La différenciation culturelle en Polynésie orientale. Propositions pour une interprétation alternative - article ; n°2 ; vol.105, pg 157-171

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Journal de la Société des océanistes - Année 1997 - Volume 105 - Numéro 2 - Pages 157-171
L'isolement, plus ou moins tôt après l'installation sur les îles, est considéré comme l'un des facteurs principaux, et souvent comme le plus puissant, de la différenciation culturelle des sociétés de Polynésie orientale. Les recherches en cours, comme une examen critique des arguments invoqués, permettent de douter de la réalité d'un tel isolement. Dès lors, il s'agit de s'interroger sur la possibilité que cette différenciation ait pu s'opérer en contact et d'en expliquer les mécanismes.
Cultural differentiation of the East Polynesian societies, due to isolation soon after initial installation in the islands, is thougt to be one of the major agents behind this phenomenon, often forwarded as the most important. Current research results, coupled with a critical examination of the arguments refered to, allow a degree of doubt about the reality of this isolation. So, we need to examine the possibility, and explain the mechanisms, of this differentiation in a context of relationships between the Polynesian societies.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1997
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Eric Conte
La différenciation culturelle en Polynésie orientale. Propositions
pour une interprétation alternative
In: Journal de la Société des océanistes. 105, 1997-2. pp. 157-171.
Résumé
L'isolement, plus ou moins tôt après l'installation sur les îles, est considéré comme l'un des facteurs principaux, et souvent
comme le plus puissant, de la différenciation culturelle des sociétés de Polynésie orientale. Les recherches en cours, comme une
examen critique des arguments invoqués, permettent de douter de la réalité d'un tel isolement. Dès lors, il s'agit de s'interroger
sur la possibilité que cette différenciation ait pu s'opérer en contact et d'en expliquer les mécanismes.
Abstract
Cultural differentiation of the East Polynesian societies, due to isolation soon after initial installation in the islands, is thougt to be
one of the major agents behind this phenomenon, often forwarded as the most important. Current research results, coupled with
a critical examination of the arguments refered to, allow a degree of doubt about the reality of this isolation. So, we need to
examine the possibility, and explain the mechanisms, of this differentiation in a context of relationships between the Polynesian
societies.
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Conte Eric. La différenciation culturelle en Polynésie orientale. Propositions pour une interprétation alternative. In: Journal de la
Société des océanistes. 105, 1997-2. pp. 157-171.
doi : 10.3406/jso.1997.2025
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1997_num_105_2_2025La différenciation culturelle
en Polynésie orientale
— Propositions pour une interprétation
alternative —
par
Eric CONTE *
« Etre distinctif, être significatif, c'est la même chose »
(E. Benveniste, cité par Bourdieu, 1994 : 16)
Sur la foi des descriptions des premiers Occi
dentaux entrés en contact avec les sociétés océaRÉSUMÉ niennes à partir du xvie siècle, comme sur les
L'isolement, plus ou moins tôt après l'installation études ethnologiques récentes, il est de coutume
sur les îles, est considéré comme l'un des facteurs d'opposer à la diversité culturelle 1 mélanés
principaux, et souvent comme le plus puissant, de la ienne, souvent déroutante, la plus grande unité
différenciation culturelle des sociétés de Polynésie rencontrée en Polynésie. Une situation que les orientale. Les recherches en cours, comme une examen archéologues justifient en partie par l'histoire du critique des arguments invoqués, permettent de douter
peuplement du Pacifique, même si certains de la réalité d'un tel isolement. Dès lors, il s'agit de
(Green, 1992) proposent une nouvelle delineas'interroger sur la possibilité que cette différenciation
ait pu s'opérer en contact et d'en expliquer les mécan tion géographique du phénomène 2. Pour au
ismes. tant, l'unité des cultures polynésiennes est bien
réelle : proximité des langues parlées dans tous
les archipels très tôt illustrée par le fait que SUMMARY Tupaia, originaire de Raiatea, ait pu servir d'in
terprète à Cook jusqu'en Nouvelle-Zélande ; Cultural differentiation of the East Polynesian
même substrat dans les systèmes religieux qui societies, due to isolation soon after initial installation
in the islands, is thougt to be one of the major agents permet de mieux comprendre la religion des
behind this phenomenon, often forwarded as the most îles de la Société à la proto-histoire en l'éclai
important. Current research results, coupled with a rant d'observations plus documentées d'Hawaï
critical examination of the arguments refered to, allow ou de Nouvelle-Zélande par exemple (cf.
a degree of doubt about the reality of this isolation. Babadzan, 1993) ; les organisations sociales et So, we need to examine the possibility, and explain the politiques se structurent selon les mêmes fondemechanisms, of this differentiation in a context of ments dans toute la zone. En définitive, il n'est relationships between the Polynesian societies. pas de domaine, de la culture matérielle aux
conceptions de l'au-delà, qui ne témoigne de ce
substrat commun, héritage d'un passé partagé.
Pourtant, comme autant de variations sur un
* Université Française du Pacifique
1. Ce contraste est aussi formulé en termes biologiques qui ne sont pas pris en compte ici.
2. En distinguant l'extrême variété culturelle de Y Océanie proche {Near Oceania) de la plus grande homogénéité de YOcéanie
lointaine (Remote Oceania), répondant finalement mieux à l'histoire culturelle de ces populations. 158 SOCIÉTÉ DES OCEANISTES
même thème, les sociétés polynésiennes offraient que soit l'ancienneté du peuplement de la région,
aussi une certaine diversité dont les récits et l'ic changerait évidemment les données du problème
onographie rapportés par les premiers observa précis abordé ici ; cependant, les remarques fo
teurs européens, les collections muséographi- rmulées sur les effets du contact entre sociétés
ques comme les vestiges archéologiques (objets, apparentées conserveraient un intérêt dans la
monuments...) témoignent en suffisance. conception de la diversité culturelle dans le Paci
Expliquer comment, à partir d'un fond cultur fique posée d'un point de vue général.
el supposé commun — « la société polynésienne Cette remarque étant faite, avant de s'interro
ancestrale » issue du « complexe culturel lapita » ger sur les processus qui ont pu générer des
— les groupes qui peuplèrent les archipels poly différences entre les diverses sociétés polynésienn
nésiens, et notamment ceux de Polynésie orient es, il importe brièvement de tenter de les carac
ale, ont pu évoluer sur environ 2000 ans 3 tériser avec l'idée que, selon leur nature, des phé
jusqu'à l'image à la fois unitaire et plurielle nomènes divers ont pu intervenir dans leur
offerte au moment du contact avec l'Occident est constitution.
l'un des thèmes majeurs des recherches archéo
logiques dans la zone. Ce faisant, par cette rest
itution de la diachronie, il s'agit d'offrir une pers 1. — Nature des différences observées au moment
pective historique aux études anthropologiques du contact
conduites sur la base de données ethnohistori-
ques collectées pour l'essentiel entre la deuxième Quoiqu'il soit difficile, et passablement artifi
moitié du xvme siècle et la première moitié du ciel, d'isoler des phénomènes qui sont étroit
xxe ou sur des enquêtes de terrain actuelles ement imbriqués, on peut classer schématique-
(Ottino, 1965 ; Lavondès, 1975). ment les différences observées par les premiers
Plusieurs synthèses assez récentes ont abordé observateurs en quelques grandes catégories. On
ces questions (Kirch 1984 ; Kirch & Green 1987) ne s'étonnera guère de trouver recencés sous la
et leurs arguments constituent le cadre théorique rubrique des différences des phénomènes de
de l'étude de la différenciation dans la région. même type que ceux cités brièvement ci-dessus
Au-delà même du contexte géographique et épis- au titre des ressemblances ; il s'agit uniquement
témologique de la préhistoire océanienne, les d'une question de niveau considéré : sur un subs
chercheurs ayant publié sur ces questions enten trat commun foisonnent des différences qui,
dent tirer de la situation idéale des îles polynés mineures ou importantes, n'en sont pas moins
iennes, sortes de laboratoire d'évolution socio signifiantes.
culturelle, des enseignements sur les mécanismes
de différenciation des petits groupes humains 1.1. — Différences socio-politiques
insulaires ayant une portée théorique plus génér
ale. Si cette ambition était fondée, la critique Bien que reposant sur les mêmes principes
que l'on pourra produire du système explicatif organisationnels, les sociétés polynésiennes
formulé et les solutions alternatives envisagées offraient, du point de vue des ethnologues, toute
seront, éventuellement, susceptibles d'entrer la gamme de variation du système des chefferies,
dans un tel cadre. des plus simples, aux Tuamotu par exemple, aux
Il importe de souligner que cette réflexion plus complexes, comme à Hawaï, aux îles de la
s'inscrit, avec une perspective critique, dans le Société ou à Tonga.
cadre de l'hypothèse émise par les auteurs cités
ci-dessus et généralement admise, de l'unité cul 1.2. — Différences dans les systèmes techn
turelle des composantes de la société polyné oéconomiques sienne ancestrale comme des premiers groupes
qui peuplèrent la Polynésie orientale. A mon Toutes ces sociétés mettaient en œuvre des
sens, il convient d'exprimer des réserves sur le technologies de niveau équivalent. Toutefois,
bien-fondé de cette conception. La présente selon les lieux, étaient, par exemple, privilégiés
contribution propose donc une vue alternative à certains modes de mise en culture (irrigation,
l'un des scénarios dont la valeur reste à démontr culture sèche, arboriculture, etc.) et de manière
er. La prise en compte d'un état de diversité plus ou moins intensive. Une place variable était
initiale qui me semble plus plausible, et ce quelle accordée à l'élevage, à la pêche, cette dernière
3. On se place ici dans l'hypothèse d'un peuplement ancien de la zone qui, comme on l'a montré par ailleurs (Conte, 1995)
n'est guère mieux établie que celle d'une colonisation récente. Il est à noter que dans l'éventualité d'une implantation humaine
tardive dans la région, il faudrait envisager, soit que cette différenciation ait pu se réaliser rapidement, soit qu'elle existait avant
l'arrivée en Polynésie orientale, cette dernière hypothèse étant d'ailleurs envisageable même pour un peuplement ancien. LA DIFFERENCIATION EN POLYNESIE 159
1 .4. — Différences dans les croyances et les rituels activité pouvant même être primordiale pour la
survie de populations placées dans des contextes
J'ai séparé, tout en estimant possible de les écologiques difficiles, notamment les habitants
rapprocher de la catégorie précédente, les diffdes atolls (Conte, 1988). De même, des types
érences observées à partir d'un système de d'instruments, de constructions, etc., pouvaient croyances et de rituels présentant de fortes affiêtre courants en certains lieux et rares ou absents
nités : ainsi, la primauté donnée à telle divinité dans d'autres. Disons donc que, sur des bases
selon l'archipel et même l'île (par exemple la communes, les systèmes techno-économiques
prééminence persistante de Tane à Huahine), sur polynésiens avaient développé de multiples
des phénomènes de subsumption de deux divinivariantes. tés en une comme dans le cas de 'Oro, sur
l'importance relative accordée à certains types
de rituels, malgré des logiques similaires. On 1.3. — Différences « culturelles »
notera, à titre d'exemple, les cérémonies d'of
Faute de mieux, je regroupe sous cette appel frandes des tortues aux Tuamotu (Emory, 1947 ;
lation approximative, sans doute discutable mais Conte, 1988), bien différentes dans leur déroule
commode, des différences apparaissant dans ment de celles des prémices aux îles de la Société,
divers domaines. Faisant le lien avec la catégorie même si elles procèdent du même type de rela
précédente, on peut déjà évoquer ce que Leroi- tion établies entre les forces de l'au-delà et
Gourhan (1961 : 241) nommait « le style » 4 d'un l'abondance.
D'une certaine manière, cet aspect religieux objet, même usuel, qui fait, par exemple, qu'un
pilon (penu) de Maupiti est reconnaissable entre possède également une dimension relationnelle :
mille. Cela nous conduit à évoquer les différences avec les forces surnaturelles certes, mais aussi,
dans ses mises en œuvre rituelles, entre les membperceptibles dans les diverses expressions esthé
res du groupes dont elles confortent et signitiques (sculpture, tatouage, chant, danse...) que
fient l'unité, la cohésion face aux étrangers. C'est l'on pourrait regrouper sous le terme générique
dans cette mesure que l'on pourrait l'assimiler et, semble-t-il, quelque peu ambigu si ce n'est
aux précédentes comme relevant de la « fonction anachronique d'art (Thomas, 1995 : 26 et sq.).
symbolique ». Peut-être plus proche des précédentes qu'il n'y
Une rapide évocation critique des différents paraît de prime abord, on signalera les variations
arguments habituellement employés, montrera dialectales observables encore de nos jours entre que l'évolution des connaissances et les avancées les différents parlers polynésiens, mais qui avant prévisibles dans le futur nous engagent à proposla relative uniformisation provoquée par er un type d'explication alternatif à ce phénol'apprentissage de la lecture sur des textes tra mène, que Kirch a d'ailleurs entrevu dans un
duits dans les langues vernaculaires dominant bref article (1990-a), quoique dans des condi
es 5, la scolarisation et l'essor des médias, tions un peu différentes du problème ici posé.
étaient plus marquées. Ainsi, le Père Audran
disait-il qu'au début du siècle encore deux per
sonnes originaires de Napuka aux Tuamotu 2. — Les facteurs de la différenciation selon
pouvaient converser ensemble sans être compris l'explication classique
es par un habitant d'une autre île de l'archipel
(Audran, 1919). Pour expliquer ces phénomènes de différencia
On remarquera que ces différences « culturell tion, on a recours à deux grandes catégories d'a
es » portent en fait sur des moyens de communi rguments qu'il nous faut mentionner en suivant la
cation, à destination à la fois des membres du classification de Kirch et Green (1987).
groupe concerné et également impliqués dans la
relation des individus ou du groupe, comme 2. 1 . — Les processus d'évolution interne de cha
entité, avec l'extérieur. On verra que cette fonc que société
tion particulière, de l'ordre du relationnel interne
et externe, fondée sur des éléments sensibles, a pu II s'agit de divers facteurs (croissance démog
générer des modes de différenciation particuliers raphique, intensification de la production,
ou du moins être le domaine sur lequel certains compétition, etc.) que Kirch a développés dans
son ouvrage de synthèse sur les sociétés polyné- d'entre eux eurent le plus de prise.
4. On pourrait aussi, au-delà des seules productions matérielles, renvoyer aux considérations de C. Lévi-Strauss (1955 : 183)
sur le « style » de chaque société.
5. Par exemple le Tahitien pour l'ensemble de l'actuelle Polynésie française. 160 SOCIETE DES OCEANISTES
l'art — qui passe pour en être le plus affecté. Ce siennes (Kirch, 1984). Nous ne souhaitons pas
concept d' « l'effet fondateur » n'a cependant de ici aborder longuement cet aspect du processus
de différencation car c'est celui qui, globalement, valeur que si l'on suppose que les relations entre
pose le moins problème, même si l'on peu discu « colonies mères » et « colonies filles », pour r
ter du poids accordé à chacun des éléments ser eprendre une expression de Kirch (1990-b), cessè
rent rapidement — voire immédiatement — vant de moteur à cette évolution, comme à l'
agencement qui en est proposé dans un modèle après le peuplement initial comme on le prétend
trop systématique. Mais, dans la mesure où cela pour l'île de Pâques (Bahn & Flenley 1992 : 81)
revient à dire que chaque trajectoire historique ou furent extrêmement épisodiques ainsi qu'on
étant unique elle aboutit à créer des différences, le suppose au moins pour les archipels margi
on ne peut que retenir cet élément d'explication naux de Polynésie. On entre là dans la question
en faisant deux remarques. Tout d'abord, ce de l'isolement des îles durant leur préhistoire qui
processus d'évolution globale n'est pas indé sera abordée plus loin et qui, suscitant interroga
pendant des autres facteurs qui seront évoqués tions et doutes, nous conduira à aborder la ques
ci-dessous : par exemple, l'intensification de la tion de la différenciation sous un autre angle.
production est bien évidemement liée aux condi Mais, auparavant, il faut examiner un autre fac
tions de l'adaptation du groupe à son environne teur supposé avoir provoqué des différences
ment au moment de la colonisation comme à entre les sociétés polynésiennes.
travers le temps. En second lieu, cette évolution
différente va, en fait, surtout provoquer (et donc 2.2.2. — L'adaptation
rendre compte) des différences reconnues dans II s'agit de l'adaptation à de nouveaux milieux les systèmes socio-politiques, économiques et, écologiques lors de la colonisation puis, au fil du dans une certaine mesure (parce qu'elles sont
temps, aux conditions changeantes offertes par liées étroitement au domaine socio-politique et à
cet environnement du fait de sa transformation sa complexification) des croyances et pratiques
par l'homme et par des agents naturels (variareligieuses, quoique l'on voudrait faire valoir la
tions du niveau des eaux, cyclones, sécheresse...). place qu'il convient d'accorder aux choix des
Les modifications écologiques et leur incidence sociétés même dans ces domaines. En revanche,
sur les sociétés humaines du Pacifique ont été ce processus d'évolution différentielle de chaque
société n'explique pas de manière satisfaisante bien documentées et l'on se reportera avec profit
les différences « culturelles » aux divers travaux sur la question 6 pour le détail
de cet aspect du problème. Signalons pour
mémoire les contraintes particulières des atolls 2.2. — Les phénomènes relevant de mécanismes
par rapport à la plus grande richesse des îles de divergence
hautes, le fort taux d'endémisme des espèces na
Ce sont ceux sur lesquels les auteurs insistent turelles qui nécessite une adaptation des savoirs
d'ordinaire et à propos desquels je voudrais for antérieurs au moment de la colonisation hu
muler quelques remarques plus détaillées. maine, la limitation de certaines cultures ou pra
tiques culturales en raison du climat (par exemp
2.2.1. — « L'effet fondateur » le l'impossibilité d'acclimater plusieurs plantes
tropicales) 7. Les contraintes ou possibilités of- Ce concept, emprunté aux généticiens
(Dobzhansky, 1963) part de l'idée qu'en se ertes par ces milieux écologiques variés se sont
traduites par une reformulation des systèmes déplaçant d'une île à l'autre au moment du peu
plement, une fraction de la population n'em techniques d'origine (Yen, 1973 : 76), mais aussi
porte pas tout le stock culturel initial (comme par un réagencement des pratiques sociales
cela se produit pour le patrimoine génétique) et, (à terme comme on l'a vu, l'environnement
de ce fait, la culture installée sur une nouvelle île semble aussi jouer un rôle limitatif ou favorable
dans le développement des structures socio- ne peut être qu'une partie de celle originelle,
s'agençant de façon nouvelle et à partir de politiques complexes) et de la pensée symbolique
laquelle des divergences peuvent se développer. associées à la relation homme-nature (Barrau,
Si tous les domaines sont susceptibles d'être 1965).
influencés par ce phénomène, c'est celui que l'on L'adaptation aux conditions écologiques
a qualifié de « culturel » — les langues, le style, nouvelles, mais aussi comme on l'a dit sur la
6. Voir Kirch (1984) et Kirch & Weisler (1994) pour une revue des sources.
7. C'est le cas notamment de l'arbre à pain et du cocotier aux températures assez basses de la Nouvelle-Zélande, de Râpa ou
de l'île de Pâques LA DIFFÉRENCIATION EN POLYNÉSIE 161
longue durée à un milieu lui-même changeant 8 a une évolution divergente. En Polynésie, l'isol
donc dû être un facteur de différenciation dont le ement, à la fois des sociétés de Polynésie orientale
poids doit cependant être relativisé : il ne fonc de leur patrie d'origine en occidentale
tionne pleinement que lorsque les différences et les sociétés de Polynésie orientale entre elles, a
écologiques sont majeures, comme, par exemple été pendant longtemps un élément essentiel des
avec la Nouvelle-Zélande ou pour des populat anciens modèles de colonisation de la région n.
ions issues d'îles hautes s'installant sur des Depuis une dizaine d'années, au contraire,
atolls. En revanche, n'a-t-on pas exagéré son l'accent est mis sur l'inter-relation entre les îles et
effet en faisant intervenir, du moins au moment les archipels durant les plus anciennes périodes
du peuplement, l'adaptation comme un facteur d'occupation de la Polynésie orientale (Irwin,
déterminant de différenciation entre, par exemp 1992 ; Kirch, 1986). Certes, comme cela a été
le, les îles de la Société ou les Marquises et souligné (Kirch & Green, 1987), en fonction des Hawaï ? Souvenons-nous du conseil de A. Leroi- distances et des conditions de navigation, il Gourhan pour qui « II ne faudrait pas (...) don existe en Polynésie une grande diversité de situaner au milieu physique une importance exclusive : tions relatives à un éventuel isolement. De plus, à la géographie et la climatologie expliquent bien, travers le temps, l'histoire des relations interen gros, les formes essentielles de l'activité
insulaires (qui est aussi celle, en creux, de l'isolhumaine, mais c'est parfois rétrospectivement et
ement) fait intervenir une rétraction des échanges souvent sans fournir le moyen de dégager les nuan
— progressive ou brutale et avec des rythmes ces de l'adaptation. » (1973 : 312).
variés selon les relations concernées — pour Ces contraintes écologiques, dont il faut est
aboutir à la situation observée par les premiers imer l'impact selon les conditions particulières de
navigateurs européens avec des îles et des archichaque île, ont donc pu être sources de différen
pels comme autant de mondes clos refermés sur ciation dans les domaines techniques, socio-
eux-mêmes. politiques et jusque dans les aspects religieux et
rituels ; mais on ne perçoit pas nettement leur
impact direct sur la dimension que l'on a appelée 3. — La question de l'isolement des sociétés poly« culturelle » 9. nésiennes Ce dernier aspect des sociétés préhistoriques
est probablement celui que l'on suppose le plus Essayons, brièvement de faire le point sur cette affecté par le troisième facteur avancé pour expli question afin d'estimer la place qui est de nos quer les différences entre les sociétés à l'époque jours accordée à l'isolement dans le développedu contact : l'isolement. ment et la différenciation culturelle des sociétés
polynésiennes. 2.2.3. — L'isolement
Pour Kirch et Green (1987 : 440), « Parmi les 3.1. — Les scénarios d'isolement
mécanismes de divergence qui peuvent être recon
nus en Polynésie, le plus fondamental est l'isol Selon un raisonnement commun de la démar
ement, le facteur clé qui fait des îles océaniques le che historique, on part de la situation la plus
théâtre idéal pour les études phylogénétiques » 10. récente pour en inférer des transformations pass
Kirch avait également soutenu l'idée que « . ées. Or, au moment du contact avec les Euro
..l'isolement fut le facteur majeur qui influença péens, si l'on en croit les diverses sources ethno-
l'évolution technologique et sociale » (1984 : 20). historiques, les sociétés polynésiennes semblent
Dans la littérature archéologique, il est d'ailleurs en quelque sorte repliées sur elles-mêmes et les
de coutume, chaque fois qu'il s'agit d'expliquer relations limitées aux îles d'un même archipel.
des différences entre des populations — surtout Les seuls échanges réguliers avérés — et on
celles que nous avons dénommées « culturelles » remarquera qu'ils portent sur des distances
somme toute relativement modestes — sont ceux — de faire intervenir l'isolement censé favoriser
8. Ces ajustements progressifs, intervenant sur une culture déjà fortement modifiée par l'adaptation initiale à un nouveau
milieu, ont toutes les chances d'avoir encore accentué les différences avec les sociétés d'origine.
9. Même au niveau linguistique, divers exemples montrent que la confrontation à des éléments naturels nouveaux ne donne
pas forcément naissance à un vobulaire original. Ainsi, le mot moa employé pour le Dinorsis en Nouvelle-Zélande alors qu'il
désignait le poulet en Polynésie orientale d'où est originaire le peuplement ou encore l'exemple donné par Kirch (1984 : 23-24)
de la désignation par le mot toa à Hawaï d'un arbre (Acaciakoa) différent de l'arbre de fer que les colonisateurs avaient connu
dans leurs îles d'origine mais qui n'existait pas à Hawaï. Il y avait donc aussi une réaffectation sémantique d'un stock disponible
à la manière dont les noms de lieux sont attribués à de nouveaux espaces en référence à des lieux connus dans l'île d'origine.
10. Les traductions des citations en Anglais sont de moi.
1 1 . Voir Rolett (1993) pour une revue des scénarios. 162 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
établis entre les îles de la Société et le nord-ouest archipels centraux, la rupture des réseaux d'
des Tuamotu (Irwin, 1992 : 183 ; Oliver, 1974 : échanges réguliers pour aboutir à la situation
d'isolement décrite par les sources ethno-his- 214) et à l'intérieur des Cook (Davidson, 1984 :
26). La situation à l'arrivée des Européens est toriques n'est pas datée avec précision. Irwin
donc celle d'un isolement très prononcé des dif (1992 : 194) a avancé l'idée que les relations régul
férents archipels polynésiens, allant de pair avec ières cessèrent à l'intérieur des archipels cen
une grande diversité culturelle. traux de Polynésie orientale seulement deux siè
La question posée est donc celle de l'intensité cles avant l'arrivée des Espagnols dans la zone,
soit donc vers le xive siècle AD. Ce phénomène des relations aux époques plus anciennes et de la
période (mais aussi des circonstances) de la rup faisant suite à une période de voyages inter
ture de ces relations pour parvenir à l'état proto insulaires intenses au xme-xive siècle qu'évo
historique. quent d'ailleurs abondamment les traditions
Là encore, les situations durent être variables orales 12, peut-être favorisés par des conditions
selon les conditions géographiques. Si l'on s'en climatiques particulières liées au « petit opt
tient — à titre d'hypothèse car on a montré imum climatique » entre 750 et 1250 AD (Irwin,
ailleurs (Conte, 1995) que les preuves manquent 1992 : 89 ; Davidson, 1984 : 27). Les récents
et que le débat est ouvert sur ces questions — aux travaux menés par Walter (1990) sur le site
dates les plus couramment admises pour la colo Anai'o dans l'île de Ma'uke (archipel des Cook)
attestent qu'au xive siècle des relations sur de nisation, on aboutit à l'idée que durant les pre
miers siècles de l'entrée de l'homme dans cette longues distances étaient entretenues par les
partie du Pacifique, les voyages de découverte et habitants de cette île avec les archipels de la
les relations établies entre les îles nouvellement Société, les Tuamotu, le nord des îles Cook et
peuplées et celles d'origine devaient être assez même l'île de Tongatapu en Polynésie occident
intenses. On admet de multiples contacts entre ale. Ainsi, après cette période de contacts, dont
Polynésie occidentale et Polynésie orientale au le cas de Ma'uke est considéré comme un déve
moment de l'installation de l'homme dans cette loppement tardif, les sociétés polynésiennes,
région (Rolett, 1993), une colonisation rapide de même celles de la zones centrales, auraient été
l'ensemble des archipels centraux avec des rela plus isolées (sauf les îles évoquées plus haut) et
tions régulières entre eux et la colonisation pré leurs divergences culturelles se seraient accen
coce (ive ou Ve siècle ap. J.C.) de l'île de Pâques et tuées jusqu'à offrir la diversité notée par les pre
de Hawaï, aux marges de la Polynésie orientale. miers observateurs européens.
A partir de ce moment, on estime que l'île de
Pâques resta totalement isolée du reste de la 3.2. — Relativiser l'isolement ?
Polynésie (Bahn & Flenley, 1992). Pour Hawaï,
Kirch (1985 : 66) évoque la possibilité de con Qu'il soit intervenu juste après la colonisation
tacts avec les Marquises et les îles de la Société — ou plus tardivement, l'isolement, comme on
ces derniers étant étayés par des arguments li vient de le voir, est un élément majeur d'explica
nguistiques (Emory, 1963) — mais estime avec tion de la différence culturelle en Polynésie.
Finney (1977 : 1284) qu'ils ne furent guère fr Pourtant, un ensemble d'arguments vient nuanc
équents. En conséquence, Kirch considère leur er l'idée de cet isolement, même pour les terres
impact négligeable sur l'évolution de la culture les plus excentrées de Polynésie orientale.
hawaïenne dont les caractères distinctifs seraient Tout d'abord, les Polynésiens possédaient des
en grande partie le fruit de l'isolement. En revan moyens de navigation dont Lewis (1972) et Fin
ney (1977, 1979) ont prouvé, par leurs études et che, les archipels centraux (Marquises, Société,
Cook, Australes...) auraient entretenu des rela leurs expérimentations, la remarquable effica
tions régulières au sein de ce que Irwin (1992) a cité, au moins comparable, par exemple, à ceux
dénommé une « sphère de contacts » qui se tra des marins espagnols qui au xvie siècle parcou
duit vers 1000 AD, par des éléments de la culture rurent le Pacifique (Baert, 1994). Les expériment
matérielle communs à ces différents archipels et à ateurs qui aujourd'hui testent des embarcations
la Nouvelle-Zélande peuplée à cette époque. Ces analogues à celles de anciens Polynésiens et les
dernières terres, sitôt colonisées par les Polynés guident selon les procédés traditionnels de navi
gation ont depuis une vingtaine d'années siiens, demeurèrent, pense-t-on, relativement iso
lées puisque, selon Davidson (1984 : 26), il n'y llonné le triangle polynésien sans rencontrer de
difficultés insurmontables : le trajet Hawaï-Ta- aurait pas eu d'influence extérieure significative
en Nouvelle-Zélande après 1200 AD. Quant aux hiti a pris un mois à Ben Finney et ses compa-
12. D'après Smith (1898-99) et Fornander (1878-80) cités par Bellwood (1978 : 305) LA DIFFÉRENCIATION EN POLYNÉSIE 163
gnons en 1976, exploit plusieurs fois réitéré ment imaginer dans ce cas que, pour certaines
depuis. Il a fallu un peu moins de deux mois à la îles (Hawaï, île de Pâques), sitôt ces liens établis,
pirogue Hawaïki-Nui pour rejoindre la Nouvelle- ils soient irrémédiablement rompus ?
Zélande depuis Tahiti via les Cook en 1986. Bien A ce titre, le fameux Tupaia associé au premier
d'autres exemples de tels voyages sur de longues voyage de Cook (1768-1771), fournit un témoi
distances pourraient être cités. Les conditions de gnage troublant dans ce débat sur l'isolement : la
navigation étant semblables à celles rencontrées carte dressée sur ses indications prouve qu'il
par les anciens Polynésiens, on peut s'interroger connaissait l'existence de 74 îles dont celle de
sur les difficultés supplémentaires que ces der Rotuma, située au-delà des îles Fidji à proximité
niers seraient susceptibles d'avoir rencontrées de la Mélanésie et de la Micronésie orientale
pour être empêchés d'entretenir des relations (Dening, 1963). Est-il possible qu'une société qui
était informée de l'existence d'îles avec lesquelles régulières entre les différentes îles.
Cette idée d'isolement intervenu plus ou elle se savait des liens culturels, biologiques, etc.,
moins rapidement après la colonisation des ar qui connaissait la route à suivre pour les rejoin
chipels marginaux allait bien avec la théorie d'un dre et, comme on l'a dit, possédait des techni
peuplement accidentel des îles (Sharp, 1956) ques de navigation en même temps que des
puisque ce sont des conditions exceptionnelles embarcations efficaces, est-il possible qu'une
(tempêtes, etc.) — et donc non aisément repro- telle société n'ait pas entretenu des relations,
même épisodiques avec ces dernières ? La « carte ductibles et indépendantes de la volonté hu
maine — qui étaient supposées pour l'essentiel de Tupaia » rappelle aussi l'existence de relations
être à l'origine de ces colonisations que les hom cérémonielles entre le marae Taputapuatea de
mes ne maîtrisaient pas (par leurs techniques de Raiatea et plusieurs îles de Polynésie (Gérard,
navigation usant, par exemples de repères pour 1974 : 25) qui traduisent un système de rapports
fixer une route qu'il aurait été possible d'em sur une grande ampleur et ce à une époque
prunter à nouveau, etc.). Or, les travaux des récente (après 1650), ce qui va contre l'idée d'un
auteurs cités plus haut, comme diverses simula isolement.
tions effectuées par ordinateur (Levison et al, Enfin, les traditions orales, il est vrai tenues
1973 ; Irwin, 1992) attestent, au contraire, non avec beaucoup de défiance par les archéologues,
seulement une conquête volontaire de ces îles foisonnent de récits d'échanges entre les îles, de
vierges mais même font penser à une stratégie recensions de voyages de héros qui dénotent au
préméditée d'exploration et de repérage (Graves moins la connaissance des îles lointaines concern
ées. & Addison, 1995 ; Irwin, 1992) avant un établi
ssement définitif. Les simulations informatiques Il est évident que le facteur éloignement et les
récentes réalisées par Irwin, comme les multiples difficultés particulières de navigation ont créé
expérimentations effectuées, montrent que tou des situations variables dans cette partie du Paci
tes les îles (avec une réserve dans le cas de l'île de fique. Mais en fait, on peut dire que les distances
Pâques) étaient potentiellement accessibles de à parcourir et les difficultés à surmonter ne sont
façon assez aisée aux navigateurs polynésiens. peut-être pas les éléments déterminants dans les
Dans ces conditions, il est donc légitime de se contacts ou dans les éventuels isolements. Tout
demander pourquoi, alors qu'ils possédaient les dépend de la nature des échanges engagés entre
moyens de rejoindre n'importe quelle île, ils les îles, des enjeux de ces contacts dans les syst
èmes sociaux qui justifient ou non, à certains auraient renoncé à des échanges au moins avec
leur île d'origine 13 alors que partout dans le moments de l'histoire des groupes, de tels efforts.
Pacifique on note que les relations inter Si les relations ont été interrompues et un isol
insulaires furent, pour des groupes qui peuvent ement instauré entre des îles, il faut en rechercher
être considérés comme les ancêtres plus ou les causes non pas dans des problèmes d'ordre
moins lointains et directs des Polynésiens orien naturel, comme cela est avancé d'ordinaire, mais
dans un contexte social propre aux groupes en taux, une composante essentielle de leurs syst
relation. Comme on le verra, si certains de ces èmes sociaux. On a formulé l'idée que, finalement,
le moteur du peuplement du Pacifique pourrait processus peuvent être supposés à titre d'hypot
être une volonté de repousser les limites du hèse, on manque de témoins archéologiques (et
monde connu en tissant justement, de proche en ceux que l'on possède sont malaisés à interprét
proche, des réseaux d'échanges entre les îles de er) pour y apporter une confirmation indiscut
départ et celles nouvellement colonisées. able.
13. Et la situation est la même pour ceux restés sur l'île d'origine qui savaient l'existence d'une nouvelle terre au moins par les
éventuels voyages exploratoires préliminaires à l'établissement définitif sur une île, voire par des voyages aller-retour durant les
premiers temps de la colonisation que, sauf pour l'île de Pâques, on admet en général. 164 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
II faut donc remarquer que les arguments données ethno-historiques, peuvent résulter
avancés pour l'isolement, notamment ceux de la d'autres phénomènes que l'isolement. Or, dans
distance et des difficultés de navigation, ne peu bien des cas, l'idée d'un isolement entre les archi
vent à eux seuls expliquer le phénomène, comme pels est avancée justement pour rendre compte
s'il allait de soi que l'éloignement devait entraî de ces différences : plus la société présente une
originalité par rapport aux autres et plus la couner l'isolement. En outre, il convient d'insister
sur le fait que les échanges inter-insulaires pure est supposée avoir été ancienne et/ou radi
n'étaient pas seulement des voyages, mais qu'ils cale. Pour résumer, disons que l'argument de
engageaient des processus sociaux complexes l'isolement entre les sociétés polynésiennes est
susceptibles de les justifier, même au prix de surtout avancé pour leur laisser le temps de se
difficultés, ou de les refuser, lorsque les différencier.
conditions naturelles étaient favorables. Enfin, Or, on peut se demander si l'impression
d'absence de relations qui conforte à insister sur l'existence de traditions orales, de récits contant
des voyages parfois lointains, qui pour certains l'isolement des îles de Polynésie orientale par
sont très certainement récents, nous engage à rapport, par exemple, à la situation connue en
penser que, comme l'a soulevé Irwin (1992 : 200), Mélanésie ou en Polynésie occidentale, n'est pas
justement une vue créée par le manque d'objets l'on a sans doute abusivement projeté dans le
passé l'image de sociétés closes qui semble avoir (telles les poteries), à la fois non périssables et
été celle offerte à l'observation des Européens assez caractéristiques d'après leur apparence
lors de leur arrivée. pour permettre de définir sans analyse très pouss
Ces remarques étant faites, il convient d'ajout ées des relations sur la base de leurs décors, de
er que le scénario d'isolement proportionnel en leurs formes, etc., (malgré la fragilité que nous
rapidité comme en intensité en fonction des venons de noter de ce type de raisonnement). Ma
conditions géographiques (éloignement, diff conviction, est que le développement dans la
région des études sur la provenance des matières icultés de navigation), s'il repose sur une certaine
premières 14 grâce à leur analyse géo-chimique, logique n'est pas toujours étayé de manière
convaincante sur des preuves archéologiques. qui relèvent de procédés d'investigation très per
D'ailleurs, faute d'indices précis, l'archéologie formants récemment disponibles aux archéolo
est peu armée pour documenter les relations gues et qui ne font pas intervenir trop de subject
entre deux îles comme d'ailleurs pour affirmer ivité (styles, etc.) et de concepts toujours
difficiles à manier comme ceux d'emprunt ou leur isolement, et ce a fortiori en Polynésie où les
connaissances sont, comme on l'a dit, le plus d'innovation, va, dans les années futures, comme
souvent lacunaires. Les ressemblances sur la cul il le fait déjà en Polynésie occidentale, établir de
ture matérielle n'attestent rien d'irréfutable en manière irréfutable des relations entre des îles et
termes de contacts comme l'a fait remarquer A. des archipels que l'on pensait jusque-là isolés.
Leroi-Gourhan (1973 : 338) puisqu'il est quasi D'ailleurs, les relations tardives de Ma'uke avec
l'extérieur ne sont-elles pas révélées par ces proment impossible de distinguer l'emprunt de la
cédés d'analyse des matériaux ? convergence (notamment dans des îles ayant le
même substrat culturel et où les contraintes Les Polynésiens disposaient donc des moyens
naturelles sont très proches) et que, de plus, un d'entretenir des relations, plus ou moins régulièr
emprunt est immédiatement réinterprété par le es, avec toutes les îles, même les plus difficiles
groupe pour se l'approprier (Leroi-Gourhan, d'accès ; les arguments archéologiques et li
1973 : 360). De même, la non possession d'un nguistiques avancés pour démontrer cet l'isol
certain nombre de traits culturels (des types ement sont fragilisés par la nature même des
d'objets, par exemple, pour ce qui concerne les matériaux sur lesquels ils se basent et sont sus
archéologues) n'est pas une preuve indiscutable ceptibles d'être remis en cause par des trouvailles
d'isolement car les mécanismes de l'emprunt et futures dans une zone où, on le sait, l'essentiel
de rejet, qui dépendent de ce Leroi-Gourhan reste à découvrir.
(1973) appelle « le milieu intérieur », sont comp A titre d'exemple des révisions auxquelles, à
lexes et ne résultent pas de la seule mise en l'avenir, de nouvelles recherches pourraient
contact de deux cultures ou de leur séparation. conduire, on peut citer la question de l'isolement
On verra, en outre, plus loin que les différences entre Polynésie occidentale et Polynésie orient
que nous avons dénommées « culturelles », qui ale. On supposait en général un isolement entre
portent sur des éléments en grande partie indé les populations qui peuplèrent les Marquises et
celables par l'archéologie mais connus grâce aux les îles dont elles étaient originaires à Tonga ou
14. Notamment des pierres ayant servi à la confection d'outils. LA DIFFÉRENCIATION EN POLYNESIE 165
Samoa. La reprise que nous avons effectuée avec contacts avec l'extérieur après le peuplement
B. Rolett du site de Ha'atuatua (Rolett & Conte, sont admis mais considérés comme épisodiques,
1995) a montré que l'occupation humaine de ce sans impact réel sur la culture de l'archipel
site n'avait pas été antérieure à notre ère, comme (Kirch 1985 : 66), et comme ayant probablement
le laissaient supposer les travaux de Suggs cessé au début du deuxième millénaire. L'expé
(1961), mais remontait au plus tôt aux environs rience de la pirogue Hokule'a a montré que la
navigation avec la Polynésie centrale ne posait de 1000 AD. Or, de la poterie exogène, probable
ment originaire de Fidji (Dickinson, 1974, 1995) pas de difficultés particulières et l'isolement de
a été découverte sur ce site. Elle attesterait — l'archipel est surtout soutenu par le fait que l'on
mais cela reste à confirmer par de futures recher ne décèle pas dans sa culture des traces évidentes
ches — des relations tardives entre la Polynésie d'influences extérieures, par un raisonnement
occidentale et les archipels orientaux, s'inscri- dont on a dit qu'il était difficile à soutenir ar-
vant donc en faux contre l'idée si longtemps chéologiquement et dont nous montrerons bien
soutenue d'une rupture ancienne des contacts tôt que, sur le fond, il n'est pas pleinement satis
entre ces régions. faisant. On ne peut certes affirmer que les
Dans le même ordre d'idée il est envisageable contacts réguliers furent entretenus par l'archi
que les travaux à venir, notamment ceux portant pel de Hawaï et le reste de la Polynésie et ce
sur l'origine des matériaux, montreront que les jusqu'à une date plus récente que celle suppos
îles de Polynésie centrale (Société, Australes, ée 16 ; mais, là encore, il n'est pas exclu que les
futurs travaux viennent bouleverser une conceptCook, Gambier, Tuamotu, Marquises) entrete
naient des relations bien plus suivies et jusqu'à ion finalement assez mal étayée.
une date plus récente que cela n'est admis Les mêmes remarques peuvent être formulées
aujourd'hui. Les références à des contacts inter à propos de la Nouvelle-Zélande où certes les
insulaires tardifs entre, par exemple, les Austral difficultés de navigation vers la Polynésie cen
es, les îles de la Société et les îles Cook trale sont plus ardues qu'à partir de Hawaï 17. En
raison de l'étendue des terres, les contacts inter(Eddowes, 1995), nombreuses dans les traditions
orales, doivent bien correspondre à une certaine nes étaient peut-être, selon l'idée formulée par
réalité passée. Certes, à l'arrivée des Européens, Irwin (1992 : 181), à la fois assez variés et nom
les archipels de Polynésie centrale semblaient breux pour nourrir des réseaux d'échanges. Pour
assez isolés, du moins d'après les dires de pre autant, des relations avec l'extérieur (les îles
miers observateurs étrangers 15. En outre, nomb Cook mais, en fait, par là-même avec le reste de
reuses étaient les sociétés polynésiennes qui tra la Polynésie centrale) plus régulières et plus tar
versaient alors une période de conflits sur fond, dives qu'on ne pense sont de l'ordre du possible.
dit-on, de problèmes de subsistance et de rivali On peut même se demander si l'île de Pâques,
tés de prestige entre les chefs. Ce ne sont guère les entre toutes synonyme d'isolement, et ce dès son
conditions les plus propices pour des échanges peuplement initial si l'on en croit l'opinion cou
avec l'extérieur. Si bien que l'absence de contacts ramment admise, a toujours été aussi isolée
à l'époque récente, pour cause de conflits ou qu'on le prétend. Les conditions de navigation
pour d'autres raisons, ne signifie pas obligatoir sont difficiles mais non insurmontables notam
ement isolement durant les périodes antérieures. ment depuis Pitcairn et dans le sens île de
Pâques-Tuamotu elles semblent même assez La coupure des relations entre des archipels cen
traux vers le xive siècle reste donc à démontrer et aisées si l'on en croit Irwin (1992 : 162). Penser à
le développement des études sur la provenance une colonisation unique et sans retour, et même
des matériaux pourrait confirmer cette hypo nier la possibilité de contacts avec l'extérieur
thèse ou l'infirmer. Pour l'heure, on ne saurait après la colonisation, est-il conforme à la logique
exclure la possibilité que ces relations aient pu se comme aux connaissances disponibles sur l'an
poursuivre jusqu'à la veille de l'arrivée des Euro cienne culture pascuane où est-ce céder une fois
de plus au mythe de l'île isolée au bout du monde péens.
Quant à Hawaï, il faut remarquer que les dérivant vers un chaos magnifique peuplé de
15. A ce propos, il conviendrait d'opérer une critique sérieuse des documents historiques relatant ces informations afin de
pouvoir en estimer la pertinence.
16. Il est même possible, au titre des causes sociales pouvant motiver l'isolement dont nous avons parlé plus haut, de supposer
que la structuration des chefferies trouvait localement suffisamment de terres, de populations à dominer pour en retirer du
prestige sans nécessairement avoir à rechercher des contacts externes. La dynamique de ces sociétés, tournées vers leur
renforcement a pu, au niveau où elles en était restées, se contenter de relations à la fois de prestige et éventuellement guerrières,
limitées au seul archipel.
1 7. Irwin (1992 : 1 10) dit que la divergence culturelle entre la Nouvelle-Zélande et la Polynésie centrale est compréhensible en
raison de la distance et de la difficulté de retour.