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La domestication des animaux à l'époque d'Aristote - article ; n°3 ; vol.23, pg 189-201

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Revue d'histoire des sciences et de leurs applications - Année 1970 - Volume 23 - Numéro 3 - Pages 189-201
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1970
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Langue Français

M PIERRE LOUIS
La domestication des animaux à l'époque d'Aristote
In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications. 1970, Tome 23 n°3. pp. 189-201.
Citer ce document / Cite this document :
LOUIS PIERRE. La domestication des animaux à l'époque d'Aristote. In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications.
1970, Tome 23 n°3. pp. 189-201.
doi : 10.3406/rhs.1970.3140
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0048-7996_1970_num_23_3_3140La domestication des animaux
à l'époque d'Aristote
Les traités d'histoire naturelle, dont les titres principaux sont
Les parlies des animaux, La génération des animaux, L'histoire
des animaux, représentent presque le tiers de l'œuvre d'Aristote.
Ces traités scientifiques, comme d'ailleurs les ouvrages proprement
philosophiques, ne renferment qu'un nombre extrêmement réduit
d'allusions aux événements contemporains, c'est-à-dire à ceux
du ive siècle avant J.-G. durant lequel vécut Aristote : né en 384,
il est mort en 322, un an après Alexandre le Grand (1).
Cependant, en examinant ces traités de plus près, on y découvre
une foule de détails pittoresques relatifs à la vie quotidienne,
en particulier à la domestication des animaux. Les remarques
qui s'y accumulent, parfois incidemment, permettent de savoir
quels animaux étaient alors domestiqués, l'usage que l'on en
faisait et la manière dont on les traitait.
Pour que l'étude de tous ces documents soit complète, nous
prendrons ici l'épithète de domestique dans son sens le plus large,
comme le fait Aristote lui-même qui classe volontiers les animaux,
d'après leur mode de vie, en deux catégories, les animaux appri
voisés et les animaux sauvages. Mais notre auteur remarque
également qu'à peu près tous les animaux domestiques se ren
contrent aussi à l'état sauvage (2), et qu'il n'y a pas naturellement
d'espèces domestiques. Il reconnaît donc que la domestication
(1) II est remarquable que le nom même d'Alexandre, dont Aristote fut pourtant
le précepteur, n'apparaît que deux fois dans une œuvre authentique, L'Economique,
II, 1352 a 28 et 1352 b 26. Cp sont les deux seules allusions, d'ailleurs fort discrètes,
à une expédition qui est cependant restée célèbre...
(2) Cf. Parties des animaux (abréviation utilisée ci-dessous : P.A.), I, 3, 643 b 4-6.
T. XXIII. — 1970 13 190 REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES
est un phénomène strictement humain, dont l'origine doit marquer
une époque dans le développement de l'intelligence qui prend
conscience de sa puissance et de ses possibilités. La domestication
consiste, en effet, pour l'homme à habituer les animaux à un mode
de vie qui les soumet entièrement à sa domination et à son usage.
Elle va donc de la simple mise en réserve à l'apprivoisement et
à l'élevage.
Dans ce vaste domaine, Aristote nous apporte d'abord des
renseignements intéressants sur les espèces domestiquées à son
époque. Parmi les mammifères, on trouve en tête, bien entendu,
le chien qui tenait alors, semble-t-il, la même place qu'aujourd'hui,
comme compagnon de l'homme (1). Aristote mentionne plusieurs
races différentes sur lesquelles il apporte d'utiles précisions. La
plus répandue était celle des chiens de Laconie issus, disait-on,
du croisement d'un renard et d'une chienne (2), et remarquables
par leur long nez et leur flair excellent (3). Etaient bien connus
également les chiens de Molossie (4) que l'on utilisait pour la chasse
et pour garder les troupeaux, qu'ils protégeaient efficacement
contre les bêtes féroces (5). Le croisement de ces chiens avec ceux
de Laconie donnait, paraît-il, des produits remarquables par
leur courage et leur ardeur à la tâche (6). Une autre race est elle
aussi le résultat d'un croisement, c'est le chien de l'Inde qui est
issu d'une chienne et d'un tigre (7) et qui vit parfois à l'état sau
vage (8). Aristote mentionne encore les chiens-loups de Cyrène (9),
(1) Voir René Thévenin, Origine des animaux domestiques, Paris, Presses Uni
versitaires de France, 1947, pp. 25-36.
(2) Histoire des animaux (abréviation utilisée ci-dessous : H.A.), VIII, 28, 607 a 3 ;
Génération des : G.A.), II, 4, 738 Ь 31 ; 7,
746 a 23.
(3) G.A., V, 2, 781 b 9-10. Le chien de Laconie est étudié en détail dans H.A.,
VI, 20, 574 a 17 et sq. (voir aussi IX, 1, 608 a 27 : la chienne de Laconie est part
iculièrement douce et caressante).
(4) H.A., IX, 1, 608 a 28.
(5) Le chien molosse et le chien laconien étaient encore en vogue dans lE'mpire
romain (Cf. J. Aymard, Essai sur les chasses romaines des origines à la fin du siècle
des Antonins, Paris, de Boccard, 1951, pp. 235-257. Sur les molosses, voir spécialement
pp. 251-254 ; sur les laconiens, pp. 254-257).
(6) H.A., IX, 1, 608 a 31-33 (cf. J. Aymard, op. cit., p. 260).
(7)VIII, 28, 607 a 4. Le traité de la Génération des animaux est un peu
moins précis : le chien de l'Inde y est donné comme le produit d'une chienne et d'un
fauve qui ressemble au chien (II, 7, 746 a 35). Il s'agit des dogues du Thibet (J. Aymard,
op. cit., pp. 244-245) que Marco Paulo a vus « aussi hauts que des ânes ».
(8) Parties des animaux, I, 3, 643 b 4-6.
(9) H.A., VIII, 28, 607 a 2. LOUIS. ARISTOTE ET LA DOMESTICATION DES ANIMAUX 191 P.
les grands chiens d'Epire (1), les bassets d'Egypte (2), et les petits
chiens bichons de l'île de Mélité (3).
Le cheval occupe une place au moins aussi importante dans
la vie des hommes du ive siècle avant J.-C. Les connaisseurs
appréciaient tout particulièrement les coursiers néséens (4), dont
Hérodote vantait déjà la vitesse (5), et les pur-sang de Scythie (6).
On trouve aussi mentionné plusieurs fois un cheval de petite
taille appelé ginnos, qui est probablement une espèce de poney (7).
Le mulet est également très répandu (8).
L'âne, au contraire, ne se rencontre pas partout. Aristote
signale à plusieurs reprises qu'il ne peut pas s'acclimater dans
la région du Pont, en Scythie ni même en Gaule, parce qu'il sup
porte mal le froid (9).
Les bovins, quant à eux, étaient élevés dans toutes les parties
du monde alors connues. La race qu'on trouvait en Epire, au sud
de la Macédoine, était renommée pour ses vaches de grande taille
aux qualités d'excellentes laitières. On les appelait pyrrhiques (10),
du nom de Pyrrhos Ier, fondateur de l'Epire après la prise de
Troie et qu'Homère désigne sous le nom de Néoptolème. Sur les
bords du Phase, à l'est de la mer Noire, les vaches étaient de petite
taille, mais donnaient beaucoup de lait (11). Aristote signale encore
qu'il existe une race de bœufs qui ont un os dans le cœur (12), qu'en
Libye ils ont des cornes dès leur naissance (13) et que certains ont
(1) H.A., III, 21, 522 b 21 : Aristote ne donne aucune précision, mais indique
seulement qu'en Epire tous les quadrupèdes, sauf les ânes, sont de grande taille.
(2) H.A., VIII, 28, 606 a 23 : il s'agit des teckels.
(3)IX, 6, 612 a 11. Cette île est probablement l'île de Malte (cf. Buffon,
Histoire naturelle, VI, p. 371).
(4) H.A., IX, 50, 632 a 30.
(5) Hérodote, III, 106 ; VII, 40 ; IX, 20. Ces chevaux étaient élevés dans une
vaste plaine de Médie que l'on situe généralement entre Ispahan et Hamadan.
(6) H. A., IX, 47, 631 a 1.
(7) G.A., II, 7, 748 b 34-749 a 7 ; H.A., I, 6, 491 a 2 ; VI, 24, 577 b 21, 25, 28
(cf. notre article dans la Revue de Philologie, XXXI, 1957, p. 63 et sq.).
(8) Voir en particulier H.A., VI, 23, 24, 577 b 5-578 a 4 ; G.A., II, 8, 747 a 22 et sq.
(9) H.A., VIII, 25, 605 a 20 ; 28, 606 b 4 ; G.A., II, 8, 748 a 22-26, où Aristote
déclare « l'âne ne peut naître dans les pays aux hivers rigoureux, comme le pays des
Celtes au-delà de l'Ibérie ».
(10) H.A., III, 21, 522 b 16 et sq. ; VI, 18, 572 b 19 ; VIII, 7, 595 b 17 : quatre cents
de ces vaches pyrrhiques étaient engraissées pour la boucherie ; on ne les faisait pas
saillir et on les nourrissait spécialement.
(11) H.A., III, 21, 522 6 14-15.
(12)II, 15, 506 a 8-10 ; P.A., III, 4, 666 b 19 ; G.A., V, 7, 787 b 18.
(13) H.A., VIII, 28, 606 a 18. 192 revue d'histoire des sciences
les cornes inclinées en avant ce qui les oblige à paître à reculons (1),
qu'en Phrygie il y en a qui remuent les cornes de la même façon
que les oreilles (2), qu'en Egypte les vaches sont plus grandes
qu'en Grèce (3), et qu'enfin les bœufs de Syrie ont une bosse comme
les dromadaires (4).
Il est souvent question également de la domestication des
moutons et des chèvres. A propos des premiers, Aristote fait
allusion à plusieurs variétés, dont certaines ne diffèrent que par
la couleur : les uns sont blancs, les autres noirs, et ceux qui s'abreu
vent dans le Scamandre sont jaunes (5). Il existe d'autres parti
cularités : les moutons de Scythie ont le poil raide (6), tandis
que ceux de Syrie ont la queue courte et large (7). En Epire, les
moutons appelés pyrrhiques sont de grande taille, comme les
vaches qui portent le même nom (8). L'existence de toutes ces
races montre que l'élevage du mouton tenait une grande place
dans l'Antiquité.
Il en était certainement de même pour l'élevage du porc.
Aristote signale qu'on élève des cochons noirs (9), et que si les
porcs ont normalement le pied fourchu, on en trouve en Illyrie
et en Laconie qui sont solipèdes (10).
Dans une grande partie du monde que décrit Aristote, deux
animaux jouent alors un rôle important aux côtés de l'homme,
ce sont l'éléphant et le chameau. Le premier, dont l'anatomie
et les mœurs semblent parfaitement connues, est au dire d'Aristote
l'animal le plus facile à apprivoiser et à domestiquer (11), parce
qu'il est intelligent (12). Il se trouve non seulement en Asie où
(1) P.A., II, 16, 659 a 19.
(2) H.A., III, 9, 517 a 28-30 (cf. Elien, Hist, nat., II, 20; XVI, 33; XVII, 45).
(3)VIII, 28, 606 a 21-22.
(4) H.A., 28, 606 a 16 : il s'agit sans doute des zébus (cf. Pline, VIII, 70).
(5)III, 12, 519 a 13-20. Le Scamandre est appelé aussi par Homère Xanthe,
fleuve jaune.
(6) G.A., V, 3, 783 a 14.
(7) H.A., VIII, 10, 596 b 4-7 ; 28, 606 a 13 : Aristote ajoute que les brebis à queue
large résistent moins bien aux rigueurs de l'hiver que les brebis à queue longue.
(8) H.A., III, 21, 522 b 24.
(9)VIII, 29, 607 a 19.
(10) H.A., II, 1, 499 b 12, 21 ; G.A., IV, 6, 774 b 19.
(11)IX, 46, 630 b 18.
(12) H. A., IX, 46, 630 b 19 : « II comprend et apprend beaucoup de choses. On
peut même le dresser à se prosterner devant le grand-roi. » Ce texte de H.A. a donc
été écrit avant l'expédition d'Alexandre, puisqu'il mentionne le grand-roi. LOUIS. ARISTOTE ET LA DOMESTICATION DES ANIMAUX 193 P.
son élevage est largement pratiqué, en particulier aux Indes (1),
mais aussi du côté des Colonnes d'Hercule, c'est-à-dire en Afrique
du Nord (2). On notera toutefois qu'Aristote ne signale aucune
différence morphologique entre l'éléphant d'Asie et celui d'Afrique.
Il ne peut pas, au contraire, ne pas distinguer le chameau du dro
madaire, quoique le grec n'ait qu'un seul mot pour les désigner :
il appelle chameau de Bactriane le chameau proprement dit,
et chameau d'Arabie le dromadaire, qui ne possède qu'une seule
bosse (3).
D'autres mammifères sont moins largement domestiqués.
Aussi Aristote n'en parle-t-il qu'incidemment. Mais ces allusions
sont suffisamment claires et précises pour qu'aucun doute ne
subsiste. La mention de cerfs castrés (4) indique assez que ces
animaux pouvaient faire l'objet d'un élevage afin d'être utilisés
comme appeaux (5). La belette a sa place dans la maison (6),
et le hérisson dans les jardins (7) : un habitant de Byzance devint
célèbre, parce qu'il prédisait le temps d'après la place qu'occupait
son hérisson contre les murs du jardin (8). Le chat, au contraire
n'existe encore, dans l'œuvre d'Aristote, qu'à l'état sauvage (9),
et le lapin est totalement inconnu (10).
Parmi les oiseaux, nombreux sont ceux qui sont domestiqués.
Gomme aujourd'hui, les poules tenaient la première place dans
la basse-cour, en particulier les poules adriatiques qui étaient
de petite taille, avaient le plumage bigarré et passaient pour
(1) H.A., IX, 1, 610 a 19-33. Sur l'éléphant dans l'Antiquité, voir J. Aymard,
op. cil., pp. 421-430.
(2) Du ciel, II, 14, 298 a 13. Sur les éléphants d'Afrique du Nord, voir S. Gsell,
Histoire ancienne de V Afrique du Nord, Paris, 1913, I, pp. 74 et sq.
(3) H. A., II, 1, 498 b 7-9 ; 499 a 14-15. La Bactriane correspond à la partie de
l'Asie comprise entre la Perse et le Turkestan.
(4) H. A., III, 9, 517 a 25-26.
(5) Cf. Xénophon, Суп., IX, 6. La chasse au cerf avec appelant est très répandue
à l'époque gallo-romaine : voir J. Aymard, op. cit., pp. 334-337. La mosaïque de Lille-
bonne atteste cette pratique (E. Babelon, La mosaïque de Lillebonne, Gaz. Arch.,
1885, pp. 98-101 et pi. 13 et 14).
(6) H.A., IX, 1, 609 6 29 ; 6, 612 b 3 (cf. R. Thévenin, Origine des animaux domest
iques, p. 47).
(7) H.A., IX, 6, 612 a 7.
(8) H.A., IX, 6, 612 a 7-10.
(9)VI, 35, 580 a 23-24. Sur la domestication tardive du chat en Europe
occidentale, voir R. Thévenin, op. cit., pp. 36-46.
(10) Les auteurs de l'Antiquité ne commencent à parler du lapin qu'au début
de notre ère, et comme d'une espèce plus ou moins exotique. 194 revue d'histoire des sciences
les meilleures pondeuses (1). Mais on élevait aussi des pigeons (2),
des oies (3), des faisans (4), des paons (5), des pintades (6) et même
des perdrix (7). Le canard et le cygne n'étaient pas encore domest
iqués. Mais le perroquet venu de l'Inde avait déjà gagné le monde
méditerranéen (8). Et quelques oiseaux pouvaient incidemment
être apprivoisés, comme le pic (9) ou le bécasseau (10).
La pisciculture n'apparaîtra que beaucoup plus tard, à l'époque
moderne. Cependant Aristote mentionne l'élevage des anguilles.
Il signale que les éleveurs les prennent dans les étangs pour les
mettre dans des viviers. Ils enduisent ceux-ci d'un crépi et veillent
à ce que l'eau soit aussi claire que possible, qu'elle ait du courant
et qu'elle coule sur un fond de pierres plates (11). On conservait
de même, en parc, au bord de la mer, non seulement les huîtres (12)
comme aujourd'hui, mais aussi les patelles (13). Au contraire les
moules ne se trouvaient alors qu'à l'état sauvage.
Certains insectes étaient également domestiqués. Au premier
rang figure l'abeille dont l'élevage a été pratiqué dans les plus
anciennes civilisations. Les apiculteurs du temps d'Aristote sont
les héritiers d'une très longue tradition. Et les nombreux détails
qui sont donnés dans l'Histoire des animaux montrent que leur
technique n'a plus guère de progrès à faire (14). Un autre élevage
(1) H.A., VI, 1, 558 6 16-19; G.A., III, 1, 749 6 28-30.
(2) II est souvent question des pigeons chez Aristote. Voir en particulier H. A.,
V, 13, 544 b 1-11; IX, 7, 613 a 20.
(3) H. A., VI, 2, 559 b 23 ; 8, 564 a 10. Homère en parle déjà comme d'un oiseau
de basse-cour (Odyssée, XV, 162).
(4) H.A., VI, 1, 559 a 25 ; IX, 51, 633 b 2.
(5)I, 1, 488 b 23-24 ; VI, 2, 559 b 29 ; 9, 564 a 25-6 9. L'introduction du
paon en Grèce ne date pas, comme on le dit parfois, de l'expédition d'Alexandre.
Il était consacré à Héra par les habitants de Samos bien avant cette date.
(6) H.A., VI, 1, 559 a 25.
(7)IX, 7, 613 a 28, 614 a 10, 14 ; G.A., III, 1, 751 a 14.
(8) H.A., VIII, 12, 597 b 27-29 : « L'oiseau de l'Inde, le perroquet, est appelé
l'oiseau à langue humaine. » II devient même insolent quand il a bu du vin.
(9) H.A., IX, 9, 614 b 14-15.
(10) H. A., IX, 12, 615 a 21. Cet échassier vit près de la mer. Il est difficile à chasser,
dit Aristote, car il est rusé ; mais une fois pris, il s'apprivoise facilement.
(11) H.A., VIII, 2, 591 b 30 et sq.
(12)IV, 4, 528 a 23; G.A., III, 11, 763 6 1-4.
(13) H. A., IV, 4, 529 b 15 : l'haliotide (ou ormier ou oreille de mer) est appelée
patelle sauvage, ce qui laisse supposer que l'on pratiquait l'élevage de la patelle pro
prement dite (cf. Aristophane, Guêpes, 105).
(14) Voir en particulier H.A., V, 21 et 22 (553 a 17 et sq.) ; IX, 40, 623 b 4 - 627 b 21 ;
G. A., III, 10, 759 a 8 et sq. LOUIS. ARISTOTE ET LA DOMESTICATION DES ANIMAUX 195 P.
nous surprend : c'est celui des araignées que pratiquaient, nous
dit Aristote, les pharmaciens (1).
Un texte assez énigmatique fait, d'autre part, allusion aux
métamorphoses d'un insecte dont on dévidait les cocons pour
faire un tissu. La première femme à pratiquer ce tissage, qui
évoque celui de la soie, fut Pamphile de Cos, fille de Plates (2).
Comme la belette, certains serpents vivaient dans l'intimité
de la maison (3). Et enfin un texte nous apprend que les prêtres
égyptiens nourrissaient des crocodiles apprivoisés (4).
La liste des animaux sur lesquels l'homme exerçait alors sa
domination est, on le voit, assez longue et variée. Mais l'œuvre
d'Aristote permet aussi de se faire une idée très précise des raisons
pour lesquelles tous ces animaux étaient domestiqués. Beaucoup
d'entre eux, d'abord, servaient à l'alimentation. Il n'est pas néces
saire d'insister sur la place que tenaient alors, comme dans notre
civilisation, le porc, le mouton, le bœuf, la volaille, les poissons,
les coquillages. Mais il faut tout de même signaler quelques détails
intéressants. C'est ainsi qu'un passage de l'Histoire des animaux
atteste la consommation de la viande de cheval (5), tandis qu'un
autre nous apprend que la chair du chameau est excellente et son
lait délicieux (6). Ailleurs se rencontrent des indications précises
sur la fabrication du fromage. On en faisait, bien entendu, avec
du lait de vache, du lait de chèvre ou du lait de brebis (7). En
Sicile on utilisait même un mélange de lait de chèvre et de lait
de brebis (8). Quant au fromage de Phrygie, il était fait d'un
mélange de lait de jument et de lait d'ânesse (9).
D'autre part, les animaux domestiques fournissaient alors
une aide matérielle d'autant plus importante que les machines
étaient inexistantes. Plusieurs servaient de bêtes de somme ou
(1) H.A., VIII, 4, 594 a 22-24; IX, 39, 622 b 34. Dans un ouvrage apocryphe
postérieur d'une cinquantaine d'années à la mort d'Aristote, le traité Sur la stérilité
(devenu dans certains manuscrits le 10e livre de l'Histoire des animaux), il est question
d'une femme qui élevait des sauterelles chanteuses (H. A., X, 6, 637 b 16).
(2) H.A., V, 19, 551 b 9-16. L'île de Cos est située au sud-ouest de l'Asie Mineure.
(3) H. A., IX, 1, 609 b 29 ; 6, 612 b 3 ; VIII, 4, 594 a 23 (les pharmaciens en élèvent).
(4) H.A., IX, 1, 609 a 1.
(5) H. A., III, 17, 520 a 9.
(6) H.A., VI, 26, 578 a 14-16.
(7) H. A., III, 20, 522 a 27 : Aristote signale que le lait de vache est plus riche
en caséine que le lait de chèvre (522 a 30-31).
(8) H.A., III, 20, 522 a 22.
(9)III, 20, 522 a 29. 196 REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES
de trait. En Grèce on utilisait le cheval et l'âne, mais surtout le
mulet (1). En Asie le chameau (2) était très répandu, ainsi que
l'éléphant (3). Ce dernier est capable même de renverser des murs
et d'arracher des arbres (4). Comme le cheval et le chameau,
il sert aussi de monture (5).
Ces trois animaux, le cheval, l'éléphant et le chameau, étaient
également utilisés pour la guerre. Aristote ne parle nulle part
du rôle de la cavalerie dans les batailles, mais il signale la répulsion
réciproque du cheval et du chameau, répulsion dont profitaient
les combattants montés sur des chameaux (6). Ces derniers avaient
d'autre part l'avantage de courir très vite (7) : on les chaussait
de cuir quand ils avaient mal aux pieds (8), et les femelles étaient
châtrées (9). Quant aux éléphants de combat, ils n'étaient encore
utilisés qu'aux Indes (10).
Les animaux domestiqués ou apprivoisés servaient aussi très
souvent à la chasse. Certaines races de chiens sont particulièrement
recommandées, les molosses, par exemple, ou les produits du
croisement des molosses et des chiens de Laconie (11). Aux Indes,
les éléphants apprivoisés, montés par des cornacs armés de crocs,
aidaient à capturer les éléphants sauvages. Ailleurs on utilisait
comme appelants des cerfs (12) ou des perdrix (13). On remar
quera qu'il n'est question nulle part de la chasse au faucon,
(1) H. A., VI, 23, 577 b 14-19 : à Athènes, un mulet trop vieux pour travailler
continuait cependant à accompagner les attelages et les excitait à l'ouvrage.
(2) Cf. H.A., II, 1, 498 b 7-9 ; 499 a 14-15.
(3) H.A., II, 1, 497 b 28.
(4)VI, 18, 571 b 32 ; IX, 610 a 19-33.
(5) Les allusions aux chevaux de course sont très rares (Politique, IV, 3, 1289 b 35 ;
VI, 7, 1321 a 11). Sur l'utilisation de l'éléphant comme monture, voir H. A., IX, 1,
610 a 25.
(6) H.A., VI, 18, 571 b 25 (cf. Hérodote, I, 80 : Cyrus dispose ses cavaliers sur
des chameaux face à la cavalerie lydienne car, dit-il, « le cheval redoute le chameau ;
il n'en supporte pas l'aspect et ne peut pas en sentir l'odeur ». Voir aussi Xénophon,
Cyr., VI, 2, 18 ; VII, 1, 27).
(7) H.A., IX, 50, 632 a 30.
(8)II, 1, 499 a 29-30.
(9) H.A., IX, 50, 632 a 27.
(10) H. A., IX, 1, 610 a 19-33 : les éléphants étaient capables de renverser les murailles
avec leurs défenses. On se servait pour cela aussi bien des femelles que des
mâles.
(11) H. A., IX, 1, 608 a 28.
(12) Cf. H. A., IX, 50, 631 b 10.
(13) H.A., IX, 7, 613 a 28; 614 a 10, 14; G.A., III, 1, 751a 14. LOUIS. ARISTOTE ET LA DOMESTICATION DES ANIMAUX 197 P.
qui semble n'avoir été pratiquée que beaucoup plus tard (1).
Plus encore que de nos jours, la domestication jouait un rôle
important dans la vie économique des contemporains d'Aristote.
Dans une civilisation où la plupart des vêtements étaient faits
de laine, l'élevage des moutons était, par exemple, une nécessité
primordiale. Et nous avons déjà vu que les cocons d'une espèce
de ver à soie étaient dévidés pour faire un tissu, au moins dans une
des îles proches de l'Asie Mineure (2). C'est pour des raisons éc
onomiques aussi que l'élevage des abeilles était très développé,
car le miel tenait lieu de sucre, et la cire avait de multiples usages.
D'autres animaux étaient élevés à des fins médicales : c'était
le cas, nous dit Aristote, pour les araignées (3) et pour certains
serpents dont les pharmaciens faisaient l'élevage (4).
La religion avait aussi sa part dans la domestication. C'était
des animaux domestiques que l'on sacrifiait aux dieux (5) : Aristote
n'en parle guère, et s'il le fait c'est surtout pour signaler que les
sacrifices permettent de constater certaines anomalies anato-
miques (6). Aussi discrète est l'allusion aux crocodiles que l'on
élevait dans les temples égyptiens (7).
Un autre domaine où les animaux domestiques jouaient éga
lement un rôle important, est la lutte contre les parasites, en
particulier contre les souris et les mulots qui pullulaient dans
certaines contrées (8). Les truies les chassaient dans la campagne (9),
les belettes (10) et certains serpents (11) dans les maisons.
N'oublions pas non plus que l'homme a de tout temps appri
voisé des animaux pour s'en faire des compagnons. Aristote ne
manque pas de souligner la douceur de certaines races de chiens
(1) Dans un passage de l'Histoire des animaux Aristote signale qu'en Thrace
on fait la chasse aux petits oiseaux avec l'aide de faucons. On procède de la façon
suivante : on secoue les arbustes et les roseaux avec des bâtons pour faire s'envoler les
petits oiseaux. Les faucons foncent sur eux et les font se rabattre vers le sol où on les
frappe avec les bâtons. On lance quelques oiseaux aux faucons pour les récompenser.
Mais ceux-ci vivent en liberté.
(2) H.A., V, 19, 551 b 9-16.
(3)VIII, 4, 594 a 22.
(4) H.A., 4, 594 a 23.
(5) Ethique à Nicomaque, V, 10, 1134 b 22; Politique, V, 4, 1304 a 3.
(6) H.A., I, 17, 496 b 25 ; P.A., III, 4, 667 b 2.
(7)IX, 1, 609 a 1.
(8) H.A., VI, 37, 580 b 10 - 581 a 6.
(9)VI, 37, 580 b 24.
(10) H.A., IX, 6, 612 6 3.
(11) Ibid.