Jacobins et presse provinciale sous le Directoire : Bias Parent et le Questionneur - article ; n°1 ; vol.259, pg 60-75

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Annales historiques de la Révolution française - Année 1985 - Volume 259 - Numéro 1 - Pages 60-75
The purpose of Le Questionneur was to prepare the Germinal year V elections. The preceding elections having been clearly reactionary in the Nièvre department, the well-known leader of the Nièvre Jacobins, Bias Parent, a former clergyman, ex national agent and terrorist in Clamecy, become a member of the Directoire du canton intra-muros of Nevers and professor in the High School of the town, founded and published a shortlived daily paper (from the first of Ventose to the eighth of Prairial year V), against the so called « honest men », very numerous and well organized in the region.
We have retained three points :
Le Questionneur is a good testimony of the Jacobin spirit as illustred by Parent's relations with the Panthéon club and the Parisian jacobin papers as well as the themes chosen ;
the pedagogical procedures, selected to seduce the reader, are those of the Parisian newspapermen, enlivened by the vernaculary spirit of Clamecy ;
Le Questionneur provides a better acquaintance of a very complicated personality, generally condemned without pity.
Simone WAQUET.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1985
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Simone Waquet
Jacobins et presse provinciale sous le Directoire : Bias Parent et
le Questionneur
In: Annales historiques de la Révolution française. N°259, 1985. pp. 60-75.
Abstract
The purpose of Le Questionneur was to prepare the Germinal year V elections. The preceding elections having been clearly
reactionary in the Nièvre department, the well-known leader of the Nièvre Jacobins, Bias Parent, a former clergyman, ex national
agent and terrorist in Clamecy, become a member of the Directoire du canton intra-muros of Nevers and professor in the High
School of the town, founded and published a shortlived daily paper (from the first of Ventose to the eighth of Prairial year V),
against the so called « honest men », very numerous and well organized in the region.
We have retained three points :
Le Questionneur is a good testimony of the Jacobin spirit as illustred by Parent's relations with the Panthéon club and the
Parisian jacobin papers as well as the themes chosen ;
the pedagogical procedures, selected to seduce the reader, are those of the Parisian newspapermen, enlivened by the
vernaculary spirit of Clamecy ;
Le Questionneur provides a better acquaintance of a very complicated personality, generally condemned without pity.
Simone WAQUET.
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Waquet Simone. Jacobins et presse provinciale sous le Directoire : Bias Parent et le Questionneur. In: Annales historiques de la
Révolution française. N°259, 1985. pp. 60-75.
doi : 10.3406/ahrf.1985.1100
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahrf_0003-4436_1985_num_259_1_1100JACOBINS ET PRESSE PROVINCIALE SOUS LE DIRECTOIRE
BIAS PARENT ET LE QUESTIONNEUR
G. Thuillier a naguère signalé (1) que les premiers journaux nivernais ont été
jacobins ; peu après, il présentait l'un d'entre eux, œuvre de Bias Parent : Le Journal
de la Nièvre, qui parut à Nevers pendant le premier trimestre de l'an VI, de novembre
1797 à la fin de mars 1798 (2). C'était, comme il l'indique, la seconde tentative de
Parent l'Aîné ; l'année précédente, en effet, pour défendre « les fondements
inébranlables de la République », c'est-à-dire la Constitution de l'an III, et les
principes qui l'ont inspirée, Bias avait déjà fait œuvre de journaliste politique et créé
une feuille quotidienne : Le Questionneur (3). Ce journal révélait un polémiste
redoutable, prêt à tout pour freiner les progrès inquiétants du renouveau royaliste :
on était en l'an V, l'année même du 18 Fructidor, par-delà le Directoire, c'était toute
l'œuvre de la Révolution qui pouvait paraître menacée et G. Lefebvre a bien montré
qu'une telle éventualité n'était donc nullement chimérique. Effectivement, les
élections du premier nouveau tiers, en l'an IV, avaient favorisé, dans la Nièvre comme
à peu près partout en France, les candidats réactionnaires. Si le département avait
choisi, au titre des deux tiers de Conventionnels appelés à rester, un régicide,
Guillerault, d'ailleurs anti-terroriste et très mal vu des Jacobins nivernais, il avait aussi
désigné trois modérés : Jourdan, un clichyen qui s'abstint de siéger, Henry-larivière
et Laurençot, deux ex-Girondins, contre-révolutionnaires et royalistes, qui préfèrent
opter pour d'autres départements, respectivement le Calvados et le Jura. Les douze
suppléants éventuels (pour remplacer les députés élus dans plusieurs départements à
la fois), appartinrent tous à la même tendance, y compris quelques régicides repentis
comme Guillemardet. Enfin, les deux élus du premier nouveau tiers, Ballard et
Delarue étaient tous deux monarchistes déclarés, surtout le second. Au total, la Nièvre
est un département « incertain, plutôt axé à droite », comme le sont en général les
pays de la Loire moyenne (4).
Le Questionneur est donc une œuvre de circonstance : G. Thuillier voit, à juste
titre, dans son auteur, l'un des chefs du parti jacobin à Nevers (5). C'est pourquoi
l'étude du est a priori intéressante et nous voudrions insister ici sur trois
(1) G. Thuillier, La presse nivernaise au XIX' siècle, dans Annales de Bourgogne t. 38 (1966), pp. 1-41 et A
propos de la presse nivernaise au XIX' siècle, dans Actes du 93' Congrès des Sociétés savantes, section d'Histoire
moderne et contemporaine, Tours, 1968, t. II, pp. 383-420.
(2) G. Thuillier, Parent l'Aîné et le Journal de la Nièvre en l'an VI, dans Mémoires de la Société académique
du Nivernais, t. 54 (1967), pp. 55-61.
(3) Le Questionneur, n° 7 et 13 (7 et 13 ventôse an V).
(4) G. Lefebvre, La France sous le Directoire, cours professé à la Sorbonne en 1941-1942, publié par
A. Soboul et J.-R. Suratteau, Paris, 1978, p. 49. Pour la Nièvre, nous suivrons l'important travail de
J.-R. Suratteau, Les élections de l'an IV aux Conseils du Directoire, dans Annales historiques de la Révolution
française, 1951 (n° 124) et 1952 (n° 125).
(5) Art. cit. ; n° 2. JACOBINS ET PRESSE PROVINCIALE SOUS LE DIRECTOIRE 61
points particuliers. D'abord, c'est un bon témoignage de l'esprit jacobin, en raison des
thèmes choisis et des relations étroites que le club de Nevers et, particulièrement,
Parent entretenaient avec celui du Panthéon à Paris et avec les principaux directeurs
de journaux jacobins de la capitale : l'intérêt de ce quotidien dépasse ainsi un cadre
strictement local. Ensuite, c'est un excellent exemple de pédagogie politique et il ne
serait pas inutile de savoir si les moyens employés par Bias, dans sa leçon journalière
d'endoctrinement, lui sont propres ou s'ils se retrouvent communément à l'époque
dans les feuilles imprimées. Enfin, Le Questionneur reflète le caractère passionné de
son rédacteur et permet l'approche plus nuancée d'une personnalité qui a été
généralement condamnée globalement et sans appel (6).
Bias Parent, en réalité Etienne-Jean-François Parent, communément appelé
Parent l'Aîné, est bien connu de ceux qui s'intéressent à l'histoire locale de la Nièvre.
Rappelons seulement que, issu d'une vieille famille de la bourgeoisie clamecycoise, il
entra dans les ordres, fut successivement chanoine de Levroux, dans l'Indre, et curé
de Rix, aux portes de Clamecy, avant de se vouer, à 35 ans dans la force de l'âge, au
succès de la Révolution dans son pays natal. D'abord assez modéré, il devint un ardent
jacobin au temps de la Montagne : on sait qu'il fut curé constitutionnel de Saint-
Martin de Clamecy, ami de Fouché et agent national du district de cette ville où il fit
régner la Terreur ; « Apôtre de la Liberté », il fut de ceux qui pratiquèrent le plus
résolument la déchristianisation par la violence. Si Thermidor mit provisoirement fin
à son activité politique — il fut arrêté le 21 frimaire an III (11 novembre 1794) —
l'amnistie générale du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795) et la protection du
représentant en mission Bezout, lui permirent de refaire surface, mais à Nevers, où il
appartint à l'Administration départementale (décembre 1795 à décembre 1796), puis
à celle du canton intra-muros du chef-lieu, tout en enseignant l'histoire à l'Ecole
centrale de la ville.
C'est probablement l'approche des élections de 1797, pour le renouvellement du
tiers des Conseils, qui incita Parent à fonder un journal ; il avait la plume facile,
comme la parole d'ailleurs, et, dès avant la Révolution, il avait l'habitude de se servir
de l'une comme de l'autre pour propager et défendre ses idées. Le registre du district
de Clamecy (7), où — on l'a noté — il fut agent général, conserve copie de centaines
de ses lettres, adressées souvent aux instances politiques du moment ; de son « asile
champêtre, en contemplant la figure du grand Mirabeau » qui, parfois, « daignait
approuver ses conceptions », le « curé et maire de Rix » n'avait pas hésité à donner
son avis au président du Comité de constitution, en juin 1791, sur la question alors
si controversée du veto (8)... Il rédigeait, à l'occasion, de virulents pamphlets, comme
celui composé pour sa défense après son arrestation en novembre 1794, intitulé non
sans humour : « Du modérantisme »... Bias Parent ne doutait de rien, et surtout pas
(6) P. Meunier, La Nièvre pendant la Convention, Nevers, 1985.
J. Charrier (Abbé), La Révolution à Clamecy et dans les environs, Nevers, 1922.
Commandant Surugue, Le Nivernais et la Nièvre, 2 vol., Besançon, 1925.
L. Mirot, Bias Parent, chanoine de Levroux, curé de Rix, agent national près la municipalité de Clamecy, Apôtre
de La Liberté, dans Revue des études historiques, oct.-déc. 1927.
Un jugement plus nuancé est porté sur Parent l'Aîné par R. Rolland, Silhouettes clamecycoises de la Révolution,
dans Bulletin de la Société scientifique de Clamecy, t. 4, nouvelle série, 1906.
(7) Arch, municip. de Clamecy.
(8)nat., DIV 45, doss. 1298, publié par P. Cornu dans Bull. Soc. scientifique de Clamecy, nouvelle
série, n° 3, p. 63, et utilisé par J. Charrier, op. cit., p. 81. SIMONE WAQUET 62
pas de lui-même : supporter, à lui seul, la charge écrasante d'une feuille quotidienne,
n'effrayait nullement ce bourreau de travail ; en outre, il pouvait raisonnablement
compter sur les souscriptions de ses amis jacobins.
Or, les Jacobins étaient nombreux et organisés à Nevers depuis le début de la
Révolution. Beaucoup d'entre eux étaient aussi d'anciens ecclésiastiques (9) ou des
hommes de loi. Sans doute, si la Constitution de l'an III avait garanti l'existence des
clubs, c'était à condition qu'ils fussent apolitiques ; ils demeuraient cependant l'espoir
de ceux qui voulaient réformer la République, consolidée mais conservatrice (10). Au
printemps de l'an V, une société populaire se réorganisait à Nevers avec des Jacobins
notoires, tels Lefiot et Goyré-Laplanche, ex-conventionnels et représentants en
mission, et d'anciens terroristes comme Tenaille-Delaure, Cartellier, Frottier, La
Ramée, et l'inévitable Parent, chez lequel siégea le comité de cette société en formation
dont le but était « d'occasionner la guerre civile » (1 1). Ce club d'environ 80 membres,
très actif, qui avait l'appui de la municipalité, alors présidée par Gallois, se réunissait
déjà « à la maison ci-devant Saint-Martin », ou parfois à l'Oratoire comme en 1793,
tous les jours pairs (12). Par contre, l'Administration départementale pour l'an V était
beaucoup plus modérée et dénonçait au ministère de la Police ses collègues
municipaux, « leur amour bien connu pour le désordre et le retour à l'anarchie », leur
désir de « ressaisir le sceptre de fer » d'avant Thermidor. Etignard, commissaire du
Directoire près l'Administration centrale du département, signalait « le peu
d'intelligence qui existait entre ces deux autorités constituées » (13).
En face de ces républicains divisés, il y avait un solide front d'opposition ; la
Nièvre, en effet, abritait beaucoup de royalistes décidés, émigrés rentrés et prêtres
réfractaires qui espéraient retrouver tout, ou partie, de leurs prérogatives et de leurs
biens par la voie légale des élections, chouans réfugiés dans la région après la débâcle
vendéenne, bandes organisées de Compagnons de Jéhu ou de simples brigands qui
pouvaient influer sur les campagnes en les terrorisant, jeunes excités, « collets noirs »
et « oreilles de chien » dont les bruyantes manifestations affolaient les gens paisibles.
Le fameux conspirateur Brottier était de Tannay (14) ; lui et son ami, le chevalier
Duverne de Presle, qui se faisait appeler Dunan, originaire des environs de Saint-
Saulge, avaient de nombreux appuis dans la région. Parmi les Anciens, on trouvait le
nivernais Delarue, beau-frère du célèbre manifacturier royaliste Hyde de Neuville
originaire de La Charité et agent des Bourbons.
A la veille d'élections dont l'importance était capitale pour l'avenir du pays, on
comprend qu'un républicain convaincu comme Parent l'Aîné ait voulu mettre les
électeurs en face de leurs responsabilités et peser de tout le poids d'une influence
quotidienne sur leur opinion, d'où l'idée de faire paraître un journal dont le
rayonnement, il l'espérait, atteindrait tout le département, et même au-delà grâce à
l'amitié de Lefiot qui avait beaucoup de relations au ministère de la Justice.
Le Questionneur a probablement vu le jour le 1er ventôse de l'an V, car
l'exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale commence avec le numéro 3, daté
du 3 de ce mois (22 février 1797) (15). Il durera jusqu'au 8 prairial de la même année
(28 mai), c'est-à-dire un peu plus de trois mois qui encadrent les élections de germinal.
(9) André Gallois, ancien curé constitutionnel de Saint-Étienne de Nevers, Goyré-Laplanche, ancien
bénédictin, Denis Bouguelet, ex-chartreux, Jacques La Ramée qui fut chanoine à La Charité etc.
(10) Voir à ce sujet I. Woloch, Jacobin Legacy, Princeton, 1970, p. 18.
(11) Arch, nat., F77274 (A-B 887), 14 messidor an V.
(12) Ibid., 17 germinal et 29 prairial an V.
(13)14 an V.
(14) Tannay, chef-lieu de canton, arr. de Clamecy. Saint-Saulge, chef-lieu de canton, arr. de Nevers.
(15) Bibl. Nat. Le" 754 bis. Outre les numéros 1 et 2, manquent les numéros 15, 58, 66 et 69. JACOBINS ET PRESSE PROVINCIALE SOUS LE DIRECTOIRE 63
Comme ses homologues parisiens, Le Questionneur paraissait chaque jour sur quatre
pages, exceptionnellement sur six, mais avec un format plus réduit, à la mesure des
ressources financières du journal (16) ; celui-ci était alimenté par un nombre
évidemment restreint de lecteurs, abonnés au prix trimestriel de 4 1. 10 sols et de 5 L.
franco de port pour ceux qui n'habitaient pas Nevers ; les acheteurs au numéro
trouvaient le journal « en dépôt chez le citoyen Fougnot, marchand » ou chez le
rédacteur, « maison des ci-devants Jacobins » (17). L'imprimeur était Louis Roch, un
ancien militaire reconverti qui avait d'abord installé ses presses à La Charité, puis à
Nevers. D'après G. Thuillier, Le Questionneur a été le premier journal à avoir été
imprimé dans cette ville (18). Nous ne savons absolument pas quel put être le tirage
de cette feuille ; par contre, Parent lui-même nous renseigne sur sa disparition, dans
une lettre adressée par « le rédacteur du Questionneur » au ministre de la Police
générale — c'était alors Cochon de Lapparent — le 20 prairial an V (8 juin 1797), sur
« l'oppression des républicains » dans la Nièvre (19) : sa publication a été victime
d'« une coalition puissante... entre les tribunaux, la nouvelle administration centrale
et les députés de la Nièvre pour perdre la République dans nos contrées en perdant les
républicains », et d'ajouter : « Depuis quatre à cinq mois, la décadence de l'esprit
public m'avait décidé à faire le journal intitulé Le Questionneur ; les principes sages
de cette feuille et le courage que je mettais à démasquer les manœuvres du royalisme
et à soutenir les lois et le Gouvernement, ont irrité leur malveillance et ils sont
parvenus à me faire refuser l'usage des presses de la commune » (20).
Le Questionneur porte très bien son nom : chaque numéro comporte sur deux ou
trois pages un article de fond, introduit par une question à laquelle il répond
précisément — comme le catéchisme — . Sous le journaliste perce l'ancien clerc qui,
déjà, au temps de la Montagne, avait composé un « catéchisme républicain », recueil
de maximes, d'exemples et d'hymnes patriotiques, destiné à l'éducation des enfants.
Puis suivent des « variétés », nouvelles locales ou générales et commentaires
d'actualité, qui vont de quelques lignes à une page ou une page et demie. Les
informations militaires, de l'armée d'Italie surtout, sont d'abord fréquentes et assez
développées ; à partir de germinal, elles disparaissent à peu près totalement pour faire
place aux consignes électorales et au « Bulletin des Assemblées primaires », alors la
principale préoccupation de Parent l'Aîné. Mais le résultat des élections fut
désastreux : les électeurs censitaires, J.-R. Suratteau, le remarque, et la Nièvre ne fait
pas exception, « se moquaient bien du régime politique s'ils gardaient leurs biens et
leurs situations » ; pour eux, Babeuf était fort dangereux et Brottier ne représentait
qu'« un péril assez risible ». Le deuxième nouveau tiers se composa donc, pour la
Nièvre, de Jourdan, ex-conventionnel non sortant, « guère avancé » et qui méritait
d'être « fructidorisé » et de Bouquerot-Voligny, accusateur-public près le tribunal
criminel de la Nièvre, ami de Delarue, le premier élu aux Cinq-Cents, le second aux
Anciens (21).
(16) Si la périodicité initiale de ce journal de très petit format (18,3 cm sur 12 cm) s'était maintenue, la série
aurait comporté 96 numéros, mais, à partir du 25 germinal (n° 55), Parent, à court d'argent, n'assure plus qu'une
publication irrégulière et Le Questionneur s'achève avec le numéro 70. Ni le numérotage ni la pagination continue
ne sont exempts d'erreurs.
N° du 22 germinal. A titre de comparaison, disons que l'abonnement trimestriel au Journal des hommes (17)
libres, de René Vatar, s'élevait à 12 livres. A ce prix, Parent n'aurait sans doute pas trouvé des souscripteurs dans
cette petite ville de province.
(18) G. Thuillier, art. cit., n. 1.
(19) Arch, nat., F7 7274 A.
(20)nat., ibid. G. Thuillier a également utilisé la fin de cette citation, art. cit., n. 1.
(21) J.-R. Suratteau, Les élections de l'an V aux Conseils du Directoire, dans Annales historiques de la
Révolution française, 1958, n° 154. - Un an auparavant, Bouquerot-Voligny, fonctionnaire non payé, se disait
« malheureux comme les pierres », ayant dû vendre « toute sa garde-robe pour se procurer un peu de numéraire »
afin de subvenir aux besoins de sa famille ; il se félicitait de l'échec de Babeuf ; au surplus, toute la lettre serait
à citer, Arch. nat. F 36833, lettre du 26 floréal an IV. SIMONE WAQUET 64
Déçu par cette situation, assailli de difficultés d'argent, en butte aux tracasseries
de l'Administration départementale contre l'incitateur des troubles commis dans les
Assemblées primaires, Bias espace la parution du journal où il entreprend cependant
de publier un « vocabulaire » révolutionnaire et, finalement, renonce (le dernier
numéro est du 8 prairial, 27 mai), mais pas pour longtemps : en novembre de la même
année, il lance Le Journal de la Nièvre que nous citions au début de cet article.
Parent, avons-nous dit, apparaît comme le chef reconnu du parti jacobin à Nevers
et son inspirateur au plan local, à l'instar — toutes proportions gardées de René Vatar,
le tenace éditeur du Journal des hommes libres, au plan national. I. Woloch remarque
justement que c'est par la presse que s'est construite l'identité jacobine (22). Or, les
rapports de Bias avec les journaux parisiens du même bord sont certains : Vatar décrit
complaisamment la grande manifestation de sympathie qui a célébré, à Nevers, la
libération des terroristes — dont Parent — par Bezout, en brumaire an IV : « une
foule immense », accompagnée d'« une musique touchante » s'est formée en cortège
jusqu'à l'arbre de la liberté, chaque patriote libéré tenant un brin d'osier, pour en
former, au pied de l'arbre, un faisceau symbole d'unité... (n° 4, 9 brumaire an IV).
Il semble vraisemblable que Bias, porte-parole du parti, le 19 brumaire notamment,
lors d'une assemblée populaire réunie pour fêter Bezout (23), soit alors le
correspondant de Vatar pour la Nièvre, département assez fréquemment mentionné
dans le journal de celui-ci, le 2 frimaire an IV (n° 26) par exemple, pour dénoncer les
menaces dont « les honnêtes gens » abreuvent les patriotes récemment libérés par
Bezout et installés par lui dans les postes administratifs (24). Parent écrit à Vatar pour
faire rectifier un jugement erroné sur l'équipement des requis du département et Le
Journal des hommes libres publie sa lettre dans le numéro 210, du 10 prairial an IV.
Enfin, Le Questionneur lui-même a les honneurs du plus important périodique
jacobin : « Une petite feuille de Nevers, intitulée Le Questionneur et rédigée dans un
excellent esprit, annonce que les royalistes s'agitent dans divers endroits pour acheter
des voix à Louis XVIII. Les misérables ! Ils ignorent qu'un peuple libre ne se vend
pas ! (n° 169, 4 germinal an V, en pleine période électorale). En frimaire an VI, Le
Journal des hommes libres rapportera encore une « anecdote », tirée du Journal de
la Nièvre de Bias et dirigée contre Guillerault, ex-député nivernais aux Cinq-Cents.
L'Eclaireur du Peuple, édité par René Lebois, le fondateur du club du Panthéon,
rapporte pour la Nièvre, en l'an V, les mêmes informations que le journal de Vatar,
mais sans citer nommément Parent. En outre, Le Bulletin de la Nièvre, troisième
périodique de Parent l'Aîné, introuvable aujourd'hui, sera souvent cité par les feuilles
jacobines (25). La presse étant plus ou moins poursuivie en l'an VII, après le 30
prairial (18 juin 1799), Bias comme beaucoup d'autres journalistes, devra se réfugier
à Paris où son protecteur Fouché, qu'il semble avoir connu dès avant la mission de
celui-ci à Nevers, en 1793, le fera entrer dans les bureaux de la Police : on le retrouve
alors au club du Manège (27).
(22) 1. Woloch, op. cit., p. 18.
(23) P. Meunier, op. cit., t. II, p. 386.
(24) Et encore en pluviôse (n° 103), en ventôse (n° 126), en germinal (nM 162 et 163), en fructidor an IV
(n° 295), puis, pour l'an V, en nivôse (n° 97), en (n° 147), en (n° 173) etc.. et cela continue pour
l'an VI.
(25) I. Woloch, op. cit., p. 425.
(26) L. Mirot, art. cit.
(27) I. Woloch, op. cit., p. 377. JACOBINS ET PRESSE PROVINCIALE SOUS LE DIRECTOIRE 65
Au surplus, malgré les interdictions du Directoire, visant à isoler chaque club
local, nous savons par une note anonyme, adressée au ministère de la Police, non
datée, mais qui se place entre novembre 1795 et février 1796 puisqu'il y est question
du club du Panthéon, que la correspondance la plus active existait entre les Jacobins
parisiens et les « anarchistes » des départements, notamment ceux de la Nièvre (28).
A Paris, Chevrillon, un personnage singulier (29), était « le point de ralliement de tous
les amnistiés » du Cher, de l'Allier et de la Nièvre, car il avait été le secrétaire du
représentant Bezout pendant sa mission dans ces deux derniers départements en
brumaire an IV ; avec Frottier-Volny, terroriste clamecycois amnistié et ami de Bias,
il était plus spécialement chargé d'entretenir l'ardeur jacobine dans la Nièvre,
s'adressant plus particulièrement aux administrateurs départementaux parmi lesquels
siégeait alors Parent l'Aîné. La protestation des députés de Nevers contre l'arrêté de
ces administrateurs du 4 ventôse an IV, qui mettait le département en garde contre une
vaste conspiration royaliste et établissait un véritable état de siège, montre que la cause
de ces mesures était la correspondance entretenue avec le club du Panthéon dont, en
outre, l'un des membres influents était l'ex-conventionnel nivernais Lefîot (30). Ainsi,
une connivence continuelle existait entre Paris et la province, singulièrement entre
Paris et le Nivernais, et elle garantit l'orthodoxie de la position jacobine de son chef
de file, Parent l'Aîné, ce qui nous amène à étudier les principaux thèmes développés
dans son journal ; ils recoupent d'ailleurs ceux qu'on rencontre dans la presse
parisienne du temps.
Ces thèmes jacobins, nous les connaissons bien par les études d'A. Soboul et d'I.
Woloch, et, plus spécialement ici, par celles de J. Godechot sur la presse
révolutionnaire et sur les clubs où elle était lue et commentée (31).
Il y a d'abord la Patrie : tout bon jacobin est ardent patriote et Bias ne manque
pas une occasion de se montrer tel, louant les écrivains qui exaltent la grandeur
nationale et qui ne doivent « point se laisser décourager par le débordement d'injures
et de calomnies » [61] (32), exaltant le devoir militaire — la campagne d'Italie battait
son plein — prônant les engagements volontaires [17] ou condamnant les désertions
[70], les remplacements [62], mais aussi, toutefois, abus de la réquisition, à Luzy (33)
par exemple [62, 67]. Pour lui, l'amour de la Patrie se confond avec celui de la Liberté
[67], ce qui le pousse à pourfendre, malgré son titre, Le vrai patriote, journal d'André
Leblanc, ancien vicaire episcopal et suppléant à la Législative, mais qu'il juge
réactionnaire. Naturellement, Bonaparte, « ce jeune pacificateur républicain » [13],
(28) Arch, nat., F7 36833.
(29) Charles Chevrillon fut successivement musicien, chaudronnier, marchand, commis au coche d'eau,
huissier priseur, commissaire envoyé par le ministre Bouchotte à l'armée des Alpes et entra finalement dans les
bureaux du Comité de Sûreté générale, où il avait un frère employé et où Bezout avait remarqué qu'il était fort
capable. (Arch. nat. F7 36833).
(30) Ibid.
(31) A. Soboul, Paysans, Sans-Culottes et Jacobins, Paris, 1966, Le Directoire et le Consulat, Paris, 1967,
Les Sans-Culottes parisiens, Paris, 1968, Précis d'histoire de la Révolution française, Paris, 1975.
G. Godechot, Les institutions de la France sous la Révolution et l'Empire, Paris,1968, et La presse révolutionnaire,
dans Y Histoire générale de la presse française, Paris, 1969.
(32) Le nombre entre crochets désigne le numéro du journal ; la date se situe toujours en l'an V ; les ri" 3
à 30 couvrent ventôse, 31 à 56 germinal, 57 à 65 floréal, le n'étant plus quotidien, enfin, 67 à 70 le début
de prairial.
(33) Luzy, ch.-l. de canton, arr. de Château-Chinon. 66 SIMONE WAQUET
apparaît à plusieurs reprises (34) et Parent signale complaisamment les vers composés
à la gloire du héros [25], ou les banquets civiques en l'honneur « des phalanges
victorieuses » d'Italie [3, 4].
Un autre thème qui reparaît souvent dans les milieux jacobins, lié sans doute au
souvenir de Robespierre — et au-delà à celui de Rousseau — est l'exaltation de la
Vertu. Le véritable Révolutionnaire, le républicain sincère et, par-dessus tout, le
Jacobin qui appartient à l'élite, sont des hommes vertueux : Parent le rappelle avec
force dans une belle envolée dès le premier numéro conservé [3] ; ce sont des gens
incorruptibles, probes — le mot revient très souvent, avec insistance — désintéressés,
généreux, loyaux, pauvres et simples, prêts « à faire tous les sacrifices qu'exige
l'établissement de la liberté et de l'égalité » [3], « les amis incorruptibles de la probité,
du patriotisme, du désintéressement » [18], et, plus tard, il parle de « cette honnêteté
républicaine qui consiste à être bon, juste, patient, laborieux, reconnaissant, loyal et
franc, généreux, désintéressé » [26]. On pourrait multiplier les citations : on
reconnaîtra que Parent place très haut l'idéal républicain et on conçoit qu'il se montre
très hostile aux jeunesses dorées « dont les élégantes chevelures font sur leur tête l'effet
du robuste Samson » [6]. Il n'admet même pas que les paysans se dérobent à la fête
des Epoux pour aller chasser le chevreuil [61] et, rejoignant les Sans-Culottes, il exige
que chaque mandataire rende des comptes.
La défense de la liberté est un thème qu'on retrouve perpétuellement, assez bien
symbolisée par cette phrase : « l'enthousiasme de la liberté victorieuse doit vous
électriser » [21], ou par cette question qui introduit le numéro 38 et sa réponse :
« Quel puissant génie fait triompher le peuple ? La Liberté ». Quant à celle de
l'égalité, en bon Jacobin, Bias la conçoit d'abord appuyée sur la petite propriété, d'où
les constants efforts du Questionneur pour défendre les acquéreurs modestes de biens
nationaux et pour partager rapidement le reste de ces biens [30, 32 : dans ce dernier
numéro, il alerte les acquéreurs de Crux, Entrains, Olcy, Ouagne, Rix, Saint-Saulge
et Villiers, localités toutes situées dans la région de Clamecy]. L'égalité est liée aussi
au développement de l'instruction : « Tant que je ne verrai pas l'instruction en
honneur, aux dépens des sacrifices publics les plus considérables, je serai inquiet sur
le sort de la République », écrit Parent le 9 ventôse et il ajoute, au sujet de la jeunesse
française : « Faute d'instruction, elle rétrograde » [9]. Professeur à l'Ecole centrale
où il procède par grands discours sur l'histoire générale du genre humain, par
considérations et tableaux, par biographies de grands hommes » (35), il veut détruire
« le ver solitaire de l'ignorance » [9]. Tous les moyens servent ce dessein : propagande
en faveur de La philosophie du peuple, de l'ex-conventionnel Lequinio, dont « le style
simple est à la portée des habitants des campagnes » [11] (36) ou de la Société
d'agriculture que son collègue de sciences naturelles, Troufflault, s'efforce de créer à
Nevers [13], annonce d'une souscription pour « un syllabaire français, ouvrage qui
manque absolument à la première éducation » et qu'il a composé d'après « les
observations de Rousseau, Mably et Condillac et une expérience de beaucoup
d'années..., au plan tout simple mais original » [36], enquête auprès des « amis des
arts », pour une future encyclopédie du département, qui étudierait l'économie,
l'histoire, la géographie et même les traditions populaires [61], dictionnaire des abus
de l'Ancien Régime, dont Parent case ici ou là un ou deux articles, mais dont la liste
(34) Plus tard, comme tout l'entourage de Fouché, Parent misera plutôt sur Joubert dont il donnera le nom
à son second fils, Joubert Parent, 1799-1856, né peu après Novi.
(35) P. Meunier, op. cit., t. II, p. 342.
(36) Dans le même temps, Vatar recommande à ses lecteurs, un livre de Kant, « homme profond et savant ». JACOBINS ET PRESSE PROVINCIALE SOUS LE DIRECTOIRE 67
alphabétique paraît dès le 5 ventôse (37) : il a l'évident souci de faire l'éducation
politique de citoyens appelés à voter ; en effet, ce qui importe par-dessus tout, c'est
le salut de la République.
Ce dernier point est le thème essentiel et la raison d'être du Questionneur.
Défendre la République, et la liberté d'ailleurs, c'est d'abord défendre la Constitution
de l'an III — faute sans doute de pouvoir appliquer celle de l'an I et en attendant
mieux. Il faut sauver « les principes immuables » de la Révolution non « vos petites
idées » [18], ce qui est élever le débat de façon louable ; pas d'entente possible avec
les gens de l'autre bord : c'est « la République ou la mort ! » [36] ; et, dépité par le
résultat inquiétant des élections primaires, de revenir encore sur la sauvegarde de la
Constitution menacée [60].
Mais sauver la République, c'est éliminer ses ennemis : le territoriste, partisan de
mesures de salut public, reparaît tout naturellement en temps de crise, et le jacobin
n'oublie pas qu'il a été Sans-Culotte ; dénoncer est pour lui un devoir strict, et Parent
ne s'en prive pas, au mépris de sa propre sécurité, « malgré le danger personnel qui
le menace de la part des ennemis de la paix et de la République qui ne veulent pas être
démasqués » : il a été attaqué plusieurs fois dans la rue et « même dans des endroits
plus sacrés encore »... ; néanmoins, il imposera « l'austère vérité » [59], sans craindre
« d'appeler un chat un chat et Rolet un fripon » [35]. Parent dénonce donc sans
relâche, mais non sans verve, tous « les honnêtes gens » en qui il ne voit que des
hypocrites et des hommes corrompus, anciens émigrés rentrés qui intriguent pour
intimider les paysans et retrouver leurs biens, tels les marquis de Dongeon [11] et de
Rémigny [30], et même le duc de Mancini à Nevers [16], qui tentent de séduire les
électeurs comme le comte de Damas ou le comte d'Aunay, qu'il appelle « M. Pelletier,
roitelet de ces contrées » [42], qui complotent comme l'ancien chouan Dubrocq à
Saint-Saulge [8] ou qui soutiennent Brottier et Duverne, tels Damas [41] ou Rivière,
« leur âme damnée », à Tannay [39]. Il se déchaîne contre la jeunesse dorée, « peuple
à oreilles de chien, à habits carrés, à paoles doées » [6]. Sa hargne se porte surtout
sur les réfractaires et même sur les jureurs demeurés à leur poste ; pour ses anciens
confrères fidèles à leurs engagements, il n'a qu'un insultant mépris : le curé de Blénay
dans l'Yonne (?) (38) un charlatan ! [19]. Celui de Donzy « De ces saints prêtres dont
la cupidité sert souvent la cause de la raison » [42], car il vend 6 F un billet de
confession [46] ; quant à celui de Pouilly, ses prônes électoraux ne l'empêchent pas
de toucher « les mille livres de pension que lui fait la République » [47]. « Le
fanatique curé Limanton (que Bias avait, en d'autre temps, remplacé à Saint-Martin
de Clamecy) tient son synode de femmes devant la porte de l'église », au moment des
élections, tandis que « le prêtre Portrait (futur curé de Dornecy), navigue d'un bureau
à l'autre ». Leblanc, ancien vicaire episcopal qui a pourtant opté pour les idées
nouvelles, n'est qu'« un caméléon » [45]. Seul trouve grâce l'ex-évêque
constitutionnel Toilet, « un de ces bons prêtres entre mille à qui le bréviaire n'a
jamais suggéré le mal ! » [43].
La bourgeoisie modérée n'échappe pas davantage aux sarcasmes : le juge de paix
de Brinon n'est qu'« un dévot » [37] ; Bourlet, électeur désigné à Clamecy, est un « cana-
liste », deux fois failli, enrichi par la construction du canal de La Colancelle [39] ; Givry,
de Varzy, est « le chef des assassins de l'an III » [40] ; F. D. est « un saint homme
qui veut assommer les républicains la nuit. On voit bien que M. D. a lu quelque chose
(37) La liste comprend une trentaine de mots ou d'expressions dont 12 sont définies dans le journal : abbé
et abbesse [60], absolution [61], accapareur, accusateur et accusé [62], affinité, afforage [63], aides ou droits
réunis [64], armâtes [65], apanage [66], aristocrate et aristocratie [68], auxquels on peut ajouter anarchiste [24] et
féodalité [29].
(38) Blénay, aujourd'hui dans la Nièvre, C. de Magny-Cours, can. et arr. de Nevers. Toutes les autres
communes citées sont dans la Nièvre, généralement dans la région de Clamecy. SIMONE WAQUET 68
de son histoire sainte » [59] ; Pierre Duviquet, « secrétaire de Merlin (39) on ne sait
comment », fait à Clamecy « office de souffleur » [68]. Les députés ne sont pas
oubliés : Bouquerot, élu aux Anciens et à ce moment accusateur public à Nevers, est
d'« une famille de prévaricateurs » [39] et Jourdan, l'affreux « Jourdan- Machine »,
cet « homme inepte qu'une cabale porta à la Convention en 1792 » et qui vient d'être
élu aux Cinq-Cents, n'est qu'un sanglant réactionnaire et... un voleur de vin : « il a
stocké 800 feuillettes pour les vendre au meilleur prix » [44]. C'est lui, il est vrai, qui,
en qualité de représentant en mission, avait arrêté Bias en novembre 1794...
Guillerault, autre député, ne vaut d'ailleurs pas plus ; quant au parti clychien, il arme
les campagnes [48]. Les administrateurs locaux ne sont pas mieux traités : Entrains a
« un directoire persécutif »...
On voit par cette trop longue enumeration l'esprit agressif du Questionneur. A
vrai dire, ce n'est pas une originalité : les cartons F736863-4 et F77274 (A et B 887),
aux Archives nationales, sont remplies de dénonciations venues de la Nièvre. « L'œil
de la surveillance » ne chôme jamais.
Dénoncer, c'est l'aspect négatif des choses ; leur côté positif, c'est l'orientation
des électeurs, ignares, craintifs ou indifférents et, en risquant une expression
contemporaine, leur endoctrinement. Les premiers Jacobins se sont voulus
didactiques, remarque I. Woloch (40) : Parent l'est essentiellement et ce journaliste est
toujours un pédagogue qui veut gagner à la République « la tourbe des hommes
ignorants, versatiles, fanatiques, insignifiants, pusillanimes » qu'on doit éclairer et
aussi ceux qui « sont restés jusqu'à ce jour ce que nous étions encore la plupart
jusqu'en 1791 » : attachés aux lois, ils deviendront républicains « lorsque la
Constitution aura pris son aplomb et que la paix aura ébauché le bonheur social »
[43]. Il faut donc « faire aimer le gouvernement de l'an III » [41] et, pour cela,
nécessairement, « ne mettre dans les fonctions publiques que des républicains
prononcés... décidés » [49] qui, déjà « à raison de ces fonctions, ont couru toutes les
chances de la persécution et qui sont rentrés enfin dans la classe estimable des citoyens
modestes plus pauvres qu'auparavant » [19], d'où de nombreux paragraphes
consacrés au choix de bons candidats [37 par exemple] et la dénonciation de ceux qui
sont mauvais [22], d'où la perpétuelle référence aux « Vainqueurs de la Bastille »,
véritables révolutionnaires donnés en exemple [18, 20, 31 etc.].
Il faut donc enfin, que les citoyens élisent aux Assemblées primaires des électeurs
sûrs ; Parent les réveille — « Songez à l'importance des devoirs que vous aurez à
remplir », rappelle qu'il leur faut se faire inscrire sur les registres civiques avant la fin
du mois, les secoue : « Citoyens éclairés et actifs, stimulez vos concitoyens
insouciants » [20] ; il les conseille, les adjure de ne pas imiter les Anglais qui
« prostituent leurs suffrages dans les tabagies permanentes », mais de se méfier des
« entreprises des suppôts de la féodalité » [16] et conclut : « Quel est le plus beau jour
de l'année chez un peuple libre ? Celui où le peuple vote sagement... » [31].
Puisque le sort du pays dépend des choix des Assemblées primaires, on comprend
qu'à partir du 2 germinal (n° 32), Le Questionneur donne un bulletin quotidien de leur
activité à travers tout le département, car il importe de publier sans trêve et avec force
les illégalités et les fraudes des « honnêtes gens », ainsi à Nevers où — section du
Croux — ils ont voulu fermer le scrutin avant l'heure, où — section de Nièvre — il
y a eu plus de bulletins que d'électeurs : un paysan a avoué avoir été payé 4 livres pour
glisser trois ou quatre billets plies dans le sien..., dans la section de la Barre, on a laissé
(39) Merlin de Douai, qui fut ministre de la Justice.
(40) I. Woloch, op. cit.