La France et les révolutions manquées à l'Est - article ; n°1 ; vol.13, pg 153-167

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Histoire, économie et société - Année 1994 - Volume 13 - Numéro 1 - Pages 153-167
Abstract The author considers French attitudes towards the developments which took place in Eastern Europe from 1956 to 1989, from three different approaches : the geopolitical situation of France in relation to the Communist empire, the dual character of the Soviet Union — both great military power and conquering ideological system, and the exact timing of each one of the «failed revolutions». The latter were stages in a process during which drastic changes took place. In the late 1980's, France was no longer «in the Second line», as she had been facing the Soviet Union, a position which had allowed de Gaulle's foreign policy some freedom of manœuvre. Like wise , as crises happened in Eastern Europe, marxist and socialist ideology gradually lost its ascendancy over the French intelligentsia. In comparison with the present situation, in which France is again on the front line, with — or facing — Germany, the period of the anti-totalitarian revolutions in Eastern Europe looks like a prehistory, which definitively belongs to the past.
Résumé L'auteur envisage l'attitude française face aux événements survenus en Europe de l'Est entre 1956 et 1989 en faisant intervenir trois dimensions : la situation géopolitique de la France par rapport à l'empire communiste, la double dimension de l'URSS, à la fois grande puissance militaire et système idéologique conquérant, et le moment précis où survient chacune des révolutions manquées. Ces dernières marquent autant d'étapes au cours desquelles la donne initiale se transforme radicalement. A la fin des années 80, la France n'est plus en «seconde ligne» comme elle le fut face à l'URSS, ce qui assurait à la politique étrangère gaulliste une certaine liberté de manœuvre. De même, au fur et à mesure des crises de l'Est, l'idéologie marxiste et socialiste a progressivement perdu son hégémonie dans l'intelligentsia française. Par rapport à la situation actuelle, où la France se retrouve — avec ou face à l'Allemagne — en première ligne, l'époque des révolutions antitotalitaires de l'Est apparaît comme une préhistoire définitivement révolue.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1994
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Bela Farago
La France et les révolutions manquées à l'Est
In: Histoire, économie et société. 1994, 13e année, n°1. pp. 153-167.
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Farago Bela. La France et les révolutions manquées à l'Est. In: Histoire, économie et société. 1994, 13e année, n°1. pp. 153-
167.
doi : 10.3406/hes.1994.1737
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1994_num_13_1_1737Résumé
Résumé L'auteur envisage l'attitude française face aux événements survenus en Europe de l'Est entre
1956 et 1989 en faisant intervenir trois dimensions : la situation géopolitique de la France par rapport à
l'empire communiste, la double dimension de l'URSS, à la fois grande puissance militaire et système
idéologique conquérant, et le moment précis où survient chacune des révolutions manquées. Ces
dernières marquent autant d'étapes au cours desquelles la donne initiale se transforme radicalement. A
la fin des années 80, la France n'est plus en «seconde ligne» comme elle le fut face à l'URSS, ce qui
assurait à la politique étrangère gaulliste une certaine liberté de manœuvre. De même, au fur et à
mesure des crises de l'Est, l'idéologie marxiste et socialiste a progressivement perdu son hégémonie
dans l'intelligentsia française. Par rapport à la situation actuelle, où la France se retrouve — avec ou
face à l'Allemagne — en première ligne, l'époque des révolutions antitotalitaires de l'Est apparaît
comme une préhistoire définitivement révolue.
Abstract The author considers French attitudes towards the developments which took place in Eastern
Europe from 1956 to 1989, from three different approaches : the geopolitical situation of France in
relation to the Communist empire, the dual character of the Soviet Union — both great military power
and conquering ideological system, and the exact timing of each one of the «failed revolutions». The
latter were stages in a process during which drastic changes took place. In the late 1980's, France was
no longer «in the Second line», as she had been facing the Soviet Union, a position which had allowed
de Gaulle's foreign policy some freedom of manœuvre. Like wise , as crises happened in Eastern
Europe, marxist and socialist ideology gradually lost its ascendancy over the French intelligentsia. In
comparison with the present situation, in which France is again on the front line, with — or facing —
Germany, the period of the anti-totalitarian revolutions in Eastern Europe looks like a prehistory, which
definitively belongs to the past.FRANCE ET LES RÉVOLUTIONS MANQUÉES LA
A L'EST
par Bela FARAGO*
Résumé
L'auteur envisage l'attitude française face aux événements survenus en Europe de l'Est entre 1956
et 1989 en faisant intervenir trois dimensions : la situation géopolitique de la France par rapport à
l'empire communiste, la double dimension de l'URSS, à la fois grande puissance militaire et système
idéologique conquérant, et le moment précis où survient chacune des révolutions manquées. Ces der
nières marquent autant d'étapes au cours desquelles la donne initiale se transforme radicalement. A la
fin des années 80, la France n'est plus en «seconde ligne» comme elle le fut face à l'URSS, ce qui as
surait à la politique étrangère gaulliste une certaine liberté de manœuvre. De même, au fur et à mesure
des crises de l'Est, l'idéologie marxiste et socialiste a progressivement perdu son hégémonie dans
l'intelligentsia française. Par rapport à la situation actuelle, où la France se retrouve — avec ou face à
l'Allemagne — en première ligne, l'époque des révolutions antitotalitaires de l'Est apparaît comme
une préhistoire définitivement révolue.
Abstract
The author considers French attitudes towards the developments which took place in Eastern Eu
rope from 1956 to 1989, from three different approaches : the geo-political situation of France in
relation to the Communist empire, the dual character of the Soviet Union — both great military po
wer and conquering ideological system, and the exact timing of each one of the «failed revolutions».
The latter were stages in a process during which drastic changes took place. In the late 1980's, France
was no longer «in the Second line», as she had been facing the Soviet Union, a position which had
allowed de Gaulle's foreign policy some freedom of manœuvre. Like wise , as crises happened in
Eastern Europe, marxist and socialist ideology gradually lost its ascendancy over the French
intelligentsia. In comparison with the present situation, in which France is again on the front line,
with — or facing — Germany, the period of the anti-totalitarian revolutions in Eastern Europe looks
like a prehistory, which definitively belongs to the past.
Pour présenter les répercussions en France des révolutions manquées de l'Est, je
me propose de suivre la démarche suivante :
- en premier lieu, il me paraît nécessaire de rappeler rapidement les grandes lignes
du cadre dans lequel s'inscrit l'histoire tant des crises qu'ont connu les régimes com
munistes européens que des réactions françaises face à elles ;
* Vice-président du tribunal administratif de Versailles 54 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE 1
- en second lieu, j'examinerai rapidement chacune de ces crises, non seulement
1956 et 1968, mais également les révolutions manquées ou «rampantes» que repré
sentent le phénomène de la dissidence soviétique des années 70 ou la Pologne des an
nées 80 ;
- enfin, en conclusion, je me demanderai si les révolutions de 89-91 n'entraînent
pas un changement absolument radical du cadre décrit au premier point de mon ex
posé, qui relègue l'ensemble de mon sujet dans la préhistoire du XXIème
siècle.
I. Le cadre
Le cadre où s'incrivent les réactions françaises présente une multitude d'aspects,
dont je mentionnerai trois.
A. Un premier élément, de caractère permanent, est très clairement décrit dans
l'ouvrage de Michel Tatu : Eux et nous, les relations Est-Ouest entre deux détentes :
«La France — qui n'est pas exposée en première ligne comme l'Allemagne — n'a ja
mais eu à régler avec Moscou d'importants problèmes politiques, de ceux qui affectent
la vie quotidienne des Français ou pèsent sur le destin national... Vues de Paris, les
«relations Est-Ouest» sont d'abord un «exercice» diplomatique... On peut pousser
plus avant cet «exercice» pour des raisons de prestige... mais on peut aussi renoncer
sans inconvénients majeurs» (p. 139). De ce fait, «la politique de l'Est n'est qu'un
moyen et non une fin pour la France» (p. 106).
Cette liberté de mouvement rend donc possible une politique d'indépendance. Le
problème est de savoir quelle est la fin en vue de laquelle le moyen constitué par la
politique de l'Est sera employé. Plus particulièrement, s'agissant de chacune des
crises de l'Est, il faudra se demander quel type de réaction permettait, face à ces
crises, la politique que la France était en train de poursuivre à l'égard du monde com
muniste et si cette réaction lui permettait d'atteindre ses objectifs.
B. Le second élément qui intervient ici est constitué par la double nature de la
puissance soviétique, présentant à la fois un aspect «normal» de puissance militaire
impériale et un aspect spécifique de puissance idéologique, millénariste et messia
nique. Ces aspects sont en constante interaction. La rigidité idéologique et la force a
rmée sont des attributs inséparables de l'Empire soviétique, dont cet empire a su jouer
en virtuose jusqu'à sa crise finale.
Cette dualité a en effet permis à l'URSS un double jeu constant, tandis qu'en face
les réactions françaises sont longtemps restées pour ainsi dire dichotomisées.
D'un côté, les responsables politiques, attachés au maintien de l'équilibre et du
statu quo, n'ont voulu trop longtemps voir que la puissance militaire ou le partenaire
politique et économique, en passant sous silence ou même, comme le général de
Gaulle, en ignorant volontairement sa nature idéologique. Cette attitude apparaissait LA FRANCE ET LES REVOLUTIONS MANQUEES 155
d'ailleurs souvent comme cynique, fermant trop rapidement les yeux sur les horreurs
du communisme.
D'un autre côté, en revanche, l'offensive idéologique atteignait directement
l'opinion publique. En effet, l'URSS a longtemps pu compter en France sur le soutien
d'une véritable cinquième colonne idéologique qui passait par deux relais : d'une part
un parti communiste longtemps fort et puissant, et d'autre part la complaisance
idéologique durable d'une intelligentsia de gauche prestigieuse et respectée. Certes, le
PCF a fini par connaître l'érosion de ses intellectuels, notamment sous l'effet des
avatars divers du «socialisme réel». Il n'empêche que l'intelligentsia de gauche, même
après avoir abandonné le mythe de l'URSS, est restée encore pour de longues années
attachée à son idéologie, le marxisme-léninisme, et a continué à saper les fondements
et les valeurs de la démocratie occidentale. Cette intelligentsia, même devenue antiso
viétique, est donc restée l'alliée objective de l'URSS sur le front idéologique.
Ainsi, même si les révolutions de l'Est ont ébranlé les certitudes des communistes
et des intellectuels de gauche — la révolution hongroise de 1956 a notamment créé un
choc indiscutable — ce n'est que dans la deuxième moitié des années 70 que les évé
nements venus de l'Est ont commencé à agir sur les esprits de manière réellement effi-
cace, en œuvrant dans le sens d'une désintoxication idéologique progressive. Proces
sus lent et laborieux, qui ne s'accélérera que dans les années 80.
En tout cas, les révolutions est- européennes mettent en cause chacun des éléments
composant la double nature de l'empire soviétique : sa cohésion impériale et son
idéologie. Leur influence en France s'est également fait sentir à deux niveaux : sur le
plan de la politique étrangère et dans l'opinion publique de gauche, intellectuels d'une
part, PCF de l'autre.
C. Enfin, le troisième élément permettant de situer les réactions françaises face
aux révolutions manquées de l'Est est constitué par les différentes étapes de
l'évolution qu'a connu la politique étrangère française.
En effet, ces crises surviennent à des moments très différents de cette évolution.
La révolution hongroise se situe dans la période de l'Atlantisme initial, auquel met
justement fin l'affaire de Suez, que l'on ne doit peut-être pas séparer des événements
de Budapest. L'affaire tchèque démontre en quelque sorte la vanité de la politique
d'indépendance du général de Gaulle, alors que les événements de Pologne se situent
dans la période du néoatlantisme gaullien du président Mitterand.
Le cadre que je viens d'esquisser dessine une grille de lecture relativement com
plexe qui, bien entendu, ne pourrait pas être suivie dans le temps qui m'est imparti. Je
me contenterai de quelques remarques, qui s'inscrivent cependant dans la problémat
ique ainsi esquissée. 156 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
II - Les attitudes françaises devant les révolutions manquées de l'Est
/. 1956
A. La signification des événements de Budapest.
Sur le plan international, les de Hongrie peuvent être regardés comme
une grave menace de rupture dans le processus de consolidation de la guerre froide,
presque achevée en Europe, et comme une remise en question du processus de co
existence pacifique qui est en train de s'amorcer.
En effet, sauf en ce qui concerne le mur de Berlin, érigé en 1961, les contours des
deux blocs en Europe atteignent leur aspect définitif à cette époque. D'un côté, c'est
l'achèvement du camp occidental avec le réarmement de la RFA (accord de Paris, 23
octobre 1954) et son entrée dans l'OTAN (9 mai 1955), de l'autre c'est la signature du
Traité de Varsovie (14 mai 1955), le retrait des troupes soviétiques d'une Autriche
neutralisée (15 mai 1955). La volonté soviétique d'amorcer le dialogue entre les blocs
est d'ailleurs accompagnée d'une accalmie sur le front idéologique : la déstalinisation
connaît son apogée avec le XXe congrès (14 février 1956) et le rapprochement avec la
Yougoslavie donne à Khrouchtchev l'occasion d'énoncer le principe des «formes dif
férentes du développement socialiste» dans divers pays.
Or les événements de Hongrie bouleversent toutes ces perspectives : la neutralité
hongroise menace directement la solidité du Pacte de Varsovie à peine constitué, alors
que l'instauration du multipartisme représente une atteinte mortelle au principe essent
iel du bolchévisme, le monopole politique du parti communiste et le caractère irréver
sible des conquêtes du socialisme. Surtout, l'exemple risque d'être contagieux pour
les autres pays de l'Est, notamment la RDA ou la Pologne, qui, elles aussi, ont déjà
bougé dans un passé récent. Dans ce contexte, la terrible décision des Soviétiques de
réprimer la révolution hongroise dans le sang paraît une logique, quel qu'en
soit le prix psychologique et moral vis-à-vis du monde extérieur — pas très élevé
d'ailleurs. «La vérité est — écrit Raymond Aron dans un texte de 1957 («Une ré
volution antitotalitaire») — que le droit des gens non écrit de l'âge atomique autorise
l'Union Soviétique à faire n'importe quoi dans sa zone».
Condamnée par la reaîpolitik et le rapport des forces en présence, la révolution
hongroise n'en a pas moins une immense importance sur le front idéologique : elle
apparaît comme le premier recul imposé à l'agressivité de la propagande communiste,
et comme une première recomposition du paysage intellectuel, en particulier en
France.
Toutefois, si la révolution hongroise a eu une signification idéologique décisive
dans le processus de rupture avec le stalinisme et avec le mythe de l'Union Soviétique,
le sens de son message est resté ambigu.
En effet, les événements de Budapest donnent lieu à deux lectures possibles. LA FRANCE ET LES REVOLUTIONS MANQUEES 157
D'une part, on peut estimer que le multipartisme et le retour aux libertés
«formelles», qui ont été instaurés en Hongrie avant la seconde intervention soviétique
du 4 novembre, tendaient à la réalisation d'un régime démocratique de type occidental.
En ce sens, la révolution hongroise apparaît comme l'annonce lointaine des événe
ments actuels où, sauf exceptions particulières, le passage au multipartisme signifie la
liquidation concomitante du socialisme et un retour à l'économie de marché. Il est
hautement probable que sans l'intervention soviétique c'eût été cette éventualité qui eût
été réalisée, non seulement en raison de la logique démocratique inhérente au plura
lisme et à la liberté, mais aussi du fait que dans sa majorité l'opinion publique hon
groise était très favorable à cette époque — Radio Free Europe aidant — au modèle et
aux valeurs du monde occidental.
Mais, d'autre part, on peut également se faire une autre image du sens de ces évé
nements. En France notamment, la plupart des commentateurs autorisés sont restés
sensibles au seul discours des intellectuels hongrois réformistes, qui plaçaient la ré
volution hongroise dans l'optique de la «démocratie socialiste», rejetant tant le modèle
capitaliste occidental que le modèle soviétique stalinien. Cette illusoire «troisième
voie», dont l'histoire a démontré depuis lors l'inanité, a occulté toute recherche qui
aurait permis de découvrir dans la révolution hongroise une authentique volonté de
retourner à la démocratie «formelle» et de renouer avec les valeurs européennes.
B. Les réactions en France
Les françaises doivent être examinées sur deux plans, celui de
l'idéologie et du débat public d'une part, celui de la réflexion et de l'action politiques
d'autre part.
a. En ce qui concerne le plan idéologique, la révolution hongroise a, en effet,
profondément bouleversé l'intelligentsia française, très largement tentée, sinon hantée,
par le communisme ou du moins par le compagnonnage de route avec le PCF. Comme
l'écrit Michel Winock, «l'intervention des chars soviétiques a désacralisé la patrie du
socialisme et relativisé le communisme». Plusieurs intellectuels éminents ont rompu
avec le parti à cette époque (Leroy- Ladurie, Furet, Richet, E. Morin, Cl. Lefort, Cas-
toriadis, A. Kriegel, A. Besançon). Le modèle soviétique a donc beaucoup perdu de
son attrait idéologique auprès des intellectuels et si le PCF reste un parti de masse, il
connaît une première érosion importante depuis la guerre, en passant de 25,9%
(élections de 1956) à 18,6% (élections de novembre 1958).
Toutefois, si l'on se place dans une optique libérale, dans celle qui a fini par
l'emporter aujourd'hui, même chez les socialistes, la nouvelle donne intellectuelle est
restée relativement limitée et la plupart des intellectuels n'ont vu dans l'expérience
hongroise qu'une preuve en faveur du «socialisme démocratique». Si le modèle stal
inien a été rejeté, la révolution bolchevique, le rôle de Lénine, la possibilité d'autres
«modèles» ou la supériorité du socialisme sur le capitalisme sont restés des évidences
indiscutables pour la plupart. Ainsi, contrairement à sa logique profonde, la révolution
hongroise a servi à «sauver» le «vrai» socialisme, elle a été utilisée, à travers des in- 1 58 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
terprétations qui ont cherché à en «gauchir» la signification, dans le but de «ne pas
désespérer» Saint-Germain des Prés, la rue d'Ulm ou la Sorbonně.
Cette confusion des valeurs était tellement forte à l'époque qu'on la retrouve
même chez un penseur libéral ausi conséquent et sûr que Raymond Aron.
Dans un texte important, paru en 1957, Aron voit dans la révolution hongroise
une révolution seulement antitotalitaire, et non une révolution visant l'instauration de
la démocratie formelle, idéologiquement neutre et prooccidentale. Car à cette époque il
est lui-même convaincu que «les élections libres et la pluralité des partis. . . ne sont pas
contradictoires avec l'idée inspiratrice et le but final du socialisme». Les événements
hongrois annoncent donc la possibilité d'une «troisième voie», ce qui confirme les
thèses aroniennes sur la «société industrielle» destinée à transcender tant le socialisme
que le capitalisme. Le mouvement hongrois lui paraît ainsi confirmer sa thèse selon
laquelle «démocratie bourgeoise et soviétisme... sont deux superstructures d'une so
ciété industrielle».
Si même Aron est amené à saluer la signification «socialiste» de la révolution
hongroise, d'autres, tel Sartre, cherchent encore à sauver la face du soviétisme.
Certes, Sartre a rompu avec le PCF. Mais il écrit dans Les Temps Modernes au sujet
de l'URSS : «Faut-il appeler socialisme ce monstre sanglant qui se déchire lui-même ?
Je réponds franchement : oui. C'était même le socialisme à sa phase primitive, il n'y
en avait pas d'autre». Seulement, lorsque les dirigeants soviétiques lancent l'armée
contre le peuple hongrois, qui a dépassé selon Sartre le stade du socialisme primitif
pour entrer dans le stade du socialisme humaniste, ces dirigeants «transforment
l'URSS, malgré eux, malgré elle, en une nation de proie». Quoi qu'il en soit, «pour
conserver l'espoir, il faut reconnaître à travers les erreurs, les monstruosités et les
crimes, les évidents privilèges du camp socialiste».
En définitive, donc, sur le front idéologique, l'URSS n'a pas subi de pertes
considérables en France à la suite de la révolution hongroise. Certes, les partisans di
rects du régime soviétique et le PCF ont subi quelques dommages. Mais d'un autre
côté, regardée comme une révolution visant le «vrai» socialisme, la révolution hon
groise n'a point servi à accroître l'attachement des intellectuels français aux valeurs de
la démocratie occidentale. A la place de l'uniformisme rigide du stalinisme s'est créée,
notamment grâce à l'interprétation libertaire et autogestionnaire des événements de
Budapest, une nébuleuse gauchiste, d'où surgiront les multiples mouvements des an
nées 60 — castristes, prochinois et autres tiers-mondistes, qui serviront objectivement
les intérêts de la stratégie soviétique.
b. Sur le plan proprement politique, il convient d'examiner le comportement des
autorités gouvernementales, ainsi que les opinions exprimées par les commentateurs
politiques.
S'agissant des autorités gouvernementales, ces dernières se sont décidées à tenter
l'aventure de Suez le 30 octobre, c'est-à-dire après la première victoire de la révolution FRANCE ET LES REVOLUTIONS MANQUEES 159 LA
hongroise, mais avant la seconde intervention de l'armée soviétique survenue le 4 no
vembre.
Cette coïncidence a permis de poser une double question : d'une part, celle de sa
voir si, sans l'initiative franco-britannique, l'écrasement de la révolution hongroise
aurait également eu lieu ; d'autre part celle de savoir si les gouvernements français et
britannique ont saisi l'occasion de la difficulté éprouvée par le camp soviétique pour
en profiter à leur tour.
Il n'est pas possible d'évoquer cette problématique dans le cadre de mon exposé.
Toujours est-il que François Fejtô pense que «du point de vue des Hongrois, l'affaire
de Suez était une catastrophe politique et morale. . . et qu'elle créait des conditions pro
pices pour régler le sort de la Hongrie». R. Aron estimait en revanche (texte précité)
que «si l'expédition de Suez n'avait pas eu lieu, les Russes auraient tout de même r
éprimé la révolution hongroise et l'Occident serait resté l'arme au pied, trompant son
incapacité d'agir par des manifestations sincères d'indignation... Etats-Unis et Union
Soviétique, unis contre la guerre atomique, respectent réciproquement leurs zones de
domination».
Quoi qu'il en soit, pour la France et la Grande-Bretagne, l'indifférence à l'égard
de la Hongrie ou la volonté cynique de profiter des difficultés de l'URSS dans son
camp ont apporté une cruelle révélation. A cette occasion, ces deux pays ont appris,
grâce à l'ultimatum soviétique et au rappel à l'ordre américain, qu'ils n'étaient plus des
grandes puissances. Comme le dit R. Aron dans un autre texte paru en 1957 («Suez et
Budapest», revue Preuves ), «loin de rendre à la France et à la Grande Bretagne le
prestige de la volonté et de la force, l'aventure accélère le déclin qu'elle avait pour but
d'arrêter».
En définitive, si l'on reprend le mot de M. Tatu selon lequel la politique vis-à-vis
de l'Est «n'est qu'un moyen, non une fin pour la France», on peut estimer que la po
litique consistant à répondre «Suez» au moment de Budapest a totalement raté son obj
ectif.
Enfin, sur le plan politique, il est encore intéressant de relever la réaction de cer
tains commentateurs, qui, malgré leur sympathie pour la cause hongroise, estiment
que la révolution était, dans les conditions géopolitiques de l'Europe en train de se
cristalliser en blocs bien définis, une pure folie complètement inutile, sinon contre-
productive. Ainsi, dans un editorial de la revue Preuves de 1957, «Folie hongroise,
raison polonaise», François Bondy estime- t-il : «Si la Hongrie avait eu la chance de
suivre la trajectoire polonaise en couvrant sa réalité démocratique d'une façade com
muniste et en abolissant le traité de Varsovie «discrètement» et sans affront, par la né
gociation d'un autre traité bilatéral, nous devrions nous en féliciter». Nombreux sont
donc ceux qui regrettent que Imre Nagy ne fut pas un Gomulka hongrois, et R. Aron
lui-même est de cet avis : «La leçon qu'il faut avoir le courage de tirer résolument est
claire : il est de l'intérêt commun des peuples prisonniers et de l'Occident que
l'opposition au communisme demeure provisoirement à l'intérieur du régime» (idem ). 1 60 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
Cette conviction devient encore plus forte chez Aron dix ans plus tard («Budapest
1956 : destin d'une révolution», Preuves 1966/188) : «Avec le recul de dix années, la
révolution hongroise apparaît comme une péripétie tragique, non comme un début ou
comme une fin. . . Accident de parcours dirait le cynique».
Ces opinions, confiantes dans le caractère réformable du système communiste,
sont à mettre en rapport avec ce que nous savons de la façon dont a pris fin le règne de
Gomulka en Pologne. Elles témoignent en tout cas de la difficulté qu'ont éprouvé les
contemporains à «penser» la révolution hongroise.
Quoi qu'il en soit, la révolution hongroise de 1956 a longtemps gardé le mystère
de sa signification véritable. Ce n'est qu'aujourd'hui que nous voyons que ce premier
coup porté au communisme annonçait tant l'écroulement futur de l'empire soviétique
que la méthode d'y parvenir. Il cet écroulement en mettant radicalement en
cause le «principe» du régime, la vision idéologique et dogmatique du socialisme. Il
montrait également la voie à suivre, voie éminemment politique, qui passe par la
conquête du pouvoir : non pas par la réforme du régime du parti unique, mais par son
rejet.
Ce message ne pouvait pas être réellement reçu à l'époque. De surcroît, et pour
compliquer les choses, les événements de Tchécoslovaquie ne l'ont nullement clarifié.
2. 1968
A. La signification des événements de Prague.
a. Les événements de Tchécoslovaquie se placent dans un contexte international et
idéologique très différent de celui qu'a connu le monde en 1956. D'autre part, tirant la
leçon des de Budapest et peut-être aussi par tempérament, les Tchéco
slovaques éviteront d'affronter directement le pouvoir soviétique.
Le contexte international en 1968 s'inscrit dans le mouvement de reprise
qu'enregistre le processus de détente depuis les crises de l'année 1962. Les rapports
entre les deux blocs restent cependant fragiles, en raison des affrontements indirects
qu'ils connaissent sur les théâtres non-européens (guerre du Vietnam, 3ème guerre i
sraélo-arabe), où l'URSS, par l'intermédiaire de sa clientèle, conduit une politique
agressive. De surcroît, chaque bloc connaît des problèmes internes : dans le camp
communiste, c'est la querelle sino-soviétique, alors que le camp occidental est affaibli
par la politique d'indépendance du général de Gaulle.
Le contexte idéologique est marqué par une confusion grandissante : on assiste au
brouillage de l'identité idéologique de chaque camp.
A l'Est, c'est le choc qui oppose la fin du processus de déstalinisation au début du
néostalinisme bréjnévien. De là surgit la dissidence soviétique, qui élaborera dans les
années à venir une réflexion approfondie sur le régime soviétique et fera apparaître un
mouvement de contestation interne. Quant au conservatisme bréjnévien, devenu au fil