La masse monétaire en France, 1890-1913 - article ; n°2 ; vol.25, pg 195-211

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Histoire, économie et société - Année 2006 - Volume 25 - Numéro 2 - Pages 195-211
Résumé
II n'existe pas, pour la période 1890-1913, de statistique fiable du montant total de la masse monétaire française, en particulier du fait des incertitudes concernant le montant des dépôts bancaires et de ceux des caisses d'épargne. L'étude montre que le volume des dépôts bancaires était très inférieur à celui du Royaume-Uni à la même époque. Y contribuaient quatre facteurs principaux : la popularité des caisses d'épargne ; la méfiance des Français par rapport au chèque ; la nécessité d'ouvrir des comptes de chèques en plus des comptes courants pour pouvoir toucher des chèques ; la popularité des billets de la Banque de France. Même si le système bancaire français demeurait relativement sous-développé par rapport à celui du Royaume-Uni, le système des caisses d'épargne était relativement plus fort qu' Outre-manche et la circulation des effets de commerce y était proportionnellement plus importante. Ces deux derniers facteurs ont compensé jusqu'à un certain point la rareté relative des dépôts bancaires en France.
Abstract
For the 1890-1913 period, there is no reliable statistic on the total amount of the French monetary stock, particularly because of the uncertainties of the deposits in the banks and the savings banks. The study points that the ban deposits in France were considerably lower that in the United Kingdom at he same time. Four main reasons could be pointed out: the savings banks were popular; then the French people did not trust cheques; the necessity of opening a cheques account beside a current count in order to receive payment for cheques: the popularity of the notes issued by the Banque de France. Even if the French banking system was underdeveloped in comparison with the British one, the savings bank system was stronger on the other side of the Channel and the circulation of the bills of exchange was greater in proportion. These two last reasons make up to a certain point the relative scarcity of bank deposits in France.
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2006
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Shizuya Nishimura
Kazuhiko Yago
La masse monétaire en France, 1890-1913
In: Histoire, économie et société. 2006, 25e année, n°2. pp. 195-211.
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Nishimura Shizuya, Yago Kazuhiko. La masse monétaire en France, 1890-1913. In: Histoire, économie et société. 2006, 25e
année, n°2. pp. 195-211.
doi : 10.3406/hes.2006.2592
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2006_num_25_2_2592Résumé
Résumé
II n'existe pas, pour la période 1890-1913, de statistique fiable du montant total de la masse monétaire
française, en particulier du fait des incertitudes concernant le montant des dépôts bancaires et de ceux
des caisses d'épargne. L'étude montre que le volume des dépôts bancaires était très inférieur à celui du
Royaume-Uni à la même époque. Y contribuaient quatre facteurs principaux : la popularité des caisses
d'épargne ; la méfiance des Français par rapport au chèque ; la nécessité d'ouvrir des comptes de
chèques en plus des comptes courants pour pouvoir toucher des chèques ; la popularité des billets de
la Banque de France. Même si le système bancaire français demeurait relativement sous-développé
par rapport à celui du Royaume-Uni, le système des caisses d'épargne était plus fort qu'
Outre-manche et la circulation des effets de commerce y était proportionnellement plus importante. Ces
deux derniers facteurs ont compensé jusqu'à un certain point la rareté relative des dépôts bancaires en
France.
Abstract
For the 1890-1913 period, there is no reliable statistic on the total amount of the French monetary stock,
particularly because of the uncertainties of the deposits in the banks and the savings banks. The study
points that the ban deposits in France were considerably lower that in the United Kingdom at he same
time. Four main reasons could be pointed out: the savings banks were popular; then the French people
did not trust cheques; the necessity of opening a cheques account beside a current count in order to
receive payment for cheques: the popularity of the notes issued by the Banque de France. Even if the
French banking system was underdeveloped in comparison with the British one, the savings bank
system was stronger on the other side of the Channel and the circulation of the bills of exchange was
greater in proportion. These two last reasons make up to a certain point the relative scarcity of bank
deposits in France.La masse monétaire en France, 1890-1913
par Shizuya NISHIMURA et Kazuhiko YAGO
Résumé
II n'existe pas, pour la période 1890-1913, de statistique fiable du montant total de la masse mon
étaire française, en particulier du fait des incertitudes concernant le des dépôts bancaires
et de ceux des caisses d'épargne. L'étude montre que le volume des dépôts bancaires était très in
férieur à celui du Royaume-Uni à la même époque. Y contribuaient quatre facteurs principaux : la
popularité des caisses d'épargne ; la méfiance des Français par rapport au chèque ; la nécessité
d'ouvrir des comptes de chèques en plus des comptes courants pour pouvoir toucher des chèques ;
la popularité des billets de la Banque de France. Même si le système bancaire français demeurait
relativement sous-développé par rapport à celui du Royaume-Uni, le système des caisses d'épargne
était plus fort qu' Outre-manche et la circulation des effets de commerce y était propor
tionnellement plus importante. Ces deux derniers facteurs ont compensé jusqu'à un certain point la
rareté relative des dépôts bancaires en France.
Abstract
For the 1890-1913 period, there is no reliable statistic on the total amount of the French mo
netary stock, particularly because of the uncertainties of the deposits in the banks and the savings
banks. The study points that the ban deposits in France were considerably lower that in the United
Kingdom at he same time. Four main reasons could be pointed out: the savings banks were popular;
then the French people did not trust cheques; the necessity of opening a cheques account beside a
current count in order to receive payment for cheques: the popularity of the notes issued by the Ban
que de France. Even if the French banking system was underdeveloped in comparison with the Bri
tish one, the savings bank system was stronger on the other side of the Channel and the circulation
of the bills of exchange was greater in proportion. These two last reasons make up to a certain point
the relative scarcity of bank deposits in France.
Préface
par Alain Plessis (Professeur émérite à l'Université Paris X-Nanterre)
La masse monétaire de la France durant la Belle Époque a fait l'objet de plusieurs
séries statistiques donnant des résultats assez convergents, sur lesquels se sont basés des
auteurs comme Rondo Cameron, Jean Bouvier ou Michèle Saint-Marc. Pourtant ces séries
se fondent sur des estimations du montant des dépôts bancaires faites à partir de choix
arbitraires. On était parti de l'idée que les dépôts détenus par les quatre grandes banques
de dépôts, qui sont seuls précisément connus, devaient représenter un pourcentage
n° 2, 2006 196 Shizuya Nishimura et Kazuhiko Yago
immuable de toute la monnaie de banque: dès lors il paraissait aisé d'en déduire par
l'utilisation d'un ratio constant le montant de l'ensemble des dépôts bancaires...
Shizuya Nishimura et Kazuhiko Yago remettent en cause une telle démarche, effect
ivement fort contestable au point de vue historique, puisqu'en étendant leurs réseaux
d'agences aux dépens des autres établissements de crédit, en particulier des banques
locales, les grandes banques ont dû accroître sensiblement leur part des dépôts. Ils pro
posent une méthode toute nouvelle, fort séduisante, pour mieux évaluer la monnaie de
banque: ils prennent en compte les diverses catégories de banques, ils établissent pour
chacune d'elles une corrélation entre effets de commerce escomptés sur la France (prin
cipal poste de leur actif) et dépôts, et ils arrivent ainsi à établir, à partir du montant des
effets escomptés (connu par ailleurs), le montant de tous ces dépôts.
Les résultats obtenus diffèrent fort de ceux qui étaient admis jusqu'à présent. On
surévaluait considérablement l'augmentation des dépôts bancaires, qui paraissaient
avoir plus que doublé entre 1900 et 1913, soit une progression de près de 7 % par an,
alors que leur taux de croissance annuelle apparaît en réalité inférieur à 4 %. On éva
luait l'ensemble des dépôts bancaires en 1913 qui, avec 12 milliards de francs auraient
représenté 44 ou 45 % de la masse monétaire, S. Nishimura et K. Yago estiment ce
pourcentage à 33,4 % seulement. Bref, ils montrent que la France n'a pas connu à la
veille de la Grande Guerre de révolution dans la structure de sa masse monétaire, et
que les Français utilisent encore dans leurs paiements bien plus de pièces métalliques
et de billets que de dépôts en banque, ce qui est plus conforme à ce qu'on sait par
ailleurs sur leurs usages monétaires à cette époque.
La portée de cette révision statistique est considérable. À partie de ces nouvelles
séries de chiffres fort convaincantes, nos auteurs peuvent mener de précieuses
réflexions sur les relations qui ont existé en France entre les fluctuations de l'écono
mie et la croissance de la masse monétaire (M2, mais aussi M3) et comparer judicieu
sement la masse monétaire de la France et celle de Г Angleterre à la Belle Époque.
Introduction
II est indispensable, afin de mesurer la croissance économique d'un pays, de mettre en
lumière le montant total de sa masse monétaire. Cependant, pour ce qui concerne la Franc
e, une statistique solide de ce montant n'existe pas encore pour la période 1890-1913,
période dont la croissance économique se déroule sous le régime de l'étalon-or classique.
Notre but dans cet article est de présenter une vue d'ensemble de la masse monétaire (M2
ainsi que M3), comprenant une estimation des dépôts bancaires à cette époque.
La masse monétaire M2 de la France, d'après notre définition, pendant la période
d'avant 1914, comprend: (1) les billets de la Banque de France, (2) les pièces d'or, (3)
les pièces de 5 francs en argent (écus), (4) les pièces auxiliaires, (5) les dépôts bancair
es, y compris ceux de la Banque de France. Parmi ces composants, c'est le (5), soit la
série de chiffres concernant les dépôts bancaires, qui est le plus difficile à connaître:
les estimations de cette partie de M2 varient, et proviennent de méthodes d'évaluation
souvent confuses. C'est pour cela que nous proposons, dans cet article, une nouvelle
estimation de ces dépôts bancaires.
La masse monétaire M3, selon la terminologie établie de nos jours, est plus facile à
définir pour la période en question. D'après Patat et Lutfalla, l'agrégat M3 est défini
pour la période postérieure à 1970, selon la méthodologie adoptée par la Banque de
France, comme suit:
n° 2, 2006 La masse monétaire en France, 1890-1914 197
M3 = M2 + les placements dans les caisses d'épargne, les bons du Trésor sur
formule, les bons des PTT, et les bons de la Caisse Nationale de l'Énergie l.
Pour la période 1890-1913, une définition précise de M3 n'existe pas, même si le
solde dû aux déposants des caisses d'épargne ordinaires occupe une place considérable
en France. Nous essaierons par conséquent de proposer une série de ce type d'agrégat
de la masse monétaire pour cette période.
Nous allons d'abord donner une vue d'ensemble critique des statistiques existantes
(Point 1). Ensuite, afin d'arriver à la masse monétaire M2, nous estimerons le montant
des dépôts bancaires, en 1911 (Point 2), puis dans une série de chiffres correspondant
aux années 1890-1913 (Point 3). Les résultats de ces estimations feront l'objet d'une
comparaison avec la conjoncture économique (Point 4). Enfin, nous estimerons l'agré
gat de la masse monétaire M3 (Point 5).
Données statistiques sur les composants de M2 : vue d'ensemble critique
Où trouve-t-on des données statistiques sur les composantes de M2? Et ces don
nées sont-elles fiables? Le montant des billets en circulation se trouve dans les situa
tions de la Banque de France. En ce qui concerne les pièces, on a deux séries
d'estimations: l'une établie par Foville, et l'autre par Denuc/Pupin 2. Ces
ne sont pas sans poser des questions 3.
Pour le montant des dépôts bancaires, nous disposons de quatre estimations, et
c'est dans ce domaine que les opinions divergent le plus largement, les voici:
(i) La Société des Nations, pour l'année 1913, donne un chiffre 7,4 milliards de
francs 4. Ce chiffre provient de la division par 0,75 des dépôts détenus par les six
banques principales. Ces six banques sont le Crédit Lyonnais, la Société Générale, le
Comptoir National d'Escompte de Paris, le Crédit Industriel et Commercial, la Banque
Nationale et le Crédit Commercial de France. Le dénominateur 0,75 correspond proba
blement au ratio du montant des dépôts dans les six banques par rapport au montant
total des dépôts de toutes les banques qui ont publié leurs bilans en 1913. Le total,
selon un document conservé aux Archives Historiques du Crédit Lyonnais, se monte à
7 384,3 milliards de francs.
(ii) L'INSEE a établi une série d'estimations des dépôts bancaires pour les années
1900-1913 5. Cette estimation donne pour l'année 1913 un chiffre de 11,4 milliards.
Nous ne disposons d'aucun renseignement sur les sources et la méthode utilisées pour
cette estimation, malgré nos tentatives pour les découvrir.
1. Patat, Jean-Pierre, et Lutfalla, Michel, Histoire monétaire de la France au XXe siècle, Paris, 1986, p. 271.
2. Foville, Alfred de, «La circulation monétaire de la France d'après les recensements de 1868, 1878 et
1885», Journal de la Société de Statistique de Paris, 1888; «La circulation monétaire de la France en 1891»,
Economiste Français, 5 et 12 septembre 1891; «Le recensement monétaire du 15 septembre 1897», Econom
iste Français, 15 janvier, 5 et 12 février 1898; «Le du 15 octobre 1903», Economiste
Français, 16 et 23 avril 1904; «Le recensement monétaire du 16 octobre 1909», Economiste Français, 6 août
1910; Pupin, René, «La circulation et la thésaurisation des monnaies d'or en France», Journal de la Société de
Statistique de Paris, octobre 1917; Denuc, Jules, «Essai de détermination de la circulation monétaire annuelle
en France de 1870 à 1913», Bulletin de la Statistique Générale de la France, avril-juin 1932.
3. Voir Sicsic, P., «Estimation du stock de monnaie métallique en France à la fin du XIXe siècle», Revue
Economique, juillet 1989.
4. Société des Nations, Service des Etudes Economiques, Mémorandum sur les banques commerciales
1913-1929, Genève, 1931.
5. L'estimation faite par l'INSEE d'une série des dépôts bancaires est citée dans Mitchell, B.R., Euro
pean Historical Statistics, London, 1975, p. 682.
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(iii) Michèle Saint-Marc 6 a estimé les dépôts bancaires en France de 1875 à 1913
d'après la division de dépôts à vue chez les quatre plus grandes banques par 0,46, car tel
était le ratio moyen de ces dépôts par rapport au total des dépôts énuméré par l'INSEE (les
dépôts privés et les dépôts à la Banque de France exclus). Д est clair que c'est une méthode
trop incertaine et douteuse, puisque la part de dépôts détenus par ces quatre banques dans
le total de dépôts bancaires a dû augmenter sensiblement après 1890. À l'appui de cette
critique, on peut suivre l'évolution du ratio d'effets escomptés dans les quatre banques par
rapport à la somme de billets en circulation. En fait, Gaston Roulleau, sous-chef du Dépar
tement des Études Économiques à la Banque de France, a estimé la somme en moyenne de
billets en circulation chaque année de 1842 à 1912, d'une part, ainsi que le montant des
effets escomptés par les quatre grandes banques (les cinq grandes banques jusqu'à 1889),
d'autre part7. De ces chiffres, nous avons conclu que la somme des portefeuilles en effets
des quatre banques représente 13,7 % des billets en circulation en 1890, mais cette proport
ion s'élève à 21,2 % en 1900, et à 31,0 % en 1913. La somme de dépôts et celle des effets
escomptés ayant une corrélation étroite entre elles, nous sommes en droit d'affirmer que la
part de dépôts des quatre banques s'est accrue fortement après 1890. Comme Michèle
Saint-Marc ne porte aucune attention à cette corrélation, son analyse doit nécessairement
sous-estimer les dépôts bancaires pour les années antérieures à 1890.
(iv) Jean-Pierre Patat et Michel Lutfalla ont élaboré une estimation des dépôts ban
caires pour les années 1910-1913; cependant ils n'ont pas expliqué totalement les parti
cularités de leurs procédures d'estimation. Ils expliquent seulement que «la
comparaison des chiffres réguliers [des bilans] de ces établissements [les quatre ban
ques de dépôts] avec les recensements globaux a permis de dessiner un profil d'évolu
tion de leur part dans l'ensemble des dépôts bancaires: très importante en 1913 (plus
de 60 %) cette proportion décline jusqu'en 1929 où elle descend à moins de 40 %» 8.
La conclusion qu'ils en tirent, c'est que le total des dépôts bancaires monte à
8,530 milliards de francs à la fin de 1910 et à 10,020 milliards à la fin de 1913. Ces
chiffres correspondent plutôt mieux à notre estimation, mais nous regrettons l'absence
d'une présentation claire de la méthode d'estimation.
Nos propositions sont les suivantes : afin d'estimer le montant des dépôts bancaires
pour les années 1890-1913, nous prenons la série des effets en circulation estimée par
Roulleau, parce que les chiffres des effets escomptés et ceux des dépôts bancaires sont
corrélés étroitement pendant cette période. Par exemple, nous avons calculé la régres
sion du total des dépôts dans les quatre grandes banques par rapport à leurs effets
escomptés pendant 1890-1913, comme suit (chiffres en Fr. millions):
Dépôts dans les quatre grandes banques = 221 + 1.524 effets escomptés, R2 = 0,993
(54,4) (0,027)
Les figures entre parenthèses sont les erreurs en standard. Une régression similaire
s'applique pour les neuf plus grandes banques régionales dont les noms se trouvent en
note 9. Le résultat apparaît comme suit:
Dépôts dans les neuf banques = 192,7 + 2.334 effets escomptés, R2 = 0,963
(53,7) (0,098)
6. Saint-Marc, Michèle, Histoire monétaire de la France, Paris, 1983, p. 31-34.
7. Roulleau, Gaston, Les règlements par effets de commerce, Paris, 1914.
8. Patat et Lutfalla, Histoire monétaire de la France au XXe siècle, op. cit., p. 240.
9. Claude Lafontaine et Cie (Charleville), Société Lyonnaise (Lyon), Crédit du Nord (Lille), Société
Marseillaise (Marseille), Caisse de Crédit de Nice (Nice), Société Nancéienne (Nancy), Caisse Lécuyer
(Saint Quentin), Verley, Decroix et Cie (Lille), H. Devilder et Cie (Lille).
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Dépôts bancaires en 1911
Nous commençons par l'estimation des dépôts bancaires en 1911. Nous avons pris
cette année comme exemple parce qu'un nombre plus grand de bilans des banques
régionales est disponible pour cet exercice. Ces bilans se trouvent dans les Rapports
des Inspecteurs des Succursales de la Banque de France (ci-après Rapports) ainsi que
dans une note conservée au Crédit Lyonnais. Le tableau 1 montre les noms de ces
banques et les chiffres de leurs dépôts.
Par rapport au total des banques, quelle part ce tableau 1 couvre-t-il?
Tableau 1 - Les dépôts bancaires : résultat final pour 1911 (en million de francs)
Dépôts et balance Effets escomptés du crédit CC
Les quatre banques de dépôts 5 080,7 3 126,2
Autres banques en société anonyme à Paris 113,7 87,5
Les seize plus grandes banques régionales 936,2 505,6
Autres banques régionales et locales 2 166,1 1 391,1
Banque de France 535,6 1 203,7
Total 8 859,3 6 314,1
Source: Rapports des Inspecteurs des succursales de la Banque de France.
Calculons selon des catégories de banques :
(a) pour les quatre grandes banques de dépôts, le tableau couvre 100 % des bilans.
(b) concernant les banques d'affaires, toutes les banques majeures (au nombre de
sept) sont incluses dans le tableau, néanmoins celui-ci ne représente pas 100 % des
banques de ce genre.
(c) à propos des autres banques commerciales sous la forme de sociétés anonymes
établies à Paris, notre base est moins solide. П у avait sans doute des banques de cette
catégorie plus nombreuses que les quatre mentionnées sur le tableau 1. Faute de renseigne
ments, nous devons omettre d'autres banques qui devaient être de très petite envergure.
(d) pour les banques régionales, avec un total de bilan supérieur à 30 millions de
francs, le tableau couvre presque toutes les banques. Une des exceptions dans cette
catégorie est la Banque Adam de Boulogne-sur-Mer, dont le bilan se montait à
51 millions de francs en 1912, tandis que ses dépôts s'élevaient en francs à
34,2 millions, y compris la balance des dépôts de compte courant (identique ci-après),
ainsi que ses effets escomptés, soit 15,6 millions de francs. En plus, il y avait quelques
banques alsaciennes qui disposaient de réseaux de succursales sur le territoire français
de l'époque. Le Comptoir d'Escompte de Mulhouse est l'une de ces banques: ce Comptoir
avait quatre-vingt-dix-huit succursales, agences et sous-agences en 1912 dans le territoire
français 10. Même si l'Alsace et la Lorraine avaient été annexées par l'Allemagne, il
nous semble plus cohérent d'inclure cette banque dans la catégorie des banques régio
nales ayant un bilan supérieur à 30 millions de francs. Bref, la somme des dépôts en
10. Siegel, Michel, Les banques en Alsace, Strasbourg, 1993, p. 138.
n° 2, 2006 Shizuya Nishimura et Kazuhiko Yago 200
moyenne de ces quinze banques pour l'année 1911 étant de 60,2 millions de francs, et
le total des effets escomptés étant en moyenne de 31,6 millions, nous estimons le total
des dépôts de seize banques, y compris la Banque Adam, comme suit:
Dépôts: Fr. 60,2 millions x 16 = Fr. 963,2 millions
Effets Escomptés: Fr. 31,6 millions x 16 = Fr. 505,6 millions
(e) pour ce qui est des banques régionales ayant un montant total de leur bilan
entre 10 millions et 30 millions de francs, le tableau 1 comprend sept banques. Cepend
ant, selon les Rapports pour les exercices de 1908 à 1910, on constate qu'il y a en
plus huit banques de même taille. La somme de dépôts dans ces banques s'élève à
92,4 millions de francs, tandis que le total de leurs effets escomptés est de
30,8 de francs (ces deux résultats totaux sont les agrégations simples des chiffres
établis pour les différentes années) n. En plus, Eugen Kaufmann a énuméré vingt-deux
banques privées apparaissant comme des banques régionales importantes 12. Parmi ces
vingt-deux, il y a la Banque Adam, déjà évoquée, et huit autres banques nous semb
lant appartenir au groupe des banques dont le total du bilan se situe entre 10 millions
et 30 millions de francs 13. Parmi ces huit banques, il y a Barrié-Chalot qui se trouve
dans le tableau 1. En résumé, cette catégorie comprend vingt-deux banques. Le mont
ant des dépôts des sept banques connues sur le tableau 1 est en moyenne de
13,7 millions et le total de leurs effets escomptés se monte en moyenne à 7,9 millions.
En multipliant ces chiffres par vingt-deux, nous arrivons aux résultats suivants :
Dépôts: Fr. 301,4 millions
Effets escomptés: Fr. 173,8 millons
(f) Nous ne connaissons pas le nombre des banques régionales ayant un bilan total
compris entre 1 et 10 millions de francs. Cependant, d'après l'estimation présentée par
Friedrich Schaum dans son ouvrage Das Franzôsische Bankwesen (Stuttgart, 1931), il
y avait, en 1906, 3 162 banques en France. De plus, Schaum donne la répartition de
ces banques selon le nombre de leurs effectifs (tableau 2). Ces chiffres proviennent de
Betriebsstatistik et de renseignements obtenus de Marcel de Ville-Charbrolle du Minist
ère du Travail français à l'époque. Essayons d'observer le nombre des petites banques
régionales en nous servant de ce tableau.
Tableau 2 - Total des effets escomptés en France en 191 1 (en millions de francs)
3.126x0,8 = 2.501 Les quatre banques de dépôts
Autres banques en S.A. à Paris 88
Les seize plus grandes banques régionales 506
Les autres banques régionales et locales 1.392
Banque de France 1.204
Total 5.691
Source: Rapports des Inspecteurs des succursales de la Banque de France.
1 1 . Les noms et les autres données sur ces banques sont disponibles chez les auteurs.
12. Kaufmann, Eugen, Das Franzôsische Bankwesen, Tubingen, 1923, p. 136.
13. Les noms de ces banques sont disponibles chez les auteurs.
n° 2, 2006 masse monétaire en France, 1890-1914 201 La
Sur le tableau 2, on constate que les cinq banques les plus grandes en terme du person
nel employé se situent à Paris: ce sont la Banque de France et les quatre grandes banques
de dépôts. Puis viennent quatorze banques établies en province, ayant des effectifs allant de
101 à 500 personnes. Nous pouvons présumer que ces banques correspondent à quatorze
des seize banques régionales dont le bilan est supérieur à 30 millions. Les vingt-deux ban
ques régionales avec un total de bilan de 10 à 30 millions doivent être comprises parmi les
quarante-cinq banques régionales avec des effectifs de 51 à 100 personnes.
Nous avons soustrait les établissements suivants du nombre total (3,162) des ban
ques françaises: (1) la Banque de France, (2) le Crédit Foncier Français, (3) les quatre
banques de dépôts, (4) les sept banques d'affaires, (5) les quatre plus petites banques
parisiennes en société anonyme, (6) la Compagnie Algérienne, la Banque de l'Indochine,
le Crédit Foncier d'Algérie et de Tunisie, ainsi que les trente et une autres banques,
qui opèrent essentiellement en Algérie et dans les autres colonies françaises ou à
l'étranger M, (7) trente-huit banques régionales dont le bilan est supérieur à 10 millions,
(8) et dix hautes banques. Le résultat, 3,162 moins ces quatre- vingt dix-neuf banques
égale 3,063: ce chiffre correspond au nombre total des plus petites banques locales, y
compris les banques locales à Paris
Une estimation contemporaine, pour l'année 1902, dénombre huit cents établiss
ements qui méritent vraiment le titre de banque 15. La Société des Nations énumère, en
1913, environs six cents banques régionales et locales 16. Soustrayant les quatre-
vingt-dix-neuf banques ci-dessus des six cents, on arrive à cinq cents, ce qui corre
spond plus ou moins au nombre de toutes les banques de cette catégorie. Le nombre
des banques ayant des effectifs de 1 1 à 50 personnes est de 499, et nous présumons
que leur total de bilan se situait entre 1 et 10 millions. Certes, une telle correspon
dance entre le total du bilan et le nombre des employés n'a rien d'évident. Au
contraire, nous avons l'exemple de vingt-deux banques avec un total de bilan allant
de 1 à 10 millions: le total moyen des dépôts dans ces banques était de 2 253 400 de
francs, et les effets escomptés en moyenne se montaient à 1 191 000 de francs. Le
résultat d'une multiplication de ces chiffres par 499 égale:
Dépôts: Fr. 1 124,4 millions
Effets escomptés : Fr. 594,3 millions
(g) En ce qui concerne des banques ayant un total de bilan inférieur à 1 million de
francs, nous disposons de onze exemples pour l'année 1911. En plus, il y en a dix
exemples pour 1910, et quatre pour 1912. Au sein des exemples relevés pour les
années 1910 et 1912, nous avons sélectionné dix banques qui n'ont pas été incluses dans
l'exemple de 1911. En ajoutant ces dix banques aux onze exemples pour 1911, on a
finalement vingt et un banques dont le montant total des dépôts s'élevait en moyenne à
286 700 de francs, tandis que la somme des effets escomptés était de 241 300 de francs.
Ces moyennes multipliées par le nombre des banques ayant un nombre d'employés
14. Le nombre des banques françaises qui conduisent leurs opérations essentiellement à l'étranger ou
dans les colonies se trouve sur le dossier intitulé «Banques et caisses d'épargne, 1891-1923», no. 805,
conservé aux Archives historiques du Crédit Lyonnais.
15. Beauregard, P. et al., «Les destinées de la banque locale», La France Economique et Financière,
Paris, 1902. Nous n'avons pu lire cet article par nous-mêmes: nous citons cet article à partir de l'ouvrage de
Yoichiro Nakagawa, France Kinnyuu Shi Kenkyuu (Recherches sur l'histoire monétaire de la France),
Tokyo, 1994, p. 176.
16. Le nombre total des banques locales et régionales en 1913 a été évalué à environ 600, possédant
près de 1 000 guichets (y compris les sièges centraux) et un capital global d'environ 1,6 million de francs».
Société des Nations, Service d'Etudes Economiques, op. cit., p. 152.
n° 2, 2006 * Shizuya Nishimura et Kazuhiko Yago 202
allant de 0 à 20 personnes, c'est-à-dire 2 582, nous arrivons aux résultats suivants:
Dépôts: Fr. 740,3 millions
Effets escomptés: Fr. 623,0 millions
(h) Afin d'être plus précis, il nous semble convenable d'exclure les dépôts chez les
banques d'affaires et les maisons de haute banque du total des dépôts bancaires en
France. La raison se trouve dans l'exemple de la Banque de Paris et des Pays-Bas: en
1892, la balance des crédits en compte-courant ainsi que la balance des comptes de
correspondants de cette banque d'affaires était de 52 662 000 de francs: or 3,5 % de
cette somme seulement était la balance des comptes clients, et le reste consistait en
balances correspondantes 17. Après 1892, cette banque a cessé de publier la composit
ion de ces deux rubriques de dépôts. Pour ce qui est des maisons de haute banque,
aucun chiffre n'est disponible: on présume que la situation était similaire.
(i) Par contre, on devrait inclure dans la somme des dépôts bancaires les dépôts à la
Banque de France. La Banque de France, en 1911, avait pour 535,6 millions en moyen
ne annuelle de comptes courants des particuliers. Il est vrai que cette somme comprend
la balance des autres banques, mais elle n'en constitue qu'une part très minoritaire.
Nous avons deux justifications en ce sens: premièrement, la Banque de France ouvrait
de nombreux comptes privés, très supérieurs au nombre des banques existantes. En
1899, ces comptes privés se montaient à 37 290 18 . En second lieu, normalement les
banques françaises ne laissaient pas de balance considérable à la Banque, du fait
qu'elles pouvaient faire réescompter les effets bancables facilement et à vue à la Ban
que. En fait, les effets escomptés pour les banques privées constituaient leur réserve
liquide effective. Prenons l'exemple des 12 grandes banques régionales, qui distin
guaient, dans leurs bilans, la balance à la Banque de France d'une part, et la réserve
propre monétaire en liquidité d'autre part, au moins pour une année entre 1909 et 1912.
Par une simple agrégation de chiffres, leurs balances à la Banque s'élèvent
à. 6 714 000, tandis que leurs réserves propres monétaires s'élèvent à 20 563 000 francs.
Série périodique de dépôts : 1890-1913
Dans ce chapitre, nous essayons de construire une série du montant des dépôts
dans les banques françaises pour les années 1890-1913. Notre méthode est un peu
différente de celle qu'on a utilisée pour l'estimation des dépôts en 1911.
D'abord, nous certifions la proportion des effets escomptés par les banques par
rapport au montant des effets en circulation en 1911. Le montant des effets escomptés,
comme nous l'avons montré plus haut, était de 6314,1 millions de francs, chez les
quatre banques de dépôts, les autres banques en société anonyme à Paris, les banques
régionales et locales ainsi que la Banque de France. D'autre part, nous déduirons le
montant des effets escomptés par les sept banques d'affaires, qui est de 353,8 millions:
en effet ces banques sont engagées essentiellement dans des transactions international
es et par conséquent leurs effets en portefeuille devaient inclure une proportion consi
dérable d'effets d'origine étrangère. Cela s'applique aussi pour la haute banque dont
les chiffres ne sont pas disponibles.
Le problème des effets étrangers demeure : le portefeuille d'effets des banques de
dépôts comprend une large part des effets étrangers. Selon Arthur I. Bloomfield qui a exa
miné le bilan des sièges sociaux des banques (Crédit Lyonnais, Société Générale, Comptoir
17. Banque de Paris et des Pays-Bas, Bilan, le 31 décembre 1892.
18. Loubet, Paul, La Banque de France et l'Escompte, thèse, Paris, 1900, p. 58.
n° 2, 2006