Idéologie et sémantique : Le vocabulaire politique des anarchistes russes - article ; n°3 ; vol.30, pg 255-284

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Cahiers du monde russe et soviétique - Année 1989 - Volume 30 - Numéro 3 - Pages 255-284
Michael Confino, Ideology and semantics: the political vocabulary of the Russian anarchists.
This article deals with the formation of the political terminology (and of the specific jargon) of the Russian anarchists as expressed in their publications and in their everyday discourse and utterances (speeches, lectures, private letters). This distinctive anarchist terminology was shaped by two main factors: first, by the need of words and terms (of a language) different from those of their nearest political and ideological adversaries, that is - in the present case - the left in general and the revolutionary groupings in particular.
The continuous debate with the Marxists and the Russian Social Democrats (Bolsheviks and Mensheviks alike) was one of the sources for the formation of an important and significant set of terms reflecting, at one and the same time, the ideological differences between the two movements, and the strong disdain of the anarchists for state socialists and all brands of authoritarian socialism.
Another area which generated an original and interesting constellation of terms and buzzwords was the terrorist action and the expropriations (eksy). Finally, the study examines the widespread use of war metaphors in the writings and everyday speech of the anarchists, a linguistic phenomenon rather surprising and paradoxical in a political milieu so strongly committed to combat all and any kind of militarism.
Throughout the article an attempt has been made, whenever possible, to translate the Russian anarchists' terms and jargon words, by French equivalents used during the same period in the anarchist groups in France.
Michael Confino, Idéologie et sémantique : le vocabulaire politique des anarchistes russes.
Cette étude traite des modes de formation de la terminologie politique - et de ce qu'on pourrait appeler le jargon- des anarchistes russes telle qu'elle s'exprimait dans leurs publications et dans leur parler courant (discours, conférences, lettres privées). Cette terminologie particulière aux anarchistes découlait de deux sources principales : d'abord , des traits fondamentaux de l'idéologie anarchiste ; ensuite, du besoin, dans la pratique courante, de termes (d'une « langue ») qui soient différents de ceux de leurs adversaires politiques et idéologiques les plus proches, c'est-à-dire ceux de la gauche révolutionnaire.
C'est dans la polémique avec le marxisme en général, et avec les sociaux -démocrates russes (bolcheviks et mencheviks) en particulier, que se forme un groupe important et significatif de termes, qui désignent à la fois et les différences idéologiques et le peu d'estime qu'avaient les anarchistes pour les « socialistes d'État », et pour le « socialisme centraliste et autoritaire ».
Un autre domaine où se crée une série originale et intéressante de termes et de mots de jargon est l'activité terroriste et les expropriations (eksy). Enfin, l'article examine l'emploi fréquent de la « métaphore guerrière » dans les écrits et le langage courants des anarchistes, emploi paradoxal pour un mouvement qui combattait activement le militarisme sous toutes ses formes.
Dans la présentation des divers aspects du sujet on a tenté, dans la mesure du possible, de traduire les termes et le jargon russes par des équivalents d'époque en usage dans le mouvement anarchiste français.
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1989
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Michaël Confino
Idéologie et sémantique : Le vocabulaire politique des
anarchistes russes
In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 30 N°3-4. Juillet-Décembre 1989. pp. 255-284.
Citer ce document / Cite this document :
Confino Michaël. Idéologie et sémantique : Le vocabulaire politique des anarchistes russes. In: Cahiers du monde russe et
soviétique. Vol. 30 N°3-4. Juillet-Décembre 1989. pp. 255-284.
doi : 10.3406/cmr.1989.2190
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1989_num_30_3_2190Abstract
Michael Confino, Ideology and semantics: the political vocabulary of the Russian anarchists.
This article deals with the formation of the political terminology (and of the specific jargon) of the
Russian anarchists as expressed in their publications and in their everyday discourse and utterances
(speeches, lectures, private letters). This distinctive anarchist terminology was shaped by two main
factors: first, by the need of words and terms (of a "language") different from those of their nearest
political and ideological adversaries, that is - in the present case - the left in general and the
revolutionary groupings in particular.
The continuous debate with the Marxists and the Russian Social Democrats (Bolsheviks and
Mensheviks alike) was one of the sources for the formation of an important and significant set of terms
reflecting, at one and the same time, the ideological differences between the two movements, and the
strong disdain of the anarchists for "state socialists" and all brands of "authoritarian socialism".
Another area which generated an original and interesting constellation of terms and buzzwords was the
terrorist action and the "expropriations" (eksy). Finally, the study examines the widespread use of war
metaphors in the writings and everyday speech of the anarchists, a linguistic phenomenon rather
surprising and paradoxical in a political milieu so strongly committed to combat all and any kind of
militarism.
Throughout the article an attempt has been made, whenever possible, to translate the Russian
anarchists' terms and jargon words, by French equivalents used during the same period in the anarchist
groups in France.
Résumé
Michael Confino, Idéologie et sémantique : le vocabulaire politique des anarchistes russes.
Cette étude traite des modes de formation de la terminologie politique - et de ce qu'on pourrait appeler
le jargon- des anarchistes russes telle qu'elle s'exprimait dans leurs publications et dans leur parler
courant (discours, conférences, lettres privées). Cette terminologie particulière aux anarchistes
découlait de deux sources principales : d'abord , des traits fondamentaux de l'idéologie anarchiste ;
ensuite, du besoin, dans la pratique courante, de termes (d'une « langue ») qui soient différents de ceux
de leurs adversaires politiques et idéologiques les plus proches, c'est-à-dire ceux de la gauche
révolutionnaire.
C'est dans la polémique avec le marxisme en général, et avec les sociaux -démocrates russes
(bolcheviks et mencheviks) en particulier, que se forme un groupe important et significatif de termes, qui
désignent à la fois et les différences idéologiques et le peu d'estime qu'avaient les anarchistes pour les
« socialistes d'État », et pour le « socialisme centraliste et autoritaire ».
Un autre domaine où se crée une série originale et intéressante de termes et de mots de jargon est
l'activité terroriste et les expropriations (eksy). Enfin, l'article examine l'emploi fréquent de la «
métaphore guerrière » dans les écrits et le langage courants des anarchistes, emploi paradoxal pour un
mouvement qui combattait activement le militarisme sous toutes ses formes.
Dans la présentation des divers aspects du sujet on a tenté, dans la mesure du possible, de traduire les
termes et le jargon russes par des équivalents d'époque en usage dans le mouvement anarchiste
français.MICHAEL CONFINO
IDÉOLOGIE ET SÉMANTIQUE :
LE VOCABULAIRE POLITIQUE
DES ANARCHISTES RUSSES
«... Mais ils ne mettaient pas, au lieu défaits connus et
compréhensibles, des mots incompréhensibles et nébuleux
qui n'expliquent absolument rien. »
P. Kropotkin, La science moderne et l'Anarchie, Paris,
1913, p. 1 1 (souligné dans le texte).
Les groupes sociaux, politiques, professionnels et confessionnels qui atteignent
un certain degré d'homogénéité et obtiennent une identité distincte, tendent à créer,
en marge du langage usuel, un vocabulaire qui leur est propre, soit en forgeant des
mots nouveaux, soit en attribuant à des mots courants une signification nouvelle par
voie de resémentisation1. Il en va de même, par exemple, des groupes d'âge, des
corps de métiers, des adeptes de différents sports et surtout des marginaux -
les sectes, le « milieu », les criminels et la population pénitentiaire, enfin les
membres de diverses « sub-cultures ». Ce fait est bien connu et n'exige pas de
démonstration détaillée ; de même, on sait que l'incompréhension des termes de jar
gon peut toujours aggraver la confusion des notions, si répandue, hélas, et qui frappe
de nos jours non seulement les profanes, mais aussi des chercheurs chevronnés, his
toriens et linguistes y compris2. Deux exemples suffiront pour illustrer ce propos.
Lorsque les premiers ouvrages d'écrivains revenus du Goulag - tel, par
exemple, O din den' Ivana Denisoviča (Une journée d'Ivan Denissovitch) - apparu
rent en Occident, de nombreux lecteurs furent surpris de constater que malgré leur
bonne (parfois même excellente) connaissance du russe, de nombreux mots et
expressions leur étaient inconnus et inintelligibles. Cela tient au fait que les per-
Cahiers du Monde russe et soviétique, XXX (3-4),juil.-déc. 1989, pp. 255-284. 256 MICHAEL CONFINO
sonnages de ces ouvrages s'expriment souvent dans l'argot du Goulag qui, pour les
non-initiés, est, comme on dit, de l'hébreu. En effet, comment savoir (à moins
d'avoir séjourné dans l'archipel) que кит ne désigne ni un parrain (d'ailleurs, sens
tombé en désuétude en URSS) ni un compère, mais un responsable de la sécurité
dans un camp? De même, lapa est un pot-dc-vin et non une simple patte, et
jazyčnik n'a rien à voir avec un païen, mais signifie une personne incarcérée za
jazyk (lit. : pour la langue), c'est-à-dire pour « propagande anti-soviétique »
(confirmant ainsi le proverbe ancestral : « trop parler nuit »). A un moment donné,
pour combler ce besoin et satisfaire la demande, des dictionnaires spécialisés paru
rent et mirent à la portée des lecteurs (et aussi, il faut bien le dire, des traducteurs)
les secrets de ce jargon que le monde pénitentiaire soviétique - tant politique que
de droit commun (blatnoj) - avait élaboré durant de longues années dans les camps
et les prisons3.
Le second exemple concerne un autre milieu, un autre lieu. Dans un ouvrage
sur l'occupation allemande pendant la Deuxième Guerre mondiale et dont le titre
m'échappe complètement à présent (est-ce Le grand jeu de Leopold Trcpper ou
bien L'orchestre rouge de Gilles Perrault ? ouvrages inoubliables, mais dont un
détail ici ou là s'efface déjà de la mémoire avec le temps), un interrogateur de la
Gestapo affirme être capable d'établir l'affiliation politique des résistants arrêtés
d'après des mots et des expressions qu'ils emploient dans leur conversation ou lors
des interrogatoires. Dans une certaine mesure cela paraît probable et il y a sans
doute certains termes distincts, susceptibles de « trahir » une affiliation, de signaler
des particularités du langage usuel de communistes, de socialistes, de catholiques
pratiquants, etc. ; encore faudrait-il ajouter que le genre de « conversation » entre
interrogé et interrogateur (à moins que ce dernier ne soit extrêmement habile) ne
porte pas d'habitude sur des sujets où pareilles différences se révèlent. En outre,
l'emploi des termes « distinctifs » dépend aussi (entre autres facteurs) de la durée
de l'affiliation politique de l'interrogé : en effet, plus celle-ci est brève, moins les
termes du « jargon de parti » (ou du mouvement) auront été assimilés cl incorporés
dans le parler quotidien du résistant. N'empêche que par ce biais assez bizarre, on a
une illustration intéressante de l'existence de ces jargons propres à tels ou tels
milieux sociaux, politiques ou autres.
Les groupes et les mouvements révolutionnaires russes avant 1917 - et parmi
eux les anarchistes et les bolcheviks, par exemple - n'échappent pas à cette règle
de formation de mots et d'expressions, et de création d'un vocabulaire qui leur soit
propre. Sous ce rapport la grande différence, sans doute, entre anarchistes et bol
cheviks est que le jargon des uns tomba en désuétude après 1917 parce qu'ils
furent au nombre des vaincus « par l'histoire » (pour employer ce cliché commode
et trompeur), tandis que celui des autres se répandit en URSS, et même au-delà de
ses frontières, parce qu'ils furent les vainqueurs, prirent le pouvoir, répandirent
leurs idées et les mots qui les véhiculent, imprimèrent leurs écrits à des millions
d'exemplaires. C'est ainsi que s'explique, par exemple, le fait qu'un terme de jargon
bolchevik tel que «centralisme démocratique», qui existait déjà vers 1905 (et
dénotait une pratique d'organisation qui était centraliste, mais n'avait rien de démoc
ratique), est toujours en usage dans les partis communistes de nombreux pays du
monde. Vaincus, les anarchistes furent liquidés en Russie et leur vocabulaire ne
survécut que dans quelques périodiques obscurs, publiés en Occident par une poi
gnée d'anarchistes russes émigrés. N'ayant suscité aucun intérêt particulier ni chez ET SEMANTIQUE 257 IDÉOLOGIE
les lexicographes ni chez les historiens, il mérite qu'on s'y arrête brièvement, ne
serait-ce que pour attirer l'attention sur son existence, sans prétendre en offrir un
examen systématique ou une étude exhaustive.
En effet, une telle étude est un vaste sujet qui dépasse le cadre d'un article et je
me limiterai, en conséquence, à présenter quelques aspects seulement de ce voca
bulaire dans quatre domaines précis : premièrement, quelques réflexions sur les
modes de formation de ce vocabulaire ; deuxièmement, les termes employés dans
la polémique des anarchistes avec les sociaux-démocrates ; troisièmement, les
mots engendrés par l'activité terroriste et les expropriations ; et quatrièmement,
l'emploi de la « métaphore guerrière » dans ce vocabulaire. Les sources utilisées
dans cette recherche comprennent : d'abord, des lettres d'anarchistes, inédites ou
publiées4 ; ensuite, des périodiques anarchistes publiés en Occident et des feuilles,
tracts et publications épisodiques imprimés illégalement en Russie5 ; enfin, des
rapports d'agents secrets de l'Ohrana citant des propos d'anarchistes (essentiell
ement au cours de leurs réunions) et surtout les « rapports-perroquet » relatant ver
batim de tels propos6.
En raison du grand nombre de termes cités, j'ai choisi - pour ne pas alourdir les
notes outre mesure - de ne donner qu'une ou deux références seulement pour cha
que terme, lesquelles en règle générale permettent au lecteur qui le voudrait de
consulter la source et un contexte représentatif de l'emploi du terme. Dans chaque
cas où cela m'a paru utile, j'ai indiqué la distinction entre la signification denotat
ive et connotative des termes et expressions en question. J'ai essayé aussi de les
traduire ou de les rendre en français chaque fois que cela m'a paru possible.
Toutefois, étant donné qu'il s'agit d'un jargon assez original, j'ai dû parfois y renonc
er, soit parce que la traduction littérale en déformait le sens, soit faute d'expres
sions équivalentes. Dans ma recherche de telles expressions j'ai consulté aussi des
périodiques anarchistes de langue française de l'époque, partant de l'hypothèse que
des besoins idéologiques-sémantiques comparables pourraient conduire à des fo
rmations de termes parallèles7. Cette recherche ne s'est pas avérée inutile ; les cas
d'absence d'équivalents m'ont paru provenir de trois causes principales. D'abord, le
vocabulaire anarchiste français s'était élaboré au cours d'une période relativement
longue : de Proudhon jusqu'à la fin du siècle, et portait ainsi l'empreinte des divers
stades idéologiques-sémantiques qui se succédèrent en France durant un demi-
siècle d'évolution sociale et politique ; par contre, le vocabulaire anarchiste en
russe s'était forgé durant une période relativement brève de quinze à vingt ans
entre 1890 et 1910. Ensuite, le vocabulaire anarchiste français portait la marque
distincte d'une influence syndicaliste avec tout ce qu'elle comportait du point de
vue de l'idéologie et de la mentalité politique qui lui étaient sous-jacentes ; dans le
vocabulaire anarchiste russe ï ethos syndicaliste est imperceptible et ce qu'on aper
çoit est une certaine influence populiste qui avait laissé sa marque dans le vocabul
aire politique révolutionnaire au cours des années 1870-1880. Enfin, la troisième
cause de différences entre les vocabulaires anarchistes français et russe est que ce
dernier se formait non seulement en luttant (dans le mouvement révolutionnaire)
contre le marxisme - trait qu'il partageait avec l'anarchisme français -, mais contre
le marxisme tel qu'il s'exprimait dans le parti social-démocrate russe (bolcheviks
et mencheviks) que les anarchistes considéraient comme leur principal adversaire
dans la gauche (en fait, de leur point de vue, sur leur droite), et qui était très diffé
rent de son homologue en France. 258 MICHAEL CONFINO
II
Vocabulaires révolutionnaires : spontanéité et orthodoxie
« Les gens sont, pour la plupart [...], incapables dépens
er, ils ne savent qu'apprendre des MOTS. »
Lettre de V.I. Lenin à Inès Armand, fin décembre 1913,
in Sočinenija (Œuvres), 4e éd., Moscou, 1952, 35, p. 96
(souligné dans le texte).
Depuis les populistes des années 1 870 et jusqu'aux groupes et partis politiques
qui se formèrent vers 1900, les organisations révolutionnaires en Russie se donnèr
ent assez rapidement, chacune de son côté, un vocabulaire politique qui leur fût
propre. Signalé de façon très générale par les linguistes de nos jours8, ce phéno
mène n'était pas passé inaperçu des contemporains. Ainsi (pour ne citer qu'un seul
exemple), voici ce qu'écrit L.N. Tolstoj de la révolutionnaire Vera Efremova dans
Voskresenie (Résurrection, 1899 ; Première partie, chapitre 55) :
« Rcč' ее byla peresypana inostrannymi slov ami o propagandirovanii, о dezorganizacii,
о gruppah, i sekcijah, i podsekcijah... »
(« Son langage était émaillé de mots étrangers - propagande, désorganisation, groupes,
sections et sous-sections... »)
En plus des causes d'ordre général qui régissent la formation des jargons
sociaux et politiques, celui des anarchistes s'élabore sous l'effet de deux facteurs
principaux : d'abord, ceux-là représentent un groupe marginal par rapport à
l'ensemble de la société globale en Russie9 ; ensuite, ils ont des idées sociales et
politiques (une « idéologie ») qui non seulement sont différentes de celles des
autres (ainsi, ils sont les seuls à vouloir abolir tout État, et non seulement à vouloir
remplacer un type d'État par un autre), mais qui - sur plusieurs sujets - gagnent à
cire formulées, exprimées et véhiculées par des mots distinclifs, sortant de l'ordi
naire et surtout sortant du langage ordinaire et usuel. (Évidemment, tout en déri
vant d'une idéologie, ce vocabulaire dénote aussi une mentalité collective et une
tournure d'esprit essentielles à sa formation et à son évolution, c'est-à-dire à ce que
Vladimir Maksimov a appelé « stihija marginal'nogo žargona »10). Autrement dit,
les anarchistes éprouvent un besoin de « traduire » certains aspects de leur idéolo
gie en un langage (parlé et écrit) qui, tout en ayant sa spécificité, soit à la portée de
tous. La particularité de leur vocabulaire (de leur « dialecte social et politique », si
l'on veut), est qu'il n'est pas un argot incompréhensible pour les « masses » et les
divers milieux sociaux auxquels ils s'adressent. Les mots et les expressions qu'ils
inventent, adaptent ou empruntent ne sont pas des mots de passe, hermétiques pour
des oreilles étrangères ; ils ne constituent pas un code ; on peut détecter que celui
qui emploie ce vocabulaire est un anarchiste, mais on comprend aussi ce qu'il dit,
et ce dont il parle ou ce qu'il écrit. Ce n'est donc pas un vocabulaire opaque et par
conséquent le médium n'est pas le message. C'est dire que ce n'est pas
un jargon pour initiés, dans ce sens que les mots sont utilisés pour ne pas cire comp
ris et pour qu'une certaine partie des auditeurs ou des lecteurs éventuels n'enten
dent rien au sens de ces mots même s'ils entendent leur son ou en lisent l'écriture. ET SÉMANTIQUE 259 IDÉOLOGIE
Ce n'est pas non plus un langage clandestin, dont l'utilité est de ne pas être compris
par ceux qui sont étrangers au « secret ». En un mot, ce n'est ni un langage crypti
que, ni un système de camouflage ; leur jargon n'est pas un argot comme le définit
Littré : « Langage particulier aux vagabonds, aux mendiants, aux voleurs et intell
igible pour eux seuls »". N'étant pas une langue pour initiés, le jargon des anar
chistes et leurs inventions verbales sont conçus pour exprimer directement ou ind
irectement des idées et des attitudes, l'approbation ou la désapprobation, l'ironie ou
l'humour, et aussi pour attaquer de façon intelligible l'« ennemi » politique visé,
que ce soient les nantis, le pouvoir ou les sociaux-démocrates.
Certes, dans la mesure où les écrits anarchistes traitent des mêmes sujets
durant un certain temps et s'attaquent souvent aux mêmes ennemis, certains
termes ou expressions idéologiques se muent fatalement en clichés ou en stéréo
types. Ce genre de termes représente en quelque sorte le « noyau dur » et perma
nent du vocabulaire anarchiste, celui qui se transmet le plus facilement d'année en
année (et même « de génération en génération », pour employer cet autre cliché
commode et trompeur), préservant ainsi une continuité sémantique et idéologique.
C'est autour de ce « noyau dur » que gravitent et s'assemblent les innovations, les
constellations de mots nouveaux dont certains ne connaîtront qu'une vie éphé
mère, tandis que d'autres s'implanteront solidement dans le jargon anarchiste, pro
duisant les centres de champs sémantiques et formes d'innovations
verbales.
En matière de clichés et de stéréotypes, ce qui frappe l'attention c'est surtout
leur nombre extrêmement réduit dans le vocabulaire anarchiste, et, parallèlement,
l'audace et l'originalité de pensée ainsi que la vigueur d'innovation linguistique
dans la presse anarchiste et la correspondance privée des membres du mouvement.
L'impression qui se dégage est celle d'une spontanéité certaine, et aussi d'une sen
sibilité aux changements sociaux, politiques et culturels de leur temps (phénomène
que Comrie et Stone ont appelé : « the reflection in language of extra-linguistic
reality »12). Le langage des anarchistes semble bien refléter ces changements, réa
git rapidement (à travers le prisme idéologique qui est le leur, évidemment).
Comparé à celui des anarchistes, le vocabulaire politique des sociaux-démocrates,
et surtout le jargon des bolcheviks, paraissent Fixés et figés dès 1908-1910 ; les cl
ichés et les stéréotypes abondent, une uniformité de langage semble se former
inexorablement. Ce processus est dû à plusieurs facteurs au nombre desquels, en
toute probabilité, figurent deux traits spécifiques (et étroitement liés) du discours
social-démocrate et bolchevik en particulier, l'un d'ordre idéologique, l'autre
d'ordre stylistique.
Le trait d'ordre idéologique est l'existence d'une orthodoxie qui impose
l'emploi, devenu obligatoire, de termes bien déterminés pour le traitement de cha
que sujet et dans chaque contexte. Ainsi, la lutte sociale ne peut être désignée
comme étant, par exemple, une lutte entre les riches et les pauvres ; elle est et ne
peut être qu'une lutte entre « la bourgeoisie et le prolétariat », cl le reste est littéra
ture (sinon pire). Pour s'en tenir au même exemple, le vocabulaire des anarchistes
est beaucoup plus riche et plus nuancé ; ils mentionnent à l'occasion « bourgeoisie
et prolétariat », mais ils emploient aussi, sans inhibitions, des expressions telles
que : luttes entre les riches et les pauvres, les nantis et les démunis (imejuščie i
neimejuščie ou imuščie i neimuščie), les oppresseurs et les opprimés, et égale
ment - les affamés, les « engucnillés », les indigents, les nécessiteux, les misé- 260 MICHAEL CONFINO
rabies (autant de catégories sociales au sujet desquelles Lenin disait carrément que
le rôle du parti révolutionnaire n'est pas de s'occuper de philanthropie). Les anar
chistes vont même jusqu'à dire - blasphème et sacrilège ! - « classe des déshéri
tés » et « classe des misérables »13, alors que tout marxiste débutant savait qu'il
n'y avait - et ne pouvait y avoir - que deux classes : la bourgeoisie et le prolétar
iat (même les paysans, pour ne rien dire des intellectuels, n'avaient pas droit au
mot « classe » dans le vocabulaire marxiste, tout au plus au terme sloj ou pro-
slojka - couche).
A un certain moment de l'évolution du vocabulaire bolchevik (qu'il m'est diffi
cile de déterminer avec précision), l'emploi de clichés et de stéréotypes devient si
étendu qu'ils semblent avoir pour but non pas de convaincre mais d'influencer le
lecteur (ou l'auditeur) par lavage de cerveau14. De même, les phrases-slogans se
font de plus en plus fréquentes. Ces clichés et ce genre de phrases paraissent désor
mais signifier des vérités « certaines et bien établies », non pas en raison de leur
contenu sémantique, mais à cause de leur emploi répétitif. Sous ce rapport, certains
traits de la langue qu'on a appelée « soviétique » semblent déjà apparaître (sous
forme embryonnaire) bien avant 19 1715.
Le trait d'ordre stylistique qui figeait le discours social-démocrate et y multi
pliait les clichés et les stéréotypes, était la tendance fondamentale (afin de suivre
l'orthodoxie établie) à citer sur chaque sujet et dans chaque contexte les mêmes
analyses des fondateurs de la théorie et celles des autorités canonisées : Marx et
Engels d'abord, puis (pour un temps) Kautsky, et - de plus en plus - Lenin16. Dans
ce domaine le contraste entre anarchistes et sociaux-démocrates est frappant Ne
reconnaissant ni Dieu ni maître, ni pape ni gourou théorique et idéologique, les
anarchistes citent rarement Proudhon, Bakunin ou Kropotkin (il est d'ailleurs per
mis de les réfuter sur tel ou tel point tout en restant un anarchiste bon teint) ; leur
discours est beaucoup plus spontané et plus direct ; libre de tout essai d'étayer un
argument en s'appuyant sur tel ou tel penseur anarchiste ; dépourvu de toute nécess
ité de justifier une interprétation en invoquant l'opinion d'autorités consacrées.
Des autorités, les anarchistes n'en ont cure ; l'« esprit de révolte », chez eux, existe
aussi envers leur propre mouvement. C'est peut-être ça, d'ailleurs, qui fut la cause
d'une de leurs faiblesses majeures dans les grandes luttes politiques et sociales en
Russie.
III
La non-organisation - une mentalité
« L'organisation des travailleurs crée dans le présent,
non seulement les idées mais aussi les faits de l'avenir ; elle
est ainsi la préfiguration de la société future. »
M. Bakunin (1869) {Œuvres, Paris, 1910, 4, p. 135).
Rappelons d'abord qu'en Russie comme ailleurs les anarchistes n'étaient pas
organisés en partis politiques ; ils représentaient un mouvement composé d'un IDÉOLOGIE ET SÉMANTIQUE 261
grand nombre de groupes autonomes et indépendants, liés entre eux par une com
munauté d'idées et de sentiments, mais pas par des liens d'organisation rigides et
contraignants comme cela convenait d'ailleurs à un mouvement libertaire, mot tra
duit en russe par svobodničeskoe {dviženiel11. Les termes clés qui véhiculaient les
idées et les sentiments des anarchistes dans ce domaine (comme dans d'autres)
étaient : initiative (iniciativa), activité autonome (samodejatel'nost'), indépendance
(nezavisimosť, samostojatel'nost'), créativité (tvorčestvo), activité libre (samo-
vol'naja dejatel'nost')™. Les relations entre les groupes étaient basées sur le prin
cipe de la libre entente (svobodnoe soglašenie) et s'exprimaient par des échanges
de vues (soveščanija)19, des associations volontaires d'un certain nombre de
groupes (associacija grupp), et parfois par des fédérations régionales ou nationales
auxquelles chaque groupe était libre d'adhérer ou non. Pour un observateur étran
ger ces liens semblaient exprimer un principe de non-organisation plutôt que
d'organisation. Les anarchistes en étaient conscients et expliquaient cette situation
antithétique par des affirmations qui ne l'étaient pas moins : « Nous sommes unis
parce que nous sommes divisés ».м
Les autres principes et attitudes qui nouaient les liens dans le mouvement anar
chiste consistaient en une série de négations: pas de subordination (ni entre
membres ni entre groupes), pas de hiérarchies, pas de centralisation, pas de sys
tèmes d'élections (impliquant la subordination de la minorité à la majorité), pas
d'organes exécutifs, pas de comités et pas de délégation de pouvoirs, l'essentiel
étant, en toute circonstance, de sauvegarder la capacité d'action spontanée (sposob-
nosť ličnogo po čina) des groupes et des membres. Ainsi, les groupes anarchistes
sont fondés sur une organisation « par le bas » (snizu), élaborée et maintenue par
les membres de chaque groupe (samoorganizacija ; samovol'naja organizacija) ;
ils se dirigent eux-mêmes, observent une égalité absolue entre leurs membres, pra
tiquent l'entraide et jouissent d'une entière liberté, sans aucune sorte de discipline
imposée d'en haut et du dehors. Idéalement, cette forme d'organisation devait non
seulement préparer l'avènement de la société future, mais aussi participer à la créa
tion des nouvelles formes de vie sociale même avant la révolution. Elle était liée à
une conception de l'anarchisme non seulement comme théorie, mais aussi comme
« un mode de vie », conception commune aux grands penseurs de l'anarchisme
classique - Bakunin, Kropotkin et Malatcsta. Enfin, en tant que « mode de vie »,
elle impliquait aussi et surtout un ensemble d'attitudes qui constituaient nettement
une mentalité.
Le groupe anarchiste, en théorie et en pratique, représentait généralement une
cellule intime et relativement peu nombreuse21 ; ses membres se connaissaient bien
les uns les autres, et de nouvelles recrues n'étaient admises que sur la recommandat
ion de deux (ou plusieurs) membres et par consentement unanime de tout le
groupe22. Pour employer la nomenclature de Ferdinand Tônnies et de Maurice
Duverger concernant les organisations politiques, les anarchistes représentaient
donc un exemple classique de communauté, Gemeinschaft23. Toutes les questions
regardant le groupe étaient discutées à l'assemblée générale (shod, shodka) ; les
décisions n'étaient jamais prises à la majorité des voix, mais par consentement
obtenu par voie de persuasion. Les anarchistes s'en tenaient strictement à cette pra
tique, étant convaincus qu'une opinion n'est pas nécessairement correcte, ni juste,
ni équitable pour la seule raison qu'elle est celle de la majorité. 262 MICHAEL CONFINO
« Nous autres - disaient-ils -, membres du mouvement révolutionnaire qui ne repré
sente qu'une infime minorité du peuple, devons être les premiers à comprendre le carac
tère fallacieux des décisions par voie de majorité, pratique si chère aux sociaux-
démocrates en général et aux bolcheviks en particulier. »M
II s'ensuivait que l'opinion de la majorité ne constituait jamais une obligation
pour la minorité, mais seulement pour ceux qui la partageaient. Lorsqu'on ne par
venait pas à un consensus, ou dans les cas de questions de principe où tout com
promis était exclu par définition, la minorité pouvait toujours se séparer et créer un
nouveau groupe anarchiste. Ce faisant, le nouveau groupe avait droit de cité dans
le mouvement anarchiste à l'égal de tous les autres ; la séparation n'entraînait
aucune sorte d'« excommunication » ni de vitupérations comme c'était le cas dans
les partis centralistes. Qui plus est, les anarchistes ne condamnaient pas de telles
séparations, partant du principe qu'il était préférable que les groupes fussent com
posés d'éléments homogènes (odnorodnye elementy), et même d'éléments ayant
une origine sociale commune social'nye elementy ; obščnosť
social'nogo položenija). Cela permettait de renforcer la cohésion interne des
groupes selon la règle que « c'est mieux de diviser un groupe en plusieurs autres
que d'y inclure des éléments divers et hétérogènes (raznorodnye elementy) w25.
C'est ainsi que dans la pratique les anarchistes en vinrent à approuver la formation
de groupes selon l'origine sociale, le niveau d'éducation, l'âge et la nationalité de
leurs membres26. Il y avait ainsi (mais sans lignes de démarcation rigides et obliga
toires) des groupes d'ouvriers, d'artisans, de paysans, d'étudiants, de soldats et dans
les villes à population multinationale - telles que Baku ou Odessa, par exemple -
des groupes dont la majorité des membres étaient arméniens, juifs, tatars, ukrai
niens ou géorgiens. Cette façon de procéder visait à susciter les conditions les plus
favorables à des liens étroits entre les membres ; à créer une forte solidarité de
groupe ; à éviter autant que possible les tensions internes et les conflits person
nels ; et à établir la confiance mutuelle et l'unité favorables à toute action
spontanée.
Mentionnons, pour terminer, que dans la mesure où il existait certaines diffé
rences entre la structure des groupes anarchistes russes et ceux d'Occident, celles-
ci étaient dues à deux facteurs principaux. D'abord, l'existence de la tradition popul
iste qui, en Russie, avait légué l'idée du groupe intime, cohésif, fondé sur la
connaissance mutuelle et la confiance réciproque totale de ses membres. Ce genre
d'organisation fut conçu par les čajkovcy en 1870 comme une réaction et un rejet
du type d'organisation prôné par Sergej Ncčaev - centraliste, hiérarchique et autor
itaire27. Elle se maintint par la suite dans le mouvement populiste, au sein de
Zemlja i Volja, de Narodnaja Volja et des groupes des années 1880. Elle parvint
aux anarchistes de la fin du siècle tant par le canal de cette tradition populiste que
par l'enseignement dispensé par des anarchistes influents, tels Pierre Kropotkin et
Varlaam Cerkezov, qui avaient fait partie eux-mêmes du groupe des čajkovcy et
gardaient vivant le souvenir des principes qu'ils y avaient élaborés28.
Le second facteur qui créait certaines différences entre les groupes anarchistes
russes et occidentaux est qu'en Russie leur existence était illégale et leur activité
s'exerçait dans des conditions de conspiration absolue. Plusieurs aspects, décrits ci-
dessus, de l'organisation des groupes, particulièrement bien adaptés à l'activité ill
égale, perdaient de leur importance là où existait la liberté d'association, de réunion,
de la presse et de la parole.