L'extrême droite française et les immigrés en temps de crise. Années trente-années quatre vingts - article ; n°2 ; vol.12, pg 241-260

-

Documents
23 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Revue européenne de migrations internationales - Année 1996 - Volume 12 - Numéro 2 - Pages 241-260
La extrema derecha francesa y los inmigrantes en tiempos de crisis.
Años 1930-Años 1980
Ralph SCHOR
Los años 30 como los 80 se caracterizan en Francia por una profunda crisis económica, social y moral. En cada ocasión la extrema derecha aprovecha el clima general de inquietud para colocar a los inmigrantes en el centro del debate e imputarles la responsabilidad de los trastornos. Los extremistas suelen olvidar los orígenes demográficos y económicos de la inmigración; atribuyen la llegada de los extranjeros a las maniobras políticas de la izquierda y de la derecha antinacional.
Acusan a los inmigrantes instalados en el país de originar el desempleo, de acaparar los alojamientos y las camas de los hospitales, de agravar la delicuencia, de dedicarse a oscuras conspiraciones políticas y de destruir la identidad francesa. Los grupos designados como los más peligrosos son los judíos, en los anos 30, y los magrebíes, en los 80. Por eso la extrema derecha quiere cerrar las fronteras, restringir el acceso a la nacionalidad y rechazar el máximo de extranjeros. El racismo, expresado corrientemente en los años 30, es un sentimiento del que hoy sólo se jactan abiertamente los grupos marginales. A parte de esta diferencia y del origen de los grupos vistos como los más peligrosos, la xenofobia se manifiesta desde hace medio siglo según unos esquemas que han variado muy poco.
L'extrême droite française et les immigrés en temps de crise : années 1930-années 1980
Ralph SCHOR
Les années 1930 comme les années 1980 sont marquées en France par une profonde crise économique, sociale et morale. Chaque fois l'extrême droite exploite le climat général d'inquiétude pour mettre les immigrés au centre du débat et leur imputer la responsabilité des troubles. Les extrémistes oublient les origines démographiques et économiques de l'immigration. En revanche, ils attribuent la venue des étrangers aux manoeuvres politiques de la gauche et de la droite antinationale.
Les immigrés installés dans le pays sont accusés de faire naître le chômage, d'accaparer les logements et les lits d'hôpitaux, d'aggraver la délinquance, de se livrer à d'obscurs complots politiques, de détruire l'identité française. Les groupes désignés comme les plus dangereux sont les Juifs dans les années 1930 et les Maghrébins dans les années 1980. Aussi l'extrême droite veut-elle fermer les frontières, restreindre l'accès à la nationalité, refouler un maximum d'étrangers. Le racisme, exprimé communément dans les années 1930, n'est plus aujourd'hui affiché ouvertement que dans des groupes marginaux. Mises à part cette différence et l'origine des groupes vus comme les plus dangereux, la xénophobie se manifeste depuis un demi-siècle selon des schémas ayant peu varié.
The French Far Right and Immigrants in Times of Crisis: The 1930s and the 1980s
Ralph SCHOR
Like the 1930s, the 1980s were characterized, in France, by a profound economic, social, and moral crisis. As usual, the far right exploited the general mood of anxiety to place immigrants in the center of the debate, blaming the immigrant communities for the country's problems. The extremists forget the demographic and economic sources of immigration. Instead, they attribute the arrival of foreigners to political maneuvers by the left and the anti-national right.
Immigrants settled in France are accused of being a source of unemployment, of occupying more than their share of housing and hospital beds, of aggravating crime, of indulging in obscure political plots, and of destroying French identity. In the 1930s, the group designated as most dangerous was the Jews; in the 1980s, it was the North Africans. As a result, the extreme right urges that borders be closed, that access to citizenship be restricted, that as many foreigners as possible be turned away. Although racist ideas were commonly expressed in the 1930s, they are no longer openly espoused today, with the exception of certain fringe groups. But, aside from this difference and the origin of the groups perceived as most threatening, the modus operandi of the xenophobic process has varied little in 50 years.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1996
Nombre de visites sur la page 31
Langue Français
Signaler un problème

Ralph Schor
L'extrême droite française et les immigrés en temps de crise.
Années trente-années quatre vingts
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 12 N°2. 10ème anniversaire. pp. 241-260.
Citer ce document / Cite this document :
Schor Ralph. L'extrême droite française et les immigrés en temps de crise. Années trente-années quatre vingts. In: Revue
européenne de migrations internationales. Vol. 12 N°2. 10ème anniversaire. pp. 241-260.
doi : 10.3406/remi.1996.1075
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1996_num_12_2_1075Resumen
La extrema derecha francesa y los inmigrantes en tiempos de crisis.
Años 1930-Años 1980
Ralph SCHOR
Los años 30 como los 80 se caracterizan en Francia por una profunda crisis económica, social y moral.
En cada ocasión la extrema derecha aprovecha el clima general de inquietud para colocar a los
inmigrantes en el centro del debate e imputarles la responsabilidad de los trastornos. Los extremistas
suelen olvidar los orígenes demográficos y económicos de la inmigración; atribuyen la llegada de los
extranjeros a las maniobras políticas de la izquierda y de la derecha antinacional.
Acusan a los inmigrantes instalados en el país de originar el desempleo, de acaparar los alojamientos y
las camas de los hospitales, de agravar la delicuencia, de dedicarse a oscuras conspiraciones políticas
y de destruir la identidad francesa. Los grupos designados como los más peligrosos son los judíos, en
los anos 30, y los magrebíes, en los 80. Por eso la extrema derecha quiere cerrar las fronteras,
restringir el acceso a la nacionalidad y rechazar el máximo de extranjeros. El racismo, expresado
corrientemente en los años 30, es un sentimiento del que hoy sólo se jactan abiertamente los grupos
marginales. A parte de esta diferencia y del origen de los grupos vistos como los más peligrosos, la
xenofobia se manifiesta desde hace medio siglo según unos esquemas que han variado muy poco.
Résumé
L'extrême droite française et les immigrés en temps de crise : années 1930-années 1980
Ralph SCHOR
Les années 1930 comme les années 1980 sont marquées en France par une profonde crise
économique, sociale et morale. Chaque fois l'extrême droite exploite le climat général d'inquiétude pour
mettre les immigrés au centre du débat et leur imputer la responsabilité des troubles. Les extrémistes
oublient les origines démographiques et économiques de l'immigration. En revanche, ils attribuent la
venue des étrangers aux manoeuvres politiques de la gauche et de la droite antinationale.
Les immigrés installés dans le pays sont accusés de faire naître le chômage, d'accaparer les logements
et les lits d'hôpitaux, d'aggraver la délinquance, de se livrer à d'obscurs complots politiques, de détruire
l'identité française. Les groupes désignés comme les plus dangereux sont les Juifs dans les années
1930 et les Maghrébins dans les années 1980. Aussi l'extrême droite veut-elle fermer les frontières,
restreindre l'accès à la nationalité, refouler un maximum d'étrangers. Le racisme, exprimé
communément dans les années 1930, n'est plus aujourd'hui affiché ouvertement que dans des groupes
marginaux. Mises à part cette différence et l'origine des groupes vus comme les plus dangereux, la
xénophobie se manifeste depuis un demi-siècle selon des schémas ayant peu varié.
Abstract
The French Far Right and Immigrants in Times of Crisis: The 1930s and the 1980s
Ralph SCHOR
Like the 1930s, the 1980s were characterized, in France, by a profound economic, social, and moral
crisis. As usual, the far right exploited the general mood of anxiety to place immigrants in the center of
the debate, blaming the immigrant communities for the country's problems. The extremists forget the
demographic and economic sources of immigration. Instead, they attribute the arrival of foreigners to
political maneuvers by the left and the anti-national right.
Immigrants settled in France are accused of being a source of unemployment, of occupying more than
their share of housing and hospital beds, of aggravating crime, of indulging in obscure political plots,
and of destroying French identity. In the 1930s, the group designated as most dangerous was the Jews;
in the 1980s, it was the North Africans. As a result, the extreme right urges that borders be closed, that
access to citizenship be restricted, that as many foreigners as possible be turned away. Although racist
ideas were commonly expressed in the 1930s, they are no longer openly espoused today, with the
exception of certain fringe groups. But, aside from this difference and the origin of the groups perceived
as most threatening, the modus operandi of the xenophobic process has varied little in 50 years.1996 (12) 2 pp. 241-260 241
L'extrême droite française et les
immigrés en temps de crise
Années 1930- Années 1980
Ralph SCHOR
Sans qu'il soit nécessaire de trop forcer le rapprochement, les années 1930 et
les années 1980 présentent plusieurs traits communs : une conjoncture de crise
économique marquée notamment par une importante croissance du chômage ; la
présence au pouvoir de la gauche qui remporta les élections législatives de 1931 et
1936, ainsi que les présidentielles de 1981 ; la forte personnalité d'un Léon Blum en
1936 et d'un François Mitterrand en 1981 ; plus généralement, à chacune des deux
époques considérées, le sentiment d'une profonde mutation de la société, mutation se
traduisant par un recul des valeurs traditionnelles et l'entrée du pays dans un monde
moderne, technique, urbain. Dans les années 1930 comme dans les années 1980, une
importante population immigrée résidait en France : les recensements permirent de
dénombrer 2 890 000 étrangers en 1931, 2 453 000 en 1936, 3 680 000 en 1982,
3 580 000 en 1990, ce qui représente, à chaque recensement, environ 7 % de la
population totale. Enfin, à la faveur de ces temps de crise et de mutation, l'extrême
droite se renforce et se fait entendre avec insistance.
Les années 1930 furent caractérisées par l'entrée en lice d'une impres
sionnante cohorte d'organisations, de journaux et de chefs extrémistes. En effet, à la
vieille Action Française de Charles Maurras qui exerçait un véritable magistère
intellectuel, se joignirent des ligues réactionnaires comme les Croix de Feu du colonel
de La Rocque ou les Jeunesses Patriotes de Pierre Taittinger, des mouvements
fascisants comme le Parti Populaire Français de Jacques Doriot, la Solidarité Française
de François Coty, le Francisme de Marcel Bucard, une vingtaine de groupuscules dont
le Parti unitaire français d'action socialiste et nationale, le Rassemblement antijuif de
Professeur à l'Université de Nice, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, 98 boulevard
Edouard Herriot, PB 369, 06007 Nice Cedex, France. 242 Ralph SCHOR
France, le Front de la jeunesse, le Grand Occident, l'Union antimaçonnique de France.
Parmi les feuilles qui diffusaient la pensée de ces mouvements se détachaient l'Ami du
Peuple qui tirait un million d'exemplaires, l'Action Française, le Matin, Je Suis
Partout, Gringoire, entourés par une pléiade de petites publications dont la Libre
Parole d'Henri Coston, la France Enchaînée de Louis Darquier de Pellepoix, la
Nouvelle Aurore d'Urbain Gohier.
Dans les années 1980, le Front National, fondé en 1972, tient la première place
à l'extrême droite. Par son audience électorale et la présence médiatique de son chef de
file, Jean-Marie Le Pen, il éclipse ses rivaux et les oblige souvent à se situer par rapport
à lui, ainsi le groupe Militant, actif au milieu des années 1980, le Parti des Forces
Nouvelles, qui naquit d'une dissidence du Front National au milieu des années 1970 et
disparut au milieu des années 1980, le Parti national français et européen (PFNE) de
Claude Cornilleau, la Fédération d'action nationale et européenne (FANE), la
Fédération pour l'unité des réfugiés et rapatriés (FURR) fondée en 1982 par Joseph
Ortiz, les diverses organisations royalistes.
LE POUVOIR POLITIQUE ET LES IMMIGRES
L'extrême droite répugne à admettre que l'anémie démographique de la France
et les besoins de son économie imposent l'introduction d'étrangers sur le territoire
national. Elle souligne plutôt que les immigrés sont attirés par l'agrément et la
résidence confortable qu'offre ce pays, les avantages sociaux qu'il garantit.
L'extrême droite insiste particulièrement sur les origines politiques de
l'immigration. Dès l'entre-deux-guerres, elle stigmatisa la carence des pouvoirs
publics. Ceux-ci étaient accusés de n'avoir pas su définir une stricte réglementation
permettant de fermer les frontières ou, au moins, de filtrer les entrées. La législation
existante semblait n'être pas même appliquée. Le gouvernement et le Parlement étaient
condamnés pour leur inaction coupable qui favorisait l'invasion et plongeait les
nationaux dans le malheur. Certains extrémistes, poussant la critique plus loin,
accusaient les dirigeants politiques de participer à un vaste complot tendant à
submerger les Français sous un flot d'immigrés. Charles d'Héristal constatait :
« L'invasion est supérieurement dirigée et organisée. Elle semble résulter d'un plan
organisé »'. Jacques Dolor précisait dans V Ami du Peuple : « Plus que jamais les
Français sont trahis par l'Etat »2. Pierre Gaxotte affirmait dans Je Suis Partout :
« L'administration travaille à augmenter le chômage »3. D'après l'extrême droite, les
gouvernements étaient manipulés par un état-major international dans lequel figuraient
côte à côte le communisme bolchevik, la franc-maçonnerie, les Allemands, les juifs et
même « la finance judéo-germano-américaine »4.
1 Charles d'Heristal, L'Invasion des barbares. Strasbourg, 1932, page
2 Jacques Dolor, L'Ami du Peuple, 20 novembre 1933.
3 Pierre Gaxotte, Je Suis Partout, 2 1934.
4 Jacques Ditte, l'Ami du Peuple, 8 février 1932.
REMI 1996 (12) 2 pp. 241-260 L'extrême droite française et les immigrés en temps de crise 243
L'objectif suprême, dévoilé par les extrémistes dans les années 1930, était de
spolier les Français, d'opérer des naturalisations en masse pour assurer à la gauche des
électeurs fidèles et de préparer ainsi la révolution, puis l'instauration de l'esclavage
marxiste. L'extrême droite crut voir la preuve de ses craintes dans la victoire de la
gauche aux élections législatives de 1936 et dans les troubles sociaux qui suivirent. Le
pamphlétaire Lucien Rebatet se rappelait avec horreur le 14 juillet 1936 :
« De monstrueuses familles de youtres berlinois remontaient les Champs-
Elysées au cri de "Fife lé Vront Bobulaire" »5.
François Hulot avançait de nombreuses précisions dans l'Ami du Peuple :
« Le rôle des éléments étrangers dans la paralysie des usines de Paris et de
province est nettement établi (...). On a vu des milliers et des milliers
d'agents provocateurs venant d'Espagne, d'Allemagne, de Suisse et de
Russie s'installer dans les hôtels meublés des différents quartiers du centre
et de la périphérie. On a vu des orateurs improvisés s'installer en
permanence aux bouches du métro, dans les cafés populaires, pour
haranguer la foule et lui expliquer la situation telle qu'elle est vue de
Madrid ou de Moscou. On a vu dans les usines des hommes à l'accent
guttural, et qui ne venaient ni de notre banlieue ni de notre province,
provoquer la grève et organiser les piquets de surveillance »6.
Henri Béraud résumait ses impressions en notant que les manifestants de 1936
« n'ont ni le parler ni la figure de gens de chez nous »7 et Georges Ollivier concluait :
« Je n'ai jamais senti, comme en juillet 1936, combien le métèque était roi en
France »8.
Dans les années 1980, l'extrême droite oublie toujours les origines
démographiques et économiques de l'immigration. Comme dans les années 1930, elle
retient essentiellement la dimension politique du phénomène. Ainsi, Jean-Marie Le Pen
dénonce « les politiciens qui ont permis, voire suscité et encouragé, le torrent
migratoire » ; il ajoute que ces hommes « ont certainement derrière la tête une intention
perverse »9. Les dirigeants du Front National expliquent que la gauche, arrivée au
pouvoir en 1981, se montre favorable aux étrangers pour des raisons idéologiques.
Socialistes et communistes sont en effet accusés de professer un internationalisme de
principe qui leur fait oublier l'intérêt et l'identité de la nation. La régularisation des
clandestins, décidée en 1981, après l'élection de François Mitterrand à la présidence de
la République, a semblé illustrer le grief des extrémistes de droite et les a renforcés
5 Lucien Rebatet, Les Décombres, Paris, 1942, page 40.
6 François Hulot, l'Ami du Peuple, 6 juin 1936.
7 Henri Beraud, Gringoire, 7 août 1936.
8 Georges 1er avril 1938, Ollivier, page Le 195. scandale des naturalisations, Revue européenne des Sociétés secrètes,
9 Meeting du 20 avril 1995 au Bois de Boulogne.
REMI 1996 (12) 2 pp. 241-260 244 Ralph SCHOR
dans l'idée que la gauche préfère les étrangers aux Français. Un membre du Parti des
Forces nouvelles confirmait en 1983 :
« Nous sommes victimes d'une colonisation de peuplement et menacés
d'un génocide par substitution »10.
Selon l'extrême droite contemporaine, la gauche cherche à obtenir deux
résultats politiques immédiats. En premier lieu, les socialistes et les communistes, à qui
il est traditionnellement reproché d'encourager l'agitation sociale, se réjouissent des
désordres dont de nombreux immigrés se rendent coupables. Le Front National en veut
pour preuve les subventions, qu'il juge excessives, attribuées aux associations
immigrées ou antiracistes. Un tract édité par le parti qualifie SOS-Racisme et France-
Libertés de « leviers de commande de la subversion et de l' anti-France » ; une autre
association qui émarge également au budget public est appelée « la très gaucho-
terroriste France-Terre d'Asile »". Le résultat possible de l'invasion fait frissonner
Jean-Marie Le Pen qui assimile les ressortissants des pays du Sud à une « cinquième
colonne » qui pourrait un jour déclencher « un embrasement local ou général de notre
pays ». p
En second lieu, les extrémistes, reprenant une critique souvent formulée dans
les années 1930, assurent que la gauche procède à des naturalisations nombreuses pour
se constituer des légions d'électeurs fidèles lui permettant de garder le pouvoir ou
d'essuyer des défaites moins sévères. En 1985, Jean-Pierre Stirbois, secrétaire général
du Front National, déclara au cours d'un dîner-débat :
« Le gouvernement naturalise massivement des Maghrébins pour que
ceux-ci votent en 1986 et que la défaite de la gauche soit moins lourde »13.
Dans les années 1930 comme dans les années 1980 les hommes politiques, les
dirigeants d'association, les intellectuels qui n'adoptent pas une attitude de méfiance
systématique à l'égard des immigrés et font preuve d'ouverture sont accusés de
favoriser l'invasion et de trahir leur pays. Entre les deux guerres, Aristide Briand,
longtemps ministre des Affaires étrangères, fut surnommé par ses ennemis « ministre
des Affaires de l'étranger »14 car il se montrait favorable à la coopération internationale
et signait des traités organisant l'entrée des immigrants. A l'époque du Front Populaire,
le président du Conseil Léon Blum dut faire face à une avalanche d'attaques. Le chef
du gouvernement fut présenté comme le symbole de l'étranger car il était socialiste et
juif. L'écrivain Maurice Bedel, lauréat du prix Goncourt, assurait :
« M. le président du Conseil, venu d'une race errante (...), se sentait
incommodé d'être le chef d'un peuple étranger à sa chair »15.
10 Meeting du 29 septembre 1983 à Marseille, Le Monde, 2 octobre 1983.
1 1 Texte signé Françoise Monestier, date d'impression inconnue, postérieure à 1986.
12 Déclaration au Grand Jury RTL-L<? Monde, 8 avril 1995.
13du 17 juin 1985 au dîner-débat de Villarceaux (Val-d'Oise).
14 Jacques Dolor, l'Ami du Peuple, 12 novembre 1931.
15 Maurice Bedel, Bengali, Paris, 1937, page 126.
REMI 1996 (12) 2 pp. 241-260 L'extrême droite française et les immigrés en temps de crise 245
Henri Béraud tympanisait le « métèque aux dents de chèvre » qui allait
imposer « la circoncision générale et l'impôt progressif sur l'ascendance française »16.
L'avènement de ce que l'Action Française appelait « un gouvernement de ghetto »17
faisait affluer vers la France des cohortes de juifs aux origines indécises, juifs que
Blum naturalisait aussitôt, amnistiait quand ils avaient commis des délits et plaçait aux
postes de responsabilité, y compris dans le gouvernement. Jean-Charles Legrand
résumait l'opinion des extrémistes :
« Après la gloire l'opprobre. A la place de la France, Israël. A la place de
la race élue, la race maudite. Après Jeanne d'Arc, Judas. Blum, tu es notre
avilissement. Je te hais »18.
Le Front National attaque lui aussi les hommes de gauche qu'il juge
xénophiles. François Mitterrand, président de la République, est accusé d'« orienter
notre société vers un modèle mondialiste et cosmopolite »19. Harlem Désir, président
de SOS-Racisme jusqu'en septembre 1992, encourt le reproche de préférer les
immigrés aux Français. Quant à Kofi Yamgnane, secrétaire d'Etat à l'Intégration dans
le gouvernement Cresson en 1991, il dut à son origine africaine d'être surnommé par
Jean-Marie Le Pen « Yaka miam-miam » ; le chef du Front National qualifiait en ces
termes la politique d'immigration confiée à Kofi Yamgnane :
« Je sais bien qu'en Afrique comme à l'Elysée, quand on ne peut plus rien
faire, on emploie la méthode des amulettes et des gourous, des marabouts
et des sorciers »20.
Le Front National, ne réservant pas ses flèches à la gauche, lance des
offensives parallèles contre les modérés qui ne partagent pas ses vues. Le centriste
Raymond Barre se voit reprocher de vouloir une société française multiraciale. Un
autre centriste, Bernard Stasi, fils d'Italien, auteur d'un livre défendant l'idée que
l'immigration constitue « une chance pour la France », reçoit des critiques plus vives et
plus fréquentes. Jean-Marie Le Pen l'accuse d'être « partisan avoué de la politique du
métissage en France »21, car il est d'origine étrangère, ce qui l'empêche d'éprouver
pour son pays d'adoption un attachement solide et exclusif. Au tournant des années
1987-1988, le Front National concentra ses attaques contre un député gaulliste, Michel
Hannoun, qui avait rédigé un rapport proposant des mesures de lutte contre le racisme,
rapport jugé scandaleux car il demandait entre autres des efforts budgétaires nouveaux
en faveur des élèves non francophones, une entrée dans la fonction publique plus facile
pour les jeunes Français issus de parents immigrés, la diffusion d'émissions télévisées
sur l'islam. Les modérés qui approuvèrent le rapport, notamment MM. Séguin,
16 Cité par l'ancien directeur de Gringoire, Horace de Carbuccia, Le Massacre de la victoire,
Paris, 1973, page 179.
17 Pierre Tue, V Action Française , 20 juin 1937.
18 Jean-Charles Legrand, le Défi, 3 avril 1938.
19 Déclaration de Jean-Marie Le Pen, le 13 novembre 1990.
20 Propos tenus à Saint-Franc (Savoir) le 25 mai 1991.
21à la fête du Front National, le 12 octobre 1986.
REMI 1996 (12) 2 pp. 241-260 246 Ralph SCHOR
Léotard, Stasi, Malhuret, furent accusés de trahir leurs électeurs et de pratiquer un
« racisme antifrançais »22. Jacques Chirac qui, chef du gouvernement de cohabitation
entre 1986 et 1988, refusa de modifier le Code de la nationalité dans un sens restrictif,
se disqualifia ainsi aux yeux du Front National et essuya de vives critiques. Le clergé
catholique ne trouve pas davantage grâce devant le Front. L'abbé Pierre est traité
d'« abbé-ta-gueule » car il fait accorder des logements aux immigrés clandestins23. Les
évêques qui prennent parti en faveur des étrangers ont perdu le sens national ; Jean-
Marie Le Pen s'est écrié :
« Déjà à l'époque de Jeanne d'Arc, la Sorbonne et l'Eglise étaient aux
côtés de l'étranger »24.
L'extrême droite, après avoir montré l'inconscience ou la trahison des
gouvernants, dramatise l'invasion en majorant fortement les chiffres de présence
étrangère fournis par les recensements et en affirmant que les nouveaux venus
représentent un péril de mort pour le pays. Dans les années 1930, l'extrême droite était
persuadée qu'entrait surtout en France, selon le diagnostic de Léon Daudet dans
l'Action Française « la crapule étrangère, une racaille émeutière et révolutionnaire »
qui « pille, corrompt et assassine »25. La complicité de la gauche, l'inefficacité de
l'administration et la mansuétude des tribunaux exposaient le pays au danger mortel
d'une révolution rouge.
Le Front National dénonce lui aussi l'agitation politique imputable aux
étrangers. Jean- Marie Le Pen pense que « la population immigrée constitue un vivier
du terrorisme »26. Beaucoup d'allogènes seraient armés et disposés à passer à l'action à
la première injonction de leurs chefs : « ces réseaux terroristes existent, ils sont prêts à
frapper», assura Jean-Marie Le Pen en 198527. Les plus dangereux, d'après le Front
National, sont les jeunes titulaires d'une double nationalité, française et étrangère,
surtout quand cette dernière est algérienne. Ces jeunes sont soupçonnés de considérer
la France comme une simple pourvoyeuse de biens matériels ne méritant aucun
attachement. Pascal Arrighi, député Front National des Bouches- du-Rhône, procéda à
une telle analyse en 1988 :
« Quand, dans un pays on compte 6,5 millions de personnes dans ce cas
(titulaires de la double nationalité), ce qui existe chez nous, on peut dire
qu'il n'y a plus de nation, surtout quand ces gens-là se comportent plus en
étrangers qu'en nationaux, qu'ils acceptent les bienfaits d'un pays et qu'ils
refusent ses devoirs. C'est contre cela que nous luttons »28.
22 Tract intitulé : « Connaissez-vous le rapport Hannoun ? ».
23 Propos de Jean-Marie Le Pen à la fête du Front National, le 1 8 septembre 1994 à Paris
24 Convention nationale du Front National à Nice, le 9 janvier 1988.
25 Léon Daudet, l'Action Française, 10 octobre 1936.
26 Communiqué du 27 mars 1987.
27 Déclaration du 21 septembre 1985 à Paris.
28 Meeting de Nice, 11 avril 1988, Nice-Matin, 12 avril 1988.
REMI 1996 (12) 2 pp. 241-260 L'extrême droite française et les immigrés en temps de crise 247
LA CRISE ECONOMIQUE ET SOCIALE
L'extrême droite, en période de prospérité et a fortiori en temps de crise
économique, refuse de reconnaître l'aide que la main-d'oeuvre immigrée a pu apporter
à la production nationale et souligne plutôt les responsabilités de cette main-d'oeuvre
dans le développement des difficultés.
Dès le début de la grande dépression mondiale des années 1930, le député
conservateur Pierre Amidieu du Clos s'exclama :
« Nous ne souffrons pas d'une crise de chômage national, mais d'une crise
d'invasion étrangère »29.
Le sénateur Prosper Josse confirma quelques années plus tard :
« Si nous n'avions pas reçu tant d'étrangers, nous n'aurions pas eu de
chômage (...). L'étranger nous arrache le pain de la bouche »30.
Les extrémistes encourageaient tous ceux qui se sentaient concurrencés par les
étrangers, ouvriers, commerçants, avocats, médecins, à clamer leur indignation, à
dénoncer l'incompétence et la malhonnêteté des immigrés, à critiquer les dépenses
qu'ils imposaient à la collectivité, à presser les pouvoirs publics de prendre des
mesures de protection nationale.
Jean-Marie Le Pen reprend pratiquement les propos des extrémistes des
années 1930 pour caractériser la crise actuelle : « Chaque fois qu'un immigré entre en
France, il prend le travail d'un Français »31. « Les emplois qu'occupent les travailleurs
immigrés sont des emplois qui pourraient être occupés par des travailleurs français »32.
De même, le chef du Front National se plaint des lourdes dépenses qu'imposent les
étrangers, « la majorité étant constituée par des assistés sociaux non travailleurs, qu'ils
soient chômeurs, oisifs, familles »33. Le Front National insiste beaucoup sur les
prestations sociales perçues par les immigrés, prestations jugées largement supérieures
aux cotisations qu'ils versent. De la sorte, « la France est devenue la sécurité sociale de
la planète entière », s'exclama Albert Peyron, député des Alpes- Maritimes34.
Des années 1930 aux années 1980, de nettes convergences sont encore
enregistrées dans le discours extrémiste consacré aux conséquences sociales de
l'invasion étrangère. Avant la Deuxième Guerre Mondiale, l'extrême droite mena des
campagnes contre l'accaparement des Habitations à Bon Marché (HBM) par les non-
Français. Ces dernières années, le Front National s'est inquiété du regroupement massif
29 Journal Officiel, Débats de la Chambre, 18 décembre 1931, page 4640.
30 Prosper Josse et Pierre Rossillion, L'Invasion étrangère en temps de paix, Paris, 1938,
pages 40 et 42
31 Journal télévisé de France 2, 20 heures, 1er janvier 1994.
32 Jean-Marie Le Pen, Les Français d' abord, Paris, 1984, page 169.
33 Propos tenus le 9 janvier 1984 lors de l'émission Face au public, diffusée sur France Inter.
34 Meeting du Front National à Nice le 11 avril 1988, Nice-Matin, 12 avril 1988.
REMI 1996 (12) 2 pp. 241-260