Familles mexicaines du pays et de l'exil - article ; n°2 ; vol.11, pg 47-72

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1995 - Volume 11 - Numéro 2 - Pages 47-72
Familles mexicaines du pays et de l'exil
Daniel DELAUNAY
La présente étude tire profit de la simultanéité des recensements mexicains et américains au printemps 1990 pour comparer les populations mexicaines selon leur situation migratoire. L'analyse de la composition par âge et par sexe est complétée d'une estimation du sous-enregistrement des migrants omis par ces statistiques. Est ainsi mise en évidence l'ampleur de la reproduction des populations mexicaines expatriées, laquelle dépasse désormais l'intensité du flux migratoire net. Deux aspects de cette reproduction sont ensuite examinés. La fécondité des migrantes est comparée à celle des Mexicaines restées au pays et à celle des Américaines d'origine mexicaine afin de spécifier les changements provoqués par l'exil. Mais une des mutations les plus intéressantes touche aux recompositions familiales aux États-Unis : les unités de résidence des migrants gagnent en complexité par l'intégration de parents ou d'individus qui n'appartiennent pas à la famille nucléaire. Cela confirme l'impact des filières migratoires, mais la nature des extensions familiales suggère que la cohabitation est rendue nécessaire par la précarité économique de certains ménages, notamment monoparentaux.
Mexican Families in Homeland and in Exil
Daniel DELAUNAY
The present study takes advantage of the Mexican and American census's simultaneity on Spring 1990 to compare the Mexican populations according to their migratory status. The analysis of their composition by age and by sex is completed by an estimation of the undercount of migrants omitted by these statistics. This enhances the vigor of the reproduction of the expatriated Mexican population, which exceeds henceforth the net migratory flow. Two aspects of this reproduction are then examined. The fertility of the Mexican immigrants is compared to that of the country of origin and to that of Mexican Americans so as to specify changes induced by the exile. But one of the most interesting mutations deals with the recomposition of the migrant's family in the U.S.: units of residence gain in complexity by the extended integration of relatives or individuals that do not belong to the nuclear family. The impact of migratory networks is notorious, as well as the domestic precariousness faced by some households, especially of single parents.
Familias mexicanas del país y del exilio
Daniel DELAUNAY
Este trabajo se aprovecha de la simultaneidad de los censos mexicano y americano en el inicio de 1990 para comparar las poblaciones mexicanas según su situación migratoria. Se complementa el análisis de su composición por edad y sexo por una estimación del subregistro de los migrantes omitidos por tales estadísticas. Así se evidencia el vigor de la reproducción de las poblaciones mexicanas expatriadas, la cual rebasa ahora la intensidad del flujo migratorio neto. Luego se examinan dos aspectos de esta reproducción. Se compara la fecundidad de las migrantes con la observada en el país de origen y con la de las Chicanas, así se destaca los cambios provocados por el exilio. Pero una de las mutaciones más interesantes se refiere a las recomposiciones familiares en los Estados Unidos : las unidades de residencia de los migrantes se hacen màs complejas al integrar parientes o individuos que no pertenecen a la familia nuclear. Obviamente se destaca el impacto de las redes migratorias, así como una cohabitación que la precariedad socioeconómica de ciertos hogares, sobre todo monoparentales, vuelve necesaria.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1995
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Daniel Delaunay
Familles mexicaines du pays et de l'exil
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 11 N°2. Amérique Latine. pp. 47-72.
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Delaunay Daniel. Familles mexicaines du pays et de l'exil. In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 11 N°2.
Amérique Latine. pp. 47-72.
doi : 10.3406/remi.1995.1463
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1995_num_11_2_1463Résumé
Familles mexicaines du pays et de l'exil
Daniel DELAUNAY
La présente étude tire profit de la simultanéité des recensements mexicains et américains au printemps
1990 pour comparer les populations mexicaines selon leur situation migratoire. L'analyse de la
composition par âge et par sexe est complétée d'une estimation du sous-enregistrement des migrants
omis par ces statistiques. Est ainsi mise en évidence l'ampleur de la reproduction des populations
mexicaines expatriées, laquelle dépasse désormais l'intensité du flux migratoire net. Deux aspects de
cette reproduction sont ensuite examinés. La fécondité des migrantes est comparée à celle des
Mexicaines restées au pays et à celle des Américaines d'origine mexicaine afin de spécifier les
changements provoqués par l'exil. Mais une des mutations les plus intéressantes touche aux
recompositions familiales aux États-Unis : les unités de résidence des migrants gagnent en complexité
par l'intégration de parents ou d'individus qui n'appartiennent pas à la famille nucléaire. Cela confirme
l'impact des filières migratoires, mais la nature des extensions familiales suggère que la cohabitation est
rendue nécessaire par la précarité économique de certains ménages, notamment monoparentaux.
Abstract
Mexican Families in Homeland and in Exil
Daniel DELAUNAY
The present study takes advantage of the Mexican and American census's simultaneity on Spring 1990
to compare the Mexican populations according to their migratory status. The analysis of their
composition by age and by sex is completed by an estimation of the undercount of migrants omitted by
these statistics. This enhances the vigor of the reproduction of the expatriated Mexican population,
which exceeds henceforth the net migratory flow. Two aspects of this reproduction are then examined.
The fertility of the Mexican immigrants is compared to that of the country of origin and to that of Mexican
Americans so as to specify changes induced by the exile. But one of the most interesting mutations
deals with the recomposition of the migrant's family in the U.S.: units of residence gain in complexity by
the extended integration of relatives or individuals that do not belong to the nuclear family. The impact
of migratory networks is notorious, as well as the domestic precariousness faced by some households,
especially of single parents.
Resumen
Familias mexicanas del país y del exilio
Daniel DELAUNAY
Este trabajo se aprovecha de la simultaneidad de los censos mexicano y americano en el inicio de
1990 para comparar las poblaciones mexicanas según su situación migratoria. Se complementa el
análisis de su composición por edad y sexo por una estimación del subregistro de los migrantes
omitidos por tales estadísticas. Así se evidencia el vigor de la reproducción de las poblaciones
mexicanas expatriadas, la cual rebasa ahora la intensidad del flujo migratorio neto. Luego se examinan
dos aspectos de esta reproducción. Se compara la fecundidad de las migrantes con la observada en el
país de origen y con la de las Chicanas, así se destaca los cambios provocados por el exilio. Pero una
de las mutaciones más interesantes se refiere a las recomposiciones familiares en los Estados Unidos :
las unidades de residencia de los migrantes se hacen màs complejas al integrar parientes o individuos
que no pertenecen a la familia nuclear. Obviamente se destaca el impacto de las redes migratorias, así
como una cohabitación que la precariedad socioeconómica de ciertos hogares, sobre todo
monoparentales, vuelve necesaria.Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 1 1 - N° 2
1995
Familles mexicaines
du pays et de l'exil
Daniel DELAUNAY (!)
Depuis près d'un siècle, l'émigration des Mexicains vers les
États-Unis a été, et reste encore pour la majorité d'entre eux, le choix d'hommes
jeunes, célibataires, travailleurs souvent saisonniers, parfois clandestins. Les condi
tions adverses associées à leur venue ou leur séjour, les emplois temporaires offerts
dissuadaient l'installation de familles complètes, voire leur formation. Mais au cours
du siècle que dure ce va-et-vient de travailleurs, une population de souche mexicai
ne s'est peu à peu « sédentarisée » en territoire américain. Dans les années quatre-
vingts, la crise économique du Mexique et la loi Simpson de 1986 ont encore encou
ragé un peuplement qui marque de sa vitalité les états méridionaux des États-Unis.
L'impact démographique, maintenant considérable, a des implications politiques,
culturelles que la migration de travailleurs temporaires n'entraînait pas. L'ampleur
démographique des recompositions familiales à l'étranger, le fait que près du deux
tiers des migrants sont mariés (COLEF & al, 1993-94), interdit de voir dans la migrat
ion internationale une pratique individuelle, indépendante du contexte familial sus
ceptible de la motiver et de la supporter.
Cet article propose une observation comparative des familles mexicaines exilées
avec celles restées au pays, examen rendu possible par la simultanéité (au début du
printemps 1990) des recensements américain et mexicain. Ils dispensent une photo
graphie instantanée des populations en diverses situations migratoires - les non-
migrants, les expatriés et leurs descendants - qui devrait révéler les possibles rup
tures que l'exode a pu entretenir, et reconnaître certaines identités démographiques
de la communauté mexicaine au-delà des frontières. La famille est à la fois le lieu
intime et révélateur des comportements reproducteurs. En se focalisant sur la fécon-
(1) Le présent travail, l'usage des informations utilisées et la construction des outils employés résultent d'un
accord de coopération scientifique entre le Colegio de la Frontera Norte à Tijuana (21 calle Abelardo
Rodriguez, 22320 Tijuana, Mexique) et l'Institut Français de Recherche en Coopération pour le
Développement (ORSTOM, 213 rue La Fayette, 75 480 Paris Cedex 10, France). L'accès aux statistiques
censitaires (PUMS, 1 % & 5 %) produites et distribuées par le Bureau of the Census, a été permis par le
Population Research Center de l'Université du Texas à Austin. 48 Daniel DELAUNAY
dite des familles d'immigrants et les compositions parentales des ménages, nous
apporterons des données sur la vigoureuse reproduction naturelle des migrants aux
États-Unis, qui désormais semble l'emporter sur l'apport migratoire, croissance qui
échappe aux fluctuations conjoncturelles du marché de l'emploi ou des réglementat
ions. Une première section s'attachera à circonscrire certaines difficultés statistiques
et tentera de les corriger partiellement.
LES SOURCES STATISTIQUES
Sitôt passés « del otro lado », les Mexicains deviennent en partie invisibles. Au
Mexique, si on ne les a pas décomptés avant qu'ils ne passent la frontière (2), il fau
dra attendre leur retour ou interroger les parents restés sur place. Il a été abondam
ment démontré comment de telles mesures risquent d'être biaisées (3). Mais il est
sans doute plus déplorable que ces statistiques de flux se prêtent mal à l'analyse
démographique des populations de migrants (statistiques de stocks). Du Mexique en
effet, la perception de la migration internationale est déterminée par la fréquence des
passages frontaliers ou des retours. Elle dépend donc de la nature du flux, soit d'une
mobilité éminemment sélective : dans le cas présent, les migrations de travail des
hommes seuls se trouveront privilégiées, au détriment de celles, féminines ou famil
iales, d'accompagnement, par exemple (Delaunay, 1994). Le pays-hôte, quant à lui,
réalise régulièrement l'inventaire des étrangers qu'il accueille, mais on craindra que
leur enumeration soit incomplète car une proportion élevée d'entre eux s'y trouve en
situation irrégulière, ou séjourne le temps d'une saison ; ce sont des individus peu
enclins à remplir le formulaire du recensement.
Soucieux de la cohérence des couvertures spatiales et des dates, mais surtout
parce que cette information nous était seule disponible, nous n'avons interrogé que
les sources censitaires de 1990. Cet unique « cliché » ne donne qu'une vision trans
versale ; on regrettera également son incomplétude puisque l'un et l'autre des recen
sements escamotent une partie non négligeable des migrants ; enfin l'analyse se verra
limitée par les discordances entre les deux recensements. La première restriction est
un choix quelque peu tempéré par des données sur l'âge et la date d'entrée au pays.
Pour combler la seconde lacune, nous chercherons à estimer le nombre des
Mexicains invisibles sans prétendre les caractériser ou connaître leur mobilité, phé
nomènes mieux saisis par d'autres enquêtes (4). Au demeurant, il est légitime de
considérer que l'impact démographique des travailleurs temporaires est atténué par
rapport à ceux qui, installés aux Etats-Unis, se firent plus volontiers recenser. Enfin,
il faudra composer avec les divergences préjudiciables qui existent entre les deux
sources censitaires respectives. Nombre de ces obstacles furent contournés par le tra
itement direct d'échantillons réduits qui ont permis de pallier les limitations des tra
itements publiés. Ce que l'on sait des migrants mexicains aux États-Unis et des
Américains d'origine mexicaine est extrait d'un échantillon de ménages, le Public
Use Microdata Sample (PUMS à 1 % ou 5 % selon les cas (5), Bureau of The Census,
1992). Les statistiques mexicaines présentées proviennent du XI Censo de Poblaciôn
y Vivienda de 1990 avec un recours souvent nécessaire à l'échantillon (6) de 1 %
publié sur CD-ROM par l'INEGI.
Les populations que nous observerons furent sélectionnées par un jeu de critères
portant sur le pays de la naissance et l'origine « hispanique » (7) déclarée Familles mexicaines du pays et de l'exil 49
(Hispanic/Mexican origin). Dans le reste des traitements, les populations retenues se
définissent de la façon suivante :
- les migrants internationaux mexicains sont les personnes recensées aux États-
Unis et qui indiquèrent le Mexique pour pays de naissance ;
- les Américains mexicains affirment être mexicains, chicanos... à la question
sur l'origine hispanique, mais n'appartiennent pas au premier groupe (ils naquirent
hors du Mexique, presque tous aux États-Unis) ;
- les Américains parfois introduits dans les comparaisons désignent l'ensemble
de la population recensée aux États-Unis moins les deux catégories précédentes ;
- les « vrais » Mexicains sont les individus (certains pourtant étrangers) recensés
au Mexique en 1990.
L'ascendance (ancestry) (x) n'a pas été retenue afin d'écarter une possible ambig
uïté avec le précédent critère. Ainsi, on trouvera parmi les immigrants en prove
nance du Mexique un petit nombre de personnes qui ne se considèrent pas mexic
aines, ni d'ascendance ni d'origine. Sachons également qu'un quart des Américains
mexicains invoquent une ascendance non mexicaine, en dépit de l'origine revendi
quée pour déclarer leur identité hispanique. Ce qui dénote une mixité plus important
e parmi ces derniers, bien que les affinités recherchées restent latino-américaines (si
on exclut les non-réponses). Dans l'ordre d'importance, viennent ensuite les filia
tions européennes. On notera, sans surprise, que l'héritage espagnol s'oublie sauf
quand il est assimilé au peuplement méridional des États-Unis - catégorie
« Américain espagnol » qui correspondrait aux premiers Texans, Californiens. Une
telle revendication identitaire est inattendue chez les immigrants, mais un petit
nombre d'entre eux s'en réclament. On remarquera également que certains déclarent
à la fois être nés au Mexique et avoir une origine plus méridionale, la plupart pourr
aient être des transmigrantes, en réalité originaires d'Amérique centrale.
Rappelons qu'il s'agit d'une auto-déclaration, elle exprime une identité annon
cée plutôt que fondée sur une filiation légalement établie. On ne saurait la confondre
avec la citoyenneté américaine ; une nationalité que la majorité des Américains mexic
ains ont acquise par droit du sol, soit 96 %, alors qu'un migrant sur cinq environ a
obtenu d'être naturalisé. Dire qu'ils sont américains est abusif pour 2 % de cette
population qui n'a pas la citoyenneté à l'instar des trois-quarts des immigrants.
La sélection et le statut migratoire des familles que l'on se propose d'examiner sup
posaient un choix : ou bien retenir tous les membres du ménage selon l'identité de son
chef, ou sélectionner les individus selon leur qualité (migrant vs Chicano) indépe
ndamment de leur insertion familiale. Ceux qui cohabitent avec un Mexicain immigré
peuvent avoir la citoyenneté américaine, la réciproque étant possible bien que plus rare.
Sauf avis contraire, le premier critère sera retenu afin de ne pas exclure la population
migrante de son contexte familial. Elle offre l'opportunité d'évaluer le degré d'intégra
tion ethnique et de mesurer les changements que le métissage implique.
LA DISPERSION DES POPULATIONS MEXICAINES
Le recensement de 1990 sitôt publié, les Mexicains s'étonnèrent de n'être qu'un
peu plus de 81 millions et mirent en doute la qualité des statistiques censitaires (9).
Sans doute sont-elles perfectibles, mais l'opinion avait négligé deux évolutions 50 Daniel DELAUNAY
récentes. On avait sous-estimé l'ampleur de la révolution malthusienne durant ces
deux dernières décennies, mais aussi l'importance de l'exode des adultes vers les
États-Unis ; celui des femmes, en particulier, dont l'impact sur la natalité se révèle
aujourd'hui d'importance majeure.
Pour savoir comment se répartit, fin mars 1990, le peuple mexicain de chaque côté
de la frontière, il est nécessaire de tenter une correction préalable de l'incomplétude des
recensements pour les populations exilées. Un examen de leur structure par âge et par
sexe sera ensuite entrepris pour préciser la part de la population dispersée.
LES MIGRANTS INVISIBLES
La préoccupation de l'opinion et des autorités américaines face à la migration
clandestine, ou « indocumentada », a motivé un effort exceptionnel d'estimation
complémentaire, sur la base des statistiques frontalières et censitaires (10). Ce critère
légal est cependant absent des recensements qui, donc, se prêtent mal à ces ajust
ements ; ils enregistrent sans le savoir une part de ces clandestins (un sur trois selon
des estimations faites en 1980) et pas tous les migrants en règle. Une légalité de toute
façon difficilement verifiable quand les faux documents nécessaires coûtent une ci
nquantaine de dollars dans les rues de Los Angeles. La citoyenneté s'acquiert pour
deux fois cette somme, soit le coût d'un acte de naissance falsifié. Pour éviter toute
confusion avec la clandestinité, nous désignerons les Mexicains omis par les deux
dénombrements comme les migrants invisibles : la grande majorité se trouve aux
États-Unis au moment des recensements, une partie hors du Mexique dans le reste du
monde, et une proportion sans doute non négligeable pouvant résulter d'incertitude
statistique (sous-couverture des hommes, imprécision de la table de mortalité). La
preuve qu'ils existent se trouve dans la Figure 1.
FIGURE 1 : Rapports de masculinité des populations naturelles et recensées
Y Mexicains au Mexique
Q Tous Interpolation les Mexicains des valeurs recensés, observées au Mexique comme aux USA
% Sex-ratio théorique sans migration
Illustration non autorisée à la diffusion
90
15 20 25 30 40 45 50 55
Source : XI Censo de Poblaciôn y Vivienda, PUMS, 5 %. Ages Familles mexicaines du pays et de l'exil 51
Pour mieux évaluer l'absence masculine due à la migration internationale, il
convient de faire la part du déficit qui résulte de la surmortalité des hommes. En
appliquant le rapport universel de masculinité à la naissance aux tables de survie du
moment selon le sexe ("), nous obtenons la structure par âge théorique des survivants
en absence de migration internationale (tendance supérieure). Les valeurs les plus
basses représentent les sex-ratios effectivement observés en 1990 sur le territoire
mexicain (valeurs interpolées par âge). Des divergences de près de dix hommes pour
cent femmes apparaissent chez les générations les plus concernées par l'exode,
s'atténuer peu avant la fin de la vie active. Cela ne signifie pas l'achèvement de la
carrière migratoire, car quelques Mexicains choisissent de rester aux États-Unis à des
âges avancés, mais certainement le recul de la prépondérance masculine. Afin de
mieux circonscrire la migration invisible, il apparut judicieux d'étendre la mesure du
sex-ratio à l'ensemble des Mexicains de naissance dénombrés de chaque côté de la
frontière. Ce faisant, on atténue de manière significative le déficit masculin, lequel
cependant subsiste dans des proportions qui prouvent qu'un nombre important
d'entre eux restent omis par l'un et l'autre recensements. Répétons-le, rien ne permet
d'affirmer que ces hommes se trouvent en situation « illégale » aux États-Unis ; ils
ont simplement échappé aux dénombrements, peut-être simples touristes ou migrants
négligents.
On voit immédiatement la possibilité d'appliquer une arithmétique simple pour
retrouver le nombre nécessaire à l'équilibre naturel des genres, équilibre dicté par la
mortalité différentielle. Fut reprise la méthode dite du sex-ratio, utilisée par Bean,
King et Passel pour le recensement mexicain de 1980, en la simplifiant de quelques
hypothèses contestables et surtout en l'appliquant à l'ensemble des Mexicains recens
és, expatriés ou pas. La difficulté reste entière cependant puisqu'il est exclu de
connaître avec précision le sex-ratio de la population à estimer : en réalité, on dispo
se de trop de mesures disparates et donc mal ciblées (Delaunay, 1994). Notons cepen
dant que les valeurs hautes du rapport de masculinité pour les migrants invisibles
— soit au-dessus de trois hommes pour une femme - supposent une fourchette assez
étroite pour atteindre l'équilibre naturel des sexes. Soit une estimation centrée sur le
chiffre de deux millions de personnes non recensées. Le plus intéressant dans cette
méthode est de procurer une répartition par âge et par sexe des absents à estimer. Cela
permet de mieux apprécier l'hémorragie d'adultes et maintenant d'enfants que l'exo
de vers les États-Unis a provoquée.
Un résultat indirect de l'estimation est de souligner l'éventail très étendu des rap
ports de masculinité observés chez les migrants. La divergence la plus forte s'obser
ve entre les mesures de flux et celles de stocks. Chez les populations en déplacement
dénombrées à la frontière, on trouve en 1993 plus de dix hommes pour une femme
(Colef, 1993-94) ; alors que les mesures censitaires donnent un sex-ratio ne dépas
sant pas un homme et demi par femme aux âges de son maximum. Il y a plusieurs
raisons à cette discordance entre les mesures déduites de la mobilité (les flux) et
celles des migrants (les stocks), certaines tenant aux choix méthodologiques des
enquêtes. Mais un tel écart révèle surtout une moindre mobilité des femmes (elles
traversent plus rarement la frontière) et une plus grande propension aux installations
durables. La confusion entre migrants et migrations (fréquente au Mexique où on
n'observe que ces dernières) conduit à privilégier l'univers statistique de la mobilité.
Et les hommes pratiquant plus volontiers une migration temporaire et de travail, la :
Daniel DELAUNAY 52
probabilité de les enquêter sera plus grande. Le type singulier de migration qu'ils
pratiquent se verra surestimé, au détriment des déplacements féminins par exemple,
ou matrimoniaux, d'accompagnement...
LES MEXICAINS DES DEUX COTES DE LA FRONTIERE
La Figure 2 restitue l'estimation précédente dans l'inventaire de l'ensemble des
Mexicains du pays d'origine comme d'adoption. Apparaît ainsi plus clairement la
fraction amputée par l'exode, laquelle serait d'environ dix-huit pour cent. Dans des
frontières qui seraient restées hermétiques, le Mexique compterait aujourd'hui plus
de cent millions de citoyens. Bien qu'imprécise, l'évaluation des migrants oubliés
montre sans trop d'erreur leur concentration aux âges de la première maturité, dans
une proportion plus grande que pour les migrants recensés. A tous les âges, l'effec
tif des Américains mexicains dépasse celui des migrants, même chez les adultes mais
de peu. Cependant, si l'on suppose, comme il est vraisemblable, que l'omission de
migrants clandestins dépasse celle des citoyens américains, ce désavantage pourrait
être retourné pour les adultes actifs ; ce qui ne signifie pas que les structures géné
rales par âge des migrants en seraient considérablement modifiées.
FIGURE 2 : Distribution de la population mexicaine théorique des deux côtés
de la frontière en 1990
60-64 ans
Statuts migratoires
55 59 ans □ Mexicains au Mexique
■ Migrants recensés aux USA 50-54 ans
□ Américains mexicains
45-49 ans invisibles
40-44 ans
35-39 ans
30-34 ans
25-29 ans Illustration non autorisée à la diffusion
20-24 ans
15 19 ans
10-14 ans
5-9 ans
0-4 ans
>pv ,cN
En milliers de personnes
Sources XI censo de Poblaciôn y vivienda & PUMS, 5 %
La répartition, selon l'âge, des Mexicains immigrants et d'origine (Figure 3)
reflète les préférences du marché du travail pour les forces vives, et donc l'économie :
.
Familles mexicaines du pays et de l'exil 53
réalisée à cause du peu de jeunes à former et de retraités à supporter ; charge qui
incombe au pays d'origine. La comparaison avec la pyramide mexicaine nous rap
pelle que la carrière migratoire des Mexicains est courte, bien qu'elle ait augmenté
notablement durant cette dernière décennie. La remarque vaut plus encore pour la
migration non recensée (l2). Le temps d'expatriation s'est alors allongé comme semb
lent l'indiquer les rapports de masculinité des populations recensées au Mexique en
1970.
FIGURE 3 : Bureau of Census, 1990, PUMS
90-94 ans
85-89 ans i
80-84 ans
75-79 ans
70-74 ans
65-69 ans
60-64 ans
55-59 ans
50-54 ans
45-49 ans
40-44 ans
35-39 ans
Illustration non autorisée à la diffusion 30-34 ans
25-29 ans
20-24 ans
1 5-19 ans
10-14 ans
5-9 ans
0-4 ans
Migrants mexicains Mexicains américains
Source Bureau of Census, 1990, PUMS
Par rapport à la structure-type d'une population de migrants (telle que la dégag
erait la mobilité interne, par exemple), les immigrants aux États-Unis se distinguent
par une faible proportion de très jeunes enfants, lesquels indiquent les déplacements
familiaux (Castro, José Luis; Rogers, Andrei - 1983 -), ici apparemment rares.
Pourtant, l'absence relative d'enfants immigrants surprend au côté de l'ampleur de la
natalité sur le territoire d'accueil, laissant deviner une formation familiale sur le lieu
d'arrivée, pour laquelle l'immigration féminine est nécessaire. Car la composition
par âge des Américains mexicains recensés (Figure 3) présente, au contraire, le prof
il d'une population formée par ses propres vitalités, lesquelles se révèlent except
ionnelles. L'importance des jeunes enfants va bien au-delà de ce que l'on peut
attendre d'une population engagée dans la réduction de la fécondité ; une base éva- 54 Daniel DELAUNAY
sée ne se rencontre que parmi les peuples qui n'ont pas engagé leur transition démo
graphique. Bien sûr, une telle surnatalité résulte de la concentration d'immigrants
adultes en âge de procréer et de la présence de femmes migrantes puisque les unions
mixtes sont assez rares chez les Mexicains expatriés. La pyramide des âges donne la
mesure du détournement de la natalité mexicaine par l'exil parental, ponction en par
tie définitive car ces enfants conserveront la citoyenneté américaine acquise à la nais
sance. En nous servant d'une image, plus que d'une estimation rigoureuse, disons
que la migration internationale cumulée fait perdre au Mexique près de trois cent
mille naissances chaque année, une contribution considérable au contrôle des nais
sances.
Bien qu'ils soient accessoires, notons deux légers débordements chez les
Américains mexicains : un aux âges de la plus forte immigration, l'autre pour les per
sonnes plus âgées, après la vie active. La majorité de ces citoyens américains d'ex
traction mexicaine le sont de naissance (97 %), les autres ont acquis cette nationali
té par naturalisation, quelques vrais migrants doivent la déclarer de mauvaise foi. Le
gonflement qui coïncide avec les âges forts de l'exode traduit peut-être l'intégration
légale récente de ceux qui affirment leur origine mexicaine mais nient être nés au
Mexique. Le même petit mensonge est probablement commis par quelques
Mexicains accueillis par leur famille aux États-Unis aux âges de la retraite ou du veu
vage. Leur présence révèle une composante familiale peu documentée de la migra
tion internationale, également discernable dans les statistiques de flux (COLEF,
1993) : avoir des enfants installés aux États-Unis constitue une opportunité précieu
se pour les personnes retirées de la vie active ou libérées de l'éducation de leurs
enfants, pour les femmes en particulier. Cette pratique illustre l'intérêt à terme des
migrants qui conçoivent des enfants sur le sol américain : ils offrent la garantie d'une
installation ou d'une retraite prolongée aux États-Unis.
LA GÉNÉRATION CHICANA
Reste à éclaircir le statut migratoire des parents de ces enfants américains d'ori
gine mexicaine, ce que propose la Figure 4 en détaillant les combinaisons possibles
des unions. Ces chiffres se rapportent exclusivement aux fils et filles des chefs de
ménage enregistrés. Le décompte n'inclut pas les individus enregistrés sous une autre
parenté, tels les neveux, petits-enfants, enfants confiés ; pour cette raison, les stati
stiques de ce tableau ne coïncident pas exactement avec la pyramide précédente et
demeurent incomplètes parce que n'est pas prise en compte la migration invisible.
La presque totalité de la progéniture née au Mexique est élevée par ses deux
parents migrants (les deux tiers), ou vit avec un d'entre eux, chef d'un ménage monop
arental (un fils sur cinq). Un certain nombre est accueilli par des couples mixtes
- immigrant avec un(e) Mexicain(e) américain(e) - soit 8,5 % environ, incluant les
unités où le chef américain hispanique les élève seul. Pris tous ensembles, ces enfants
immigrants seraient 850 000 en 1990, ce qui représente seulement 16 % de tous les
fils et filles d'origine mexicaine aux États-Unis. La grande majorité naquit donc sur
le sol américain : soit après l'arrivée de leurs parents. Ce phénomène a une explica
tion simple : les femmes entreprennent la migration internationale très jeunes, avant
de constituer leur famille. Joue également dans ce sens, mais dans une moindre
mesure, la pratique de laisser certains des enfants à des parents restés au pays. Cette