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L'arbre et la nature (XVIIe-XXe siècles) - article ; n°1 ; vol.6, pg 67-82

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Histoire, économie et société - Année 1987 - Volume 6 - Numéro 1 - Pages 67-82
Abstract For centuries, human took an interest in the forest only as far it provided them with food, pasture for their cattle, firewood and timber. There, men could practise hunting and women gathering. Thus it was the indispensable means for its masters to attract and keep the labour force necessary for the estate economy - hence the idea of a Mother-Nature, fertile and inexhaustible. Men started « falling in love » with trees or, more precisely, the ruling classes did that knew how to exploit the Forestry Commission in their struggle. It seemed all the more legitimate to deport mountain farmers or to expel others as they were held responsible, because of their foolish clearings, for the series of floods starting at the beginning of the XlXth century. Then Nature took her revenge on men for their lapsus, their laxisme and their unsound economic policy. Nature turned into a whimsical woman, most often more cruel than bounteous.
Abstract For centuries, human took an interest in the forest only as far it provided them with food, pasture for their cattle, firewood and timber. There, men could practise hunting and women gathering. Thus it was the indispensable means for its masters to attract and keep the labour force necessary for the estate economy - hence the idea of a Mother-Nature, fertile and inexhaustible. Men started « falling in love » with trees or, more precisely, the ruling classes did that knew how to exploit the Forestry Commission in their struggle. It seemed all the more legitimate to deport mountain farmers or to expel others as they were held responsible, because of their foolish clearings, for the series of floods starting at the beginning of the XlXth century. Then Nature took her revenge on men for their lapsus, their laxisme and their unsound economic policy. Nature turned into a whimsical woman, most often more cruel than bounteous.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
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Langue Français
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Andrée Corvol
L'arbre et la nature (XVIIe-XXe siècles)
In: Histoire, économie et société. 1987, 6e année, n°1. pp. 67-82.
Résumé
Abstract For centuries, human took an interest in the forest only as far it provided them with food, pasture for their cattle, firewood
and timber. There, men could practise hunting and women gathering. Thus it was the indispensable means for its masters to
attract and keep the labour force necessary for the estate economy - hence the idea of a Mother-Nature, fertile and inexhaustible.
Men started « falling in love » with trees or, more precisely, the ruling classes did that knew how to exploit the Forestry
Commission in their struggle. It seemed all the more legitimate to deport mountain farmers or to expel others as they were held
responsible, because of their foolish clearings, for the series of floods starting at the beginning of the XlXth century. Then Nature
took her revenge on men for their lapsus, their laxisme and their unsound economic policy. Nature turned into a whimsical
woman, most often more cruel than bounteous.
Abstract For centuries, human took an interest in the forest only as far it provided them with food, pasture for their cattle, firewood
and timber. There, men could practise hunting and women gathering. Thus it was the indispensable means for its masters to
attract and keep the labour force necessary for the estate economy - hence the idea of a Mother-Nature, fertile and inexhaustible.
Men started « falling in love » with trees or, more precisely, the ruling classes did that knew how to exploit the Forestry
Commission in their struggle. It seemed all the more legitimate to deport mountain farmers or to expel others as they were held
responsible, because of their foolish clearings, for the series of floods starting at the beginning of the XlXth century. Then Nature
took her revenge on men for their lapsus, their laxisme and their unsound economic policy. Nature turned into a whimsical
woman, most often more cruel than bounteous.
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Corvol Andrée. L'arbre et la nature (XVIIe-XXe siècles). In: Histoire, économie et société. 1987, 6e année, n°1. pp. 67-82.
doi : 10.3406/hes.1987.1439
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1987_num_6_1_1439L'ARBRE ET LA NATURE
(XVIIème-XXème siècle)
par Andrée CORVOL
Abstract Résumé
Pendant des siècles, la forêt n'a intéressé les hom For centuries, human took an interest in the forest
mes que dans la mesure où elle offrait un espace nourr only as far it provided them with food, pasture for
icier, le pacage pour les bestiaux, la chasse pour les their cattle, firewood and timber. There, men could
practise hunting and women gathering. Thus it was the hommes, la cueillette pour les femmes, le bois qui al
imente le feu et sert à la construction. Elle était donc indispensable means for its masters to attract and keep
l'indispensable moyen dont disposaient ses maîtres the labour force necessary for the estate economy -
pour attirer et retenir la main d'oeuvre nécessaire à hence the idea of a Mother-Nature, fertile and inex
l'économie domaniale. De là une conception qui fait haustible.
de la Nature une mère féconde et inépuisable. Men started « falling in love » with trees or, more
La déportation des paysans montagnards et l'ex precisely, the ruling classes did that knew how to
pulsion des autres paraissent d'autant plus justifiées exploit the Forestry Commission in their struggle. It
qu'ils sont tenus pour responsables, par leurs fols dé seemed all the more legitimate to deport mountain
frichements, du cycle d'inondations qui s'ouvre au farmers or to expel others as they were held respons
début du XIXe siècle. La Nature se venge des égare ible, because of their foolish clearings, for the series
ments des hommes, liberté excessive et déraison éco of floods starting at the beginning of the XlXth cen
nomique. La voilà femme, et femme capricieuse, plus tury. Then Nature took her revenge on men for their
souvent cruelle que bonne. lapsus, their laxisme and their unsound economic
L'amour de l'arbre s'empare du cœur des hommes, policy. Nature turned into a whimsical woman, most
ou plus exactement des classes dirigeantes qui savent often more cruel than bounteous.
exploiter l'administration des Eaux et Forêts dans la
lutte engagée.
Séparer l'espace agricole de l'espace forestier est une entreprise de longue haleine,
qui commence au début du XVIIIème siècle et ne s'achèvera qu'une fois vidées les
campagnes françaises. Une réussite éclatante que cette opération, née en des temps
où l'on redoutait pardessus tout de manquer de bois, la principale source d'énergie dans
un monde qui ne connaissait ni charbon ni pétrole ni électricité. Jamais le manteau syl-
vicole ne s'est révélé aussi étendu qu'aujourd'hui où les productions agricoles font sur
tout parler d'elles par le volume de leurs excédents : le déboisement a bel et bien cessé
de conditionner la récolte, du moins dans l'esprit des populations.
Pendant des siècles, l'Homme n'a pas eu d'autre alternative que compromettre son
chauffage, ou accepter une dangereuse stabilité de l'espace cultivable. La situation avait
de quoi l'inquiéter. D'où ses efforts en période de croissance démographique pour en
rayer le recul des bois sous la poussée des essarteurs. La réalité est souvent moins préoc
cupante et plus complexe que celle décrite, les paysans d'autrefois sachant mieux mé
nager la forêt que ne le pensent les autorités. Peu importe ici les idées fausses que cel
les-ci se font d'un mouvement difficile à appréhender sur le court terme. Ce n'est point 68 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
la fausseté des jugements portés à rencontre des ruraux qui fait l'objet du présent ar
ticle, mais leur force.
Cette remarquable ténacité de conceptions erronées traduit en effet un non moins
remarquable changement dans la matière dont se décrit l'univers. On songe que l'age
ncement des éléments naturels n'a de sens que par rapport à l'ordre humain. On valorise
pour eux-mêmes et sous le microscope des naturalistes les végétaux et les animaux do
mestiques, en attendant de s'intéresser à ceux qui ne le sont pas. Et pourtant, ces deux
nouveautés, surgies au temps des Lumières, ne suffisent pas à fonder l'écologie. La
Création reste au seul service de l'Homme et l'Homme demeure le centre du monde. Il
faut attendre, pour ce, que se laïcise l'analyse de l'environnement et que, du coup, s'ac
cepte le fait que l'Homme ne constitue qu'un maillon dans la chaîne de vie. Par quelles
étapes passe donc ce chemin qui mène vers une Nature vulnérable, s'offrant à l'Homme
comme un champ ouvert à son action, et non plus comme un divin présent, inépuisa
ble parce que Dieu l'a voulu ainsi ?
I - UN CONSTAT : « LA DÉCHIRURE DE LA MATIERE »
L'arbre apparaît très tôt comme déterminant la qualité de l'environnement dans le
discours des élites sociales. Les années 1750-1850 se caractérisent ainsi par la découv
erte de ses vertus, découverte capitale qui anticipe très largement sur celle de ses fonc
tions (1). On ignore encore quel rôle il peut jouer dans le maintien des sols, quel em
ploi il fait du gaz carbonique, mais nul ne doute quant à sa capacité d'enrichir la terre
et d'assainir l'atmosphère. En fait, l'affection qu'il suscite et le rend triomphant dans
les rues comme au jardin s'explique en grande partie par le choc qu'a été, pour la bonne
société, la vue de pentes décapées et ravinées. De l'arbre d'agrément, d'un coup, on pas
se à la nécessité de l'arbre.
1) La nudité des sols
L'exploration de la montagne porte en elle la reconnaissance de l'arbre car jusqu'au
milieu du XVIIIème siècle, elle n'a fait l'objet que de visites officielles, aussi rapides
qu'orientées : il ne s'agit que d'y repérer des ressources aisément exploitables, bois de
marine et minerais (2). A chaque fois les responsables se déclarent surpris par un mi
lieu forestier très différent de celui auquel ils sont havitués. C'est que la sauvegarde des
lieux et l'indiscipline des habitants contrastent vigoureusement avec l'ordonnancement
des bois en plaine et la relative docilité des usagers.
Deux faits vont modifier le regard porté sur ces hautes terres. D'abord, l'étoffe-
ment des structures étatiques, qui permet enfin d'étendre le réseau administratif à des
contrées jusque là peu ou pas encadrées. Ensuite, la mode des voyages : ces espaces à
la périphérie nationale acquièrent ainsi quelque chose d'exotique qui comble le public.
Les voilà observés d'un œil nouveau et sur le point de subir des traitements déjà expé
rimentés dans les plaines de la France septentrionale.
Trois caractéristiques affectent ces descriptifs :
— Leur nombre. Ingénieurs des Ponts et Chaussées, officiers des Eaux et Forêts,
experts envoyés par le ministère des Finances, tous traduisent avec éloquence ce qu'a L'ARBRE ET LA NATURE 69
été leur surprise en foulant pour la première fois le sol de ces régions si longtemps né
gligées et encore à l'écart de tout. Peu de ponts, pas de routes, de méchants sentiers,
des crues brutales étirent le moindre déplacement et le rend périlleux. A. Surrel, nom
mé à Embrun (Hautes-Alpes), ne décrit-il pas ce département comme « relégué à l'ex
trémité du royaume, au milieu des monts sauvages rarement explorés » (3) ! La surin-
formation, qui enferme toujours une part d'excessif, succède donc au pesant silence.
- Leur objectif. Les renseignements de la sorte fournis ne sont pas anodins. Ils r
épondent au stéréotype du fonctionnaire déçu d'être là, voire aigri, car ne « se consol
ant jamais des privations sans nombre attachées au séjour d'un pays pauvre » (4). Cha
cun se plaît à souligner l'importance du sacrifice exigé. Dramatiser la situation consti
tue en effet une excellente méthode, non seulement pour arracher une mutation dans
les meilleurs délais, mais encore pour souligner la valeur des résultats obtenus.
— Le style, enfin. A. Blanqui, l'économiste, appelé par l'Académie des Sciences, à
se prononcer sur le tableau dressé par l'ingénieur A. Surrel, évoque le « sol dépouillé
d'herbes et d'arbres par l'abus du pacage et par le déboisement prophyrisé par un so
leil brûlant, sans cohésion, sans point d'appui » (5). Plus rien ne saurait le retenir.
Aussi l'érosion, déchaînée, s'exprime-t-elle « tantôt sous forme de lave noire, jaune ou
rougeâtre », tantôt par des « blocs énormes qui bondissent avec un horrible fracas»(6).
Un spectacle dantesque que l'on retrouve chez tous ces enquêteurs. Et leur prose sem
ble fort retenue comparée au lyrisme débridé de tous ceux qui sont là par goût des ex
cursions — et du risque !
Le danger des violences torrentielles, depuis longtemps, les montagnards y sont ha
bitués et s'efforcent de les juguler. Mais voilà que l'inondation, qui ne suscitait aucune
panique au XVIIIème siècle, devient en cinquante ans un fléau redouté, un cauchemar
sans nom. Le public se passionne donc pour l'enchaînement de cause à effet qui lie .le
dénudement des pentes à la force des flots.
2) L 'inondation en plaine
Deux raisons expliquent l'étonnante sensibilité que montre l'opinion à l'égard de
tels phénomènes : d'une part, l'évolution des mentalités dès avant la fin du règne de
Louis XV ; de l'autre, une série d'accidents météorologiques dont la presse, en plein
essor dans le premier tiers du XIXème siècle, rend compte fidèlement, même si elle at
tribue une anormale pluviosité à la régression forestière (7).
A la lecture de ces textes apparaissent nettement les emprunts faits aux manifestat
ions volcaniques. Le réveil du Vésuve ne date que de 1 63 1 . Et si la première moitié du
XVIIIème siècle n'a enregistré que deux éruptions, la seconde en a connu sept, dont les
épanchements très considérables de 1794 et de 1804. C'est en se servant de cette ima
gerie grandiose que les auteurs décrivent la sensation d'effroi ressentie devant les rava
ges qu'occasionnent les torrents.
Imagerie est bien le terme convenable. Le tout début du XIXème siècle encense le
peintre P.J. Volaire (1729-1802) pour s'être fait une spécialité des vues du Vésuve en
fureur. Grâce à l'estampe, d'innombrables reproductions circulent de ses tableaux (8).
Ce succès est fort révélateur. Du bruit, de la démesure, voilà maintenant ce que les ar- 70 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
tistes qui savent se vendre devront ressusciter. L'esthétique du sublime que prône E.
Kant - la première édition de la Critique du Jugement sort en 1791 - sévit partout.
La réunion familiale ne fait désormais plus recette. On lui préfère un art « utile »,
c'est-à-dire édifiant, qui s'attache aux élans patriotiques et aux sacrifices individuels.
En convertissant de la sorte l'ornement à la morale, les tenants de l'exotisme pictural
ne perdent pas au change : la Rome antique succède à l'Arcadie imaginaire. Une ou
deux générations plus tard, ce sera le tour d'un Orient de pacotille, cette fois pour les
besoins d'une sensibilité qui n'ose s'assouvir dans un cadre contemporain. Le processus
ne varie donc pas. Cette envie de dépaysement correspond bien à la mutation des sen
timents (9). Exaspération des nerfs et des passions bien avant que ne s'inscrive le r
omantisme dans la chronologie littéraire. Bergères charmantes et amoureux transis sur
fonds agrestes s'enfuient, et avec eux une certaine douceur de vivre. L'heure est aux
sombres destinées. Le décor, à l'unisson, se laisse envahir par tout ce qui représente
les terreurs de l'Homme.
Cataractes prodigieuses, torrents qui bouillonnent et précipices béants sont autant
d'éléments transformant un paysage en tragédie. Excès et débordements en tous genres
constituent ainsi les seules manifestations de la Nature qui enthousiasment le public.
Celui-ci est friand de ce qui le déconcerte, son confort n'étant en rien troublé (10). Il se
sent délicieusement bouleversé. Cela ne le concerne guère pourtant. Concerné, il ne va
pas tarder à l'être. C'est chose faite dans les années 1840 en prenant connaissance
d'inondations particulièrement graves.
Ce n'est pas qu'il n'y en ait point eu aux siècles précédents mais on n'en discute pas.
La diffusion de la presse, la lenteur avec laquelle se transmettent les nouvelles n'en font
pas de bons sujets. Et surtout l'attitude qu'adoptent les pouvoirs publics à leur sujet
étouffe d'avance tout débat. L'Ancien Régime ne s'apitoie pas en effet sur le sort des
victimes, à moins qu'elles ne le soient par la faute du feu. La sollicitude à leur égard
cherche à éviter un déguerpissement des plus préjudiciable au maintien du potentiel
agricole — et fiscal ! L'incendie est le mal absolu, sans doute parce que sont fort mai
gres les fonds de secours à octroyer en cas de malheur (11).
L'État au XIXème siècle se veut plus généreux et dispose de ressources accrues(12).
Les dégâts des eaux le préoccupent. Il accepte en conséquence de participer aux dépens
es qu'ils entraînent, travaux destinés à empêcher que se produise pareilles catastrophes
et indemnisations partielles des sinistrés, villes et habitants. Les crues de 1840 et de
1856 laissent de ce point de vue un vif souvenir, non seulement par leur extension,
mais aussi par la facture léguée à la collectivité nationale. Plus de 220 millions de francs
pour la seule inondation de 1856 (13). De quoi faire réfléchir !
Dans ces conditions, on comprend que les autorités se mettent en quête d'une solu
tion capable de résoudre de tels problèmes. Les Ponts et Chaussées proposent dès le
Second Empire de créer d'immenses retenues d'eau. Mais cette technique des grands
barrages, trop neuve, épouvante les riverains, et donc l'opinion. Les devis en outre pa
raissent exorbitants. Ils le paraissent d'autant plus qu'on ne voit pas alors comment ren
tabiliser une construction aussi colossale ( 1 4). Les Eaux et Forêts avancent le reboise
ment, une médecine qui semble douce et bon marché (15). Voilà un programme conçu
pour bénéficier d'une fantastique popularité... en plaine. Car la potion sera bien amère les montagnards. L'ARBRE ET LA NATURE 71
II - L'INTERPRÉTATION : LA VENGEANCE DES CIEUX
A la base de cette politique qui prend toute son ampleur avec l'arrivée de Napoléon
Bonaparte, deux idées aussi peu fondées que tenaces : un déboisement important ; un
déboisement récent. La première explique l'existence de crues anormalement puissant
es. La seconde accorde d'autant plus de chances au reboisement de réussir que son cont
raire s'est réalisé depuis peu. Bref, ce que l'Homme a défait, l'Homme peut le refaire.
Ces postulats se révéleront hasardeux. La prise de conscience tarde pourtant : der
nier tiers du XIXème siècle. La critique ne les terrassera du reste complément que dans
l'entre-deux-guerres. Les scientifiques ont donc eu de la peine à ébranler des certitudes
profondément enracinées dans la mentalité d'une époque. C'est que celles-ci possèdent
une cohérence intrinsèque qui leur permet de résister aux assauts des botanistes et des
géographes.
1) La profanation de la nature
En 1818, Rauch, qui ne saurait être pris pour un doux illuminé, décrit dans son
ouvrage La Régénération de la Nature végétale cette « superbe chaîne des Pyrénées,
dont les cimes verdoyantes se montraient jadis avec une orgueilleuse majesté » et main
tenant « déboisées sur plus de soixante lieues de cours (16) ». En 1882, Demontzey,
traitant du Reboisement et du Gazonnage des montagnes, n'est pas en reste à propos
des Alpes : « Les gazons, formant aujourd'hui des pelouses continues au-dessus des fo
rêts », ne sont (selon lui) que les témoins de l'existence des forêts supérieures, qui ont
disparu du fait de l'Homme » (17). La cause paraît donc entendue. Les catastrophes
hydrologiques ne sont que la juste rançon des inconséquences humaines. Cette concept
ion où la faute des pères provoque le châtiment des fils comporte plusieurs aspects
qu'il convient d'analyser de près.
L'Homme a dépouillé les montagnes de leur parure originelle, cela s'est en effet
beaucoup dit. Cela s'affirme encore dans les salons de la Belle Epoque, mais là le dis
cours vire au lieu commun et perd son pouvoir mobilisateur (18). La formule, par sa
tournure active, résume à elle seule combien a changé la perception que l'on a des phé
nomènes naturels depuis les années 1750. La Nature s'est vue longtemps traitée en
mère féconde, une Cybèle généreuse, capable de tout pardonner à ses enfants et d'ef
facer n'importe laquelle de leurs fautes. Las ! cette confiance en une mansuétude ab
solue s'effrite bien avant que s'achève le siècle. Les hommes, « en attaquant dans leur
impiété ces monuments séculaires (les arbres), chargés de protéger et de conserver les
millions d'êtres qui respiraient sous leur heureuse influence » ont bravé le déterminis
me bienveillant qui définissait les façons de cette trop bonne nourrice.
La colère de la Nature approche. Elle n'est pas encore là. Car sinon il n'y aurait
plus de possibilité d'action. L'existence d'une marge de manœuvre, présentée comme
la plus étroite possible afin de précipiter l'intervention d'un remède salvateur, est aussi
nécessaire au reboisement que la crainte de voir épuisée la patience des cieux. La polit
ique lancée par les forestiers dès la fin du XVIème siècle, surtout depuis le ministériat
de Colbert, a certainement contribué à ce désenchantement. Par leur tactique, d'abord.
C'est qu'ils souhaitent enseigner aux usagers prodigues combien est fragile la sylve. Sans
attirer l'attention sur son extrême vulnérabilité, comment pourraient-ils imposer les
contraintes assurant son ménagement ? Par leur bilan, ensuite. Il était espéré des mer- 72 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
veilles de la conversion en taillis composés des vieilles futaies léguées par les temps an
ciens (19). Tactique et bilan laissent leur empreinte. L'Homme doit s'avouer responsa
ble de l'état de Nature afin que tout ne lui soit pas autorisé. L'Homme démiurge a
échoué, incapable de se substituer à cette diligente ouvrière que se révèle être la Nature.
Les conséquences de cette nouvelle approche sont immenses sur le plan scientifi-
que. On estime en effet que les surfaces dénudées ne sauraient être que le résultat d'une
régression de type anthropique. Il devient impensable qu'elles constituent une réalité
intrinsèque au milieu naturel. Ce blocage implique de traiter de même les pâquis instal-
lés à faible distance des étables hivernales et les pâtures estivales, placées au-dessus de
l'étage sylvicole. Pas question d'admettre la notion ďétagement en altitude !
Cela veut dire que des espaces énormes sont bons pour la colonisation forestière.
L'ambition, grandiose, ne s'arrête pas aux perturbations que ce projet introduira dans
les systèmes agro-pastoraux. L'ambition, chimérique, méprise aussi les obstacles qui
tiennent à l'existence végétale à ces fortes altitudes : déchaussement des plants
sous l'action du gel, sécheresse physiologique liée à la faible quantité d'eau disponible,
déshydratation due à l'intensité du rayonnement, etc. Sans parler de l'insignifiante
croissance caractérisant la « zone de combat », entre 1900 et 2100 mètres, là où la
photosynthèse ne produit même plus une croissance ligneuse de 0,25 à 0,50 millimèt
res par an (20).
Cette ardeur à vouloir réparer de prétendus égarements a donc notablement freiné
l'étude de notions qui conditionnent pourtant la sylviculture de montagne, plus que ja
mais nécessaire (2 1 ). Certaines ne s'y faufileront que dans le dernier tiers du XIXème
siècle et grâce aux expériences faites en forêts septentrionales. L'étirement en latitude
facilite la transposition de leurs données aux milieux végétaux en altitude : le froid
n'en est-il pas le dénominateur commun ? Les Eaux et Forêts n'admettront l'existence
des pelouses alpines que bien après la Grande Guerre. Et lorsque cette administration
renoncera enfin au reboisement, il faudra encore laisser s'écouler près de cinquante
ans pour la voir déclarer inaptes au boisement 36 % des terrains acquis dans ce but (22).
L'Homme a accéléré son œuvre de démolition dans les années précédant le retour
des Bourbons — cela aussi relève du credo qui ne saurait se discuter. La seule chose qui
peut l'être, c'est de savoir à quel moment placer le début de ces orgies sylvicoles. La dé
marche n'est pas innocente. Selon le point de départ, elle amènera l'inculpation soit de
l'époque des Lumières, soit de la phase révolutionnaire.
Dans le premier cas, se retrouve accusé Yégoïsme de l'individu. L'appât du gain —
un défaut horrible pour ceux qui n'en manquent pas — le pousse à défricher de manière
irréfléchie. Jamais on n'a tant évoqué les méfaits des techniques travaillant le sol en re-
courrant au feu que durant ces années 1840 (23) ! Tous se disent que ces essartages —
on confond volontiers, entre autres techniques du feu, le sartage et l'écobuage - demeu-
rent impunis et le resteront, car les dispositions législatives ne sauraient les réprimer.
L'étonnant dans cela est que les adversaires des défrichements, abusivement assimi-
lés aux déboisements, oublient que l'appareil répressif des Eaux et Forêts fonctionne à
plein depuis 1809, que le Code de 1827 lui a donné une légitimité nouvelle et que le
contrôle des effrichis ne s'est jamais interrompu. L'ARBRE ET LA NATURE 73
Dans le second cas, c'est la carence des autorités, locales en particulier, qui support
e le poids du péché. N'est-ce pas à cause d'elle qu'un vandalisme criminel provoque
aujourd'hui des désastres dont seuls pâtissent les gens de la plaine ?
Aussi, pour ceux qui diagnostiquent dans cette faiblesse la source des malheurs ac
tuels, ne suffit-il pas de réviser les textes. Soumettre les paysans rebelles à l'intérêt
commun exige de revenir à un centralisme autoritaire qui fera litière des velléités dé
mocratiques, régionalistes et autogestionnaires (24).
On notera que dans les deux thèses — une autre réglementation ou un autre rég
ime — il est souhaité une restauration. La référence retenue est toujours la période ab
solutiste dans laquelle les officiers de Sa Majesté intervenaient même en forêt privée.
Certes, cette possibilité existait jusqu'à ce que la Constituante la supprimât (25). Il
n'empêche qu'elle n'a guère servi, hormis ce qui concerne les normes de marquage,
les Eaux et Forêts — moins de 7 000 hommes — n'ayant pas un personnel assez nom
breux pour cela.
On notera également que les défenseurs de ces thèses, apparues successivement,
l'une sous Charles X, l'autre à la fin de la Monarchie de Juillet, n'incriminent jamais
la génération des pères, mais celle des aïeux. C'est-à-dire des époques dont ils ont rar
ement la connaissance directe. Leur répugnance envers les politiques qui y furent con
duites reflètent en quelque sorte la mémoire familiale. Celui qui vit les Bourbons ré
installés sur le trône de France déteste Voltaire, Diderot et Rousseau et avec eux, tous
les thuriféraires du bonheur personnel. Celui qui va obéir à Napoléon-Bonaparte abomine
pêle-mêle Girondins et Montagnards, Hébertistes et Thermidoriens. Ces écologistes
avant la lettre ne haïssent pas tant ce qui s'est fait que la vision qu'on leur en a fourni.
La réalité historique leur indiffère assez. Compte davantage pour eux la nostalgie.
D'emblée, les thèmes retenus - qui deviendront programme il ne faut pas perdre
cela de vue — montrent une prédilection pour le passé et l'utopie. Que les protecteurs
de l'environnement ne réclament qu'un tour de vis réglementaire ou aspirent à un
changement de régime, tous s'entendent sur le même impératif : n'accorder aucune
liberté économique. Pour les plus modérés d'entre eux, cette sévérité ne doit atteindre
que les habitants des hautes terres (26). Pour les plus virulents, l'ensemble du monde
paysan. Le discours pré-écologiste est anti-libéral et cette composante ne s'effacera pas
de sitôt, même lorsque les ruraux n'en seront plus la cible. L'Ëtat surgit ainsi comme le
sauveur suprême. Son devoir est d'imposer à tout propriétaire des règles de jouissance
adaptées au bien de tous et non au bénéfice des particuliers. Sinon ... La fin de l'Hom
me ?
2) Le châtiment des Hommes
Les prédictions sinistres apparaissent en effet comme étant consubstantielles à ce
discours. Si l'Apocalypse ne guette pas les lendemains, comment implorer l'ingérence
de l'Etat, à la fois juge-arbitre et grand ordonnateur (27 ) ? Le mot « prédiction » n'est
d'ailleurs peut-être pas très approprié. « Extrapolation » conviendrait mieux. Les sta
tistiques ne démontrent pas la thèse ici, mais Yillustrent. Et personne ne serait capable
de vérifier les calculs exhibés ! Ainsi, entre 1791 et 1840, le Var aurait perdu 44 % de
ses étendues boisées ; les Basses-Alpes (aujourd'hui Alpes-de-Haute-Provence), 7 1 %. Le HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ 74
taux de déboisement, rien que pour ces départements, oscillerait donc entre 0,8 et
1,42 % l'an. A ce rythme là, les arrières-petits enfants ne sauront plus ce qu'est une fo
rêt. Voilà la grande peur du XIXème siècle, tout à fait comparable à celle que certains
éprouvent en face du nucléaire. Or, qu'est-ce qu'un univers sans arbres ?
C'est d'abord un monde où l'Homme vivra mal, parce que seront bousculés le rythme
des pluies, la courbe des températures et la composition de l'air (28). La sécheresse suc
cédera à l'inondation, la canicule au froid, et le gaz carbonique remplacera l'oxygène.
Cette forme de « catastrophisme » — le terme vient des sceptiques, car déjà il y en
a ! — hante surtout les esprits de la seconde moitié du XVIIIème siècle. Les élites
d'alors insistent sur les avantages sanitaires qu'offrent les arbres, tandis que les manants
s'exaspèrent de leur omniprésence. Eux leur reprochent de porter ombrage aux récol
tes, d'entretenir une humidité malsaine et de servir de resserre au gibier. Elles, par cont
re, rêvent de frais bosquets coupant la violence des vents, attirant des pluies fines et
régulières, et débarrassant l'atmosphère de ses souillures. La Nature ne vaut pour cer
tains que par la sueur des Hommes. Elle s'offre pour d'autres comme un vert paradis
qui ne requiert que l'idolâtrie (29).
Cette insistance sur le rôle climatologique des forêts — nombreux sont ceux qui,
dans la seconde moitié du XIXème siècle, croyent irrespirable l'air des sommets, car
composé seulement de CO2 — reflète l'intérêt qu'inspire la cime des arbres. Les travaux
consacrés à l'enracinement sont fort tardifs, alors qu'il y avait là un argument de poids
dans la lutte contre l'érosion torrentielle. En revanche abondent ceux sur l'appareil
aérien, qu'il s'agisse des feuilles, avec Mathias de l'Obel, des fruits, avec Andréa Cesal-
pino, et des fleurs avec A.Q. Bachmann (30).
L'optique prise depuis le XVIème siècle provient de ce que tous ces botanistes
s'efforcent de classer les végétaux. D'où une description méticuleuse des systèmes
folliculaires puis des organes de reproduction. Peu de renseignements en revanche sur
la nutrition des plantes. Le problème intriguera à la fin du XVIIIème siècle les chimist
es davantage que les amateurs de sciences naturelles. On pense communément que
l'humus est soluble et comble les appétits végétaux (31). L'arbre nourrit le sol qui
nourrit et l'Arbre, et l'Homme en quelque sorte. Un couple est né : l'Homme et l'Arbre.
C'est pourquoi un monde sans arbres devient un monde où l'Homme ne pourrait
plus vivre. Ne devrait-il pas quitter ces régions devenues arides déserts et contrées
stériles par sa faute ? N'est-ce pas ce qu'enregistrent déjà ces années 1830-1860 ?
L'exode rural, qui ne fait que débuter, s'analyse ainsi indépendamment des structures
agraires et des possibilités industrielles. Lui aussi est mobilisé pour la cause des arbres.
Les cultures jusque-là ont progressé à leurs dépens. On craint désormais qu'elles ne
soient impossibles s'ils ne sont plus : un formidable renversement.
Ce thème, qui insiste sur la calcination des sols — on dit aussi prophyrisation —
pour les décrire brûlants et durcis, connaît son apogée dans le premier tiers du XIXème
siècle. Encore que des auteurs l'exploitent dès le XVIIIème siècle, mais plutôt comme
menaçant qu'accompli. Dès la Restauration, nul ne doute que la chose ne soit en train
de se concrétiser. Sans doute y a-t-il contamination du vocabulaire courant par les L'ARBRE ET LA NATURE 75
études menées sur la latérite au nord-est du Brésil. Les spécialistes rapprochent les phé
nomènes à des fins pédagogiques, et ce qui n'était qu'image comparative se mue en
analogie.
Ce thème s'évanouit pourtant assez vite, poussé par un discours contraire (32). Au
lieu de voir dans le déboisement le motif de l'exode, maints administrateurs ne se gê
nent pas pour affirmer que le reboisement ne s'effectuera que lorsque seront parties
des populations arriérées, hostiles, par ignorance et obstination, au rétablissement des
forêts et à l'avancée de l'arbre. L'évolution suivie en Algérie ne montre-t-elle pas que ce
qui a pu se faire dans la colonie peut l'être en métropole ? (33)
Et cependant, ce thème pèse lourd dans la suite des événements. Associant la déca
dence de la société à Y appauvrissement sylvicole, il ouvre la porte à l'idée que la quali
té de la vie dépend de celle de son environnement.
L'Homme doit protéger les grands équilibres naturels, — la traduction moderne,
pourrait-on dire, d'une sensibilité ancienne qui suspectait chaque individu de trahir
les desseins de la Providence. Rauch affirmait que « la Nature, en plaçant les forêts
sur les montagnes, mettait le remède aux côtés du mal : elle combattait la force active
des eaux par d'autres forces actives » (34). Par delà les convulsions révolutionnaires,
les élites sociales récupèrent cette vision, mais en la colorant de pessimisme. Dès la
Restauration — et ce sentiment ira s'amplifiant — les milieux conservateurs ont l'im
pression que les valeurs sacrées ont été violées, que la religion a été bafouée. Le temps
arrive de la pénitence.
Toute catastrophe naturelle prend alors des dimensions surnaturelles. La Nature,
voilà un siècle, s'offrait sans malices et c'était elle qui protégeait l'Homme. Cent ans
plus tard, les termes s'inversent : à l'Homme de la protéger. A présent, n'est-elle pas la
face visible du Maître ? En la contemplant, l'Homme peut y lire le jugement de Dieu.
Que sa créature fasse mauvais usage du libre arbitre qu'il lui a octroyé, et elle ne verra
que désolation, amertume et solitude. Que sa créature en connaisse le bon exercice, et
elle découvrira dans le monde terrestre les célestes harmonies. La communion avec le
Beau devient ainsi hommage rendu au Divin. C'est dans l'esthétique que va s'ancrer
la défense de l'environnement lorsque disparaîtront ces angoisses métaphysiques à
l'extrême fin du XIXème siècle.
III - LE REMEDE : DES ARBRES ! DES ARBRES !
La Nature se transforme donc au XIXème siècle en présent que l'Homme reçoit
de Dieu. L'Arbre apparaît alors comme l'instrument de la Nature. Et immoler l'Arbre
équivaut à dédaigner le merveilleux cadeau. Un cycle infernal au sens strict car l'enfer
sera sur terre le jour où le dernier arbre en aura disparu. Ainsi, des jardins de l'Eden, les
Hommes se sont expulsés, non en volant le fruit défendu, mais en abattant les « vivants
piliers » qui étaient les arbres. C'est cette transcendance qui assure la solidité d'un cor
pus d'idées fausses, promises séparément à une longue descendance.
1) L'éducation sentimentale
L'utopie n'est certes pas loin dans tout cela. Demeurent en effet les problèmes
de financement et de réalisation (35). Ne faudra-t-il pas quelque jour se pencher sur la