thème des jeux ». Les auteurs qui sont allés le plus loin dans la démonstration inverse
sont Jacques Cremer et Kjarad Salehi — Isfahani dans un texte non publié et intitulé « Competit
ive pricing in the oil market, how important is Opep ? ».
(17) A propos des différentes étapes de l'histoire de l'Opep, on pourra consulter l'ouvrage de Pierre
Terzian : « l'étonnante histoire de l'Opep ». Jeune Afrique 1983.
92 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 34, 4ème trimestre 1985 rogénéité des attitudes et des intérêts entre les différents membres. C'est ainsi que
l'Opep n'a que très rarement réussi à fixer un système de prix cohérent avec les
différentiels de qualité ou de position. C'est ainsi que parfois s'est manifesté une
véritable guerre des prix où l'on a pu parler d'éclatement de l'Opep.
Précisément, ce n'est qu'à partir de 1982 que l'Opep acquière certaines caracté
ristiques de cartel avec l'institutionalisation d'un système de quotas qu'il est théo
riquement interdit de dépasser, et la mise en activité d'un comité de surveillance
(18).
Mais cette tentative de cartellisation est vouée à l'échec : les causes qui ont
entraîné sa naissance sont aussi celles qui vont l'empêcher de vivre. En raison même
des conditions du développement de la rente Opep, le cartel qui a tenté de se mett
re en place est obligé de travailler dans une conjoncture particulièrement difficile.
Du côté offre de brut, la part de marché de l'Opep est déclinante au sein d'une
production mondialement en baisse, ou en relative stagnation. L'Opep est ainsi
amenée à se constituer en cartel alors que sa production globale est passée d'envi
ron 31 millions de B/J en 1973 à environ 17 millions de B/J en 1984. Dans ces
conditions, négocier au sein de l'organisation des quotas sur la base d'une pro
duction massivement décroissante devient un exercice extrêmement délicat.
Cet exercice est d'autant plus délicat que du côté demande de devises résultant
de l'exportation de brut, les prétentions restent importantes si l'on veut réaliser,
voire achever les ambitieux projets d'industrialisation mis en place au cours des
années 70.
Alors que la théorie du « dilemme du prisonnier » appliqué à l'Opep n'était
pas de mise au cours des années 70, elle devient entièrement applicable dans les
conditions des années 80.
Pris individuellement, un certain nombre d'États producteurs connaissent des
pressions extrêmement fortes en vue d'un non respect des quotas. Par ailleurs,
l'écart existant entre les coûts économiques et les prix officiels étant considérab
les, la tentation individuelle d'accroître les parts de marché par baisse de prix
ou rabais est irrésistible.
A cet égard, les enseignements fournis par la modification du système des quot
as en mars 1983 à la conférence de Londres sont extrêmement intéressants et sont
vraisemblablement annonciateurs de changements considérables.
Parce que précisément la cartellisation est quasiment impossible, les quotas de
1982 ont été modifiés dans le sens d'un plus grand réalisme.
Compte tenu de la faiblesse persistante de la demande, il a été décidé que seuls
les pays qui, à la limite pouvaient supporter une diminution importante de leurs
revenus, verraient leurs quotas diminuer. C'est bien sûr le cas de l'Arabie Saou-
(18) Plus récemment, la 72ème conférence de l'Opep, qui s'est tenue fin décembre 1984, a prévu la
mise en place d'un système d'Audit sur les prix et la production.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 34, 4ème trimestre 1985 93 dite. Toutefois pour les autres, il a bien fallu mettre en accord les principes avec
la réalité. Ainsi l'Iran qui ne pouvait respecter son quota de mars 1982, s'est vu
octroyer un relèvement de plafond : 1 million de B/J, ainsi la Libye qui produis
ait début 83 1,7 million de B/J pour un quota de 750 000 B/J, voit son quota
relevé. On pourrait multiplier les exemples parce que les quotas sont en fait « inte
nables », on déplace la ligne de la plus grande tension sur le pays qui peut encais
ser le plus la crise, c'est-à-dire l'Arabie Saoudite.
Mais cette crise continue de s'aggraver et même le relèvement des quotas au
profit des maillons les plus faibles n'est pas suffisant, d'où, à la veille de la confé
rence ordinaire de Genève, la demande de l'Iran qui veut obtenir un nouveau rel
èvement de son quota afin de le porter de 2,4 à 3,2 millions de B/J (19). L'Arabie
Saoudite elle-même risque de ne plus pouvoir longtemps accepter son rôle de
« swing producer », c'est-à-dire de pays qui accepte le plus massivement la baisse
de sa production en renonçant à près de 60 °7o de sa capacité maximale de pro
duction alors que ses réserves sont de loin les plus importantes du monde.
La cartellisation étant impossible, il n'en reste que les apparences et la con
férence ordinaire de Genève de décembre 1983 semble avoir préféré le maintien
du statu quo plutôt que des décisions qui auraient pu marquer l'éclatement de
l'organisation et l'acheminement vers une guerre des prix. Dans le même ordre
d'idée, toute l'année 1984 a été marquée par des débats concernant la grille des
prix dont la remise en question fait peur aux divers partenaires.
SECTION III : VERS L'ÉCLATEMENT DU CARTEL ET LE DÉVELOPPE
MENT DE LA RENTE DES ÉTATS CONSOMMATEURS ?
Au-delà des tendances lourdes que nous avons développées et qui marginalisent
inéluctablement l'Opep, il suffit désormais d'une modification très conjoncturelle
de la demande mondiale dans le sens de la baisse, par exemple un mouvement
de déstockage pour que les apparences mêmes de l'organisation soient remises en
cause (20).
Concrètement, on s'acheminerait vers de nouvelles baisses de prix. Si même
l'apparence de l'Opep s'évanouissait, on s'acheminerait vers une situation de con
currence dont on sait qu'elle ne peut être que catastrophique : pour chaque pays
pris isolément, l'optimum de gestion des puits étant le débit maximum, le mouve
ment de baisse de prix peut être de très grande ampleur (21).
Toute la question est alors de savoir si, malgré la crise économique mondiale
et les incertitudes politiques concernant le Moyen-Orient, il y aurait franchiss
ement en sens inverse des seuils de substitution et au total accroissement de la part
de marché des bruts de la région.
(19) Cf. « Pétrole et Gaz Arabe » du 16 novembre 1983.
(20) Sur la question des déstockages, on connaît l'influence considérable de ceux-ci au niveau de l'équi
libre du marché : Ainsi au 1er trimestre 1983 on a pu estimer qu'il avait contribué à alimenter
10 % des approvisionnements pétroliers du monde, ce qui représente aussi près de 30 % de la
production de l'Opep.
(21) Au sujet du caractère insupportable de la concurrence dans l'industrie pétrolière, caractère déter
miné par les spécificités économiques de cette industrie, on pourra se reporter à : « Histoire de
la concurrence entre énergies fossiles et construction de la rente pétrolière ».
94 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 34, 4ème trimestre 1985