La confédération béotienne et l'expansion thébaine à l'époque archaïque - article ; n°1 ; vol.97, pg 59-73

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Bulletin de correspondance hellénique - Année 1973 - Volume 97 - Numéro 1 - Pages 59-73
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1973
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Jean Ducat
La confédération béotienne et l'expansion thébaine à l'époque
archaïque
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 97, livraison 1, 1973. pp. 59-73.
Citer ce document / Cite this document :
Ducat Jean. La confédération béotienne et l'expansion thébaine à l'époque archaïque. In: Bulletin de correspondance
hellénique. Volume 97, livraison 1, 1973. pp. 59-73.
doi : 10.3406/bch.1973.2119
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1973_num_97_1_2119LA CONFÉDÉRATION BÉOTIENNE ET L'EXPANSION
THÉBAINE A L'ÉPOQUE ARCHAÏQUE n
dans Expansion une certaine thébaine mesure, et deux formation aspects de d'une la confédération même réalité. Si béotienne une structure sont,
fédérale perfectionnée s'est élaborée relativement tôt chez les Béotiens,
c'est parce qu'une cité plus puissante que les autres, Thèbes, l'a voulu et y
a œuvré. Si Thèbes a pu imposer assez facilement son hégémonie à un
certain nombre de cités béotiennes, c'est parce qu'elle a su utiliser à son
profit l'aspiration des Béotiens à l'unité1.
Ces considérations, assez banales, sont peut-être les seules sur lesquelles
tout le monde s'accorde. Encore conviendrait-il d'y apporter quelques
nuances. Sans aller jusqu'à mettre en doute la réalité d'un « impérialisme »
thébain au vie s., qu'aucun document contemporain n'atteste expressé
ment, on doit accorder que la Confédération n'a pu être créée de vive force
et qu'à tout le moins le consentement des parties prenantes a été nécessaire.
Sur le processus de sa formation, et notamment sur la chronologie, la plus
grande incertitude règne2. Pour Moretti et Guillon, c'est dès le vne s.
que commencent l'expansion thébaine et les progrès de la Confédération.
Larsen, au contraire, constate3 que l'alliance de Platées avec Athènes4
(*) M. M. P. Lévêque et P. Roesch, à qui j'avais communiqué une première version de cet
article, m'ont permis, par leurs remarques judicieuses et substantielles, de l'améliorer notable
ment ; qu'ils en soient remerciés.
(1) Le terme de « Confédération » est utilisé conventionnellement pour nommer la structure
politique commune à ceux qui, en réalité, ne s'appellent jamais autrement que « les Béotiens ».
(2) Principales études récentes : L. Moretti, Ricerche sulle leghe greche (1962), p. 97-112;
P. Guillon, Le Bouclier d'Héraclès (1963 ; cf. mon compte rendu REG 77 [1964], p. 283-290) ;
J. A. O. Larsen, Greek federal slates (1967), p. 27-31 ; R. J. Buck, « The formation of the Boeotian
league », CIPh 68 (1972), p. 94-101. P. Cloché, Thèbes de Béotie, p. 17, parle assez vaguement
de la « lente formation d'une confédération aux liens assez faibles, dans laquelle le rôle de Thèbes
grandit peu à peu ». Nous ne partageons pas cette façon de voir ; pour nous, la Confédération
est née à un moment précis de l'histoire, et Thèbes en a pris la tête dès l'origine. — Autres
abréviations utilisées ici : Defradas = J. Defradas, Les thèmes de la propagande delphique
(1954) ; Sordi == M. Sordi, La lega Tessala (1958) ; Kolk = D. Kolk, Der pythische Apollon-
hymnus als aitiologische Dichtung (1963).
(3) O.c, p. 29.
(4) Date : cf. ci-dessous, p. 67. 60 JEAN DUCAT IBCH 97
est le premier événement montrant de façon sûre l'existence de la Confé
dération ; la plus récente étude, celle de Buck, conclut elle aussi à une date
« basse » (vers 525-520). Le but de la présente mise au point est de suggérer
qu'un examen attentif de tous les indices disponibles permet d'atteindre
des résultats vraisemblables et d'une précision satisfaisante pour l'époque
considérée.
Facteurs favorables.
Les quelques indications qui vont suivre visent moins à rappeler des
faits bien connus qu'à marquer la limite des conclusions que l'on peut en
tirer.
1) Le facteur géographique. Il est vrai que le secteur occupé par les
Béotiens forme d'une certaine façon une région géographique, ayant sa
physionomie propre. Il est plus difficile de savoir dans quelle mesure
l'unité de cette région n'est pas précisément le résultat de son histoire.
Car ce qui frappe le voyageur dans le pays béotien, c'est peut-être plus
la variété des paysages que leur similitude. Géographiquement, un pays
compartimenté ; historiquement, une mosaïque de cités ; rien au départ
ne différencie la Béotie des autres régions de la Grèce... sinon le fait qu'elle
est plutôt plus morcelée que la Laconie ou l'Attique par exemple.
2) Les liens ethniques et religieux. La représentation que les Béotiens
se font d'eux-mêmes est celle d'une ethnie dont l'existence, l'unité et la
dénomination même sont antérieures à son arrivée dans la région où nous
la voyons installée à l'époque historique. Le pays d'origine des Béotiens
portait le nom mythique d'Arné ; il se trouvait en Thessalie5 — dans la
région du golfe Pagasétique, selon certains indices relevés par les
modernes6. C'est donc en bloc que les Béotiens seraient venus en Béotie.
Sont exclus de cette unité originelle les « Minyens » d'Orchomène et
d'Asplédon. Le fait qu'Orchomène est précisément la cité la plus rétive
à l'hégémonie thébaine peut soulever des doutes quant à la valeur réelle
de ces traditions. Mais l'origine des Béotiens est un problème dans lequel
nous n'avons pas à entrer : vraie ou fausse, la tradition que nous avons
résumée était universellement admise, et d'abord par les intéressés
eux-mêmes ; cela seul importe.
De leur unité originelle les Béotiens voyaient d'ailleurs des preuves
à la fois dans leur dialecte et dans leurs cultes communs (de Poséidon
à Onchestos, d'Athéna Itonia à Coronée). Qu'il ne s'agisse pas là de liens
artificiels élaborés postérieurement à l'édification de la Confédération est
montré par certains signes : le défilé militaire des Pamboiotia a un caractère
(5) Diodore, IV, 67 ; cf. Thucydide, I, 12.
(6) P. Guillon, Bouclier, p. 62, et, sur Arné, p. 44 n. 54. LA CONFÉDÉRATION BEOTIENNE A L'ÉPOQUE ARCHAÏQUE 61 1973]
archaïque ; Coronée et Onchestos ne sont pas situées au voisinage de
Thèbes, mais sur une route très ancienne ; outre les cultes officiellement
communs, il y a, comme l'a montré A. Schachter7, un type béotien de
culte, qui apparaît dans différents sanctuaires : lien d'autant plus significatif
d'une véritable unité de culture que les Anciens n'en étaient pas conscients.
P. Guillon est donc fondé à conclure8 que « l'élément initial de la Confédéra
tion » fut « un groupement religieux », et que, plus généralement, les
Béotiens «n'ont cessé d'être unis par des liens de caractère tribal que
décèlent, avec la toponymie, les cultes communs et les fêtes ».
Mais il faut dire aussi que ceci ne suffît absolument pas à expliquer la
formation de la Confédération : le passage des liens ethniques et culturels
à une organisation politique représente une transformation radicale,
qui ne peut avoir été spontanée, et qui, dans d'autres régions de la Grèce,
n'a jamais été réalisée. Les traditions et les pratiques pambéotiennes ont
seulement facilité la tâche de Thèbes, en fournissant à son action à la fois
un support « idéologique » et un camouflage.
Dans ce qui va suivre seront examinés les indices susceptibles de
manifester la naissance de la confédération béotienne et de l'« impéria
lisme » thébain. L'ordre adopté s'efforcera d'être chronologique ; mais il
convient de considérer à part une série particulièrement importante de
documents : les monnaies.
Le monnayage béotien.
En simplifiant un peu, on dira que quatre séries apparaissent dans
le monnayage béotien archaïque9 : des monnaies anépigraphes ; des
monnaies avec les initiales des cités10, soit au centre du carré creux, soit
(plus rarement) dans les échancrures du bouclier ; des monnaies explicit
ement fédérales, avec BO en monogramme ; des monnaies commémorant
l'alliance chalcidienne11. Toutes sont frappées à l'emblème du célèbre
bouclier béotien12, et portent au revers un carré creux du type « ailes de
moulin ».
Les spécialistes soulignent l'extrême unité de ce monnayage ; Seltman
pense même que toutes ces monnaies, y compris celles à initiales des cités,
(7) «A Boeotian cult-type », BullInstClSt 14 (1967), p. 1-16.
(8) Bouclier, p. 66 n. 81.
(9) Bibliographie dans l'article de L. Lacroix, « Le bouclier, emblème des Béotiens »,
RBPhil 36 (1958) p. 5 et n. 1 ; y ajouter Seltman, Greek Coins, p. 54-57; W. P. Wallace,
NumChr série 7, 2 (1962), p. 38 et n. 1 ; A. J. Graham, Colony and Mother city (1964), p. 126-127.
(10) Sont représentées : Akraiphia (plus vraisemblable qu'Aulis), Coronée, Haliarte,
Mycalessos, Pharai (? ; l'existence même de cette cité paraît problématique), Tanagra, Thèbes.
Orchomène a un monnayage tout à fait indépendant (quoique d'étalon éginète également),
avec des emblèmes propres. Pour Thespies, il n'y aurait pas de monnayage archaïque ; ce qui
étonne, vu l'importance de la cité.
(11) Symboles béotiens (bouclier, lettres BOI) et chalcidiens (roue, lettre γ ) y sont distribués
selon une symétrie rigoureuse.
(12) Sur sa signification, voir l'article cité ci-dessus (n. 9) de L. Lacroix. 62 jean ducat IBCH 97
sortent d'un seul atelier fédéral, qu'il situerait volontiers à Tanagra13.
Battre monnaie est un acte politique ; que les cités béotiennes aient décidé
ou accepté de le faire en commun montre qu'elles décidaient ou acceptaient
en même temps de se donner des structures politiques communes.
Les monnaies commémorant l'alliance chalcidienne se datent d'elles-
mêmes de 507/506. Il serait inexact de dire qu'elles donnent pour les autres
séries un terminus ante quern, car rien ne prouve que celles-ci leur soient
toutes antérieures. Head situait le début du monnayage béotien vers 600,
suivant un schéma de Wilamowitz qui faisait commencer très tôt l'expan
sion thébaine et la Confédération14. Cette chronologie était manifestement
trop haute, et Seltman l'abaissa d'un demi-siècle15. Une telle datation
s'accorde mieux avec ce que l'on sait de l'histoire des monnaies archaïques,
mais demeure passablement arbitraire. Le schéma d'évolution (repris
encore, dernièrement, par Buck), qui fait se succéder monnaies anépi-
graphes, monnaies inscrites et monnaies de 507/506, est purement hypo
thétique, et on peut récuser la logique sur laquelle il repose. Le point de
repère de 507/506 ne vaut donc que pour les monnaies chalcido-béotiennes.
La ressemblance qui unit toutes ces séries monétaires donne à penser
qu'elles doivent être rassemblées dans un laps de temps relativement court.
Cet argument, assez faible en lui-même, semble confirmé par l'examen de
la forme des lettres qui désignent sur certaines monnaies les cités ou la
Confédération (fig. 1).
H Pi Φ θ Φ Ε
.Fig. 1. — Lettres sur les monnaies béotiennes.
Certes, L. Jefïery16 a souligné combien il est difficile de dater des lettres
ainsi isolées et relevant d'ailleurs1 d'une technique très différente de celle
des inscriptions sur pierre. On peut néanmoins donner une impression :
ces lettres larges, solidement plantées, bien équilibrées, ressemblent à celles
d'inscriptions comme Jeffery n° 13, pi. 8 (colonne de Simonidas au Ptoion),
et ne sont vraisemblablement pas antérieures à 525. On peut donc dater
les monnaies à inscriptions du dernier quart du vie s. Quant aux anépi-
graphes, elles sont évidemment indatables. L'étude du monnayage ne
suffit donc pas à résoudre les problèmes chronologiques des débuts de la
Confédération17 ; elle donne cependant une claire indication de tendance.
(13) A vrai dire, les arguments qui appuient ce choix de Tanagra sont faibles, et l'existence
même d'un atelier unique, douteuse.
(14) On comprend combien il est imprudent dans ces conditions d'utiliser les dates fournies
par Head pour reconstituer l'histoire de la Confédération. Ici domine souvent, l'historien demande
au numismate ce qu'en réalité le numismate attend de lui.
(15) Greek Coins, p. 54.
(16) The local scripts of arçhqlc Greece, p. 93. ·
(17) Des monnaies datées â l'aide de tels critères ne sauraient de toutes façons suffire à
fournir une chronologie utilisable par l'historien. ■
.
.
LA CONFÉDÉRATION BEOTIENNE A L'ÉPOQUE ARCHAÏQUE 63 1973]
Là « Suite Pythique ».
Date. Le texte est généralement daté de la fin du vne s., avant la guerre
sacrée (Defradas, Sordi, Kolk). P. Guillon18 préfère un schéma chrono
logique qui place le poème aprèsicette guerre, vers 580. Nous avons déjà
Indiqué1? pourquoi cette date basse ne nous semblait pas s'imposer ; nous
nous en tiendrons donc jusqu'à nouvel ordre à la chronologie traditionnelle.
Signification. P. Guillon a insisté sur les éléments suivants : omission
du Ptoion ; description « désobligeante » (vers 225-228) du site de Thèbes,
présenté comme encore désert ; retour et non arrivée d'Apollon au
Tilphoussaion. Il en a conclu que la Suite est un poème antithébain,
composé par « un habitant de la région orchoménienne ». Dans cette
interprétation,· l'expansion thébaine est alors une réalité, et la menace
thébaine sur f la Béotie, et notamment sur la Béotie du Copaïs,» est
suffisamment précise pour provoquer alarmes et réactions.
Cette interprétation nous semble trop hardie. Le poème n'a rien
d'« orchoménien »,il est purement delphique (Defradas, Kolk). L'allusion
au site de Thèbes ne vise pas précisément la cité, mais le sanctuaire de
l'Hisménion, dont le poète veut marquer le caractère secondaire et récent
par rapport, à celui de Delphes (Sordi).- Nous avons proposéa9 d'étendre
cette explication aux cas du Tilphoussaion et du Ptoion. Dès lors, il ne
reste rien d'un caractère antithébain du poème, qui cesse du même coup
d'être un témoin de l'expansion thébaine et des progrès de la Confédération.
Ftoion : l'éviction du Héros.
, Nous avons déjà résumé et critiqué à plusieurs reprises l'argumentation
de P. Guillon sur ce point21. En réalité, rien ne démontre une intervention
de Thèbes au Ptoion vers 600 : Apollon a toujours été le, maître du sanc
tuaire de Perdikovrysi, il n'y a pas eu d'éviction du Héros, et l'équation
Apollon = Thèbes est sans fondement.
La guerre sacrée.
"Date, traditionnelle (et conventionnelle, comme le remarque avec
raison P. Guillon, Bouclier, p. 57 ; il y a même de sérieuses raisons de douter
de l'historicité de cette guerre) : 600-590.
Signification^ Du fait que,- d'après les récits que nous en possédons,
les Béotiens n'ont pas participé directement à l'opération contre Krissa,
P. Guillon déduit qu'elle a en réalité été menée contre eux. Les peuples du
Sud de la Thessalie auraient trouvé dans la guerre sacrée et dans le transfert
subséquent de,l'Amphictyonie à Delphes le moyen de couper court à une
expansion thébaine qui les menaçait directement22.
(18) Bouclier, p. 85-98.
(19) REG 77 (1964), p. 290.
(20) Ibid., p. 289.
(21)p. 286-288 ; Kouroi du Ptoion, p. 439-442.
(22) Bouclier, p. 61-62. 64 , jean ducat \_BCH 97
Ce schéma perd toute consistance à partir du moment où disparaît
la seule preuve donnée par P. Guillon de cette menace thébaine, à savoir
l'éviction du Héros Ptoios. D'autre part, le rapport entre la guerre sacrée
ett l'installation de l'Amphictyonie à Delphes peut être inversé (ainsi,
M. Sordi). Que la guerre sacrée ait été faite sans les Béotiens (s'il en fut
vraiment ainsi) ne prouve pas qu'elle ait été faite contre eux : après tout,
eux aussi sont partie prenante dans la nouvelle Amphictyonie. Il n'y a
pas à chercher à cette opération d'autres objectifs que ceux qu'elle atteignit :
or, ceux-ci ne sont pas anti-béotiens23.
Le « Bouclier d'Héraklès ».
La date de ce poème pseudo-hésiodique est très contestée24. Les
« littéraires » (Mazon, Russo, Schwartz) marquent une nette préférence
pour une date basse (entre 590 et 550 ; Schwartz : vers 550). Sordi et
Guillon placent le poème avant la guerre sacrée ; Defradas, après. Nous
avons déjà indiqué25 notre préférence pour une date basse.
Sa signification a été fort bien analysée par P. Guillon26. L'Héraklès
du poème est le héros thébain ; le combat a lieu à Pagasai ; le crime de
Kyknos était d'avoir dépouillé les pèlerins se rendant à Delphes. Le poème
exprime « une revendication thébaine à la défense du culte d'Apollon dans
la région de Pagases, ou, si l'on veut, au contrôle du sanctuaire de Pagases
sous le couvert de la défense du culte d'Apollon »27. Mais peut-on vraiment
parler de revendication, de contrôle? Autrement dit, est-il question là
de «politique»? En fait, il s'agit simplement de rappeler des données
traditionnelles, connues de tous ; chacun savait que la région du golfe
Pagasétique était l'antique foyer des Béotiens. Les cités ne manquent pas
les occasions qui se présentent à elles de faire des rappels de ce genre,
sans que l'on puisse conclure sur ces seules bases à l'existence chez elles de
« visées impérialistes ». Il est certain en tous cas que le but essentiel de
l'impérialisme thébain ne sera pas la domination du Sud de la Thessalie.
Le « Bouclier » n'en marque pas moins, dans notre recherche, une
étape importante. C'est là en effet que s'amorce pour la première fois
l'articulation de deux thèses complémentaires qui constitueront l'ossature
de l'idéologie impérialiste de Thèbes : l'unité des Béotiens, symbolisée
par leur communauté d'origine ; l'aptitude de Thèbes à exprimer cette
unité, à lav réaliser, à parler au nom de tous les Béotiens.
(23) Voir sur ce point (mais avec prudence, notamment en ce qui concerne Athènes) les
suggestions et hypothèses de M. Sordi.
(24) Voir surtout P. Guillon, Bouclier, p. 13-25, notamment p. 13 n. 9 ; et REG 77 (1964),
p. 283-284.
(25) REG 77 (1964), p. 284.
(26) Bouclier, p. 29-53.
(27)p. 52. LA CONFÉDÉRATION BEOTIENNE A L'ÉPOQUE ARCHAÏQUE 65 1973]
Kéressos28.
Le texte de Plutarque, Camille, 19, 3, indique que la victoire de Kéressos
fut remportée par les « Béotiens », et qu'elle eut des conséquences impor
tantes (« libération de la Grèce »). Certes, il y a là-dedans à prendre et à
laisser, et Buck a justement relevé (p. 96) le caractère oratoire et emphat
ique de l'autre passage de Plutarque relatif au même sujet {Malignité
d'Hérodote, 33, 4). Il est clair cependant qu'à cette époque, non seulement
la Confédération existait, mais encore qu'elle était assez forte pour couper
court aux ambitions d'un État de première grandeur comme la Thessalie.
La date de cette bataille est discutée, les deux passages de Plutarque
impliquant deux chronologies très différentes. La date haute (vers 571)
est encore admise par P. Guillon29 ; on tend aujourd'hui à préférer la date
basse proposée par M. Sordi30, mais certains auteurs ont avancé des dates
« moyennes » : Beloch 540, Buck 520. Nous aurons donc à y revenir
ci-dessous.
La fondation d'Héraclée du Pont.
Héraclée du Pont fut fondée vers 560-550 31 par Mégare et Tanagra.
C'est un indice de l'importance de Tanagra ; mais il ne nous apprend
rien sur l'histoire de la Confédération, car ce n'est pas son appartenance à
la Confédération qui aurait pu empêcher Tanagra de fonder une colonie
pour son propre compte. L'existence de bonnes relations entre Tanagra
et Mégare n'est pas un indice non plus.
Dédicaces au Ptoion.
P. Guillon avait parfaitement raison de considérer le Ptoion comme un
révélateur de l'histoire archaïque de la Béotie. La région d'Akraiphia et
le célèbre oracle d'Apollon, par leur situation et leur importance, étaient
une des premières étapes désignées de l'expansion thébaine32. Deux dédica
ces athéniennes, curieusement symétriques, soulignent l'importance poli
tique du Ptoion au vie s.
1) La dédicace d'Alcméonidès, vers 550-540 [Kouroi du Ptoion, n° 141,
p. 242-251). Comme Pisistrate a d'excellents rapports avec Thèbes, les
bonnes relations que les Alcméonides entretiennent alors avec le Ptoion
impliquent que vers 550-540 le sanctuaire est indépendant de Thèbes,
(28) On nous permettra de ne mentionner que par prétention le mythe de la dispute du
trépied delphique entre Apollon et Héraklès. Les critiques (notamment Defradas et Sordi) sont
en général d'accord pour considérer que cet Héraklès représente moins les Béotiens que les
populations de la Grèce centrale dominant l'amphictyonie d'Anthéla, devenue delphique. Cf.
toutefois la note très nuancée de P. Guillon, Bouclier, p. 70 n. 84.
(29) Bouclier, p. 69 n. 83.
(30) RivFil 31 (1953), p. 257 n. 1 ; La lega Tessala, p. 85 ; cf. Larsen, Greek federal States,
p. 30.
(31) RE VIII, 1, col. 433, 19.
(32) C'est ainsi que Pausianas rapporte (à tort) qu'Akraiphia aurait été « dès ses origines »
sous la dépendance de Thèbes (Kouroi du Ptoion, p. 448). Dans ce qui suit, nous ne faisons que
résumer les conclusions de notre étude {Kouroi du Ptoion, p. 246-249, 252-257 et 450). ■
'
66 jean ducat ÎBCH 97
donc (car Akraiphia a dû en faire partie dès l'origine) que la Confédération
n'existe pas encore.
2) La dédicace d'Hipparque fils' de Pisistrate, vers 515 (Kqurbi du
Ptoion, n° 142, p. 251-258). Il semble que quelque chose ait. changé au puisque les Pisistra tides succèdent aux Alcméonides. Mais le "fait
qui a provoqué ce changement n'est pas forcément la naissance de la
Confédération. L'interprétation de cette dédicace est en outre grevée d'une
hypothèque, celle de la date de l'alliance platéenné, qui s'est accompagnée
de la rupture entre Thèbes et Athènes. Il convient donc de s'abstenir
pour le moment de conclure.
Dédicaces à Olympic . ,
1) Dédicace d'Orchomène. Inscription sur un casque trouvé à Olympk
(L. Jeffery, LSAG, n° 11, p. 95, pi. S) : -
Έρχομ,ενιοι άνεθεκχν το ι Δι τολυ<ν>πιο&
9ορονεια[θεν].
Date, selon L. Jeffery : troisième quart du vie s. (plutôt vers 525);
Des hostilités entre Orchomène et Coronée n'ont rien d'étonnant.
Elles pourraient s'expliquer par l'appartenance de Coronée à la Confédérat
ion, à l'égard de laquelle nourrit certainement dès sentiments
peu amicaux, puisqu'elle est dominée par Thèbes ; en ce cas, Orchomène
s'en serait prise au membre de la Confédération le plus à sa portée, les
casus belli ne faisant par ailleurs jamais défaut entre, cités , voisines. * Rien
d'extraordinaire si la dédicace mentionne les seuls Coronéenset non les
Béotiens : Orchomène n'allait pas, à Olympie, se proclamer l'ennemie
des Béotiens, dont, de son point de. vue, il lui revenait au. contraire de
prendre la tête. — Mais tout cela n'est, qu'hypothèses, et r^en à vrai dire
dans cette offrande n'indique ni n'implique l'existence de la Confédération.
2) Dédicace de Tanagra. Inscription sur un bouclier trouvé· à Olympie
(L. Jeffery, LSAG, n<> 12, p. 95, pi. 8) .:
" · Ταναγραιοι τον
Date, selon L. Jeffery : dernier quart du vie s.
A cette époque, nous le verrons, l'existence de la Confédération est
assurée, et les monnaies montrent que Tanagra en faisait partie. La
conclusion à tirer est que, comme l'a remarqué Moretti, les cités membres
de la Confédération pouvaient mener des guerres séparées.
Kéressos (bis).
Buck situe cette bataille vers 520. Il se fonde sur le fait que le
chef thessalien qui fut battu et tué par les Béotiens, Lattamyas, est
qualifié par Plutarque d'apxovToc Θετταλών, expression qui, selon lui, ne
peut s'appliquer qu'à un tagos. Or, pour diverses raisons, un Lattamyas LA CONFÉDÉRATION BEOTIENNE A L'ÉPOQUE ARCHAÏQUE ^ 1973]
ne peut avoir été iagos qu'aux alentours de 520 au plus tard33. — ■ Les
faiblesses de ce raisonnement sont évidentes : l'équivalence άρχων = iagos
est fort douteuse ; une date vers 520 est, avec la meilleure volonté du
monde, . impossible à concilier avec Γεναγχος de Plutarque34. On suivra
plus facilement Buck dans ses autres hypothèses : que c'est bien la
Confédération béotienne qui a vaincu les Thessaliens à Kéressos ; que c'est
l'inquiétude éprouvée par les Thessaliens devant les progrès de la Confédér
ation, et. peut-être l'appel d'une cité béotienne rétive, comme Orchomène
par exemple, qui ont provoqué l'intervention thessalienne.
L'alliance entre Athènes et Platées.
On connaît le récit d'Hérodote (VI, 108) : les Platéens «se donnent
aux Athéniens » parce qu'ils sont « pressés par les Thébains » (πιεζόμενοι
ύπο Θηβαίων). .Pressés de quoi? D'entrer dans leur alliance, une alliance
qui de toute évidence n'est pas égale35. Le schéma est classique36 : pour
échapper à une puissante voisine, une petite cité préfère se soumettre à
une puissance un peu moins dans l'espoir que la domination en sera
plus douce. Il y a donc un expansionnisme thébain, qui utilise comme
instrument de sa politique une série d'alliances inégales en fait. Hégémonie
thébaine et réseau d'alliances, voilà qui définit sans équivoque la Confédér
ation. C'est bien ainsi que l'entend Hérodote, qui rapporte que, selon les
termes de l'arbitrage rendu ensuite par les Corinthiens, les Thébains accep
taient de laisser libres de leur décision « ceux qui ne voudraient pas
compter au nombre des Béotiens » (τους μή βουλομένους ες Βοιωτούς τελέειν).
Reste à savoir quand se passent ces événements37. Une date très précise
est donnée dans le texte de Thucydide : 93 ans avant la destruction de
Platées, soit 519. Cette date est adoptée entre autres par Moretti, Larsen
et Buck. Elle fait problème à cause de l'intervention de Cléomène, à qui,
selon Hérodote, les Platéens s'adressent d'abord ; c'est lui qui leur conseille
de rechercher l'alliance athénienne : « Nous habitons trop loin... Nous
vous conseillons de vous donner aux Athéniens, qui sont vos voisins et bien
en état de vous défendre. » Qu'auraient fait Cléomène et les Corinthiens
dans les parages de Platées en 51938? Il n'est même pas sûr que Cléomène
fût déjà roi de Sparte à cette date39. Busolt avait bien vu que le contexte
(33) Or Buck est obligé d'adopter la date la plus basse possible, à cause de Γίναγχος de
Plutarque.
(34) La tentative de Buck (p. 96) n'est pas convaincante.
(35) L'expression pourrait aussi signifier, plus simplement, « menacés d'annexion » ; mais
cf., plus bas, τους μή βουλομένους ές Βοιωτούς τελέειν.
(36) ' On le retrouve, selon Moretti, dans l'histoire de la formation de la Ligue du Péloponnèse
(cas d'Épidaure et d'Hermioné).
(37) Bibliographie, sources, thèses en présence : M. Amit, « La date de l'alliance entre Athènes
et Platées », AntCl 39 (1970), p. 414-426.
(38) II ne faut pas entendre par là une présence physique, que le récit d'Hérodote n'implique
pas nécessairement, mais une présence politique de Sparte dans une région suffisamment proche
de Platées pour que les Platéens songent à s'adresser à elle.
(39) Cf. par ex. W. G. Forrest, A History of Sparta (1968), p. 85.