L'armée et la Fête Nationale, 1789-1919 - article ; n°4 ; vol.10, pg 505-527

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Histoire, économie et société - Année 1991 - Volume 10 - Numéro 4 - Pages 505-527
Abstract The national day shows perfectly the complexity of the relations between the Army, the Regime and the Nation. At this opportunity, the successive regimes use the Army for their owvn glorification. The Third republic tries to obtain that the Army, which it mistrustes (Ministry Boulanger, Dreyfus Affair) joins it. It chooses the Date in 1880, July 14th, but wipes out the commemorative contents of the festivity. In counterpart, the Army of conscription, now glorious with the colonial wars, il rehabilitated. Unfortunately, it is implicated in the social order too. Thus an antimilitarism grows ; it can bee seen in most difficulties at the national Festivities. But, after 1910, with a translation of his contents from the Republic to the patriotic aspect, the presence of the Army in the national Day is admitted, and becomes irrevocable with the day of Victory, in 1919.
Résumé La Fête Nationale constitue un moment privilégié de la mise en évidence de la complexité des rapports entre l'Armée, le régime, et la Nation. En cette occasion, les régimes successifs utilisent l'armée pour leur propre glorification. La Troisième République tente de se rallier une Armée dont elle se méfie (Ministère Boulanger, Affaire Dreyfus) en gommant le contenu commémoratif de la date choisie en 1880, le 14 juillet. En contrepartie, l'armée conscriptionnelle, couverte de gloire coloniale, est réhabilitée. Elle est aussi, malheureusement, impliquée dans l'ordre social, ce qui développe un antimilitarisme exprimé par des incidents lors de la Fête. Après 1910, avec un glissement référenciel sensible de la République à la Patrie, la présence de l'Armée dans la Fête nationale est acquise pour tous, de manière irrévocable avec le grand Défilé de la Victoire en 1919.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1991
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Jean-Pierre Bois
L'armée et la Fête Nationale, 1789-1919
In: Histoire, économie et société. 1991, 10e année, n°4. pp. 505-527.
Résumé La Fête Nationale constitue un moment privilégié de la mise en évidence de la complexité des rapports entre l'Armée, le
régime, et la Nation. En cette occasion, les régimes successifs utilisent l'armée pour leur propre glorification. La Troisième
République tente de se rallier une Armée dont elle se méfie (Ministère Boulanger, Affaire Dreyfus) en gommant le contenu
commémoratif de la date choisie en 1880, le 14 juillet. En contrepartie, l'armée conscriptionnelle, couverte de gloire coloniale, est
réhabilitée. Elle est aussi, malheureusement, impliquée dans l'ordre social, ce qui développe un antimilitarisme exprimé par des
incidents lors de la Fête. Après 1910, avec un glissement référenciel sensible de la République à la Patrie, la présence de
l'Armée dans la Fête nationale est acquise pour tous, de manière irrévocable avec le grand Défilé de la Victoire en 1919.
Abstract The national day shows perfectly the complexity of the relations between the Army, the Regime and the Nation. At this
opportunity, the successive regimes use the Army for their owvn glorification. The Third republic tries to obtain that the Army,
which it mistrustes (Ministry Boulanger, Dreyfus Affair) joins it. It chooses the Date in 1880, July 14th, but wipes out the
commemorative contents of the festivity. In counterpart, the Army of conscription, now glorious with the colonial wars, il
rehabilitated. Unfortunately, it is implicated in the social order too. Thus an antimilitarism grows ; it can bee seen in most
difficulties at the national Festivities. But, after 1910, with a translation of his contents from the Republic to the patriotic aspect,
the presence of the Army in the national Day is admitted, and becomes irrevocable with the day of Victory, in 1919.
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Bois Jean-Pierre. L'armée et la Fête Nationale, 1789-1919. In: Histoire, économie et société. 1991, 10e année, n°4. pp. 505-
527.
doi : 10.3406/hes.1991.1581
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1991_num_10_4_1581L'ARMEE ET LA FETE NATIONALE, 1789-1919
par Jean-Pierre BOIS
Résumé
La Fête Nationale constitue un moment privilégié de la mise en évidence de la complexité des
rapports entre l'Armée, le régime, et la Nation. En cette occasion, les régimes successifs utilisent
l'armée pour leur propre glorification. La Troisième République tente de se rallier une Armée dont elle
se méfie (Ministère Boulanger, Affaire Dreyfus) en gommant le contenu commémoratif de la date
choisie en 1880, le 14 juillet. En contrepartie, l'armée conscriptionnelle, couverte de gloire coloniale,
est réhabilitée. Elle est aussi, malheureusement, impliquée dans l'ordre social, ce qui développe un
antimilitarisme exprimé par des incidents lors de la Fête. Après 1910, avec un glissement référenciel
sensible de la République à la Patrie, la présence de l'Armée dans la Fête nationale est acquise pour
tous, de manière irrévocable avec le grand Défilé de la Victoire en 1919.
Abstract
The national day shows perfectly the complexity of the relations between the Army, the Regime
and the Nation. At this opportunity, the successive regimes use the Army for their owvn
glorification. The Third republic tries to obtain that the Army, which it mistrustes (Ministry
Boulanger, Dreyfus Affair) joins it. It chooses the Date in 1880, July 14th, but wipes out the
commemorative contents of the festivity. In counterpart, the Army of conscription, now glorious
with the colonial wars, il rehabilitated. Unfortunately, it is implicated in the social order too. Thus an
antimilitarism grows ; it can bee seen in most difficulties at the national Festivities. But, after 1910,
with a translation of his contents from the Republic to the patriotic aspect, the presence of the Army
in the national Day is admitted, and becomes irrevocable with the day of Victory, in 1919.
La célébration de la Fête Nationale offre un moment privilégié de l'étude des rap
ports entre l'Armée et l'Etat d'une part, entre l'Armée et la Nation d'autre part, dis
tincte de la problématique générale des fêtes.
Le cortège appartient à presque toutes les fêtes. Pour autant, la composante mili
taire est-elle nécessaire ? L'armée dans la fête, c'est une parade, une revue et une
marche, l'uniforme, les couleurs, la musique, la cadence ; tout indique l'ordre, dont
chaque détail touche à la perfection qui découle du nombre bien agencé. Le spectacle
militaire répond aussi à un goût inhérent aux sociétés et aux individus. Au moins, il ne
laisse jamais indifférent. Après ce moment d'ordre, inversement, vient le désordre, la
liberté, la rupture des convenances et des contraintes. L'ordre et le désordre sont les
deux manières extrêmes de briser la monotonie quotidienne1. 506 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
Restons au premier moment, celui de la fête ordonnée. Toutes les grandes fêtes
anciennes l'ont connu. Les fêtes royales, dynastiques ou religieuses, ont l'apparat
majestueux de l'Armée ou de l'Eglise, complété par un cortège devenu procession2. Il
était fréquent que, pour la réussite de leurs cérémonies, les robes et les armes se
confondent, par exemple dans un Te Deum. Maurice de Saxe, à propos des soldats et
officiers allemands, qu'il connaît fort bien, écrit même que ce qu'ils appellent une pa
rade d'église est plutôt une espèce de revue qu'une cérémonie religieuse3. Plus sim
plement, il arrivait que les prêtres fassent appel aux militaires pour rehausser leurs
fêtes. On pourrait en dire autant des fêtes populaires, qui privilégient le jeu, la danse et
le défoulement collectif, mais ont recours au cortège des corporations. Rassemblement
et spectacle, telles semblent être les fonctions de ce premier moment de toutes les fes
tivités. Les fêtes militaires elles-mêmes, déjà nombreuses sous l'Ancien Régime,
comportent des excercices, des évolutions, des marches. Elles sont démonstratives.
Dans le cadre d'une Fête Nationale, les données du problème sont plus complexes
que la simple volonté de réussir un beau moment, pour une série de raisons difficiles à
classer, les unes touchant à la définition de l'armée appelée à y contribuer, les autres à
l'objet commémoratif de la fête4.
L'armée peut être une armée de métier, composée de volontaires, une armée de
conscription, limitée et arrangée, avec remplacements et tirages ; à la fin du XIXe
siècle, l'armée est plus réellement nationale, chacun peut désormais se reconnaître, et
les mères et les épouses reconnaître leurs fils et leurs maris dans les soldats qui défi
lent : l'identification nationale est acquise. Mais la qualité de la relation entre l'armée et
la nation se double alors d'une autre question, celle de la qualité de la relation entre
l'armée et l'Etat : quelle est la fonction de l'armée au service de l'Etat, guerre ou ordre
public ? On s'interroge souvent entre 1880 et 1914. Et quand il y a guerre, quelle
guerre ? Guerre étrangère de conquête, guerre pour la défense d'une patrie menacée, coloniale ? Guerre gagnée ou guerre perdue ? On ne voit pas du même œil une
armée victorieuse et une armée vaincue. Enfin, reste la question de l'objet de la fête,
qui associe inévitablement deux composantes, le régime qui la donne, et sa fonction
commemorative. La date retenue pour la Fête Nationale n'est pas innocente, et l'armée
présente, composante essentielle, sert inévitablement à en promouvoir ou défendre le
contenu symbolique. Quand il y a débat sur le Régime et qu'il y a débat sur la date re
tenue, la participation de l'armée à la Fête Nationale pose un réel problème de défini
tion5.
Perspective historique et problématique initiale. 1 789- 1 8 79.
Le point de départ de cette étude se situe obligatoirement au moment de la Révol
ution. La notion de fête nationale est étrangère à la monarchie, et les gens de 1789 ont
oublié depuis longtemps la tentative du roi Charles VII d'instaurer en France une fête
célébrée dans toutes les cathédrales à la date du 12 août, pour commémorer la victoire
contre les Anglais, la Reversio Normanniae en 1450 après la prise de Cherbourg6.
Cette fête, effective dans quelques villes du royaume jusqu'au début du XVIe siècle, L'ARMEE ET LA FETE NATIONALE, 1789-1919 507
avait fini par se confondre avec une vigile mariale, et avait été définitivement oubliée
quand Louis ХШ, en 1638, avait consacré la France à la Vierge Marie.
Fête de la Nation, la grande fête de la Fédération Nationale du 14 juillet 1790, si
elle pose déjà le problème de la date retenue, n'est pas exactement une Fête Nationale a
priori destinée à être répétée. A vrai dire, les circonstances ont imposé une Fédération
de la Nation au terme d'un mouvement spontané qui s'est déclenché dans l'été 1789,
puis amplifié dans le printemps 1790. La date du 14 juillet est commode, Paris inévi
table. La fete elle-même, gigantesque parade au Champ- de-Mars, reproduction énorme
des fêtes fédératives des villes de province, associe deux armées : les Français peuvent
en partie se reconnaître dans la Garde Nationale, qui forme le cortège des quatre-vingt-
trois départements, en armes ; les Fédérés parisiens ont leur fusil, ceux de province
leur sabre. Au milieu d'eux, l'autre armée, la ligne, est désarmée, et mécontente. Mais
pouvait-on imaginer d'exclure l'armée royale ? Il y a La Fayette, issu de celle-ci et qui
commande celle-là, Louis XVI et ses grenadiers... Au reste, le problème de la pré
sence de l'armée n'est pas exactement posé, faute de système festi f organisé.
Or, continuellement à la recherche d'un système de fêtes, les régimes successifs
de la période révolutionnaire privilégient la fonction politique de la fête au sens le plus
étymologique du terme. Avant d'être un moment de parade, puis de liberté, la fête r
évolutionnaire est conçue comme une image de la nation révolutionnaire donnée à la
nation révolutionnaire, sous la forme d'une immense leçon publique d'instruction c
ivique7. De là, l'importance d'un rituel minutieusement organisé dans lequel chaque
geste compte, chaque parole est chargée de sens, la spontanéité est inexistante ; c'est
l'âge d'or des grands ordonnateurs - à Paris, l'heure de David.
La tâche n'est pas facile. La Révolution a vu une succession de systèmes ébau
chés, mais jamais durables, et a connu en même temps une frénésie de fêtes pédago
giques thématiques, dans lesquelles l'armée, qui n'est pas exclue, n'est qu'une com
posante parmi d'autres, présentée sous des vocables spécifiques : défenseurs de la
Patrie, volontaires, vétérans... La Révolution, après avoir soigneusement gommé les
cadres de l'Ancien régime, ceux qui pouvaient précisément encadrer une fête - l'armée
royale, l'Eglise, les corporations, les communautés paroissiales - est obligée de se ré
férer à de nouveaux principes de partition sociale, et de nouveaux groupes présentés
en cortège à l'occasion des fêtes successives. Répétée, leur présence finira par les faire
exister. Ainsi se succèdent des groupes de mères, d'enfants ou de vieillards, de sol
dats, d'agriculteurs, dans des systèmes complexes de fêtes naturelles, morales ou po
litiques, à vrai dire trop nombreuses pour qu'on y retrouve le thème unique d'une Fête
nationale.
Mirabeau avait, en 1790, esquissé un premier système de neuf fêtes, dont quatre
militaires, et à la date du 14 juillet une grande Fête nationale, mais il est mort trop tôt
pour le réaliser8. Après lui Lakanal en juin 1793, malheureusement girondin9, puis
Lequinio en juillet10, élaborent les premiers systèmes républicains, mariage, droits de
l'homme et fraternité, égalité et Révolution, liberté, émulation, vieillards ; mais ils sont
disqualifiés par le système robespierriste de floréal An II11, puis par le système ther- 508 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
midorien de brumaire An IV12. L'inflation décadaire, la hiérarchisation de fêtes com
munales, départementales, nationales, l'emphase des grands spectacles auxquels
manque l'ancienneté historique et dont l'essentiel est le discours, toujours rempli de
références grecques ou romaines souvent mal comprises de ceux qui entendent, tout
limite l'intérêt de ces célébrations. On se fatigue vite d'avoir à comprendre les mérites
successifs des vierges et des époux, du blé et des fruits, de la Constitution et
d'Aristide le juste. . . Le résultat, avec des acteurs principalement civils et officiels, est
un ennui insurmontable. Réduites à des chorégraphies majestueuses et volubiles,
conduites par des maîtres empanachés et mal à l'aise dans leurs costumes trop récents,
enfin entièrement démilitarisées par François de Neufchâteau qui ne veut pas de
l'armée à Paris, les fêtes de la Révolution ne posent plus le problème des rapports
entre l'Armée et la Nation, et n'intéressent plus personne.
Bonaparte l'a fort bien compris. Général qui accède au pouvoir par un coup
d'Etat militaire, qui commande à une armée victorieuse, il bénéficie du printemps 1800
pour effacer le système festif usé du Directoire, et restaure à la date du 14 juillet une
grande fête militaire. La Fête de la Concorde et de la Réconciliation est la première Fête Nationale de notre histoire célébrée autour de l'armée13, son instrument
essentiel - une armée issue de la levée de 1793 et de la loi Jourdan de 1798, il est
vrai -, une armée animatrice du moment de l'ordre, lui-même fragmenté mais dans
lequel tout est à voir, non plus à écouter, une armée qui s'adresse aux sens et non plus
à l'intelligence politique : le discours et l'explication sont remplacés par les gestes, les
couleurs, les rythmes ; la grande distribution des drapeaux à l'Hôtel des Invalides,
l'érection de colonnes départementales et d'une colonne nationale en mémoire des a
rmées et des braves morts pour la République, sont les moments essentiels. Le spec
tacle permet aussi, en favorisant la glorification d'un moment, de gommer l'aspect
commémoratif, évidemment trop polémique, et de bien mettre la fête au service du r
égime qui la donne. L'armée nationale, qui a installé le nouveau régime, est en même
temps l'instrument de la réconciliation nationale. Il fallait pour cela qu'elle fut victo
rieuse14.
Cette fête est réussie, et agréablement complétée par le désordre des jeux et des
danses, quelques compétitions sportives et une ascension en ballon de l'aéronaute
Garnerin. . . Cependant, la fête n'est pas répétée : était-ce nécessaire ? On ne se réconc
ilie qu'une fois. Déjà, au 14 juillet 1801, puis en 1802, la priorité est donnée au dé
foulement populaire, aux spectacles forains et aux danses folkloriques, dont l'espace
parisien est lui-même déplacé sur la rive droite. On n'y chante plus la Marseillaise,
mais l'Hymne à l'Amour tiré d'Echo et Narcisse, de Gluck15. Le spectacle militaire en
est progressivement séparé : distribution des premières Légions d'Honneur aux Inva
lides le 15 juillet 1804, non le 14, par exemple16. Enfin, substitution générale : la Ré
publique devient l'Empire, les fêtes de l'Empire rompant avec la Révolution, le 14
juillet cède la place au 15 août, jour d'un obscur saint Napoléon dont les meilleurs ha-
giographes tentent de cerner les mérites ; les fêtes dont le but était d'instruire et de
moraliser le peuple sont remplacées par une fête impériale de type dynastique dont le
but est de glorifier un homme... Seule subsiste alors la date du 14 juillet, enracinée
dans les mémoires, si solidement qu'il faut longtemps aux monarchies successives L'ARMEE ET LA FETE NATIONALE, 1789-1919 509
pour l'effacer ; l'année, fêtée à l'occasion du retour de la campagne de 180517 devient
presque une composante de manœuvres exorcistes ! Cela démontre suffisamment la
place essentielle qu'elle tient, aux yeux de l'Etat, dans ses propres relations avec
l'ensemble du pays dont elle recommence dès 1815 à ne représenter qu'une fraction.
La Restauration confond adroitement les souvenirs. C'est facile en 1814, dans la
première quinzaine de juillet encombrée par une succession de réjouissances officielles
dans les villes de France à l'occasion du retour des Bourbons18. Les animateurs lo
caux de ces festivités font naturellement appel à l'armée ralliée et lasse du cycle des
guerres, qui a aussi un impérieux besoin de se démarquer des défaites accumulées de
puis 1812. A Paris, habilement, une ordonnance du 14 juillet 1814 nomme dans
l'Ordre de Saint-Louis les officiers de la compagnie des Gardes du Corps ; c'est la ré
pétition du principe de la promotion militaire. En 1815, c'est plus difficile : entre
temps, l'armée avait retrouvé l'Empereur, et elle revenait de Waterloo ! Cette fois, tout
se joue autour du drapeau blanc, qui encombre toute la première quinzaine de juillet,
devenu «cocarde de Bayard» dans le Moniteur du 14, reproduisant la proclamation du
Conseil Municipal de Rouen. C'est aussi le jour où se trouve nommé maréchal de
camp dans l'armée royale le vicomte de Rochechouart, qui a servi jusqu'alors dans
l'armée russe : Rochechouart, un des plus vieux noms de France, remet le 14 juillet
1816 ses drapeaux à la Légion d'Eure-et-Loir, avec une fière harangue : «Veiller au
salut et à la défense de son pays, mourir pour Dieu et pour son Roi [...] sont les de
voirs du vrai soldat français, et tout ce que la Patrie réclame de lui»19. Par la suite, la
fête du duc de Bordeaux, orphelin dernier né et unique héritier d'une race déclinante,
fête dynastique par excellence, est toujours l'occasion, entre le bouquet des dames des
halles du 14 juillet et le goûter d'enfants du 15 qui en constitue le moment essentiel,
d'un spectacle militaire avec exercices d'artillerie, ou parfois petites manœuvres
d'enfants sous le costume du 5ème régiment de la Garde. Mascarade militaire ? Il y a
un peu de cela ; mais il y a aussi cette réalité que l'on ne conçoit plus une fête sans in
tervention de l'armée. A l'Eglise de l'Ancien Régime et au Peuple de la révolution,
s'est définitivement substituée l'Armée dans les premières années du XIXe siècle.
Ainsi s'expliquent les passions de la Monarchie de Juillet au cœur de la fête,
déplacée et étendue sur les trois journées des 27, 28 et 29 juillet, dans un cycle
funèbre, militaire, puis populaire. Avec la fête militaire du 28 la monarchie
orléaniste veut rallier l'armée, en espérant en même temps rallier le pays. Est-ce
possible ? Cette armée est toujours soupçonnée tantôt de carlisme, tantôt de bonapart
isme, sinon même de jacobinisme ; ses succès en Algérie n'ont pas une telle ampleur
qu'elle soit glorieuse, son recrutement n'est pas assez large pour en faire une armée
authentiquement nationale ; enfin, l'existence de la garde nationale ajoute ses propres
difficultés. De là, des incidents parfois graves. Arrêtons-nous à Grenoble, en 1832 : à
l'occasion de la fête militaire du 28 juillet, le colonel Bonfils a été quasiment lapidé.
Bugeaud, devenu depuis général et député de la Dordogne, avait ordonné à ses
soldats lorsqu'il commandait le 56ème de ligne dans cette garnison, de placer de petits
drapeaux tricolores à la pointe de leurs fusils à l'occasion d'une visite du duc
d'Orléans. Ces drapeaux ont été conservés par les soldats, au moment où le colonel 510 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
Bonfïls, promu en remplacement de Bugeaud, passe du 3ème Régiment d'infanterie
légère au 56ème. Une belle carrière : élève de Saint-Cyr en 1809, puis jeune officier
de l'Empire, rallié aux Bourbons, chevalier de la Légion d'Honneur le 14 juin 1813,
officier de l'Ordre Royal le 16 octobre 1823, chevalier de l'Ordre de Saint-Ferdinand
d'Espagne pour son rôle dans la campagne de cette même année, il est désormais légi
timiste. Il est fort mal accueilli par son nouveau régiment ; comble de maladresse, trois
jours avant la revue du 28 juillet, il autorise un prêtre à faire communier les soldats qui
le désireront avant la revue ; et, naturellement, il interdit le déploiement des petits fa
nions. Alors, la garde nationale le conspue : «à bas le colonel, à bas le confesseur, à
bas le jésuite», et l'on entend même : «il faut le tuer» ! Plus grave, son propre rég
iment se retourne contre lui, et fraternise avec la garde. Le coloneibafoué s'enfuit sous
les injures et les pierres, et se retranche dans sa caserne. Il est mis à la réforme le 4
août suivant, à 41 ans, sur la proposition de Bugeaud, qui recommande en la circons
tance une plus large épuration : la Fête Nationale a servi de révélateur20. Instrument
politique utilisé par le pouvoir au gré des circonstances, l'armée doit être contrôlée.
Peut-elle vraiment servir à favoriser le ralliement national ? Plutôt que de provoquer
des conflits toujours regrettables quand ils prennent cette forme, il existe une autre
solution qui consiste à effacer la fête. C'est ce qui se produit à la fin des années 1830
et au cours des années 1840. Quand s'achève la Monarchie de Juillet, le problème de
la présence de l'Armée dans une Fête Nationale ne se pose plus.
En eût-elle eu l'intention, la Seconde République aurait nécessairement renoncé,
elle aussi, à employer l'Armée dans sa Fête Nationale. Cérès, gravée par Barre pour
les premiers timbres-postes émis le 1er janvier 1849, est pacifique et apaisante, pro
ductive et fertile21. Cérès n'est pas une Marseillaise. La Fête de la Proclamation de la
République donnée en 1848 à la date du 4 mai, trop tôt d'ailleurs, alors que les orien
tations définitives du nouveau régime ne sont pas encore assurées, rappelle surtout,
mais avec moins de grandeur, les chorégraphies bavardes de la Révolution. Le 14
juillet 1848, après les terribles journées de juin, est l'occasion d'un conflit supplé
mentaire autour de l'armée : aux ouvriers, qui veulent tenir un banquet populaire, au
quel les convives se rendraient en cortège, précédés de la musique des régiments de
Paris, Cavaignac oppose la menace d'une revue militaire de cinquante mille hommes à
l'emplacement prévu pour le banquet. En réalité, tout était joué depuis quelques se
maines. L'Armée peut-elle choisir son camp dans la Nation, doit-elle suivre le pouvoir
et une fraction de la société contre une autre fraction, est-elle bien dans son rôle quand
elle écrase les Parisiens dans Paris, et peut-elle en même temps glorifier un régime et
rallier autour de lui les opposants ? Après 1848, une revue militaire ne peut être
qu'une démonstration de force.
Autant la fondre dans le spectacle impérial que Napoléon III fait renaître après
1852, et qui prétend rappeler la Grande Armée de l'Oncle, bien que le principe de son
recrutement ne soit pas absolument identique. C'est la réapparition du thème des vic
toires, sur l'air de la mémoire. Par là, l'armée redevient un instrument essentiel des
fêtes dans lesquelles le Régime trouve sa meilleure expression. Est-ce à dire qu'il y
trouve en même temps son utilité ? La gloire de cette armée n'est pas à la mesure du
souvenir. Ni la Crimée, ni Magenta ou Solférino qui permettent pourtant à l'armée L'ARMEE ET LA FETE NATIONALE, 1 789- 1 9 1 9 511
impériale de faire un défilé victorieux sous l'Arc de Triomphe, le 14 août 1859, avec
l'Empereur et des maréchaux nommé Mac Mahon, Regnault de Saint- Jean-ď Angely,
Niel ou Canrobert, ne peuvent faire naître dans le pays le mouvement spontané, una
nime et rassembleur qui serait souhaité, malgré la magnifique tenue du 2ème Régiment
Etranger, ovationné et couvert de fleurs. C'est évidemment encore plus difficile après
la malheureuse campagne du Mexique, malgré des combats héroïques comme celui de
Camérone le 30 avril 1863, inscrit en lettres indélébiles sur le Livre d'Or de la Légion
Etrangère22. Et c'est tout-à-fait impossible après les défaites de Metz et de Sedan. Dé
considérée, humiliée, juste bonne à reprendre Paris sous les yeux des Prussiens au
compte de Thiers, l'armée disparaît pour presque dix ans des fêtes républicaines. La
Fête Nationale du 30 juin 1878, donnée à l'occasion du succès de l'Exposition Uni
verselle de Paris, est la célébration de la prospérité, du drapeau tricolore23, de Voltaire
et de Rousseau, le champion de la tolérance et celui de la démocratie mariés en ce jour
par Louis Blanc et Henri Martin24 ; elle n'est pas une fête militaire.
La question de l'Année dans la Fête Nationale en 1880
En réalité, le nouveau débat est déjà engagé : la fête privée donnée par Gambetta
au palais Bourbon le 14 juillet 1879, avec tout l'appareil d'une fête officielle, les
lustres de Versailles et les arbres des serres de la ville de Paris, fête de «joyeux
avènement»25 d'une République désormais installée et sûre d'elle-même, le démontre.
Le président de l'Assemblée a convié tout ce que Paris compte de bons républicains,
mais aussi tout ce qu'il a pu y trouver comme officiers généraux - Aymard, gouver
neur de Paris, Gallifet, Appert, le duc d'Auerstaedt, et beaucoup d'autres que la Ré
publique Française, le journal de Gambetta lui-même, énumère avec beaucoup de
complaisance26. La République a besoin de l'Armée, tout comme l'Armée peut avoir
désormais envie de la République.
Fixer une date pour la Fête nationale en 1880 n'a pas été facile. Deux débats se
sont superposés. Le premier porte sur le choix entre différentes dates tirées du corpus
révolutionnaire, en privilégiant l'énorme fonds du printemps et de l'été 1789, au dé
triment de la période 1792-1794, au détriment aussi des dates de l'année 1848, et bien
sûr de 1870-1871, trop récentes, encore polémiques, dates de division, non
d'union27. Eliminée également, la date du 30 juin. La fête de 1878 a fait long feu ; il
est vrai qu'elle manque totalement de contenu historique, et par comble de maladresse,
c'est le jour choisi par le gouvernement Freycinet pour faire exécuter les décrets scélé
rats de mars contre les Jésuites, expulsés de leurs maisons manu militari. La date n'est
pas heureuse, et ajoute au trouble provoqué par le retour des Communards. Le second
débat porte exactement sur le choix d'une date qui puisse favoriser le ralliement mutuel
de l'Armée et de la République, une date à laquelle l'Armée accepte de défiler pour la
République, et les Français de se reconnaître dans républicaine. Il est vrai que
les nouvelles mesures du service militaire, depuis les lois de 1872 instaurant une
conscription maintenant presque universelle, facilitent cette reconnaissance mutuelle.
Il y avait de nombreuses possibilités, avec tout le vieux calendrier militaire de la
France. Il aurait été facile, dans l'innombrable cortège de victoires anciennes de trou- 512 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
ver des dates aussi glorieuses pour l'Armée que pour la France, depuis la victoire de
Clovis à Tolbiac à la victoire de La Fayette et Rochambeau à Yorktown, contre les
Anglais de Cornwallis. Parmi ces victoires, certaines sont déjà légendaires, et sont
immédiatement reprises par l'imagerie patriotique des premiers livres d'histoire de
l'école républicaine : Bouvines en 1214, Marignan en 1515, Fontenoy en 1745 ; des
victoires royales, hélas. La République ne peut s'en satisfaire. Jeanne d'Arc, heureu
sement lorraine, déjà promue au rang d'héroïne légendaire par Michelet qui aime r
etrouver en elle la vraie France des humbles, pouvait-elle mieux convenir ? En 1894,
elle a failli gagner ; des fêtes ont été célébrées en son honneur dans toute la France,
avec la participation des autorités civiles et militaires, très brillantes dans le Midi, à
Montpellier avec la musique du 2ème génie et du 142ème de ligne28, ou dans toute la
vallée de la Loire, ainsi à Tours avec tout l'Etat-Major du 9ème Corps d'Armée pré
sent au service de la cathédrale Saint-Gatien29, à Bourges et à Orléans la semaine sui
vante. . . Le 30 avril, le sénat vient de nommer une commission chargée d'examiner la
proposition de Joseph Fabre sur l'institution d'une Fête nationale de Jeanne d'Arc,
dont l'époque reste à fixer : mais contre la déesse guerrière des Volontaires de Rude,
la Vierge de Domrémy trouve trop de partisans à droite, et réveille trop bruyamment
les vieilles ardeurs : «Jehanne conduit au Roi», déclare le général de Charette ; «elle
nous conduit à la messe, c'est déjà trop», répond le Radical, ému30.
Le calendrier impérial ne pouvait rien apporter. Après les capitulations de Napo
léon III et de Bazaine, les bonapartistes n'ont pas osé proposer un 2 décembre
d'Austerlitz ou un 14 juin d'Iéna. Restait le calendrier militaire de la révolution : Fleu-
rus le 26 juin ou Jemmappes le 6 novembre, mieux encore, la date du 20 septembre,
Valmy, prestigieuse victoire contre les Prussiens qui prend dans la conjoncture des
années 1880 une allure de revanche anticipée contre l'Allemand, nouvel ennemi héré
ditaire. Ici, la difficulté vient de la proximité du 1er Vendémiaire, avènement non seu
lement de la République, mais aussi de la Convention, annonce de Montagnards, de
Terreur, de guillotine. Rien à faire, ce souvenir ne passe pas. La tentative, à l'occasion
du centenaire de 1892, de faire du 22 septembre une seconde fête nationale qui
confondrait Valmy et la proclamation de la république31, avec une magnifique cér
émonie historique dans Paris, militaire dans beaucoup de villes de France, en particulier
à Valmy avec l'inauguration de la statue de Kellermann32, répétée en 1893, déjà
confondue en 1894 avec la grande revue qui clot les manœuvres de Beauce, échoue
finalement.
La seule date, c'est le 14 juillet. On le savait depuis le coup de Gambetta, les
autres propositions n'ont été que des combats d'arrière-garde. Reste alors à démontrer
qu'on peut légitimement associer l'Armée à une Fête du 14 juillet. C'est sur ce point
que le débat a été le plus violent. En gros, trois argumentations se sont opposées.
La première est contre ce choix. Animée à la Chambre par La Rochefoucauld,
descendant direct du Liancourt qui aurait le premier prononcé, dans la nuit du 14 au 15
juillet 1789, le mot Révolution, et au Sénat par l'impétueux représentant de la Vendée,
Halgan, la droite hostile pose d'abord une série de questions exactes, en brossant i
nlassablement le tableau d'une journée d'émeute et de massacres : peut-on associer L'ARMEE ET LA FETE NATIONALE, 1789-1919 513
l'Armée à la commémoration d'une insurrection populaire ? Peut-on associer l'Armée
à la commémoration d'une insubordination contre l'Etat ? à
la victoire dérisoire, remportée contre une garnison de vieil
lards à peu près sans défense ? Mais, rétorquent les Républicains par la voix du rap
porteur Achard, développant en faveur de la grande date une seconde argmentation,
les Gardes françaises étaient avec les patriotes ; en aidant à l'attaque de la Bastille, ils
combattaient pour la Liberté. . . En fait, le débat sur le rôle de l'armée dans l'affaire du
14 juillet n'est pas nouveau, et n'est pas achevé par cet échange de questions et de r
éponses. Les contemporains s'interrogeaient déjà : «Si le Roi était monté à cheval et
qu'il se fut montré à l'armée, écrit Rivarol33 reproduit par Aimé Cherest en 188634,
c'est-à-dire si la monarchie avait conservé la maîtrise de la force publique, le destin de
la France eût été différent». Jean Chagniot vient de le rappeler, en insistant sur
l'importance que les historiens du XIXème siècle ont attaché à la question35. Pouvait-
il en être autrement, alors que la solution militaire avait achevé la Révolution, étouffé
le mouvement populaire en 1848, puis écrasé l'insurrection communarde en 1871, et
que l'on s'apercevait précisément que Louis XVI n'avait rien fait d'autre qu'une
concentration de forces tardive, improvisée, et mal commandée ?
La troisième argumentation vient de Henri Martin, le vieil historien dont la très
volumineuse Histoire de France, monument de l'érudition du siècle, s'arrête à la date
du 17 juin sur ces mots : «l'Ancienne France est finie»36. Il a d'une part tenté la sub
stitution de la date fraternelle de 1790 à la date insurrectionnelle de 1789, avec
quelques arguments qui, à la tribune de l'Assemblée du printemps 1880, peuvent sur
prendre : «l'ancienne royauté avait fait le corps de la France37 ... Je ne dirais pas que
la Fête de la Fédération fit l'âme de la France, Dieu seul a fait l'âme de la France, mais
cette journée célèbre montra à la France entière qu'elle avait une âme». D'autre part, il
a trouvé une nouvelle version ingénieuse du rôle de l'armée dans la journée de 1789.
Ecoutons ses propos tels que les reproduit Le Temps : «Le 1 1 juillet, la Cour prépare
un Coup d'Etat. Elle fait venir une armée en grande partie composée d'étrangers (A
gauche : c'est cela !). C'est alors que se produit cette petite action guerrière [. . .] qui en
brisant tous les projets de la contre-révolution sauva l'avenir. On demandait tout à
l'heure si nous ne proposions pas de célébrer le conflit entre le peuple et l'armée.
Quelles étaient les troupes qui étaient à Paris ? De l'infanterie suisse, de la cavalerie
allemande, de la cavalerie hongroise (Très bien ! à gauche). C'est encore contre les
régiments étrangers que les gardes françaises prêtèrent leurs concours à la populat
ion»38. Henri Martin réécrit l'histoire, et fait vibrer la corde du nationalisme de r
evanche, ici sans risque de confusion, en inventant un 14 juillet, victoire populaire
contre les Prussiens du Royal Allemand ou de Lorraine Dragons, le régiment du
prince de Lambesc39.
Vainqueurs du débat, les Républicains donnent alors à l'Armée une place essent
ielle dans leur Fête. Ne s'agit-il pas d'une manœuvre de substitution parfaitement
réussie ? En effet, avant d'être une Fête de la prise de la Bastille, de la Fédération, ou
plus abstraitement de la Liberté, moment populaire organisé sous l'autorité du Direc
teur des Travaux de Paris, Alphand, placé au second rang, la première Fête nationale
du 14 juillet de la Troisième république est d'abord une fete militaire, avec la grande