La manipulation de l'information scientifique en URSS - article ; n°3 ; vol.34, pg 415-429

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Cahiers du monde russe et soviétique - Année 1993 - Volume 34 - Numéro 3 - Pages 415-429
Pascal Marchand, The manipulation of scientific information in USSR (based on the instance of river development).
Research on ex-USSR was made difficult because of the nature of available scientific information. Statistical yearbooks — sources of primary data — were rare. It was therefore often necessary to turn to second hand figures, collected in articles and other printed material which consisted either (in most cases) of a unique source or of several ones.
Whatever the case, such data were to be used cautiously: they represented a formal reality which had little to do with the real one. This distancing process ranges from passive devices (impossibility of checking data, shortness of series...) to active devices (delusion, flexible series, fake correlations...) that are means of deception.
The widespread use of such methods can be ascribed to the general purpose of the system; however, the human factor and lobbying scientists have their part as well. This is the way how sector-based ministries brainwashed the leadership of the country, presenting them only with formal realities.
Pascal Marchand, La manipulation de l'information scientifique en URSS (à partir de l'exemple de l'aménagement fluvial).
La recherche sur l'ех-URSS était rendue difficile par la nature de l'information scientifique dont on pouvait disposer. Les annuaires statistiques, sources de données brutes, étaient rares. On devait donc souvent recourir à des chiffres « de seconde main », glanés dans les articles et ouvrages. Selon le cas, on avait alors affaire, soit à une source unique, cas le plus fréquent, soit à plusieurs sources.
Dans tous les cas, ces données devaient être utilisées avec précaution : elles représentaient une réalité « formelle » ayant un rapport plus ou moins lointain avec la réalité « réelle ». Parmi les techniques permettant cette distanciation, on peut distinguer des procédés « passifs » (impossibilité de vérification, brièveté des séries...), inhérents aux méthodes employées, et des procédés « actifs » (leurres, séries élastiques, fausses corrélations...), qui sont des procédés de trucage.
La systématisation de ces méthodes s'explique certes par la volonté du régime mais il faut également faire la part du jeu de l'homme dans le système et de la « lobbyisation » de la science. Les ministères sectoriels arrivaient par là à « intoxiquer » la direction du pays en ne lui présentant que des réalités « formelles ».
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1993
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Pascal Marchand
La manipulation de l'information scientifique en URSS
In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 34 N°3. Juillet-Septembre 1993. pp. 415-429.
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Marchand Pascal. La manipulation de l'information scientifique en URSS. In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 34
N°3. Juillet-Septembre 1993. pp. 415-429.
doi : 10.3406/cmr.1993.2362
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1993_num_34_3_2362Abstract
Pascal Marchand, The manipulation of scientific information in USSR (based on the instance of river
development).
Research on ex-USSR was made difficult because of the nature of available scientific information.
Statistical yearbooks — sources of primary data — were rare. It was therefore often necessary to turn to
"second hand" figures, collected in articles and other printed material which consisted either (in most
cases) of a unique source or of several ones.
Whatever the case, such data were to be used cautiously: they represented a "formal" reality which had
little to do with the "real" one. This distancing process ranges from "passive" devices (impossibility of
checking data, shortness of series...) to "active" devices (delusion, flexible series, fake correlations...)
that are means of deception.
The widespread use of such methods can be ascribed to the general purpose of the system; however,
the human factor and lobbying scientists have their part as well. This is the way how sector-based
ministries brainwashed the leadership of the country, presenting them only with "formal" realities.
Résumé
Pascal Marchand, La manipulation de l'information scientifique en URSS (à partir de l'exemple de
l'aménagement fluvial).
La recherche sur l'ех-URSS était rendue difficile par la nature de l'information scientifique dont on
pouvait disposer. Les annuaires statistiques, sources de données brutes, étaient rares. On devait donc
souvent recourir à des chiffres « de seconde main », glanés dans les articles et ouvrages. Selon le cas,
on avait alors affaire, soit à une source unique, cas le plus fréquent, soit à plusieurs sources.
Dans tous les cas, ces données devaient être utilisées avec précaution : elles représentaient une réalité
« formelle » ayant un rapport plus ou moins lointain avec la réalité « réelle ». Parmi les techniques
permettant cette distanciation, on peut distinguer des procédés « passifs » (impossibilité de vérification,
brièveté des séries...), inhérents aux méthodes employées, et des procédés « actifs » (leurres, séries
élastiques, fausses corrélations...), qui sont des procédés de trucage.
La systématisation de ces méthodes s'explique certes par la volonté du régime mais il faut également
faire la part du jeu de l'homme dans le système et de la « lobbyisation » de la science. Les ministères
sectoriels arrivaient par là à « intoxiquer » la direction du pays en ne lui présentant que des réalités «
formelles ».TEMOIGNAGE
PASCAL MARCHAND
LA MANIPULATION DE L'INFORMATION
SCIENTIFIQUE EN URSS
(à partir de l'exemple de l'aménagement fluvial)
« En Russie, le secret préside à tout :
secret administratif, polititique, social ;
discrétion utile et inutile, silence superflu
pour assurer le nécessaire ; telles sont les
inévitables conséquences du caractère pri
mitif de ces hommes, corroboré par l'i
nfluence de leur gouvernement. Tout voya
geur est un indiscret ; il faut le plus
poliment du monde garder à vue l'étran
ger, toujours trop curieux, de peur qu'il ne
voie les choses telles qu'elle sont. »
Marquis de Custine, La Russie en 1839.
En 1986, le projet de détournement des fleuves du nord, qui avait mobilisé pen
dant trois décennies plusieurs dizaines d'institutions scientifiques, voyait son sort
réglé en quelques mois, à l'issue d'un court débat public. Lors de cette polémique, les
grands instituts se sont souvent empêtrés dans leurs explications.
Dix années de recherche et la rédaction d'une thèse d'État sur les conséquences
de l'aménagement de la Volga sur l'environnement nous ont donné l'occasion de véri
fier combien la science soviétique s'était, dans ce domaine, égarée. Certes, de nom
breux documents sur ce sujet nous sont restés inconnus, puisque chaque bibliothèque
comporte un « fonds fermé » (zakrytyj fond) de données inaccessibles au public, en
plus d'éléments confidentiels restant dans les instituts de recherche.
Nous avons cependant trouvé et utilisé quantité de données chiffrées dans les
innombrables articles et ouvrages scientifiques librement accessibles. C'est leur uti
lisation qui réserve des surprises : l'absence de concurrence y semble planifiée et les
données sont souvent orientées de façon à être rendues inutilisables, par des
Cahiers du Monde russe et soviétique, XXXIV (3), juillet-septembre 1993, pp. 415-430. 1 6 PASCAL MARCHAND 4
techniques dont il est possible de tenter une typologie. La systématisation de ces pra
tiques pose un certain nombre de questions mais fournit également des éléments de
réponse pour comprendre l'apparente impuissance des dirigeants à réformer le
régime.
I. L'ORGANISATION DE L'ABSENCE DE CONCURRENCE
L'absence de concurrence est le résultat de l'application du principe de la plani
fication à la recherche. L'activité des chercheurs des universités, de l'Académie des
sciences, des instituts spécialisés qui existent au sein de la plupart des quelques
dizaines de ministères sectoriels (rebaptisés trusts en 1991-1992), était intégrée dans
un plan général de recherche.
A. L'unicité des sources, le cas le plus fréquent
Les chercheurs n'étaient pas libres du choix de leurs travaux. Nous avons même
pu constater que leur accès aux statistiques brutes n'était pas libre non plus. Lorsque
nous avons rencontré S.L. Vendrov, l'un des plus éminents hydrologues soviétiques, profité de l'occasion pour lui demander de compléter nos chroniques de
débits sur la Volga, fleuve sur lequel il avait beaucoup travaillé. Sa réponse fut qu'il
n'était pas en mesure de le faire car il n'avait connaissance des annuaires hydrolo
giques qu'en fonction du travail qui lui était assigné, et qu'il avait achevé ses
recherches sur la Volga. Ce fait s'est vérifié par la suite auprès d'autres géographes
soviétiques.
Le domaine de l'hydrologie constitue pourtant un terrain d'étude privilégié, dans
la mesure où il existe des annuaires statistiques. Leur accès n'est pas aisé, mais on
arrive finalement à obtenir les données recherchées.
Dans la plupart des domaines, il n'existe pas d'annuaires statistiques. On est alors
contraint de travailler à partir de données de « seconde main », glanées dans les dif
férents ouvrages et articles scientifiques. On constate alors qu'en raison de la plani
fication de la recherche, dans un domaine donné, on ne trouve le plus souvent qu'une
seule source « émettrice », éventuellement reprise par d'autres. Nous avons été
confronté à une telle situation pour plusieurs aspects de l'influence des réservoirs
volgiens sur l'environnement.
C'est le cas pour l'étude du phytoplancton. Une campagne de mesures a été
menée par les Soviétiques au cours de l'été 1972 tout au long de la Volga. C'est la
seule « image instantanée » jamais réalisée en une saison donnée. Or, pour la plupart
des réservoirs volgiens, c'est encore la seule référence disponible à ce jour. En 1985,
V.I. Romanenko1 est encore obligé de s'y référer alors qu'il signale des mesures ulté
rieures, très localisées il est vrai, qui obligent à s'interroger sur la représentativité de
la valeur de « référence » obtenue en 1972.
Nous pourrions multiplier les exemples de situations de ce type. Dans le domaine
de la végétation aquatique, les seules données disponibles encore aujourd'hui sont
celles qui ont été obtenues par Ekzercev entre 1957 et 1974. Les seules données sur
la balance sédimentaire des réservoirs de Haute Volga ont été établies par Ziminova
etKurdinen 1969-1972. MANIPULATION DE L'INFORMATION SCIENTIFIQUE EN URSS 417 LA
Dans tous les cas, le principe est le même. Le problème à étudier est confié à un
organisme scientifique. Celui-ci effectue les mesures et établit les conclusions. La
« Science » a fourni une réponse : « le problème est résolu » est une phrase qui
revient souvent dans les conversations avec nos collègues soviétiques. La planifica
tion oriente alors les chercheurs vers d'autres sujets d'étude.
Il est certain que l'ampleur du sujet à étudier, l'URSS, explique pour partie la
répartition planifiée des forces de recherche en fonction des urgences, mais attendu
l'énorme effectif des chercheurs, il est évident que ce n'est pas la seule explication. Il
faut également considérer que ce mode de raisonnement est directement issu du
marxisme. Il est en effet typique d'une pensée où la « Science » est censée fournir
une réponse à tout, puisqu'elle donne même un sens à l'Histoire. Dans ce système, la
Pensée, comme l'Histoire, ne peut évoluer que dans un sens monolinéaire, dans le
sens d'un progrès continu. Il est donc logique, une fois trouvée la réponse à une quest
ion, de passer à la question suivante, sans se retourner et sans remettre en cause le
résultat obtenu.
B. La multiplicité des sources, une situation rare et guère plus éclairante
Dans certains cas, l'examen d'un problème a été confié à plusieurs équipes de
recherche dépendant de différents ministères. On pourrait penser que l'éclairage des
problèmes est meilleur, il n'en est rien.
En effet, lorsque les chiffres émanent de différents instituts, il est de règle qu'ils
soient divergents. Cela se vérifie sur des sujets pour lesquels on s'y attendrait le
moins. Ainsi, en 1976-1977, fut effectuée une campagne de mesure de la consom
mation d'eau sur toute l'URSS. L'Institut hydrologique d'État (Gosudarstvennyj
gidrologičeskij institut, GGI), dépendant du Comité d'État pour l'hydrologie et le
contrôle du milieu naturel, et un institut dépendant du Minvodhoz (ministère de
l'Économie des eaux) furent chargés d'établir les balances hydrologiques des grands
bassins fluviaux2.
Il fallait notamment comptabiliser les prélèvements effectués par les prises d'eau
des collectivités ou des entreprises, installations faciles à répertorier en URSS.
Comme on le constate dans le Tableau l, les deux organismes n'ont pas réussi à se
mettre d'accord. L'ampleur et la variabilité des divergences est surprenante. On peut
constater que dans certains cas le GGI conclut à une consommation nettement supé
rieure à celle indiquée par le Minvodhoz, alors qu'il recense un nombre inférieur
d'utilisateurs. La chose est d'autant plus étonnante que le GGI affirme avoir travaillé
à partir des données fournies par le Minvodhoz !
Les auteurs se contentent d'indiquer que les divergences sur les chiffres s'expl
iquent par le caractère « incomplet de l'information fournie par le Minvodhoz, l'exi
stence d'erreurs dans les données et l'impossibilité à se mettre d'accord sur la liste des
entreprises utilisant de l'eau ». De telles explications laissent perplexe. Si des erreurs
ont été relevées dans les données du Minvodhoz, pourquoi celui-ci n'a-t-il pas fait les
rectifications nécessaires ? Comment peut-on être en désaccord sur la liste des entre
prises utilisant de l'eau ?
Parfois, les chiffres avancés par les quelques sources existantes varient alors
même qu'il existe une source statistique officielle. C'est le cas de la consommation
d'eau pour irrigation. D'après les annuaires hydrologiques que nous avons consultés
à Moscou, la consommation d'eau (prélèvement brut) pour irrigation à partir des 418 PASCAL MARCHAND
Tableau I : Évaluation de la consommation d'eau dans certains bassins
Nombre d'utilisateurs Consommation brute Consommation nette
(imités) (km3) (km3)
A В A В A В
Volga 5 880 3 340 25,7 25,6 4,5 3,2
Dnepr 6 240 1570 18,6 13,6 7,6 4,8
Don' 1470 1280 13,5 12,8 2,9 2,8
Kura 1 190 992 5,5 11,0 3,2 10,0
Kuban' 248 200 11,7 10,3 7,2 5,6
Ural 229 237 1,7 1,8 1,0 1,2
Amudarja 610 349 36,0 50,0 32,0 46,0
A : Données du Minvodhoz.
В : du GGI.
réservoirs de Kujbyšev, Saratov et Volgograd s'est élevée en 1980 à 3,062 km3. Or,
G.V. Voropaev3 et ses collaborateurs ont effectué pour l'année 1980 la première
tentative de mesure de consommation d'eau par bassins et sous-bassins pour
l'URSS entière. Ils affirment s'être livrés pour ce faire à une compilation exhaustive
de toutes les sources statistiques pouvant exister en URSS. Or, ils n'attribuent que
1 ,442 km3 à la consommation brute d'eau pour irrigation à partir des trois
réservoirs précités et ne relèvent même pas cette variation du simple au double par
rapport à l'annuaire hydrologique, base de référence pour tous les travaux
hydrologiques dans le pays.
Citons, pour mémoire, qu'il existe d'autres divergences, plus classiques celles-
ci : celles qui sont dues à l'emploi de méthodes d'évaluation différentes. Ainsi en
va-t-il pour la valeur attribuée à l'évaporation moyenne à partir des réservoirs
volgiens :
3,6 km3 GGI (Comité d'État pour l'hydrologie)
Gidroproekt (min. de l'Énergie) 7,5
Institut des problèmes hydrauliques (Ac. des sciences) 4 de géographie (Ac. des sciences) 6
L'original dans le cas de l'URSS est que ces divergences ne suscitent aucun
approfondissement des recherches et que chaque institut utilise imperturbablement
ses propres chiffres, notamment pour fonder ses estimations de l'évolution future de
l'écoulement, sans se préoccuper de l'existence de données divergentes. Pour pouvoir
choisir entre ces sources ou, à défaut, appréhender les limites et la pertinence de cha
cune d'elles, il faudrait avoir connaissance tle la méthodologie utilisée pour les obten
ir. Or, à ce niveau, on se heurte à un deuxième type de problèmes. LA MANIPULATION DE UINFORMATION SCIENTIFIQUE EN URSS 4 19
C. Des carences généralisées
L'absence de transparence des méthodes :
II est extrêmement rare que les auteurs soviétiques joignent les données brutes
qui ont servi de base à leurs travaux. Par contre, leurs écrits abondent en moyennes
sur des périodes données, renseignements inutiles car on ne dispose pas des chiffres
d'origine et on ignore quelle est la représentativité de la période considérée par rap
port à la période d'ensemble.
Il est peu fréquent qu'ils exposent leur méthodologie et quand ils le font, c'est de
façon très sommaire. Lorsque des données stationnaires sont utilisées, la représentat
ivité des stations choisies est rarement examinée. Le plus souvent, les auteurs se bor
nent à indiquer leurs résultats sans donner de précisions sur les raisons de leur choix
de stations, de type de données, de méthode d'analyse ni, a fortiori, sur les limites
que ces choix impliquent.
La carence en cartographie est bien connue, la localisation étant un tabou rar
ement transgressé. Ainsi, à ce jour, nous n'avons toujours pas pu établir de cartogra
phie sérieuse de l'irrigation dans le bassin de la Volga, les quelques croquis qui exis
tent étant délibérément établis à une échelle qui les rend inutilisables. Le seul croquis
d'ensemble que nous ayons trouvé sur ce sujet est sans échelle, pratique quasiment
généralisée dans les publications géographiques. On peut estimer qu'il est au
1/8 000 000°, échelle à laquelle la localisation est extrêmement imprécise. À l'i
nverse, on trouve des croquis à très grande échelle, représentant des périmètres irr
igués précis. Ceux-ci sont alors présentés sous forme d'« îles » : ils sont entourés de
blanc et il n'y a aucun repère, ville, cours d'eau, voie de communication ou relief per
mettant une quelconque localisation. Naturellement il n'y a pas d'échelle, et le nord
n'est pas indiqué. D'autre part, on sait que les cartes sont systématiquement « exami
nées » avant publication par des « stylistes » du ministère de l'Intérieur.
La brièveté des séries :
Ce type de problème est illustré de façon caricaturale par les nombreuses études
soviétiques effectuées dans les années 50 et 60, lors de la mise en eau des grands lacs
de retenue. Leur objet était de préciser l'influence des nouveaux réservoirs sur le cl
imat environnant.
En 1976, S.L. Vendrov et K.L. D'jakonov4 en ont effectué une synthèse. Natu
rellement, « le problème étant résolu », il n'est plus étudié depuis. Or, on peut lire
dans leur ouvrage que l'influence des réservoirs « profonds » a été établie d'après le
cas d'une seule station, d'un seul réservoir, station de surcroît située dans la presqu'île
de Kola, secteur très particulier. La durée de la période d'observation n'est pas
précisée.
Pour les réservoirs « peu profonds », l'étude ne porte que sur deux retenues et,
pour deux stations seulement, la période d'observation excède dix ans. Pour certaines
stations, les séries statistiques ne couvrent que trois ans.
Dans le même ouvrage, on constate que les conclusions sur l'influence des réser
voirs sur la vitesse du vent ont été établies d'après deux séries de mesures, l'une pen
dant treize heures sur le réservoir de Kamsk (en mai 1966), l'autre pendant sept
heures sur celui de Novosibirsk (en août 1970). Le matériel étant en place, on se
demande pourquoi l'observation n'a pas été poursuivie, car fonder des conclusions 420 PASCAL MARCHAND
sur l'influence des réservoirs sur le climat environnant, à partir de mesures effectuées
pendant vingt heures en tout et pour tout, paraît bien ténu.
Une autre étude sur le sujet a été menée sur le réservoir de Kamsk5. Les conclu
sions ont cette fois été tirées à partir de quatre mesures : une à l h, l'autre à 13 h, répé
tées les 14 et 15 juillet 1963 ! Précisons que cette étude servait de fondement « scien
tifique » à l'évaluation des conséquences climatiques de la création des gigantesques
réservoirs prévus à l'époque dans le projet de transfert d'eau du nord vers le sud. On
comprend dans ces conditions que les autorités n'aient jamais pu convaincre l'op
inion publique de l'inocuité de ces projets.
L'utilisation des nombreux chiffres contenus dans les articles ou ouvrages
scientifiques est ainsi rendue délicate. On est en effet en présence, soit d'une source
unique, soit de sources multiples mais avançant des chiffres radicalement
différents. Dans les deux cas, l'opacité établie sur les méthodes et les données de
base de l'étude ne permettent pas d'évaluer la pertinence de l'analyse ou la fiabilité
des conclusions.
II. DES TECHNIQUES D'ORIENTATION DES SOURCES
Au-delà de cette opacité organisée, résultat de la planification des recherches et
d'une volonté de ne pas diffuser l'information, procédé « passif », on rencontre des
procédés « actifs » de brouillage des données. Dans ce cas, les données sont inten
tionnellement biaisées.
Le leurre
Cette méthode consiste à mettre en avant une donnée qui ne présente strictement
aucun intérêt concret. Très utilisée dans la propagande, elle l'est peu dans le domaine
scientifique.
Nous l'avons rencontrée dans le domaine de l'irrigation. L'efficacité de cette
opération est en effet le plus souvent jugée à partir des résultats des parcelles
expérimentales, largement diffusés. On peut alors avancer un rendement de
45 quintaux de blé à l'hectare (rendement fantastique pour la Russie). Les auteurs
signalent généralement l'importance des difficultés et précisent que, dans les
exploitations, on est loin d'y arriver. Mais comme très rares sont ceux qui précisent
la réalité des rendements obtenus, la seule donnée chiffrée présentée reste celle de
la parcelle expérimentale.
La série élastique
Cette supercherie repose sur la manipulation de la longueur des séries d'observat
ion. Nous en avons trouvé un cas important dans un ouvrage de Dončenko sur l'en-
glacement des réservoirs daté de I987ft. Il contient (p. 73) des séries statistiques dont,
par exemple, celle portant sur la durée de la période de congélation des réservoirs (de
la première apparition de glace à la prise totale) : LA MANIPULATION DE L'INFORMATION SCIENTIFIQUE EN URSS 421
Tableau 2 : Tableau 1987
Période Durée
d'observation (jours)
22 Rybinsk 1946-80
Uglič 19 1948-80
Ivan'kovo 1953-80 12
Kujbyšev 1957-80 26
Volgograd 1960-80 28
Cimljansk 1953-80 35
1959-80 20 Kremenčug
Kahovka 1963-80 16
La liste présentée ci-dessus comporte vingt réservoirs mais a été abrégée. Nous
n'aurions rien remarqué d'anormal si nous n'avions eu en notre possession deux écrits
du même auteur, un ouvrage daté de 19827, et un long article daté de 197 18. On y
trouve des tableaux sur les mêmes sujets :
Tableau 3 : Tableau 1982 Tableau 4 : Tableau 1971
Période Durée Période Durée
d'observation d'observation (jours) (jours)
Rybinsk 1946-75 22 Rybinsk 1946-65 22
1948-75 19 Uglič 19 Uglič 1948-65
Ivan'kovo 1953-75 12 Ivan'kovo 1953-67 12
Kujbyšev 1957-75 26 Kujbyšev 1957-65 26
Volgograd 1960-75 28 Volgograd 1960-64 28
Cimljansk 1953-75 35 Cimljansk 1953-66 35
1959-75 20 1959-66 20 Kremenčug Kremenčug
Kahovka 1963-75 16 Kahovka 1963-66 16
On remarque que la durée de la période de congélation est strictement identique
dans tous les tableaux, pour tous les réservoirs, quelle que soit la longueur de la
période d'observation. Or, cette durée est extrêmement variable d'une année sur
l'autre puisque, par exemple, pour le réservoir de Rybinsk, elle peut varier de sept
jours (minimum observé en 1 963) à 37 jours (maximum, en 1962). Il est donc incon
cevable qu'en étendant la série de quelques années, on puisse avoir une constance de
la durée moyenne.
On est tout simplement en présence d'un trucage de la longueur de la période
d'observation : on pourrait croire que la moyenne de 1987 est basée sur une acceptable (18 à 35 ans). En fait, il s'agit de chiffres correspondant à PASCAL MARCHAND 422
des périodes extrêmement courtes (moins de dix ans en général, quatre parfois)
« déguisées » en « séries longues » par la suite. À chaque réédition, on reprend les
mêmes chiffres en trafiquant la durée de la période d'observation.
La fausse corrélation
Nous ne prendrons ici qu'un seul exemple de cette méthode. Les Soviétiques ont
accrédité l'idée que l'écroulement des pêches en mer Caspienne était la conséquence
de l'effondrement brutal du niveau de cette mer dans les années 30. Du début du
siècle à 1930, les prises annuelles avoisinaient 600 000 tonnes. En 1931-1935, la
moyenne n'est plus que de 432 000 tonnes. La chute est donc nette et coïncide avec
la baisse de niveau de la Caspienne des années 30.
Avec un peu d'esprit scientifique, on s'enquiert cependant de l'évolution précise
du niveau de la mer. Or, en 1933, il se tient toujours à une cote élevée, la baisse étant
postérieure. En 1935, on n'a enregistré que deux années de bas niveau, et encore ledit
niveau n'a-t-il baissé que de 60 cm, fluctuation plus que modeste, qui s'est déjà pro
duite plusieurs fois antérieurement, sans que la pêche n'accuse de réduction des
prises9.
On voit donc mal comment la chute du tonnage péché en 193 1- 1935 pourrait être
imputée à la baisse de niveau de la mer, phénomène qui n'est durable et prononcé
qu'après 1936. Nous n'avons pas encore trouvé pour quelle raison les Soviétiques ont
accrédité cette idée. Il serait intéressant à ce propos de savoir ce qui s'est passé dans
la région d'Astrahan', principale région de pêche, lors de cette période 1933-1935,
qui correspond à la collectivisation. Comment les pêcheurs, depuis longtemps habi
tués à une activité privée, ont-ils réagi, et comment le communisme a-t-il « traité le
problème » ? En d'autres termes, il serait utile de s'assurer que c'est bien le poisson
et non le pêcheur, victime de la « dékoulakisation », qui s'est raréfié dans la première
moitié des années 30. La baisse, naturelle, du niveau de la mer aurait été une bonne
occasion pour camoufler ce fait.
La nomenclature ultra-précise
Des terminologies anodines, qui semblent très voisines, recouvrent parfois des
réalités très différentes. Prenons par exemple la nomenclature désignant la surface
couverte de forêts. Selon l'auteur, on peut trouver différentes expressions : « fonds
forestier » (lesnoj fond), « surface boisée » ou « forestière » (lesnaja ploščaď), et
« surface couverte de forêts » ou « d'arbres » (ploščaď pokrytaja lesom). Tous ces
termes seraient rigoureusement synonymes en français, et devraient correspondre à
la même surface. Tel n'est pas le cas en URSS comme le montre l'exemple de la
RSFSR :
km2 %
surface de la RSFSR 17 075 400 100
fonds forestier 11 161 423 65,3
surface boisée 8 780 350 51,4 couverte de forêts 7 479 460 43,8
Л ces subtilités de langage correspondent, on le voit, de grosses différences en
terme de surfaces. Le terme de lesnoj fond désigne la partie du territoire qui est