Impiétés provinciales au XVIIIe siècle - article ; n°3 ; vol.9, pg 391-421

-

Documents
32 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Histoire, économie et société - Année 1990 - Volume 9 - Numéro 3 - Pages 391-421
Abstract A survey of twenty or so trials registred in the Mid-Loire countries during the late 17th century and the 18th century brings out a notable discrepancy between the spirit of the edicts and rulings and the attitudes of the judges and of those to be tried. Three forms of impiety are to be found which imply differences in their meaning and impacts : manifestations of rural anticlericalism ; manifestations of a change in the religious sensitivity of the bourgeoisie ; expression of an esprit de corps in some of the popular classes. Most of the time the magistrates showed lenient : in their eyes people's disciplined behaviours towards religion were a matter of social etiquette especially after 1760 when the trials for impiety became scarce.
Résumé L'étude d'une vingtaine de procès recensés dans les pays de la Loire moyenne pour la période de la fin du 17e s. et le 18e s. met en évidence un écart notable entre l'esprit des ordonnances et règlements et l'attitude des justiciables et des juges. Trois formes d'impiété apparaissent qui ont une signification et une portée différentes : manifestations d'un anticléricalisme rural ; manifestations de la mutation de la sensibilité religieuse de la bourgeoisie ; expression d'une tradition de corps de certains milieux populaires. Les magistrats font le plus souvent preuve d'indulgence : pour eux le respect de la discipline des comportements à l'égard de la religion est affaire de bienséance sociale surtout après 1760 ou les procès d'impiété deviennent très rares.
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1990
Nombre de visites sur la page 74
Langue Français
Signaler un problème

Nicole Dyonnet
Impiétés provinciales au XVIIIe siècle
In: Histoire, économie et société. 1990, 9e année, n°3. pp. 391-421.
Abstract A survey of twenty or so trials registred in the Mid-Loire countries during the late 17th century and the 18th century
brings out a notable discrepancy between the spirit of the edicts and rulings and the attitudes of the judges and of those to be
tried. Three forms of impiety are to be found which imply differences in their meaning and impacts : manifestations of rural
anticlericalism ; manifestations of a change in the religious sensitivity of the bourgeoisie ; expression of an esprit de corps in
some of the popular classes. Most of the time the magistrates showed lenient : in their eyes people's disciplined behaviours
towards religion were a matter of social etiquette especially after 1760 when the trials for impiety became scarce.
Résumé L'étude d'une vingtaine de procès recensés dans les pays de la Loire moyenne pour la période de la fin du 17e s. et le
18e s. met en évidence un écart notable entre l'esprit des ordonnances et règlements et l'attitude des justiciables et des juges.
Trois formes d'impiété apparaissent qui ont une signification et une portée différentes : manifestations d'un anticléricalisme rural ;
manifestations de la mutation de la sensibilité religieuse de la bourgeoisie ; expression d'une tradition de corps de certains
milieux populaires. Les magistrats font le plus souvent preuve d'indulgence : pour eux le respect de la discipline des
comportements à l'égard de la religion est affaire de bienséance sociale surtout après 1760 ou les procès d'impiété deviennent
très rares.
Citer ce document / Cite this document :
Dyonnet Nicole. Impiétés provinciales au XVIIIe siècle. In: Histoire, économie et société. 1990, 9e année, n°3. pp. 391-421.
doi : 10.3406/hes.1990.1553
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1990_num_9_3_1553IMPIETES PROVINCIALES AU XVIIIe SIECLE
par Nicole DYONET
Résumé
L'étude d'une vingtaine de procès recensés dans les pays de la Loire moyenne pour la période de la fin du
17e s. et le 18e s. met en évidence un écart notable entre l'esprit des ordonnances et règlements et l'attitude
des justiciables et des juges. Trois formes d'impiété apparaissent qui ont une signification et une portée
différentes : manifestations d'un anticléricalisme rural ; manifestations de la mutation de la sensibilité
religieuse de la bourgeoisie ; expression d'une tradition de corps de certains milieux populaires. Les
magistrats font le plus souvent preuve d'indulgence : pour eux le respect de la discipline des comportements
à l'égard de la religion est affaire de bienséance sociale surtout après 1760 ou les procès d'impiété
deviennent très rares.
Abstract
A survey of twenty or so trials registred in the Mid-Loire countries during the late 17th century and the
18th century brings out a notable discrepancy between the spirit of the edicts and rulings and the attitudes of
the judges and of those to be tried. Three forms of impiety are to be found which imply differences in their
meaning and impacts : manifestations of rural anticlericalism ; manifestations of a change in the religious
sensitivity of the bourgeoisie ; expression of an esprit de corps in some of the popular classes. Most of the
time the magistrates showed lenient : in their eyes people's disciplined behaviours towards religion were a
matter of social etiquette especially after 1760 when the trials for impiety became scarce.
La double relation de l'Eglise et de l'Etat faite de pouvoirs partagés et de services
réciproques n'est certainement pas née en France avec la période moderne. Cependant
c'est surtout dans la seconde moitié du XVIIe siècle que l'action conjointe de
l'épiscopat et du gouvernement royal se traduit non seulement par l'extension du
pouvoir séculier sur le clergé mais aussi par la construction d'une éthique politique,
sociale et religieuse imposée à tous les sujets par voie d'ordonnances et de déclarations
royales. L'idée d'ordre public inclut désormais une discipline des comportements
visant au respect des obligations religieuses dont les termes sont récapitulés dans les
nombreux et volumineux dictionnaires de police du XVIIIe siècle. Pour ne citer qu'un
seul exemple, sur les 225 articles que comprend l'ouvrage de La Poix de Fréminville,
58 traitent de cette manière.
C'est donc sans surprise que l'on trouve aujourd'hui dans les archives judiciaires
des anciennes cours laïques, des procès pour des actes irréligieux ou plus exactement
pour des délits que désigne une grande variété de termes : impiété, indécence, écrits ou
propos contre la religion, bris d'images, de croix, de statues, etc. Ainsi,
indépendamment des crimes majeurs d'hérésie et de sacrilège, traditionnellement 3 92 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
poursuivis par la justice du roi, s'est formée une catégorie de délits dont rien ne dit
qu'ils soient mineurs et dont l'étude systématique n'a pas étév entreprise jusqu'à ce
jour.
A vrai dire, ces causes ont été diversement traitées à l'époque. Cinquante -deux
affaires de ce genre, venues devant le Parlement de Paris de 1700 à 1789, sont
répertoriées sur les registres des arrêts1. Une seule connut une énorme publicité :
l'affaire du chevalier de La Barre. Les greffes des cours provinciales des pays de la
Loire moyenne, domaine de la présente enquête, ont conservé 22 procédures
déclenchées par de tels délits ; deux d'entre elles seulement sont allées en Parlement.
L'étude de ce dossier suppose donc que l'attention se tourne vers l'activité des cours
subalternes puisque celle de la cour souveraine ne donne qu'une image déformée de la
réalité. C'est ainsi qu'a été conçue l'enquête sur les procès d'impiété ayant laissé des
traces archivistiques datées de la fin du XVIIe siècles et du XVIIIe siècle dans la série
В conservée dans les départements français du Cher, de l'Indre, du Loir et Cher, du
Loiret, de la Nièvre et de l'Yonne2.
L'existence de ces affaires, leur nombre et leur répartition dans le temps suscitent
d'emblée trois questions. Ces procès sont-ils la confirmation de cette tiédeur religieuse
que les spécialistes ont pressentie dans les pays de la Loire moyenne au XVIIIe siè
cle ? Témoignent-ils de la rigueur des juges ou du caractère frondeur de la population?
Le groupement de la majorité des affaires avant 1760 est-il le signe d'une tendance
générale comme le donnerait à penser l'identique distribution chronologique des
procès de ce genre venus en Parlement au XVIIIe siècle ?
L'exploitation enfin d'une vingtaine de procès d'ampleur très variable présente de
sérieuses difficultés. Tout d'abord l'impossibilité d'établir des séries : le corpus est
évidemment trop mince et comprend surtout des données hétérogènes, résultat de la
coupe verticale opérée par l'enquête dans toute l'épaisseur et la complexité d'une
société à un moment déterminé. Toute segmentation s'expose ici à une déperdition de
substance. D'autre part, l'obligation de poser le système normatif du XVIIIe siècle
français à partir duquel ces anecdotes prennent sens, ce qui suppose non seulement
une connaissance des ordonnances et écrits mais encore et surtout celle des habitudes
et comportements traditionnels. En regard de nos 22 procès de base nous avons donc
retenu pour la même aire géographique une double centaine d'affaires comportant des
situations ou des traits analogues à ceux du premier groupe mais n'ayant pas fait
l'objet d'incrimination3. Chaque fois que cela était possible les procès-verbaux des
visites pastorales ont également fourni quelques lumières supplémentaires sur la vie
des paroisses4.
Au total, la recherche visant à atteindre des comportements ordinaires et extraor
dinaires d'individus engagés dans la vie sociale, oriente la méthode moins dans le sens
de l'enquête empirique que vers des procédés d'analyse propres à saisir les processus
et les structures dans lesquels ils s'insèrent. Apparentée aux démarches de la sociolo
gie différentielle, la connaissance progresse par paliers isolés seulement pour la clarté
de l'étude5. Les particularités mêmes de la documentation invitent à ce choix pour qui MANIFESTATIONS D'IMPIETE 393
se soucie moins des principes posés par les textes réglementaires que des normes ca
pables d'inspirer des comportements sociaux jugés positifs par l'opinion car fondés
sur l'habitude, alors même qu'ils ne trouvent aucune légitimité législative. L'attention
portée aux justiciables l'emporte donc sur celle portée aux juges, et l'enquête se déve
loppe en trois moments capables d'élucider le rôle et la signification de comportements
qui, à une première lecture de la documentation, ne se singularisaient que par leur ca
ractère insolite ou aberrant.
Le premier palier de l'analyse correspond aux aspects les plus visibles de la vie
sociale : ceux des organisations définies non pas comme des institutions fixées par or
donnances et édits mais comme des conduites collectives, pré-établies, aménagées
d'après certains modèles conformes à des schémas plus ou moins rigides.
Le second est celui des rôles sociaux, tout au moins de ceux susceptibles
d'intéresser notre enquête. Il faudra alors apprécier les degrés de crainte, d'estime ou
de mépris accordés à des catégories sociales qui en l'occurrence ne se répartissent pas
selon le dispositif classique de la pyramide inégalitaire de l'Ancien Régime.
Le troisième est celui-là même commun à nos procès de départ sanctionnant des
conduites collectives que l'on peut, à la façon du sociologue, qualifier d'effervescent
es et de créatrices. Conduites extraordinaires au point de déclencher une procédure,
elles font figure dès l'origine de protestation, de résistance à des modèles.
I - LES ORGANISATIONS
Au degré administratif le plus modeste, celui de la paroisse et de la seigneurie,
deux autorités veillent à la bonne exécution des ordonnances : le prêtre, le procureur
fiscal. Celui-ci, dont l'action peut être amplifiée ou stimulée par le procureur du roi, a
pour devoir impératif et au nom de l'intérêt général, d'intervenir en cas d'actes ou de
propos portant atteinte à la dignité de la religion. En fait, l'efficacité du bras séculier
est largement conditionnée par l'attitude de soutien, d'indifférence ou de résistance des
simples particuliers.
La force des choses impose la tolérance, dans une société de voisinage où la cu
riosité mutuelle est par tous, gens de robe compris, jugée condition de sauvegarde. Il
faut à la fois bien connaître et souffrir le colérique, le violent comme l'impie, le bla
sphémateur ou le provocateur. Que disent les habitants de Savigny (89) lorsqu'enfin
une dénonciation fait éclater au grand jour l'affaire Farcy ?6 Que depuis 20 ans envi
ron, Farcy est connu pour ses mœurs dépravées, depuis 4 ans environ pour ses rela
tions incestueuses avec sa fille, depuis près de 10 ans pour ses propos de mépris à
l'égard de ceux qui croient au diable, et depuis aussi longtemps pour son absence de
scrupules : contre 10 L., il accepte, dit-on, d'empoisonner celui ou celle dont on veut
se débarrasser. Ailleurs, dans le Bas-Berry, 20 ans après l'édit de Fontainebleau7,
personne ne semble avoir réagi aux propos pourtant bien suspects d'un certain Bois-
rogier se disant écuyer : «qui dogmatise dans ladite paroisse et dans celles qui en sont
voisines en disant hardiment dans le public que notre Seigneur Jésus Christ n'est pas 394 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
sur les autels dans le Saint Sacrement, que c'est uniquement du pain. . . que la confes
sion est une invention des moines, qu'elle n'est aucunement nécessaire, qu'à son
égard il ne se confesse qu'à lui-même, proférant des blasphèmes contre les plus sacrés
mystères de notre religion sans y épargner la Sainte Vierge, ni les Saints, desquels il
fait dérision cruelle» et, ajoute la plainte du procureur, «non content de vivre dans une
impiété si publique il enseigne autant qu'il peut ses pernicieux sentiments à des pay
sans crédules et imbéciles». Mais ce n'est pas comme religionnaire qu'il a affaire à la
justice. Réputé bon faussaire dans le pays, il rend de grands services et l'on ne veut
pas trop éclaircir les raisons qui expliqueraient les allées et venues autour de sa maison
à la nuit tombée. Il faut que ses talents se tournent contre les intérêts d'un des habi
tants de la paroisse pour qu'une plainte l'appelle devant des juges.
La nécessité de vivre ensemble s'accompagne donc d'un devoir de discrétion
lorsqu'on s'adresse aux autorités spirituelles ou temporelles. Nous n'avons pas vu de
particulier laïc porter plainte pour actes d'impiété ou sacrilège commis par un voisin ou
une connaissance. On sait les réserves à apporter sur ce point aux dénonciations des
blasphémateurs8. Seuls les prêtres sont exposés à ce genre d'accusation, effet inat
tendu d'une pastorale plus scrupuleuse qui prévoit qu'à l'occasion des visites il sera
tenu compte de l'avis des paroissiens sur leur curé9. L'évêque, d'abord, puis le pro
cureur du roi peuvent ainsi recevoir des lettres exposant l'indignité d'un prêtre et ce
avec force détails10. A cette réserve près, tout se passe comme si chacun estimait, au
moins en public, que rien ne l'autorise à un jugement sur la qualité du respect
qu'autrui manifeste à la religion. Des procès longs, où l'information remplit de très
volumineux dossiers, éclairent avec précision les causes longtemps efficaces de ces
silences. A Issoudun, un matin de 1 744 1 1 , la population commente abondamment le
résultat d'actes profanateurs : une vingtaine de croix renversées au cimetière de Saint-
Cyr, une statue de la Vierge, fixée à l'angle d'une rue, mutilée. Tout ce que les t
émoins dans un premier temps consentent à dire c'est que des femmes d'artisans cor
donniers se prétendent informées du nom des auteurs, qu'elles prononcent à voix in
audible tout en déclarant bien haut «II faut se taire». L'information avançant on connaît
la suite du commentaire : «II faut se taire, car ce sont les premiers de la ville. . . et que
les bourgeois se soutiennent tous». La crainte, en effet, impose la retenue ; crainte des
représailles physiques : à Issoudun les jeunes gens ont promis des coups de bâton à
des vignerons s'ils disaient les avoir vus au cimetière ; crainte de représailles écono
miques : le fils d'un bourgeois avertit une jeune boulangère qu'elle perdrait la pratique
de sa famille si elle parlait. Les monitoires ne déplacent qu'à peine les bornes de la
prudence. Telle femme de vigneron, toujours dans la même affaire, pressée par ses
voisines d'aller à révélation, s'obstine à répondre qu'elle ne veut pas se mêler de cela.
Il faut sans doute renoncer à mesurer, si elle existe, l'ampleur et la qualité de la répro
bation de l'opinion publique devant les impiétés et les sacrilèges. Cependant quelques
indices montrent que le ou les coupables ne sont guère rejetés pour autant. Ainsi
Farcy, bien connu pour son irrespect pour la religion, fréquente des personnages aux
fonctions tout à fait honorables (un huissier, des marchands, un écrivain public) et
seules les paroles du chantre de la paroisse témoignent d'une volonté de rejet, encore
ne s'agit-il que d'un projet formé sans doute au moment du début du procès. Il aurait
confié «qu'il songeait à quitter la confrérie de Sainte Benigue», patronne de la pa- MANIFESTATIONS D'IMPIETE 395
roisse, si Farcy qui, en dépit de tout en était resté membre, continuait d'en faire partie.
Alors même qu'il y a sacrilège caractérisé, les choses n'en vont pas autrement. A Ai-
gurande, un jeune garçon chirurgien a volé un soleil sur l'autel et dans le tabernacle
d'une chapelle12. De forts soupçons pèsent sur lui, mais il ne vient devant les juges
que parce que peu après il a volé un aubergiste. Il s'informe même auprès d'habitants
de paroisses voisines de ce qu'il adviendrait à quelqu'un qui aurait volé un soleil. On
lui répond qu'il risquait d'avoir le poing coupé et d'être brûlé sans que pour autant
suive une dénonciation contre le voleur.
Au total, pas plus pour des délits contre la religion que pour ceux qui touchent les
particuliers n'est facile, prompt et spontané, le recours aux autorités publiques proches
ou lointaines. Du reste pourquoi plaider et avec quels risques financiers ? En la mat
ière, pour prendre l'initiative, les particuliers s'en remettent donc aux hommes
d'église (6 fois/21 à l'origine d'un procès) ou aux procureurs fiscal ou royal.
Avec cette attitude de passivité calculée fait contraste la vivacité de la réaction au
vol des pièces du mobilier destiné au culte (vol des franges dorées et du voile de la
Vierge ; vol de cierge13. Et il y a toute chance pour que les arrêts du Parlement réper
toriés dans l'inventaire de la série X2 portent les traces de ce genre de délit chaque fois
qu'y est mentionnée l'accusation : vol d'église, jugée par les cours non prévôtales.
Conséquence prévisible du fonctionnement de l'institution fabricienne, un sentiment
aigu de la propriété commune des biens matériels se manifeste, et parfois très vigou
reusement. Qu'un seigneur, fort de son droit, envoie des gens pour retirer les cloches
et les habits sacerdotaux d'une chapelle désaffectée et de tout temps dépendante de la
seigneurie et voilà les habitants à crier «au voleur», à s'attrouper et à refuser ce départ,
bâton en main. Sommé de s'expliquer un de ces défenseurs déclare «qu'il est vrai que
la chapelle est désaffectée depuis 25 ans, et qu'il n'a pas contribué à son entretien mais
que ses pères l'ont fait»14. Un sens aussi fort de la propriété collective est décelable
dans toutes les affaires où il est question de cimetière paroissial.
Les procès-verbaux des visites pastorales lorsqu'ils sont assez réguliers montrent
des évêques soucieux de convaincre les fidèles de la nécessité de clore cet espace sacré
et d'en faire un lieu séparé où l'on observe un comportement modeste et décent. De
puis l'édit de 1695, la confection et l'entretien de cette clôture sont à la charge des ha
bitants. A titre d'exemple nous produisons ici les résultats obtenus par l'évêché de
Bourges pour la paroisse de Bué choisie parce qu'elle relève, avec celles de Beaulieu,
Santranges, Sury-en-Vaux, Bengy Chery, directement du chapitre de la cathédrale de
Bourges et qu'à ce titre elle a fait l'objet de nombreuses visites15. En 1697 on déplore
que les murs du cimetière soient abattus et l'on recommande leur édification, rien n'est
fait en 1700-1701-1706. En 1707 les murs existent mais les grilles manquent, en 1714
les murs sont à refaire, en 1718 les grilles manquent toujours, en 1727 la clôture est
jugée mauvaise. Rien de changé en 1733, mais une recommandation supplémentaire :
que l'on n'emprunte pas le cimetière comme voie de passage. A partir de là, il n'y a
plus de remarque sur la clôture et la dernière notation de 1753 concerne la croix qui
tombe de vétusté. A l'aide de la même source on pourrait multiplier les exemples allant
dans le même sens : de la fin du XVIIe siècle à la première moitié du XVIIIe siècle, HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE 396
informé
L. brûlé (Parlement) saisis L Incomplet Incomplet Incomplet Incomplet Incomplet Incomplet Sentence Amende 60 Amende 3 Amende ample Pendu, Amende Textes
Plus
Désordre. majesté impures, avec l'hostie. blasphet dans et particul Récidive sodomie, religion religion. messe monastère procession. divine impiétés jurements violentes. chansons de impies. habituelles la la statues calomnies l'égard empoisonnement, la Causes la contre à l'église. contre contre et scandale du scandaleux, et dissolus, mur répétés d'actions la à de indécents licencieux pendant impies sacrilège propos exécrables et impies, dans du cimetière. et croix Escalades Désordres minuit Désordre Discours intention Impiétés inceste, Paroles ièrement Homme Propos Textes de Textes Faux, Geste
èmes bris de le
Ursulines d'un dénonciation habitant particuliers d'un de dénonciation un l'instigation Robbé l'instigation contre des quidams des berger marchand un Robbé habitant couvent contre la contre contre 2 Capucins quidams (sur Parties contre (sur jeune 4 (à Farcy contre à Garchizy contre roi roi roi fiscal, fiscal un un fiscal du Bona un du du du contre contre contre religieuses des certains Rochambeau) quidam procureur procureur procureur procureur contre échevins procureur procureur particuliers de gardien de habitant) prieur curé) curé curé certain vicaire contre
Les Les Le Le Le Le Le Le Le Le du Le Le
Fontaine-la-Gaillarde Châteaumeillant Saint-Reverien délit
Vendôme Vendôme Issoudun Vendôme Garchizy Piffonds Savigny Nevers Bona du
Lieu
11B498-11B499 archives AD89-11B497- AD41-4B314 AD41-4B314 со AD41-4B316 AD36-2B338 AD58-1B123 AD58-1B91 AD58-1B93 AD58-1B94 со AD89-B22 AD89-B44 1743-44 Dates 1701 1711 1725 1727 1736 1738 CQ rt 1749 1698 1699 1706 CM "4-
Cartes S D'IMPIETE 397 MANIFESTATIONS
1 1
«stance ipéni- Parlement Pénitence
let let "5 'ф 03 i °> * Cl л \ ) Cl û. Q. Cl E E E E E m ф E Inco Inco Inco Inco Inco Inco с Е « i» m ro < • U) Ç F i С "О m яч Mes: |conf Ame Don tena
| se. rie га |2 eo ci Ф ibli let СО — 15 со X3 —i со 8.1 'ro troi Obscér mépri pi dar pisto dépens la
sur ordre roix, •s* « С 8 ф ents ф ton. jeté ЛПВШ de s, со ф s uni 8| ф bâl injurieuses cassées. Г mutik с malhonnêt blasphème с bâto barbouillée crucifix aux coups déplacem de de tentative blasphèmes. de le certains trouble bris vierge nocturnes, coup avec menaces, 3cturnes, et écents, et Vitres lieuse, lanson sacrements, ipiétés rdures à :ènes dont la vols ublic lies de ел ;, . Ф stal oi n< ésordres, idécente: ra ch iolences, l'église foulé ind ésordres ésordres image p alternent X T3 : objets, repos îligion. apages nuit JD СП ë со ф со ropos de S roix !U, p Ф ris es > со Ф e ra .2 e и Ш (- û. D q e о xj Q тз 0 ТЗ > T3 a Q тз
ois со T3 со 10 ел со Ф ro E E о E E с с E? тз СО T3 ro T3 ro T3 ro ся о ■сз го X) о 3 ■3 3 3 Q. со СГ —г СГ СГ cr ro со E ф со со 1Л eo 0 ф — ф Ф л 0 ф Ф ф 3 с тэ тз тз T3 liei со ce о irtii ф ф ф Ф Ф conti .OJ. ф ni :ontre cont cont cont cont го Cl 8 СМ •■e ф 1 roi roi roi roi seal с •ntre ь cal S.
u u u и о u _to ^= тэ ТЭ ТЭ T3 égul тз со го ф ф •Ь ф со tl 3 3 3 3 с ф о ф 'OCUI 'OCUI Ф Ф -OCUI ф 'OCUI 5 ф ocur О) о ф ins 0 ■Ф '■е о 0 r о О. Cl Q. Q. Q. Q. со ел О тз ф о ф Ф Ф Ф Ф Ф Ф Ф X) — _| -1 _) _l _J _J _J _1 _l
Ф to reu С со О Ф Ф с "га "ЗГ 0 со Ion oin ^D ign E Ф О г Saint-C га ^ halivo' Ц ^^ «о Bour a> Aval (Mont nton-s 3 0 Vend Querh Vend Corb
Arqe О
о 00 о IM in со СО C\J CM со т— IM iF) ^— со со со ^- tM s m со 00 со 00 см со CM со о со •*»■ m 0 <o »— in m со со 00 оо t ^" ^** ^" J- ^ 00 00 оо (Ь AD8< AD1 AD1 AD4 AD4 AD4 AD4 AD5 AD3 398 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
l'Eglise au prix d'un long effort d'éducation, veut mieux distinguer l'espace sacré du
profane. La résistance des habitants n'est pas seulement financière. Le cimetière est
depuis longtemps un lieu de sociabilité où public et privé se confondent. Espace ou
vert, il est traversé de sentiers et voies de passage ; espace familier, la liesse populaire
s'y donne livre cours. A Garchizy en 1699 16 les jeunes gens depuis plusieurs années,
déplore le curé, ont coutume d'y boire et danser au son de la musette à l'occasion des
fêtes du patron de la paroisse fixées au lendemain de la Toussaint (qui est aussi le jour
des morts). Les coupables ne sont pas traduits en justice pour cela mais parce qu'ils
ont injurié deux carmes venus aider le curé à la confession et aux cérémonies. L'année
précédente, apprend-on, et dans les mêmes circonstances, de jeunes vignerons
chantant «requiescant in pace», accompagnés de poêles et de chaudrons, tiraient à
coups de fusil sur les tombes pour «achever de tuer ceux qui n'étaient point morts».
Dans les premières décennies du siècle, la pastorale a globalement discipliné les
comportements mais les habitants ne supportent toujours pas que le cimetière devienne
un lieu totalement fermé. A Graçay17, en 1733, à la sortie de la messe une douzaine de
personnes démolissent la serrure et l'un des témoins déclare avoir entendu dire «qu'ils
voulaient que la porte soit toujours ouverte pour aller prier Dieu et qu'il n'y avait point
ailleurs de cimetière fermé». En 1744 à Issoudun, un juge doute de la véracité d'une
déposition parce que le témoin prétend que, dans cette nuit de mai, il a préféré passer
par la grande rue plutôt que par les fossés du cimetière, itinéraire plus court et surtout
plus couramment emprunté, mais le même long procès à Issoudun montre des tombes
bien individualisées dotées d'ornements plus ou moins nombreux (croix de pierre,
représentations de la Vierge et du Christ). En pleine ville, ce lieu d'images et de
symboles sacrés n'est plus tout à fait considéré comme un espace public ouvert à
toutes les fêtes. On connaît les interdits qui pèsent sur lui : pas d'acte de chair dans le
cimetière, pas de festin et l'on sait aussi que les rebelles s'exposent aux sanctions des
ordonnances. Un vigneron avertit les jeunes gens qui font du bruit près des tombes :
«Si ces messieurs de la justice étaient informés de ce qu'ils faisaient ils les feraient
mettre en prison»18.
Lorsqu'un chirurgien de la ville se vante d'y avoir amené une fille en 1 743 «pour
jouir d'elle par trois fois sur une tombe» lorsqu'à plusieurs reprises de soi-disant i
nconnus renversent des croix, mutilent les statues, le climat n'est plus celui de Garchizy
en 1699 et l'esprit de provocation, l'atteinte portée à un bien paroissial faisant l'objet
d'une considération particulière, sont manifestes. Les traces d'une procédure
d'accommodement d'abord utilisée par une famille pour obtenir le dédommagement
des frais de redressement d'une croix témoignent d'une relation plus individualisée
des particuliers avec la tombe familiale. Cependant, dans l'affaire d'Issoudun, ce ne
sont pas les habitants lésés qui se plaignent mais les échevins, au nom de l'ordre pu
blic.
En tout état de cause les progrès sont assurés d'une meilleure différenciation entre
le sacré et le profane (des lieux, des objets) et plus étroite surveillance de
l'entretien du mobilier destiné au culte. Cependant, en dépit d'une proximité plus
grande des institutions de police la population n'alerte pas très volontiers les autorités
cléricales ou laïques pour tout ce qui relève du comportement religieux des MANIFESTATIONS D'IMPIETE 399
particuliers. D'une façon générale, tout jugement moral sur autrui est rare hors les
accusations convenues de violence ou de blasphème, appoints nécessaires pour une
éventuelle argumentation de droit.
L'analyse du répertoire des injures donne des aperçus sur les conceptions
collectives du bon et du mauvais et sur la construction de schémas plus neufs dans le
siècle. Dans les villes entre Loire et Seine, à Blois, Vendôme et Orléans, se marque le
mieux, dès le début du XVIIIe siècle et bien avant que les gens de lettres en fassent un
passage obligé, une représentation de l'espace français fondée sur l'opposition de
moralité entre Paris et la province. L'exemple de Vendôme situé à deux journées de
carrosse, au plus, de la capitale, est ici le plus significatif.
Dans cette ville moyenne de l'époque (7 000 habitants) la parole est plus libre que
dans la paroisse rurale et les invectives plus inventives, moins bridées par la gamme
conventionnelle des références. Elles visent plus juste et font davantage cas de
l'actualité19. Ainsi, sur la place publique, les femmes de boutiques s'en prennent aux
avocats, aux collecteurs d'amende, bref aux petits notables bien repérés, bien obser
vés, fréquemment côtoyés ; et lancent à la cantonade : «II est allé à Paris pour se faire
baiser ; pour se faire guérir ; pour se faire soigner ; pour se faire écumer». Les mêmes
sont friandes de spectacle du départ ou de l'arrivée du carrosse Vendôme-Paris, car
l'on y peut surveiller la taille et la mine des bourgeoises toujours soupçonnées d'aller
se débarraser d'un fardeau encombrant et indiscret. C'est dans ce contexte qu'il faudra
situer en 1736-1743-1749, les affaires Robbé. Le personnage lui-même par son his
toire et son caractère confirme le lieu commun en formation de l'opposition Paris-pro
vince. Né à Vendôme dans une famille de gantiers à la belle période de cette industrie
(17 14 ou 1715), après avoir été l'élève du célèbre collège des Oratoriens de la ville, il
va vivre à Paris chez sa mère devenue veuve tout en gardant des relations avec les pa
rents restés en province. Jeune poète, les portraits qu'en donnent Collé, Piron, Palis-
sot, Bachaumont, Diderot de 1738 à 1746-47 s'accordent tous sur les caractères de
son œuvre : impie et licencieuse jusqu'à l'ordure. Dès 1736, lorsque cet enfant du
siècle, séjournant à Vendôme déclame à qui veut l'entendre des textes de son cru, fai
sant notamment l'apologie du mal de Naples ; lorsqu'il en distribue les copies, il pique
la curiosité d'une fraction des vendômois, fait l'objet de beaucoup de conversations et
contribue dès les années 30 à consolider l'image qu'ont les provinciaux et des pari
siens et d'eux-mêmes.
Pas moins de neuf textes législatifs de source royale prescrivent entre 1668 et
176120 des comportements conformes au respect dû à l'Eglise. La prudence
historienne fait toujours remarquer que la répétition est indice d'inefficacité. Il est
visible cependant que les institutions, intermédiaires obligés entre le roi et ses sujets,
n'ont pas été, dans ce cas, sans effet. Encore faut-il souligner la capacité des
intéressés à adopter des conduites faites d'un mélange de passivité, d'adhésion et
d'invention, telles que, selon les moments et les lieux, les affaires d'impiété n'ont pas
le même relief.