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L'humiliation des élèves dans l'institution scolaire: contribution à une sociologie des relations maître-élèves - article ; n°1 ; vol.139, pg 31-51

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Revue française de pédagogie - Année 2002 - Volume 139 - Numéro 1 - Pages 31-51
L'article a pour objet de connaître les pratiques d'humiliation des élèves en vigueur dans les établissements d'enseignement français (1). À partir de témoignages écrits recueillis d'une façon codifiée auprès de 495 étudiants, l'auteur a élaboré une typologie des formes d'humiliation en distinguant le rabaissement scolaire lié au statut d'élève de l'injure liée à la personne. L'article présente une interprétation de ces pratiques humiliantes en centrant l'analyse sur les intentions professorales, conscientes ou non, associées à ce type de pratiques scolaires dévalorisantes. L'article montre aussi que l'humiliation des élèves, analysée comme une interaction perturbatrice, est une pratique professorale contraire aux progrès scolaires des élèves.
This article reveals strategies of humiliation used in French schools. The author collected written accounts made by 495 students and realized a typology of various forms of humiliation : from belittling the student to insulting him as a person. The author analyses these practises, focusing on teachers'unconscious or conscious intentions. Students' humiliation appears as a disturbing interaction, which hinders students academic progress.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Ajouté le 01 janvier 2002
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Langue Français
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Pierre Merle
L'humiliation des élèves dans l'institution scolaire: contribution à
une sociologie des relations maître-élèves
In: Revue française de pédagogie. Volume 139, 2002. pp. 31-51.
Résumé
L'article a pour objet de connaître les pratiques d'humiliation des élèves en vigueur dans les établissements d'enseignement
français (1). À partir de témoignages écrits recueillis d'une façon codifiée auprès de 495 étudiants, l'auteur a élaboré une
typologie des formes d'humiliation en distinguant le rabaissement scolaire lié au statut d'élève de l'injure liée à la personne.
L'article présente une interprétation de ces pratiques humiliantes en centrant l'analyse sur les intentions professorales,
conscientes ou non, associées à ce type de scolaires dévalorisantes. L'article montre aussi que l'humiliation des
élèves, analysée comme une interaction perturbatrice, est une pratique professorale contraire aux progrès scolaires des élèves.
Abstract
This article reveals strategies of humiliation used in French schools. The author collected written accounts made by 495 students
and realized a typology of various forms of humiliation : from belittling the student to insulting him as a person. The author
analyses these practises, focusing on teachers'unconscious or conscious intentions. Students' humiliation appears as a
disturbing interaction, which hinders students academic progress.
Citer ce document / Cite this document :
Merle Pierre. L'humiliation des élèves dans l'institution scolaire: contribution à une sociologie des relations maître-élèves. In:
Revue française de pédagogie. Volume 139, 2002. pp. 31-51.
doi : 10.3406/rfp.2002.2880
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfp_0556-7807_2002_num_139_1_2880L'humiliation des élèves
dans l'institution scolaire :
contribution à une sociologie
des relations maître-élèves
Pierre Merle
L'article a pour objet de connaître les pratiques d'humiliation des élèves en vigueur dans les établisse
ments d'enseignement français (1). À partir de témoignages écrits recueillis d'une façon codifiée auprès
de 495 étudiants, l'auteur a élaboré une typologie des formes d'humiliation en distinguant le rabaisse
ment scolaire lié au statut d'élève de l'injure liée à la personne. L'article présente une interprétation de
ces pratiques humiliantes en centrant l'analyse sur les intentions professorales, conscientes ou non,
associées à ce type de pratiques scolaires dévalorisantes. L'article montre aussi que l'humiliation des
élèves, analysée comme une interaction perturbatrice, est une pratique professorale contraire aux pro
grès scolaires des élèves.
Mots clés : humiliation, ordre scolaire, évaluation des élèves, discrimination sociale, difficultés d'apprentissage.
rité. La fréquence des .histoires d'humiliation Ecoliers, collégiens et lycéens partagent de
livrées au chercheur démontre leur importance multiples expériences scolaires qui sont, peu
pour les enquêtes, et constitue, plus largement, ou prou, marquées par l'humiliation, l'injure, la
une des descriptions possibles de ce qui se vexation, la moquerie, la honte... Dans cet article,
passe dans une classe et dans un établissement. afin d'éviter des périphrases inutiles, le terme
« humiliation » sera préféré et sollicité dans un
La sociologie de l'humiliation des élèves reste sens générique. Ce terme, le plus employé par les encore embryonnaire. La recherche marquante élèves, présente en effet l'avantage d'appréhen sur ce thème est due à Dubet (1991) pour qui le
der de façon syncrétique une dimension majeure « mépris » ou le « manque de respect » constitue
de leur histoire scolaire, celle du rabaissement de une sorte de fil rouge sans lequel l'expérience
soi. Les ex-élèves interrogés, même ceux de lycéenne ne peut être véritablement comprise.
notre échantillon a priori protégés des affres sco Une quantification du sentiment subjectif d'humil
laires ordinaires (cf. annexe), sont en effet part iation a été réalisée lors de l'enquête Insee-lned
iculièrement prolixes sur cet aspect de leur menée en juin 1992. La moitié des collégiens et
Revue Française de Pédagogie, n° 139, avril-mai-juin 2002, 31-51 31 49 % exactement, déclarent s'être sent tie III). Enfin, une dernière partie propose une lycéens,
is, « parfois » ou « souvent », humiliés ou rabais interprétation générale des humiliations subies
sés par des professeurs (Choquet et Heran, par les élèves (IV).
1996). Parmi d'autres éléments de bilan, on
notera que le terme « humiliation » n'est pas
répertorié comme mot-clé dans la base de don
HYPOTHESES DE LA RECHERCHE nées educasource.education.fr. Par ailleurs, dans
ET ADMINISTRATION DE LA PREUVE l'index thématique des recherches parues dans la
Revue française de pédagogie de 1967 à 1990, le
thème de l'humiliation n'est pas cité une seule Hypothèses de la recherche
fois, ni les autres synonymes mentionnés ci-des
Les données recueillies ont pour objet d'établir sus. De ce rapide bilan, il ressort que l'humiliation
une connaissance des pratiques d'humiliation des est à la fois une expérience scolaire ordinaire et
élèves non apportée par l'analyse statistique un objet de recherche relativement délaissé. Les
(Choquet et Héran, 1996). Cette connaissance raisons de l'humiliation des élèves ainsi que les
concrète des situations et des mots permet d'apeffets qu'elle produit sur eux restent aussi larg
profondir la connaissance « de l'intérieur » de ce ement méconnus.
que peut vivre un élève dans le quotidien de son
Dans la relation maître-élève, l'humiliation est travail scolaire. Elle est une introduction tout
présente à la fois comme expérience subjective aussi bien à l'analyse de la violence dans les éta
des élèves et réalité sociale de la blissements qu'aux processus de décrochages
classe dont la connaissance est sans aucun scolaires.
doute problématique. Il existe en effet une diff
Les histoires racontées par les ex-élèves eniculté méthodologique classique à passer des
quêtes sont, pour une grande part d'entre elles, ce expériences des élèves, singulières et subject
que nous désignerons par l'expression interives, à une connaissance sociologique définie
actions perturbatrices ou dérégulatrices. L'expar Weber comme une science de la réalité
pression « incidents critiques » ou « pertur(Weber, 1992, p. 148). Chercher à résoudre cette
bateurs » utilisée par Woods (1990) revêt un sens difficulté nécessite de spécifier de façon le plus
trop différent pour que nous puissions la reprendre explicitement possible le cadre de la recherche et
dans notre démarche. Dans l'institution éducative, notamment les biais associés aux modalités de
ces interactions singulières transforment les recueil et d'interprétations des données.
objectifs poursuivis par les élèves, font voir autreL'annexe méthodologique précise les modalités
ment, altèrent l'image du professeur, transforment de collecte et d'exploitation des presque 500 f
voire bouleversent les attentes et les idées que les iches recueillies auprès des étudiants à qui nous
élèves avaient sur l'univers scolaire. Ce sont des avons demandé de nous faire part de leur expé
interactions qui amènent l'acteur à penser que rience scolaire.
« ce ne sera plus comme avant », « qu'on ne l'y
reprendra plus », ou « qu'une page est tournée ». Une connaissance sociologique de l'humi
liation scolaire impose aussi de préciser le plus Dans un langage goffmanien (Goffman, 1974), on
explicitement possible les hypothèses de la considérera que le professeur n'a pas respecté les
recherche et les modalités d'administration de la rites d'interaction ordinaire de la société civile :
l'élève a été offensé et a « perdu la face » au point preuve (partie I). Cette question de méthode est
d'autant plus importante que l'humiliation scol qu'il lui faut modifier, plus ou moins sensiblement,
aire n'est évidemment pas « donnée » par la sa représentation des interactions quotidiennes,
simple lecture des fiches. Un travail d'élucida- son image de soi et sa place dans l'institution scol
tion des significations associées aux situations aire. Certains élèves disent avoir été « dégoûtés »,
« ridiculisés », « découragés », « cassés », « casvécues par les élèves et les maîtres est en effet
sés à vie » par tel ou tel prof jugé « désagréable », inévitable. Ce travail a permis de distinguer une
« méchant », « injuste » ou « humiliant ». Or, une forme d'humiliation propre à la situation d'élève
et constitutive de jugements professoraux déva littérature importante montre qu'une représentat
ion dépréciée de soi exerce des effets négatifs sur lorisants (partie II) d'une autre forme d'humil
iation qui s'adresse non plus à l'élève mais à la la performance scolaire (par exemple Martinot et
Monteil, 1996). Autrement dit, le contexte relation- personne. Elle prend la forme de l'injure
32 Revue Française de Pédagogie, n° 139, avril-mai-juin 2002 nel créé par ces interactions perturbatrices rend ciales, la démarche se rattache davantage à une
thèse « continuiste » qu'à une théorie de la rupdifficile, voire impossible, la poursuite de l'appren
tissage. La connaissance de ces interactions spé ture épistémologique prônée notamment par
cifiques a trop longtemps été négligée : sans Durkheim (1895) ou Bachelard (1939). Par ailleurs,
celle-ci, l'enseignant ne peut accéder à une partie sans forcément considérer que la connaissance
des raisons qui font que parfois la classe lui du social n'existe que dans le dénombrement, il
échappe et devient incontrôlable ou que tel ou tel est patent que l'analyse qualitative réalisée n'est
élève se détourne de la matière enseignée ou se pas de l'ordre du témoignage et de type biogra
révolte. Il s'agit donc de mieux connaître une par phique mais est aussi, indirectement, de type
tie des situations qui sont au fondement de la sur quantitatif en raison du nombre de fiches
vie du professeur dans sa classe et de l'élève dans recueillies et analysées.
l'école.
Les exemples présentés ne constituent en effet
L'hypothèse de la recherche liant, directement que des exemples choisis parmi beaucoup
ou indirectement, certains « décrochages scol d'autres. Mis en avant dans la démarche d'écri
aires », « démotivations », « inaptitudes » scol ture, l'exemple ne vient en fait qu'après dans
l'analyse : le « vécu » des élèves n'accède au staaires, aux pratiques d'humiliation n'est pas exclu
sive d'autres compréhensions de la diversité des tut de connaissance sociale que si le poids
trajectoires scolaires des collégiens et lycéens, du nombre convainc le chercheur du caractère
notamment des approches en termes d'« hér « réel » des situations décrites par les élèves. De
itages » sociaux (Bourdieu, Passeron, 1964, 1970), façon a priori paradoxale, compte tenu de la posi
de « rapport au savoir » (Chariot, Bautier, Rochex, tion épistémologique de cette recherche, il est
possible de solliciter Lévi-Strauss : « pour at1992) ou d'efficacité de l'enseignement (Bressoux,
teindre le réel, il faut d'abord répudier le vécu 1994, 2000 ; Merle, 1998 ; Crahay, 2000). Evidem
ment, ces interactions perturbatrices ou dérégulat quitte à le réintégrer par la suite dans une syn
rices ne se situent pas dans une sorte de vide thèse objective (Lévi-Strauss, 1955, p. 63). Dans
social qui effacerait comme par enchantement la démarche, la répudiation tient à l'exclusion
l'effet des origines sociales des élèves et les spéc d'un certain nombre de fiches dans lesquelles le
ificités de leurs rapports à l'école sur leurs chercheur n'a pu dégager aucun schéma général
manières d'y vivre leur scolarité. L'hypothèse d'intelligibilité de la situation particulière décrite
défendue est autre. Il s'agit de montrer qu'une par l'étudiant. Celle-ci est dès lors restée prison
approche en termes de rapports de classes ne nière de sa singularité biographique et hors du
peut prétendre à la connaissance totale des inte champ de la connaissance sociologique.
ractions maître-élèves. Eu égard aux situations de
La démarche procède finalement d'une série de classe, il existe en effet une autonomie relative des
filtres. Dans « l'infinie diversité du réel » (Weber, pratiques d'humiliation et celles-ci constituent une
1922) soumise à la perspicacité comprehensive dimension insuffisamment explorée des rapports
de chacun, en l'espèce du chercheur dans le des maîtres aux élèves.
cadre d'une démarche scientifique, les étudiants
interrogés ont été placés de fait dans la position
Les modalités d'administration de la preuve d'enquêteur en sélectionnant des interactions de
« face à face » dignes pour eux d'intérêt eu égard
La question de la preuve, ainsi abordée, n'est à la question posée (Cf. annexe méthodologique).
jamais anodine. Le lecteur voudra bien considérer Cette première sélection se double d'une nouvelle
que la démarche typologique réalisée a pour objet sélection réalisée, celle-ci, par le chercheur selon
de mettre à distance l'expérience subjective des les modalités décrites ci-dessus. Le fait que le
chercheur travaille sur un matériau déjà sélecélèves afin d'accéder à un certain degré de génér
alité descriptive et explicative des pratiques tionné, et « travaillé » en l'espèce par les enquêt
humiliantes. La démarche ne consiste pas toute es, constitue une limite propre à la quasi totalité
des activités de recherche, bien que cette limite fois à rompre avec les expériences subjectives
des enquêtes. Il s'agit plutôt de construire, à part se manifeste de façon évidemment très diverse
ir de celles-ci, une compréhension renouvelée selon le type d'analyse. On pense notamment aux
des activités propres à la classe. Dans le champ cadres forcément sélectifs que constituent le
des débats épistémologiques en sciences choix des questions posées dans les grandes
L'humiliation des élèves dans l'institution scolaire : contribution à une sociologie des relations maître-élèves 33 tout le monde. La barre était à un mètre, ce qui enquêtes nationales (recensement, enquêtes
Emploi, etc.), aux effets de désirabilité sociale évidemment est peu, mais pour elle, c'était diffi
sources de biais de réponse, ou encore au cile. Le professeur l'a obligée à sauter. Elle a
codage des professions et groupes sociaux dans obéi, a sauté, puis est tombée. Tout le monde
la nomenclature de l'Insee. riait et surtout le prof. Il l'a obligée à recommenc
er plusieurs fois prétextant se servir d'elle
comme exemple de tout ce qu'il ne fallait pas
faire, et plus largement ne pas être, que le sport
c'était la santé et qu'il était urgent de s'y L'HUMILIATION DE L'ÉLÈVE :
mettre. Je ne suis pas sûre que le droit au respect LE RABAISSEMENT SCOLAIRE
de l'individu ait été respecté. »
Le sentiment d'humiliation est ressenti assez
Dans cette situation particulière, il est délicat fréquemment par les élèves. Evidemment, ce sen
de se faire l'avocat du professeur : il est en effet timent de non respect est réciproque, objective
difficile de plaider la méprise ou le malentendu ment réciproque : il est possible de montrer que
scolaire. La moquerie est objectivement prol'expérience subjective des maîtres est sur ce
bable : elle existe pour l'élève témoin qui raconte point comparable à celle des élèves (2). Le projet
l'histoire ; elle existe aussi pour l'élève soumise poursuivi est de considérer les situations que les
aux rires du professeur ; elle existe enfin, probaélèves jugent offensantes, outrageantes, rabais
blement, pour une partie des autres élèves de la santes, et finalement préjudiciables à une recon
classe. La mise en cause publique de l'élève naissance minimum de soi inséparable de toute
semble aussi revendiquée par le professeur relation éducative et plus généralement sociale.
lorsque celui-ci prend en exemple l'élève pour On donnera plusieurs exemples emblématiques
définir tout ce qu'il ne faut pas faire. S'agit-il d'un des situations d'humiliation en regroupant celles-
procédé didactique profitable à l'élève ? Cette ci par types. Les premières situations sont de
question est importante : lorsqu'ils prennent des type individuel. Les secondes concernent des
exemples de ce qu'il ne faut pas faire, les profespopulations spécifiques d'élèves. Cette distinc
seurs désignent souvent nominalement un ou plution correspond à des différences de pratiques
sieurs élèves. Tenue longtemps pour la manifestprofessorales identifiables à la lecture du corpus
ation indiscutable de l'incompétence, l'erreur fait de fiches étudiées.
désormais l'objet d'une réévaluation dans l'inst
itution scolaire : elle serait devenue un des sup
Le rabaissement individuel de l'élève ports possibles de l'apprentissage. Peut-on dès
lors considérer un point de vue selon lequel la
Dans les situations de rabaissement individuel, situation ne relèverait pas de l'humiliation
l'élève est séparé par le professeur des autres publique mais d'un travail sur l'erreur de l'élève ?
élèves de la classe et se retrouve dans une posi En fait, il n'est guère utile de montrer à un élève
tion de seul contre tous. L'élève assure, malgré l'erreur qu'il a faite, en l'espèce un saut raté, si
lui, au mieux le rôle d'amuseur public, au pire celui-ci n'est pas dans une situation qui lui per
celui de bouc émissaire, de souffre-douleur ou de mette d'y « remédier ». Or la répétition des
tête de turc. Étant donné la spécificité sociale de mêmes sauts ratés et des mêmes erreurs n'offre
la population enquêtée (Cf. annexe méthodolog de toute évidence guère la possibilité d'un pro
ique), les fiches présentent plus souvent des grès : une barre baissée à quatre-vingt-dix ou
situations observées en classe que des situations quatre-vingts centimètres aurait été d'un plus
vécues personnellement par les élèves enquêtes. grand secours et un saut réussi une introduction
plus convaincante à un travail sur l'erreur. En Le « mauvais » élève promu au rang
revanche, la répétition de la même erreur exigée de exemple
par le professeur revient à produire l'effet inverse
« J'avais une amie dont l'embonpoint la gênait de l'objectif pédagogique censé être poursuivi par
le professeur : pour les autres comme pour lui- énormément dans sa vie quotidienne (...). Les
cours de sport étaient donc pour elle un véritable même, l'élève est assimilé à l'incompétence spor
calvaire. Un jour, en cours de saut en hauteur, le tive alors que le principe même du travail sur l'e
prof lui a demandé de franchir la barre devant rreur est de parvenir à une distanciation entre la
34 Revue Française de Pédagogie, n° 139, avril-mai-juin 2002 faute et l'élève. Si, par ailleurs, il existe des subit une sorte de mise à mort symbolique de son
erreurs types, beaucoup d'élèves peuvent servir statut d'élève devant ses camarades.
d'exemple, et il est alors anti-didactique et objec
Cette humiliation publique est aussi classtivement humiliant de prendre comme exemple
iquement présente dans l'habitude professorale une élève particulièrement en difficulté dans la
consistant à rendre aux élèves leurs copies selon discipline.
un ordre décroissant, de la meilleure à la plus
faible, en ajoutant un commentaire du « très bon » De façon plus générale, la valeur des conseils du
au « minable ». Ou bien le professeur ajoute, en professeur tient à leur adéquation aux problèmes
rendant les mauvaises copies, un « petit commentrencontrés par l'élève. On a montré ainsi, à partir
aire destiné à faire rire la classe ». D'autres prod'une analyse systématique des modalités de
fesseurs font preuve d'une mise en cause plus correction de copies de mathématiques et de
circonstanciée des élèves : « Lorsque le profesfrançais, l'effet positif des annotations de copies
seur rendait les copies, il faisait systématiquedonnant à l'élève des conseils personnalisés
ment un bêtisier des erreurs en nommant les de révision (Thaurel-Richard et Verdon, 1996 ;
élèves qui les avaient commises ce qui parfois les Schmitt-Rolland et Thaurel-Richard, 1996). Ces
ridiculisait devant la classe ». De nouveau, le propratiques sont associées à de meilleures perfo
jet pédagogique d'analyse des erreurs de l'élève rmances ultérieures. Il existe donc un abîme entre
devient un prétexte commode au service de praun travail sur l'erreur fondé sur l'analyse métho
tiques humiliantes : nul n'est besoin en effet de dique des erreurs individuelles et la mise en cause
préciser l'identité d'un élève pour assurer la crpublique, et clairement humiliante, du mauvais
itique de ses erreurs, si bien que la désignation exemple et du mauvais élève. Cette mise en cause
publique n'a pas d'autres motifs véritables que la produit de surcroît des effets contre-productifs :
mise en cause de l'élève jugé fautif et incapable. perte de confiance en soi et jugement dépréciatif
Même à l'université, comme l'écrit un étudiant, engendrent de moindres performances scolaires
cette mise en cause est parfois présente. Les (Martinot et Monteil, 1996). L'humiliation de l'élève
commentaires sont appropriés au niveau, en l'oest donc nettement contraire à ses progrès scol
ccurrence la deuxième année de DEUG : « vous aires.
n'avez rien à faire ici, ce n'est même pas d'un
La variété de la mise en cause publique : niveau bac », ou encore « mais comment avez-
« passage au tableau » et al. vous eu votre bac ma pauvre enfant ? ! ». Sur ces
situations, relativement classiques, les remarques
Les élèves ont donc totalement raison lorsqu'ils des enquêtes sont quasi unanimes : la note, juge
reprochent à leurs professeurs la stigmatisation ment professoral définissant la valeur scolaire, est
publique de leurs erreurs. Cette humiliation est une information personnelle, ne concerne que
classiquement présente dans la façon, utilisée l'élève lui-même et n'a, en aucune manière, à être
semble-t-il spécialement en mathématiques, de rendue publique auprès des autres élèves de la
« mettre un élève au tableau ». De nombreuses classe. Comme l'indique un des étudiants interro
fiches racontent cette situation scolaire archéty- gés : « J'estime qu'un élève a le droit de garder
pique de l'élève séchant abominablement sur l'es ses notes confidentielles... C'est comme les pro
trade. Les fiches évoquent soit la situation vécue blèmes de santé. » (3).
par l'ex-élève enquêté, soit, plus souvent, celle
des élèves spectateurs sollicités pour assister à la Le recours à un surnom, sobriquet souvent
mise en cause publique d'un camarade : « Une moqueur, est une autre forme de mise en cause
élève de ma classe a eu la malchance de ne pas publique. Telle élève raconte qu'elle a passé un
être douée en maths. Cela lui a valu, en 5e, de bac scientifique mais a toujours eu du mal à com
rester plantée une heure au tableau parce qu'elle prendre rapidement. Elle posait beaucoup de
n'arrivait pas à résoudre un exercice, et ceci sous questions aux professeurs. Un d'entre eux a fini
par ne plus vouloir lui donner les réponses aux les brimades d'une prof qui ne s'est pas gênée
pour la traiter de nulle devant la classe. Le droit questions qu'elle posait, et a fini par l'appeler
« madame j'comprends pas » lorsqu'elle posait à la dignité de cette personne n'a pas été res
une question. Comme l'indique l'élève : « J'étais pecté ». Le passage au tableau est souvent perçu
comme une sorte de « passage à tabac » scolaire. ridiculisée devant toute la classe ». Et sa volonté
La classe se transforme alors en arène et l'élève de poser des questions a été sérieusement
L'humiliation des élevés dans l'institution scolaire : contribution à une sociologie des relations maître-élèves 35 ébranlée jusqu'à considérer que cette stigmati laire, origine sociale et ethnicité, un tel regroupe
sation publique avait mis fin à sa vocation scient ment revient souvent à établir des ségrégations
ifique... L'intention humiliante du professeur sociales et ethniques (Payet, 1995) même si
la dénégation de telles pratiques est en général n'est de fait guère contestable, tout comme, plus
la règle (Dubet et al., 1999). Les enquêtes, dans généralement, les effets négatifs sur l'apprentis
les fiches qu'ils remplissent, ont souvent une sage de ce type de pratique professorale. Même
en considérant que la nécessité de l'avancement conscience assez claire de ces pratiques. Dans
du cours et le respect du programme ont prévalu tel établissement où les élèves sont regroupés
sur l'exigence d'une transposition didactique dans quatre classes selon l'ordre alphabétique
accessible à tous, les propos de l'enseignant ne (A, B, C, D), avec les meilleurs élèves dans les
classes « A » et les plus faibles dans les classes sont pas conformes à la réglementation scolaire
qui fait obligation à tous d'un respect de chacun. D, les élèves scolarisés dans les classes C et D
s'appellent eux-mêmes et sont parfois appelés
par les autres les « Cons » (pour la classe C) et
Le rabaissement collectif des élèves les « Débiles » pour la classe D. Cette conscience
de la ségrégation scolaire témoigne du sentiment
À l'école primaire, dans les témoignages de honte et de nullité scolaire ressenti par les
recueillis, certains professeurs divisent leurs élèves faibles en tant que groupe scolaire parti
classes en deux voire trois rangées. Cette pra culier à l'intérieur des établissements. Le thème
tique, étant donné l'âge moyen des enquêtes, du « gros nul », classique dans les cours de
date en l'espèce du milieu des années quatre- récréation (Dubet et Martuccelli, 1996), constitue
vingt, sans que l'on puisse savoir si elle subsiste l'expression ordinaire de l'humiliation des élèves
encore sous cette forme ou sous d'autres. Son faibles.
caractère stigmatisant est explicite. Tel instituteur
installe les bons élèves près de la fenêtre et ce
Dans le quotidien des classes, ces différences groupe correspond au « paradis », le groupe des
inter-classes sont concomitantes de formes « moyens » est placé au milieu et correspond au
douces d'humiliation et rabaissement collectifs. « purgatoire », celui des « faibles », placé près du
Le professeur indique par exemple que cette mur, constitue « l'enfer ». Les élèves changent de
classe est « moins bonne » que telle autre, « a groupe selon leurs résultats scolaires, et l'institu
moins bien réussi le devoir », etc. Ces formulteur insiste à cette occasion sur le caractère valo
ations ordinaires, récurrentes dans le langage risant ou dévalorisant de cet acte. D'autres inst
des professeurs (les élèves sont « moins bons », ituteurs se contentent d'une hiérarchie binaire de
« plus faibles », « moins dynamiques », ont l'espace scolaire en séparant « bons » et « mauv
« moins travaillé », etc.), reviennent indirectement ais élèves ». Le caractère dévalorisant de ces
à réaliser des comparaisons « toutes choses pratiques contient inévitablement une dimension
égales par ailleurs » sans grand fondement : ce humiliante tant une partie des élèves de la classe
type de comparaisons est toujours éminemment est désignée publiquement comme incapable,
problématique autant au niveau des classes d'un stigmatisée et montrée du doigt. Ces pratiques de
même établissement que dans les comparaisons classement sont de surcroît associées dans les
internationales (Blum, Guérin-Pacé, 2000). fiches étudiées à des brimades les plus diverses
Logique du classement et logique de rabai(scotch sur la bouche, privations de récréations,
ssement sont en l'espèce indissociables. Cette etc.) qui renforcent la ségrégation et l'humiliation
analyse vaut aussi pour les « groupes de niveau », scolaires subies par ces élèves.
parfois prônés comme remède à l'échec scolaire
dans certains ouvrages pédagogiques alors que Présentes au sein de la classe dans les pra
leurs effets sont pourtant des plus incertains voire tiques de séparation spatiale des élèves, les
humiliations collectives sont également obser négatifs (Crahay, 2000) notamment sur le plan
vables dans la façon de constituer les classes par socio-affectif (Rosenbaum, 1980 ; Oakes, 1985).
les chefs d'établissements. Il existe sur cette Cette ségrégation intra-établissement se double
question un certain nombre de recherches mont d'une inter-établissement (Merle,
rant la façon dont les élèves sont regroupés 1999 ; Trancart, 1999) dont les effets sont proba
blement proches : la consécration des « bons » selon leurs niveaux scolaires (4). Or, étant donné
l'interdépendance statistique entre niveau établissements n'est pas sans désigner, en creux,
36 Revue Française de Pédagogie, n° 139, avril-mai-juin 2002 établissements peu fréquentables et à travers les l'incompétence scolaire de l'injure apparemment
eux les élèves et les relations à éviter... indépendante de toute spécificité scolaire propre
à l'élève.
Dans ces situations de classement scolaire, sou
vent humiliantes pour l'élève, la frontière entre
L'injure liée à l'incompétence scolaire l'espace public et l'espace privé semble relativ
ement respectée. Le classement est, formellement,
Plusieurs fiches présentent des situations d'inétabli selon des critères de compétences discipli
jure sur la personne de l'élève. On sollicitera à naires. La singularité biographique de l'élève n'est
cette fin quelques extraits des histoires racontées a priori pas mise en jeu et en question par le
par les étudiants enquêtes : « Une élève de ma maître. En fait cette séparation des registres scol
classe avait un avis différent de son prof, et aire et personnel est loin d'être respectée d'une
c'était juste une divergence d'opinion sur la manière pérenne. Il existe assez souvent, dans les
manière de réaliser un paysage en cours de desspratiques d'humiliation, un chevauchement entre
in. Elle s'est fait traiter de « pétasse » et de les sphères du pédagogique et du privé. Celles-ci
« coincée ». Une analyse détaillée sera réalisée de prennent alors une forme particulière d'injure sur
ce type de situation car, contrairement aux appala personne provoquée par le passage du registre
rences, elle n'est en rien spécifique aux arts plasscolaire - l'élève « nul » - au registre personnel -
tiques : dans bien d'autres disciplines, les élèves l'élève « con », « coincé », « pétasse », « pimbêche »,
sont traités de « coincés », « pimbêches », « péetc.
tasses. » L'hypothèse défendue tient à l'existence
d'un lien entre l'injure et la représentation profes
sorale de la compétence scolaire de l'élève.
Injure et représentations professorales L'HUMILIATION DE LA PERSONNE : L'INJURE
de la compétence scolaire
L'injure est ordinairement pensée comme l'apa Dans cette histoire telle que nous sommes ame
nage exclusif des élèves (Lorrain, 1999). Il n'en nés à la connaître, les questions centrales, in
est rien comme en témoigne abondamment la lec timement liées, concernent « la manière de réaliser
ture des fiches recueillies. L'injure sur la personne un paysage en cours de dessin » et l'absence de
qualité artistique de l'élève traitée de « pétasse » est d'ailleurs une des dimensions de la vie de la
classe pour laquelle les dénonciations des élèves et « coincée ». L'enseignement des arts plas
sont les plus surprenantes, les plus violentes tiques, peut-être davantage que les autres ense
aussi. Comme souvent, la fréquence élevée de ignements, semble tiraillé entre deux discours qui
cette dénonciation ne peut être reliée de façon s'enchevêtrent sans se rencontrer et s'interroger
simple à la fréquence effective des injures. Les mutuellement de façon suffisamment explicite à la
situations exceptionnelles, les mots particulièr fois pour l'élève et le professeur. Tantôt la pro
ement déplacés, ces interactions perturbatrices ou duction de est le produit d'un long apprent
dérégulatrices, marquent les élèves suffisamment issage, résulte de la maîtrise de techniques spé
cifiques à l'artiste et d'une familiarité ancienne pour que ces infractions à la civilité ordinaire de
la classe prennent une place importante dans leur avec les œuvres qui forment l'œil, la sensibilité et
vie scolaire alors même que celles-ci sont éven le sens de l'esthétique ; tantôt cette production
tuellement peu nombreuses, voire rares. Par défi est le fruit du talent, du don, du goût, du sens
nition, l'affaiblissement d'un lien, en l'espèce inné des couleurs et des formes... Ces deux
celui d'un élève à un maître, à une discipline représentations concurrentielles des compét
d'enseignement ou à l'école, n'a pas besoin de se ences scolaires sont, peu ou prou, présentes
reproduire plusieurs fois pour que ces effets dans toutes les disciplines scolaires. Dans l'e
nseignement des lettres, la sensibilité et « l'esprit soient prégnants, voire irréversibles. C'est pour
de finesse » sont souvent vantés et considérés cette raison que les élèves interrogés ont gardé
en mémoire ces événements. C'est en ce sens comme des qualités inhérentes à la personne de
que la probable rareté de ces situations n'est pas l'élève. Il en est de même en mathématiques où
les « bons » élèves sont censés faire preuve en rapport avec leurs effets scolaires et qu'à ce
titre elles méritent attention et analyse. Il est pos « d'idées », « d'astuces », voire « d'imagination »
sible de distinguer l'injure sur la personne liée à dans la résolution des problèmes difficiles.
L'humiliation des élevés dans l'institution scolaire : contribution à une sociologie des relations maître-élèves 37 Autrement dit, dans toutes les disciplines, le il que tu ne comprends rien alors que ton père et
« bon » élève, considéré comme « doué » par cer ta cousine sont bons en maths (il avait eu mon
tains professeurs, se distinguerait radicalement père au collège et ma cousine était dans la même
de l'élève jugé faible, essentiellement capable, à classe que moi). Jamais ce professeur n'a essayé
l'instar du Chaplin des Temps Modernes, de la de parler avec moi de mes problèmes, et visibl
répétition mécanique des mêmes exercices. ement il n'arrivait pas à comprendre mon échec ».
« Tel père, tel fils » semble être le viatique princi
L'élève et le professeur sont prisonniers de pal de la compréhension des compétences en
cette double représentation des compétences mathématiques par ce professeur. La difficulté de
scolaires, ballottés selon les périodes entre une ce professeur à mener une réflexion sur les diff
compétence pensée comme le fruit d'un vrai tra icultés de cet élève apporte une illustration quasi
vail d'apprentissage ou un pur produit de qualités parfaite de l'analyse de Bachelard : « Dans l'édu
intrinsèques. Or les idéologies contemporaines cation, la notion d'obstacle épistémologique est
apportent sans doute davantage de crédit aux également méconnue. J'ai souvent été frappé du
talents et au « tout génétique » qu'aux discours fait que les professeurs de sciences, plus encore
sur la méthode et les techniques... Le problème que les autres si c'est possible, ne comprennent
éventuellement rencontré par les professeurs tient pas qu'on ne comprenne pas » (Bachelard, 1989).
donc aux représentations paradoxales de la com
pétence de l'élève : le discours sur « l'imagina L'injure sur la personne liée à l'incompétence
tion », les « idées » ou « l'originalité » est, pour scolaire prend des formes variées comme l'a
une grande part, un discours de dénégation du tteste la lecture de nombreuses fiches : « Pour
travail d'apprentissage de l'élève et, parallèle l'avoir vécu personnellement, l'une des choses les
ment, des savoirs et compétences didactiques du plus difficiles à vivre, surtout en cas d'échec, est
professeur. Cette représentation innéiste de la probablement l'humiliation dans la classe. En ter
compétence scolaire aboutit à une confusion des minale, âge où heureusement on est souvent
registres d'appréciation, celle portée sur l'élève moins vulnérable, un professeur de maths m'a
et celle portée sur la personne, et à un gliss traité de « vache imbécile » en me tirant l'oreille
ement des appréciations professorales, de celles sous prétexte que je ne réussissais pas à
relatives aux compétences actuelles de l'élève résoudre un problème au tableau. » Dans un rac
à celles portant sur des qualités censées courci saisissant, le professeur de mathématiques
constantes de l'individu et appréhendées comme incriminé réduit l'élève faible en
une seconde nature. Une des dimensions irréduc au rang de l'animal, et associe, sans réserve
tibles de l'injure professorale est en effet de faire méthodologique ni précaution scientifique excess
abstraction du contexte scolaire et d'ignorer le ive, la nullité en mathématiques à l'impossibilité
statut d'élève défini par le fait de ne pas savoir et d'être véritablement humain, voire même, une
la nécessité d'apprendre. Cet oubli du statut de vache tout à fait ordinaire...
l'élève est en fait corrélatif de la non reconnais
Injure et hiérarchie des disciplines sance du statut d'enseignant et de ses missions.
d'enseignement Le glissement des appréciations du registre scol
aire au registre personnel est par définition d'au
L'obstacle épistémologique, à la fois commun tant plus probable que l'enseignant adhère expl
dans son principe à toutes les disciplines et spéicitement à l'existence d'aptitudes intrinsèques et
cifique aussi à chacune d'entre elles, fait l'objet à l'idéologie du don en se conformant ainsi à un
d'une reconnaissance professorale variable : plus discours rassurant et bien établi sur les diff
la discipline est « noble » et associée à des qualérences d'intelligence (Merle, 1999) (5).
ités scolaires jugées remarquables plus, semble-
Quelques extraits de fiches confirment la pérenn t-il, l'opinion d'une compréhension immédiate et
ité d'une conception innéiste de la compétence innée semble prévaloir sur la nécessité d'un
scolaire : « En quatrième, je ne comprenais pas apprentissage régulier et méthodique. La légit
les mathématiques. J'ai eu un 2/20 à un devoir. imité des professeurs à porter sur leurs élèves des
Le professeur de mathématiques est venu me voir jugements dépréciatifs semble en effet en rapport
lorsqu'il rendait les copies, il a pris mon livre et avec la légitimité de leur discipline et son cla
m'a donné un coup sur la tête avec ce livre. En ssement dans la hiérarchie scolaire. En mathé
même temps, il a crié sur moi : comment se fait- matiques, tout particulièrement, les professeurs
38 Revue Française de Pédagogie, n° 139, avril-mai-jum 2002 associent davantage leurs compétences à un don injures ad hominem et la désignation de l'insuff
assimilant plus facilement la définition de l'intel isance scolaire, des matheux d'hier aux élèves
ligence à l'excellence mathématique (Léger, 1983). des séries technologiques, professionnelles voire
Les remarques déplacées des professeurs de littéraires d'aujourd'hui, sont grosso modo en
maths sont d'ailleurs beaucoup plus présentes rapport avec leur origine sociale plus ou moins
dans notre corpus de fiches à l'égard des élèves aisée (6). Autrement dit, si l'hégémonie des
scolarisés dans des classes littéraires ou techno humanités est révolue, l'esprit du classement
logiques. Comme l'indique un des étudiants inte scolaire qui l'a animée reste toujours aussi
rrogés : « Un élève peut être faible dans une présent. Ce n'est d'ailleurs que relativement
matière et avoir des capacités dans d'autres. Un récemment que les épreuves du concours génér
professeur ne peut insulter des élèves en leur al se sont ouvertes aux épreuves profession
disant qu'ils [ne] sont « bons à rien ». Ici, il s'agis nelles et technologiques. Si une telle redistribu
sait de l'enseignement des mathématiques en tion des honneurs et lauriers scolaires est un
classes littéraires. C'est une remarque élitiste. » symbole de changement, elle n'efface pas toute
fois la forte dépréciation dont pâtissent les
L'injure est parfois accompagnée de l'imposi filières non générales, notamment lors des choix
tion de comportements dégradants. Ainsi, dans d'orientation : ces enseignements sont peu
les classes littéraires, tel professeur de mathémat recherchés par les élèves et les professeurs les
iques avait l'habitude de mettre les mauvaises évitent également préférant, avec constance
copies à la poubelle et les élèves concernés depuis près de vingt ans, le « charme discret »
devaient venir les récupérer à la fin du cours. des élèves bourgeois (Léger, 1983).
Cette pratique professorale d'humiliation offre un
bel exemple du raccourci scolaire qui consiste à Injure et jugements de classe considérer que les filières accueillant des élèves
« faibles » en mathématiques sont constitués de
Les jugements humiliants qui portent atteintes à « bons à rien », d'élèves qui « ne comprennent
la personne de l'élève sont aussi, à l'instar des rien » entretenant une forte proximité spatiale
humiliations portant sur l'incompétence scolaire, avec les « poubelles » de l'établissement.
potentiellement, des jugements de classe : le proL'analyse des données permet donc de supposer
fesseur qui oppose l'élève « coincé » à l'élève un lien de causalité entre l'élitisme de certaines
« créatif » et « imaginatif » juge également des didisciplines et les pratiques humiliantes. Par pru
fférences de rapports à la culture légitime confodence méthodologique, il ne faut pas exclure que
rmément à une analyse développée dans les ce lien de causalité soit, partiellement ou totale
années soixante par Bourdieu et Passeron (1964). ment, le résultat d'un biais de sélection des expé
Plus largement, les professeurs sollicitent plus ou riences subjectives présentées par les enquêtes :
moins directement des hiérarchies professionle statut de discipline dominante et sélective des
nelles : l'enfant de paysan, d'ouvrier ou d'emmathématiques peut rendre les élèves particuli
ployé s'oppose à l'enfant des professions aisées, èrement réceptifs aux remarques déplacées des
aux enfants de « collègues » et de cadres. professeurs de cette discipline alors même que
Comme l'indique, presque crûment, un professeur de telles remarques seraient aussi fréquentes
interrogé lors d'une précédente recherche « il y a dans les autres matières.
quelques professions qui sont importantes, des
Pour autant, la compréhension des propos spé professions par exemple, euh... tous ceux qui
cifiquement dévalorisants tenus en cours de sont psychologues etc., je crois que ça explique
mathématiques est éclairée par l'histoire du sys aussi la relation que l'on peut avoir avec eux, ils
tème éducatif : de telles remarques humiliantes parlent d'un certain lieu, qui est important à
dans cette discipline semblent peu probables à la connaître, qui n'est pas le même que d'autres »
fin du XIXe siècle, à l'époque, aujourd'hui si (Merle, 1996). Sans euphémisme excessif, le pro
étrange, où les bons élèves en maths étaient sus pos a le mérite de distinguer sans fard les pro
pectés de capacités limitées et où régnait sans fessions jugées importantes du vulgum pecus.
partage l'hégémonie des humanités grecques et Plusieurs extraits de fiches montrent que les
latines choisies sans guère d'hésitations par les humiliations sur la personne sont orientées par
meilleurs élèves. Du point de vue sociologique, l'honorabilité des statuts sociaux et la noblesse
on ne peut être que frappé de constater que les des origines :
L'humiliation des élevés dans l'institution scolaire : contribution à une sociologie des relations maître-eleves 39