Histoire politique et techniques romanesques dans Le Sursis de Jean-Paul Sartre - article ; n°1 ; vol.54, pg 42-52

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Mots - Année 1998 - Volume 54 - Numéro 1 - Pages 42-52
HISTOIRE POLITIQUE ET TECHNIQUES ROMANESQUES DANS « LE SURSIS » DE J-P SARTRE Retarder l'inéluctable avènement de la seconde guerre mondiale constitue la trame politique et historique du « Sursis ». J-P Sartre y emploie des techniques narratives particulières qui structurent des personnages évoluant librement dans un univers marqué par l'ambiguité de leur isolement et de leur dépendence vis-à-vis de décisions de centres politiques dont les conséquences leur échappent.
POLITICAL HISTORY AND TECHNIQUES OF THE NOVEL IN « LE SURSIS » BY JEAN-PAUL SARTRE The political history of the postponement of the second world war in 1938 constitutes the support for the action in « Le Sursis » and is developed with the use of special techniques. Procedures and devices reveal that men are dependant on centres of political action ; while other techniques show the ambiguity of the created universe and the heroes' freedom.
HISTORIA POLÍTICA Y TÉCNICAS DE LA NOVELA EN « LE SURSIS » DE J-P SARTRE Atrazar el ineluctable advenimiento de la segunda guerra mundial constituye la trama política e histórica del « Sursis ». J-P Sartre emplea en su novela técnicas narrativas especificas que estructuran personajes evoluciónando libremente dentro de un universo ambiguo. Tales personajes aparecen marcados por su aislamiento y su dependencia frente a decisiones de centros políticos cuyas consecuencias les escapan.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1998
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Frédérique Tabaki
Histoire politique et techniques romanesques dans Le Sursis de
Jean-Paul Sartre
In: Mots, mars 1998, N°54. pp. 42-52.
Resumen
HISTORIA POLÍTICA Y TÉCNICAS DE LA NOVELA EN « LE SURSIS » DE J-P SARTRE Atrazar el ineluctable advenimiento de
la segunda guerra mundial constituye la trama política e histórica del « Sursis ». J-P Sartre emplea en su novela técnicas
narrativas especificas que estructuran personajes evoluciónando libremente dentro de un universo ambiguo. Tales personajes
aparecen marcados por su aislamiento y su dependencia frente a decisiones de centros políticos cuyas consecuencias les
escapan.
Abstract
POLITICAL HISTORY AND TECHNIQUES OF THE NOVEL IN « LE SURSIS » BY JEAN-PAUL SARTRE The political history of
the postponement of the second world war in 1938 constitutes the support for the action in « Le Sursis » and is developed with
the use of special techniques. Procedures and devices reveal that men are dependant on centres of political action ; while other
techniques show the ambiguity of the created universe and the heroes' freedom.
Résumé
HISTOIRE POLITIQUE ET TECHNIQUES ROMANESQUES DANS « LE SURSIS » DE J-P SARTRE Retarder l'inéluctable
avènement de la seconde guerre mondiale constitue la trame politique et historique du « Sursis ». J-P Sartre y emploie des
techniques narratives particulières qui structurent des personnages évoluant librement dans un univers marqué par l'ambiguité
de leur isolement et de leur dépendence vis-à-vis de décisions de centres politiques dont les conséquences leur échappent.
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Tabaki Frédérique. Histoire politique et techniques romanesques dans Le Sursis de Jean-Paul Sartre. In: Mots, mars 1998,
N°54. pp. 42-52.
doi : 10.3406/mots.1998.2326
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1998_num_54_1_2326TABAKT Frédérique
Histoire politique
et techniques romanesques
dans Le Sursis de Jean-Paul Sartre
Le Sursis de Jean-Paul Sartre présente les événements politico-
historiques en Europe, en 1938, qui ont retardé provisoirement
l'éclatement de la seconde guerre mondiale avec la capitulation à
Munich. Ce deuxième roman de la tétralogie sartrienne des Chemins
de la liberté va contre la manière dont les alliés ont abordé la
crise des Sudètes et l'écho de ces événements politiques surtout en
France. Sartre fixe le cadre de l'action d'après des documents
véritables, des témoignages vécus, enrichis par « l'art de conter »
et par des procédés adéquats au fond, met l'accent sur le caractère
ambigu de l'univers créé. Le sursis de la guerre en 1938 soulève
un nombre de lignes anecdotiques enchevêtrées qui traduisent le
bouleversement et les conséquences variées dans la vie quotidienne
en paix, par la relation étroite des personnages avec les centres
d'action politique.
Le noyau politique
La situation politique est un fait réel de l'histoire récente : le
conflit nait avec la revendication de l'Allemagne de rattacher au
Reich les Allemands des Sudètes de la Tchécoslovaquie mais aussi
de la position de la France et de l'Angleterre à l'égard de l'agression
hitlérienne. La France abandonne son alliée tchèque pour éviter une
guerre, mais ce compromis diplomatique, comme le manque de
° Université d'Athènes, Département de Langue et de Littérature françaises,
Panepistimioupolis, Ilissia, 15784.
42 Mots, 54, mars 98, p. 42 à 52 réaction à la réoccupation de la Rhénanie et au rattachement de
l'Autriche à l'Allemagne, ne fait qu'accroitre le fascisme allemand.
Des personnages réels de la scène politique relayent, dans la ligne
dramatique, des éléments fictifs. Les gestes des hommes politiques
déterminent l'évolution de l'action romanesque et les rencontres
officielles, les décisions diplomatiques, les discours d'Hitler, de
Chamberlain, de Daladier ainsi que la conférence internationale de
Munich, déclenchent de nouvelles perspectives de la trame événem
entielle. Les hommes du pouvoir, et surtout Hitler, se révèlent
des agents de l'action politique du roman qui répercute aux
personnages représentant le peuple en France mais aussi ailleurs
comme à Munich, à Prague, à Casablanca, à Londres. La ligne
dramatique est mise en scène avec des articles publiés dans Paris-
Soir, d'une lettre de Chamberlain adressée à Hitler et de leur
rencontre éventuelle. Le nœud de l'action est précisé dans l'extrait
d'un journal, qui informe que les populations allemandes de la
région des Sudètes prennent en main le service d'ordre. Ce fait
constitue un motif avec des conséquences : mobilisation et dépla
cements des mobilisés en France, évacuation des malades à Berck,
sentiments de peur chez les Tchèques de la région des Sudètes,
inquiétude, absurdité de la guerre, regret des habitudes de la vie
en paix mais aussi nécessité de résister au fascisme, etc. La
politique devient « une dimension du monde où nous vivons » 1
chez Sartre du fait que dans Le Sursis l'intervention de la France
et le rôle politique de ses alliés détermine le cours des événements.
Sartre ajoute au canevas de son sujet politique des histoires
d'intellectuels, d'ouvriers, de bourgeois, de fonctionnaires, de
commerçants, de journalistes, de marginaux, la vie à Paris et en
province, les questions de la famille, les relations entre homme et
femme, entre l'État et les citoyens, des aspects de la culture, des
idées reçues des différentes mentalités, l'analphabétisme, des fa
iblesses humaines, des maux sociaux, embrassant la société entière
dans toutes ses expressions, partagé entre l'investigation du réel et
la création du fictif en vue de former un monde romanesque
expansif et complet. Toute idée politique est reprise en acte. La
liberté, l'engagement, la propagande politique, Г antimilitarisme, la
question juive, la condition humaine, « prédicats de base » de
l'action, se concrétisent en expériences individuelles.
L'actualité politique et historique vécue par l'auteur lui-même
1. Michel- Antoine Burnier, «La politique, une dimension de l'univers sartrien»
dans Les critiques de notre temps et Sartre, Paris, Gamier, 1973, p. 13.
43 renvoie aux éléments autobiographiques insérés et développés dans
le roman. Sartre étant mobilisé à Nancy en 1939, transmet ses
expériences sur l'état des Français mobilisés, à partir de la lecture
des affiches blanches, les préparations du voyage, la scène des
adieux dans les gares, la présentation aux différents régiments et
fait refléter dans le roman des points d'optique de la vie de cette
période.
La femme parait ne pas comprendre la politique. Cette thématique,
réservée principalement aux hommes, privilégie la présence mas
culine et ce sont eux, Mathieu, Boris, Jacques, Pierre, Maurice et
d'autres, qui se chargent surtout des problèmes, des questions, des
inquiétudes politiques et philosophiques, ce sont eux aussi qui
donnent l'élan dynamique à partir duquel des forces antagonistes
constituent une situation conflictuelle. Les hommes politiques, en
général, ne jouissent pas de l'estime des personnages1. D'ailleurs,
pendant la conférence de Munich, Horace Wilson et Daladier se
présentent « les yeux baissés », « le menton sur la poitrine », lassés
du compromis fait en faveur de l'agression hitlérienne. L'académisme
de leur langage diplomatique est quelquefois restitué par un langage
spontané et familier en monologue intérieur, exprimant leurs pensées,
leurs jugements intimes.
En dehors des paramètres politiques, sociaux, philosophiques ou
psychologiques, la production littéraire de Sartre vise à embrasser
tout aspect de l'humain, elle «ne vaudrait pas une heure de peine,
si elle n'était qu'un divertissement, et on la grandit quand on la
considère comme une émanation de l'homme tout entier, comme le
reflet d'une société qui exprime tous les espoirs, tous les mépris»2.
Tension dramatique et simultanéisme
La thématique du politique dans Le Sursis assure l'unité narrative.
Selon l'économie du développement, les thèmes de la mobilisation,
de l'attente de l'éclatement de la guerre, du discours d'Hitler, de
la conférence à Munich, de la fausse paix, sont organisés dans une
stricte répartition en chapitres. Ces chapitres numérotés reposent sur
1. «Il y a beau temps que je sais ce que valent les politiciens» déclare un
personnage, Jean-Paul Sartre, Le Sursis, Paris, Gallimard, p. 107.
2. Gabriel d'Aubarède, « Rencontre avec Jean-Paul Sartre », Les Nouvelles litt
éraires, 1222, février 1951, p. 1.
44 un classement des périodes narratives d'après des dates, comme un
journal. Ainsi le roman est réparti en huit jours, unités étroitement
liées par un fil temporel débutant le vendredi 23 septembre et se
terminant le vendredi 30 septembre 1938, dates du développement
de la crise des Sudètes.
On remarque qu'il existe une homologie entre les structures
politiques, historiques et sociales d'une œuvre1 et son essence
esthétique. Dans Le Sursis, l'importance des circonstances politico-
historiques est soulignée tout d'abord par l'absence d'un personnage
central et la pluralité des personnages, et par la technique simul-
tanéiste qui rassemble les existences isolées d'individus appartenant
à des classes sociales différentes mais réunies par un comportement
particulier.
La narration simultanéiste consiste précisément à additionner les
récits du roman dans un mouvement central, pour souligner le
caractère collectif du sujet. Une action commencée, par exemple, à
Paris, se confond avec une autre qui se déroule à Marseille,
convergeant avec une troisième à Angoulême ; les récits avançant
tous à la fois, l'action progresse fragmentée, les limites, les
intervalles spatiaux étant supprimés au sein d'un courant dyna
mique2. La nécessité de cette technique s'impose pour Sartre qui
affirme : « Avec les journées de septembre 1938, les cloisons
s'effondrent. L'individu, sans cesser d'être une monade, se sent
engagé dans une partie qui le dépasse. Il demeure un point de vue
sur le monde, mais il se surprend en voie de généralisation et de
dissolution»3. Entraînés par le flux d'un temps général extérieur,
les personnages y subordonnent leur durée subjective ; on restitue
le temps de paix, plus ou moins régulier et ralenti, au temps de
l'attente de la guerre4, intermittent et discontinu. Le procédé
simultanéiste accentue ces effets avec un grand polymérisme de
l'action : les personnages se mettent en scène tour à tour, les
distances s'accumulent dans un excès de ruptures, des passages
1. Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1964, p. 22.
2. Voici un passage significatif : « Le train roulait, le bateau montait et descendait,
Hitler dormait, Chamberlain dormait, Philippe se jeta sur son lit et se mit à pleurer,
Gros Louis titubait, des maisons et encore des maisons, son crâne était en feu mais
il ne pouvait pas s'arrêter, il fallait qu'il marchât dans la nuit», Jean-Paul Sartre,
Le Sursis, p. 190. Cf. Frederiki Tabaki, « La technique du roman dans Les Chemins
de la liberté de Jean-Paul Sartre », thèse, Université Paris 4, 1978, p. 29 — 32.
3. « Prière d'insérer » dans Michel Rubalka, Michel Contât, Les Ecrits de Sartre,
Paris, Gallimard, NRF, 1970, p. 113.
4. Gerald Joseph Prince, « Attente de la catastrophe » dans Métaphysique et
technique dans l'œuvre romanesque de Sartre, Genève, Droz, 1968, p. 73.
45 incessants se produisent d'une intrigue à l'autre. Au moment où la
guerre se rapproche, comme par exemple pendant les rencontres
officielles des personnages politiques, ou à la lecture de l'affiche
de la mobilisation, le procédé simultanéiste accentue ses effets avec
le passage accéléré d'une vision à l'autre, dans la même phrase, et
se relâche lorsque le danger qui rattache les individus à une
collectivité s'éloigne1. Lors du discours d'Hitler ou lors des
concessions des alliés à Munich, le ton dramatique est aussi souligné
dans des récits simultanéistes enrichis de motifs, comme la séparation
violente avec la personne aimée, une trahison, la perte de la
virginité.
Pendant ces scènes, l'action romanesque progresse par bonds
laissant des vides actifs, reprenant plus loin, au point où l'histoire
avait été abandonnée, essayant de rassembler simultanément toutes
les réactions aux événements2. Le roman subit la désagrégation de
l'espace par ce multiplacisme, ces commutations perpétuelles, les
interruptions brusques, les superpositions d'espaces, les moyens de
transports, les moyens de communication et les mass médias.
Procédant à une construction additive des thèmes et des motifs,
plutôt qu'à une liaison causale, il envisage d'exprimer une réalité
qui n'est pas définie par des liens de cause à effet mais par un
univers instable.
Ces récits multiples alternés visent à atteindre à la synchronie de
l'évolution des crises, à parvenir aux points culminants simultané
ment3. Des accents dramatiques apparaissent comme conséquences
du politique : scènes de départ, adieux, attentes, recherche d'un
personnage, péripéties des personnages où l'on distingue l'antithèse
entre la gravité des événements et l'ignorance innocente des gens.
Pourtant, une continuité pragmatique est restituée dans l'espace
humain par l'attente, l'angoisse de tout le peuple. Se produit une
sorte d'orchestration d'un grand nombre de consciences dans une
vaste collectivité vertigineuse. Des questions reviennent : on s'inter
roge sur l'activité diplomatique de Chamberlain vis-à-vis des exi
gences d'Hitler.
1. Philippe Tody, Jean-Paul Sartre, A Literary and Political Study, Londres,
1960, p. 56.
2. Blanchot Maurice : « II s'agit d'une sorte de métempsychose narrative, d'une
série d'avatars où la narration plonge, meurt et ressuscite dans une transmigration »,
« Les romans de Sartre » dans Michel-Antoine Buenier, Les critiques de notre temps
et Sartre, p. 62.
3. Sartre adopte le simultanéisme sous l'influence des auteurs américains, comme
Dos Passos, pour qui d'ailleurs raconter « c'est faire une addition », cf. Jean-Paul
Sartre, Situations 1, Paris, Gallimard, 1947, p. 17.
46 courbe dramatique de l'évolution de l'histoire politique relie La
le réseau variable des différentes tensions. Ces branches de l'action
sont aussi réunies par divers procédés : analogies ou leitmotivs,
sons, faits ou mots évocateurs des thèmes traités, comme, par
exemple, le train, le bateau, l'autocar, les voitures, la bicyclette, les
chevaux en mouvement, la marche des personnages dans la ville,
pendant le développement du thème de la mobilisation. La structure
de ces récits repose aussi sur l'exploitation systématique des
correspondances internes et ressemble presque à la structure du
nouveau roman où tout nait d'un assemblage des scènes bâti sur
un point privilégié du texte.
La subjectivité du point de vue
Sartre s'oriente aussi vers les techniques de la divergence d'op
tiques, la subjectivité du point de vue, la non-intervention du
narrateur omniscient, techniques développées et appropriées à la
conception de son univers. Tout personnage adopte un angle de
vue qui lui permet de concevoir et d'expliquer les événements
politiques — mobilisation, déclarations officielles, discours des
personnages politiques — fait qui engendre un repertoire de réactions
diverses ou met à jour des perspectives qui étonnent les autres.
Des aspects de la société où des personnages de différentes classes,
de groupes ethniques différents ou de culture variée, dévoilent leurs
recherches, leurs inquiétudes dans des récits comportant des déca
lages à plusieurs niveaux : social, psychologique, temporel. Ces
prises de vue présentent des variations de style, selon le foyer
narratif: le récit d'un personnage déborde de réalisme, celui d'un
autre de poésie, celui d'un troisième d'humour, etc. L'univers
romanesque n'apparait qu'« avec » une cinquantaine de foyers sub
jectifs pendant le tourbillon simultanéiste. Dans les monologues
intérieurs apparait le problème du traitement des sociolectes de la
part de l'auteur1. Bien que la présentation personnelle subisse la
pression du collectif, les personnages comme Mathieu, Boris, Phi
lippe, Daniel, Charles, Jacques, exposent les multiples faces d'un
même événement : des comme Mathieu vont à la guerre
1. Surtout dans les monologues en discours indirect libre des personnages issus
des classes populaires. Cf. Philippe Gilles, Le discours en soi, Paris, Champion,
1997, p. 355-358.
47 qu'ils ne peuvent pas faire autrement, quelques-uns expriment parce
leur ennui à cause du bouleversement qu'elle provoque dans leurs
habitudes, les juifs Weiss et Shalom, par exemple, se déclarent
pour la guerre contre les Allemands, d'autres font preuve de zèle,
mus par des idées patriotiques ou par la discipline du parti, plutôt
que par un élan de solidarité avec les Tchèques... Les interprétations
des nouvelles politiques par les personnages abondent. Pour l'un,
la guerre égale la paix, pour un autre, la guerre mènera soit au
fascisme, en cas de victoire allemande, soit au bolchevisme, en cas
de victoire française. Selon un général espagnol, les Français ont
peur, ils ne comprennent rien. Selon un communiste, il y a
l'assurance que, quoi qu'il arrive, l'URSS est avec eux. Il y a
aussi des personnages qui ne saisissent point les événements et qui
ne voient que des gestes ou des malentendus séparer les acteurs
politiques.
Certains points de vue essaient d'expliquer les causes de la crise :
« Notre grande erreur [prétend un personnage], nous l'avions faite
en 1936, lors de la remilitarisation de la zone rhénane. Il fallait
envoyer dix divisions là-bas. Si nous avions montré les dents, les
officiers allemands avaient leur ordre de repli dans leur poche. Mais
Sarraut attendait le bon plaisir du Front populaire et le Front
populaire préférait donner nos armes aux communistes espagnols » l.
Les conditions extérieures, conséquences des conventions poli
tiques, imposent souvent aux personnages le réflexe de la foule qui
accepte d'aller à la guerre, de faire la queue devant les boulangeries,
qui acquiesce silencieusement aux salaires de famine2 quoique
Sartre refuse tout système établi à l'avance qui fixerait a priori les
actions des personnages «par l'hérédité, les influences sociales ou
quelque autre mécanisme » 3.
Le caractère morcelé du roman est aussi souligné par diverses
formes du récit : discours, chansons, textes d'affiches, conférences.
Elles présentent un aspect de la société moderne où la scène
politique est médiatisée. L'usage des messages médiatiques, la
possibilité herméneutique de la part des personnages, la réception
de la part des héros révèle les différentes conceptions de la
macrostructure politique. Au discours plus ou moins figé et imper
sonnel des textes des affiches, de la presse, de la radio, de la
position politique répondent les discours à multiples facettes de la
1. Jean-Paul Sartre, Le Sursis, p. 222.
2. Ibid., p. 253.
3.Sartre, Situations 1, p. 35.
48 réception des textes des médias par les personnages, prêts à se
transformer de sujets cognitifs en sujets politiques. Certains sup
posent que, derrière les événements, il y a « ces grandes puissances
qui mènent le monde », les deux cents familles, des trusts, etc.,
puisque, pris un à un, les gens ne sont pas belliqueux et que
d'autres que l'Allemagne capitaliste veulent faire la guerre pour
éliminer leurs concurrents industriels et dominer le marché euro
péen...
Le climat d'inquiétude est également créé dans l'espace roma
nesque par l'insertion de titres d'articles de journaux tels « Du sang
froid », « M. Chamberlain adresse un message à Hitler » (Le Petit
Niçois), « Nous n'allons pas nous battre parce que les Allemands
des Sudètes veulent porter des bas blancs » (Candide). Il est aussi
question de deux textes d'affiches, le premier déclarant la mobilis
ation, signé par le ministre de la Défense nationale et le deuxième
incitant les Français à aider les Tchèques et à s'engager dans la
guerre contre l'Allemagne. D'autre part, il y a le communiqué du
conseil de cabinet à propos des déclarations de Daladier et de
Georges Bonnet proposées au gouvernement anglais, de même que
le message du diplomate tchèque Mazaryk, lu par Lord Halifax et
le discours d'Hitler, émis par la radio dans tous les lieux de l'action
romanesque. Les positions et les propositions diplomatiques de
Chamberlain et de Daladier, comme suite au discours d'Hitler, avant
la conférence internationale de Munich, diffusées à la radio visent
en premier lieu la sauvegarde de la paix. Le texte des négociations
et de l'accord entre la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni et
l'Italie, préparent une paix qui s'opère finalement au détriment de
la Tchécoslovaquie. Un bon nombre de nouvelles et d'articles pris
dans les journaux et les revues — Paris-Soir, L'Éclaireur de Nice,
Morning Post, Revue des deux Mondes, L'Humanité, L'Information,
Le Temps, etc. — , la radio, les discours, les entretiens enrichissent
l'espace du roman ; ils ne forment pas seulement un instrument de
narration superposant des espaces mais ils créent aussi l'événement
politique. Ce sont des charnières de mutations, des relais de l'action
grâce aux données nouvelles qu'ils présentent et, en même temps,
des axes où convergent les ramifications de l'histoire, les connections
du mouvement politique générateur du roman.
49 du héros « en situation » Liberté
Sartre prétend que l'homme fait son histoire en situation1 et
qu'il a l'avantage de pouvoir librement développer cette situation :
certes les circonstances extérieures socio-politiques préexistent mais
le héros sartrien n'est pas totalement conditionné par elles. Ces
faits politiques arrivent-ils à assimiler les situations particulières des
personnages et par quels procédés se manifeste leur liberté ou leur
dépendance ? « Autrefois [dit le héros Mathieu], je portais les
journées sur mon dos, je les faisais passer d'une rive à l'autre ; à
présent, c'est elles qui me portent»2. L'histoire politique créant
l'aventure collective est mise en valeur pour prouver que l'homme
moderne est concerné : « Notre vie d'individu [écrit-il] /.../ nous
semblait être gouvernée jusque dans ses plus petits détails par des
forces obscures et collectives et /.../ ses circonstances les plus
privées reflétaient l'état du monde entier. Du coup, nous nous
sentimes brusquement situés » 3.
D'où cette contradiction vitale : d'une part, des techniques r
omanesques réalisent le monde conçu par l'écrivain, un univers
fragmenté, incohérent, incertain, au sein de l'histoire où la place
des individus emportés par le collectif, est infime et dérisoire ;
d'autre part, Sartre par d'autres procédés met l'accent sur la
responsabilité de chacun envers les événements politiques et histo
riques, la possibilité pour ses personnages de manifester leur action,
leur choix et de développer leur situation, fidèle à la vision de
l'homme libre. L'auteur souligne la responsabilité des Alliés qui,
par la politique des négociations et des concessions, ont favorisé
l'agression et l'impérialisme hitlérien qui constituait un casus belli,
bien qu'ils aient affirmé que, en cas de violation de la frontière
tchèque, ils tiendraient leurs engagements. D'ailleurs, tout personnage
prend librement différentes positions. Les paysans, des gens simples,
illettrés, soit ne prennent pas conscience de la situation soit sont
complètement indifférents. Plus l'homme est illettré et mal éduqué,
moins il a de chances de prendre conscience de sa situation et de
manifester sa liberté.
1. Cf. Christian Grisoli, « Entretien avec Jean-Paul Sartre », Paru, décembre
1943, p. 10 ; Dominique Aury, « Qu'est-ce que l'existentialisme ? Bilan d'une offen
sive », Les Lettres françaises, 83, novembre 1945, p. 5.
2. Jean-Paul Sartre, Le Sursis, p. 77.
3.Situations 2, Paris, Gallimard, 1948, p. 242.
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