La naissance du paysage industriel en Grande-Bretagne : l
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La naissance du paysage industriel en Grande-Bretagne : l'exemple des West Midlands - article ; n°3 ; vol.16, pg 439-452

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Histoire, économie et société - Année 1997 - Volume 16 - Numéro 3 - Pages 439-452
Abstract This article tries to assess the environmental impact of the First Industrial Revolution in XVIIIth an XlXth Century Britain through the example of the West Midlands, cradle of the modern iron and steel industry. The study confirms the Dickensian picture of fumes, fires and factory chimneys towering above long rows of working class housing, but also stresses the other side of the story for many inhabitants : improved sanitation, better standard of housing and the emergence of urban sporting and leisure facilities. But its main emphasis is to show the diversity of industrial scenary, with the three examples of Birmingham, a big and modern industrial town, proud of its civic facilities and remodeled urban architecture, of the Black Country, an juxtaposition of long standing small towns sporting their many crafts and small workshops becoming in the course of the XlXth Century an urban conurbation, and of one- industry company towns emerging in the course of the XlXth Century on the Eastern fringe of the coalfield.
Résumé Cet article étudie la naissance du paysage industriel britannique aux XVIIIe et XIXe siècles à travers l'exemple des West Midlands, berceau de la Révolution industrielle et grand centre métallurgique. Il confirme l'image dickensienne des pays noirs (fumées et pollution, cheminées d'usine à perte de vue, cités ouvrières aux alignements monotones et insalubres), mais invite à la nuancer par la comparaison avec les conditions de vie dans les campagnes environnantes. Il souligne aussi la diversité des paysages industriels, dont les West Midlands offrent trois exemples : celui de la grande ville industrielle moderne, fière de ses réalisations en matière d'architecture et d'infrastructures urbaines, avec Birmingham; celui d'un vieux centre artisanal et urbain dominé par la petite et moyenne entreprise et la polyindustrie, avec le Black Country. Enfin, celui des villes d'entreprise dans l'Est du Bassin houiller, dominées par la monoindustrie et la grande usine paternaliste.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1997
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Langue Français
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Isabelle Lescent-Giles
La naissance du paysage industriel en Grande-Bretagne :
l'exemple des West Midlands
In: Histoire, économie et société. 1997, 16e année, n°3. pp. 439-452.
Résumé Cet article étudie la naissance du paysage industriel britannique aux XVIIIe et XIXe siècles à travers l'exemple des West
Midlands, berceau de la Révolution industrielle et grand centre métallurgique. Il confirme l'image dickensienne des pays noirs
(fumées et pollution, cheminées d'usine à perte de vue, cités ouvrières aux alignements monotones et insalubres), mais invite à
la nuancer par la comparaison avec les conditions de vie dans les campagnes environnantes. Il souligne aussi la diversité des
paysages industriels, dont les West Midlands offrent trois exemples : celui de la grande ville industrielle moderne, fière de ses
réalisations en matière d'architecture et d'infrastructures urbaines, avec Birmingham; celui d'un vieux centre artisanal et urbain
dominé par la petite et moyenne entreprise et la polyindustrie, avec le Black Country. Enfin, celui des villes d'entreprise dans l'Est
du Bassin houiller, dominées par la monoindustrie et la grande usine paternaliste.
Abstract This article tries to assess the environmental impact of the First Industrial Revolution in XVIIIth an XlXth Century Britain
through the example of the West Midlands, cradle of the modern iron and steel industry. The study confirms the Dickensian
picture of fumes, fires and factory chimneys towering above long rows of working class housing, but also stresses the other side
of the story for many inhabitants : improved sanitation, better standard of housing and the emergence of urban sporting and
leisure facilities. But its main emphasis is to show the diversity of industrial scenary, with the three examples of Birmingham, a big
and modern industrial town, proud of its civic facilities and remodeled urban architecture, of the Black Country, an juxtaposition of
long standing small towns sporting their many crafts and small workshops becoming in the course of the XlXth Century an urban
conurbation, and of one- industry company towns emerging in the course of the XlXth Century on the Eastern fringe of the
coalfield.
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Lescent-Giles Isabelle. La naissance du paysage industriel en Grande-Bretagne : l'exemple des West Midlands. In: Histoire,
économie et société. 1997, 16e année, n°3. pp. 439-452.
doi : 10.3406/hes.1997.1956
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1997_num_16_3_1956LA NAISSANCE DU PAYSAGE INDUSTRIEL
EN GRANDE-BRETAGNE : L'EXEMPLE DES WEST MIDLANDS
par Isabelle LESCENT-GILES
Résumé
Cet article étudie la naissance du paysage industriel britannique aux XVIIIe et XIXe siècles
à travers l'exemple des West Midlands, berceau de la Révolution industrielle et grand centre
métallurgique. Il confirme l'image dickensienne des pays noirs (fumées et pollution, cheminées
d'usine à perte de vue, cités ouvrières aux alignements monotones et insalubres), mais invite à
la nuancer par la comparaison avec les conditions de vie dans les campagnes environnantes. Il
souligne aussi la diversité des paysages industriels, dont les West Midlands offrent trois
exemples : celui de la grande ville industrielle moderne, fière de ses réalisations en matière
d'architecture et d'infrastructures urbaines, avec Birmingham; celui d'un vieux centre artisanal
et urbain dominé par la petite et moyenne entreprise et la polyindustrie, avec le Black Country.
Enfin, celui des villes d'entreprise dans l'Est du Bassin houiller, dominées par la monoindustrie
et la grande usine paternaliste.
Abstract
This article tries to assess the environmental impact of the First Industrial Revolution in
XVIIIth an XlXth Century Britain through the example of the West Midlands, cradle of the
modern iron and steel industry. The study confirms the Dickensian picture of fumes, fires and
factory chimneys towering above long rows of working class housing, but also stresses the
other side of the story for many inhabitants : improved sanitation, better standard of housing
and the emergence of urban sporting and leisure facilities. But its main emphasis is to show the
diversity of industrial scenary, with the three examples of Birmingham, a big and modern
industrial town, proud of its civic facilities and remodeled urban architecture, of the Black
Country, an juxtaposition of long standing small towns sporting their many crafts and small
workshops becoming in the course of the XlXth Century an urban conurbation, and of one-
industry company towns emerging in the course of the XlXth Century on the Eastern fringe of
the coalfield.
L'histoire de l'environnement en général et du paysage industriel en parti
culier en est à ses balbutiements. Certes les géographes, les archéologues
industriels et les historiens économistes, sociaux ou locaux ont écrit sur la
naissance du paysage industriel. Mais rares sont les travaux qui lui sont enti
èrement consacrés. L'étude du paysage industriel est souvent une parenthèse
dans un projet plus vaste, par exemple l'élaboration d'une théorie de la
HES 1997(16eannée,n°3) 440 Histoire Économie et Société
croissance urbaine ou une mesure de l'impact de la révolution industrielle. On
se heurte donc, en voulant faire une synthèse, à la difficulté de dresser un
tableau d'ensemble à partir d'études souvent limitées dans leur optique et leur
champ d'investigation. Cette difficulté est renforcée par une définition floue et
généralement implicite du paysage industriel et le petit nombre de comparai
sons intra et interrégionales. Nous essaierons ici de définir ce qu'est le paysa
ge industriel à partir d'un exemple précis, celui du bassin houiller des West
Midlands, berceau de la révolution industrielle et cœur de la métallurgie br
itannique, qui s'étend de la ville de Birmingham à l'Est à celle de Shrewsbury
à l'Ouest. La difficulté de ce travail est de reconstruire l'évolution du paysage
industriel de la fin du XVIIe siècle à la fin du XIXe siècle à partir d'analyses
parcellaires, à la chronologie parfois hasardeuse et surtout à l'optique différente.
Une brève présentation de la bibliographie existante permettra d'illustrer
les différentes approches méthodologiques possibles et montrera la richesse
des thèmes susceptibles d'être développés.
Les géographes urbains ont généralement analysé le paysage industriel br
itannique des XVIIIe et XIXe siècles dans le cadre d'une théorie du développe
ment urbain. Les études, réalisées à partir de sources cartographiques,
picturales ou narratives, portent essentiellement sur la naissance de nouvelles
formes urbaines (banlieues ou conurbations) ou sur les relations entre les dif
férentes composantes urbaines ; interaction entre les villes du réseau urbain ou
entre les centres et leur périphérie.
Les ouvrages de géographie humaine ont une optique différente. Ils appro
chent le paysage industriel sous l'angle des conditions de vie dans les commun
autés industrielles. Quelques rares auteurs s'interrogent sur la manière dont
les divers groupes sociaux perçoivent et vivent la naissance du paysage indust
riel. Mais leurs analyses survolent les XVIIIe et XIXe siècles pour se concent
rer sur le XXe siècle. Et surtout, les sources pour la période géorgienne et
victorienne sont relativement rares et difficile à interpréter. Il s'agit en effet
essentiellement de mémoires d'enquêtes publiques, de récits de voyage ou
d'ouvrages littéraires.
Plus faciles à utiliser sont les travaux des archéologues industriels.
L'Institut d'archéologie industrielle d'Ironbridge à effectué un travail pionn
ier, en publiant plusieurs ouvrages de référence, en contribuant à la restaura
tion de cottages ouvriers, de fours, de tunnels et de voies ferrées tombés en
désuétude et en identifiant des terrils cachés par la végétation et transformés
en forêts ou en aires de jeux. Il faut citer aussi la reconstitution d'un village
industriel des West Midlands à Blist Hills, dans le cadre du Musée archéolo
gique d'Ironbridge, à partir d'originaux transférés avec soin sur le site :
forges, commerces, logements ouvriers etc. Ces travaux nous donnent une
image précise du paysage industriel des XVIIIe et XIXe siècles. Il faut toute
fois souligner leurs limites. Ils sont utiles pour l'étude de l'architecture indust
rielle (description des bâtiments, analyse des matériaux, reconstitution des
modes de construction et de l'emplacement des usines, entrepôts, logements
HES 1997 (16e année, n° 3) La naissance du paysage industriel en Grande-Bretagne 441
ouvriers, par exemple), mais ils laissent généralement de côté les aspects
humains comme la perception du paysage industriel par la population ou les
problèmes « d'environnement » tels que la pollution industrielle ou les effets
sociaux du manque d'infrastructures sanitaires.
De même, les historiens locaux s'en tiennent généralement à des descrip
tions certes pittoresques mais bien peu analytiques, dans la tradition des « ant
iquarians ». Cette optique a changé récemment, avec la multiplication de
comparaisons régionales beaucoup plus fructueuses, notamment celle de Pat
Hudson, Regions and Industries. On trouve aussi de nombreuses monograp
hies de villes ou de régions, mais leur optique reste essentiellement politique
ou morphologique. L'approche politique consiste à analyser, par exemple, le
rôle joué par les institutions locales (municipalités, notables, organismes de
crédit mutuel) dans la création de logements ouvriers ou dans les infrastruc
tures (transports, voirie, équipements sanitaires, construction de lieux publics
tels que les mairies, bibliothèques ou instituts destinés à l'éducation de la clas
se ouvrière). L'approche morphologique inclut l'étude du rôle des particuliers,
propriétaires terriens, promoteurs ou entrepreneurs en bâtiment.
Mais les analyses les plus nombreuses du paysage industriel britannique
restent celles des historiens économistes. Pendant longtemps, ceux-ci ont mis
l'accent sur la rapidité du développement du paysage britannique,
tour à tour en condamnant son effroyable laideur ou exaltant les symboles du
progrès et de la modernité. Les deux ne sont d'ailleurs pas incompatibles. Plus
récemment, la remise en question du phénomène de la révolution industrielle,
de sa chronologie et de sa portée, a provoqué une réévaluation du paysage
industriel. Les descriptions réminiscentes de « Coketown », la ville industriell
e mythique de Dickens, ont laissé place à des études locales mettant l'accent
sur la lenteur de la formation du paysage industriel, sa diversité et l'importan
ce des spécificités locales.
L'histoire sociale a suivi cette tendance, mais s'est focalisée sur d'autres
thèmes, tels que les conditions de vie à l'intérieur des communautés indust
rielles, soulevant un débat houleux entre les partisans d'une aggravation des
conditions de vie liée à l'industrialisation, et les défenseurs d'une stabilité,
voire d'une amélioration des conditions de vie à l'ère industrielle. Ces der
niers démontent le mythe du paysan ou de l'artisan du XVIIIe siècle vivant
heureux, rassasiés et prospères dans de jolis cottages au toit de chaume,
condamnés au siècle suivant à vivre dans les taudis des grandes villes indust
rielles, insalubres, surpeuplés et déshumanisants.
Il faut maintenant décrire la naissance du paysage industriel dans les West
Midlands. Je commencerai par analyser l'évolution du paysage entre la fin du
XVIIe siècle et la fin du XIXe siècle à l'échelle de la région, puis j'essaierai
de monter la diversité du paysage industriel en présentant tour à tour la ville
de Birmingham, le Black Country (Pays noir) et la région d'Ironbridge, qui
constituent trois types de paysage industriel apparus de façon concommitante.
HES 1997 (16e année, n° 3) 442 Histoire Économie et Société
Le paysage industriel des West Midlands : mythes et réalités
La région des West Midlands présente une forte unité économique et social
e, fondée sur l'extraction minière et la transformation des métaux ferreux et
non ferreux. Cela se traduit dans le paysage industriel par une prédominance
des mines, des fours et des hauts fourneaux, de taille relativement modeste par
rapport à ceux d'autres régions britanniques comme le Sud du Pays de Galles
ou l'Ecosse. Les canaux, plus tard les chemins de fer, sont omniprésents.
Je ne reviendrai pas sur le changement d'échelle des entreprises à l'heure
de la révolution industrielle. Le thème a été largement développé dans la com
munication de François Crouzet. Les West Midlands n'échappent pas à cette
évolution générale. L'on passe de petits puits individuels, dépendant de la
force motrice d'un seul cheval, à de vastes usines intégrées, comprenant plu
sieurs mines, reliées à des machines à vapeur. Cela dit, la taille des usines des
Midlands reste modeste par rapport à celle des autres régions britanniques et
le paysage industriel foisonne de petites et moyennes usines accolées les unes
aux autres, qui éliminent progressivement l'aspect rural que présentait la
région du début du XIXe siècle. Dans certaines parties du Black Country, la
densité est telle que l'on ne distingue plus les différentes unités parmi la
fumée et les flammes dégagées par les fours et les cheminées.
Aggravation de la pollution
Cette multiplication des usines et leur changement d'échelle aggravent les
problèmes de pollution liés aux fumées et aux déchets et résidus industriels. Il
faut toutefois souligner que la pollution de l'environnement ne date pas de
l'ère industrielle. Dès le Moyen Age, les tanneries et teintureries concentrées
dans les villes britanniques provoquent une pollution des eaux, sans oublier
les odeurs dégagées par le traitement des peaux. De même, la métallurgie est
source de pollution depuis son origine, en particulier les usines de traitement
du plomb et de fabrication du bronze. A Ironbridge, on trouve ainsi plusieurs
cas d'empoisonnement par le rejet d'eaux usées, de vapeurs et de déchets
industriels par des usines fabricant du bronze. Cela dit, la pollution augmente
avec l'adoption de la machine à vapeur et l'augmentation de la production
industrielle.
Dans le Shropshire, par exemple, les mines et usines métallurgiques exis
tent depuis longtemps dans le Nord du Bassin houiller, autour de Lilleshall et
d'Oakengates. Mais c'est l'augmentation de la production minière et métallur
gique sous la houlette de la Lilleshall Company à partir de 1764 qui crée pro
gressivement en deux siècles d'exploitation intensive un paysage lunaire, où la
végétation locale abondante laisse place à des friches industrielles désertiques,
aux terrains empoisonnés par les déchets industriels. Au point que dans les
années 1970, avec la disparition progressive de l'extraction minière et des
usines sidérurgiques dans la région, le gouvernement britannique et les autori
tés locales décident la création, sur les sites laissés vacants, d'une ville nou
velle à grande échelle. Après plusieurs années de travaux d'assainissement, de
HES 1997 ( 16e année, n° 3) La naissance du paysage industriel en Grande-Bretagne 443
dépollution et d'arasement des terrils, naît la ville de Telford, du nom du
grand ingénieur britannique du XIXe siècle, célèbre pour ses ponts suspendus.
Aujourd'hui, il ne reste presque aucune trace visible de son passé d'industria
lisation et la ville de Telford se vend, en particulier au Japon, comme un
centre d'industries légères à la campagne. Les bâtiments de brique, les che
mins d'usine et les friches industrielles ont été remplacés par des zones rési
dentielles, des usines en verre et acier et un parc paysager. Cette évolution
suggère que le paysage industriel du XIXe siècle n'est pas irréversible et ne
représente qu'un moment dans l'histoire des sociétés urbaines. Telford est un
exemple précoce d'un phénomène que l'on retrouve aujourd'hui en Lorraine,
à Longwy par exemple, ou dans la banlieue nord de Paris, autour de Saint-
Ouen ou Aubervilliers.
Il faut toutefois souligner que les entreprises métallurgiques et minières ne
sont pas les seules à générer des fumées nuisibles. L'utilisation du charbon
comme chauffage domestique crée autant, sinon plus, de poussières que tous
les industriels de la région. Un nuage de fumée flotte au-dessus de toutes les
grandes villes britanniques, qu'elles soient industrielles ou non, jusqu'aux le
ndemains de la deuxième guerre mondiale.
Cette pollution a sans aucun doute des effets sur la santé des habitants des
West Midlands. Plusieurs industriels fuient la ville de Birmingham ou le Black
Country pour installer leur résidence aux marges de la région, dans des zones
restées rurales, comme en témoignent leurs mémoires. Pourtant, les effets de
la pollution industrielle sur la santé publique ne semblent guère préoccuper les
autorités, qu'il s'agisse des municipalités ou du gouvernement britannique.
Rares sont les sources qui évoquent le problème et on n'a pas l'équivalent des
grandes enquêtes françaises. Le seul fléau qui préoccupe les autorités est le
choléra, qui fait des ravages au milieu du XIXe siècle dans toute la Grande-
Bretagne et provoque l'une des rares interventions des entrepreneurs et autori
tés locales en matière d'infrastructures sanitaires. Quant aux habitants des
West Midlands, ils se plaignent parfois des fumées et du bruit des usines, mais
ne semblent pas conscients des effets de la pollution industrielle sur leur état
de santé.
Multiplication des logements ouvriers
De même, le type de logement ouvrier évolue au fil des décennies. Au
XVIIIe siècle et dans la majeure partie du XIXe siècle, la construction de loge
ments ouvriers demeure un phénomène individuel et privé. Au XVIIIe siècle, à
Birmingham ou Ironbridge, les ouvriers construisent souvent eux-mêmes leur
maison à partir des matériaux trouvés sur place. Par exemple, les ouvriers
recrutés par les Darby, maîtres de forges célèbres de Coalbrookdale, sont char
gés de se construire eux-mêmes un logis dans des terrains périphériques
appartenant à leurs employeurs. D'autres s'installent sur des terrains commun
aux cédés plus ou moins officiellement par les autorités locales, ce qui est
souvent une source de tension avec les agriculteurs et la vieille communauté
HES 1997 ( 16e année, n° 3) 444 Histoire Économie et Société
d'Ironbridge. L'autre solution est de louer ou d'acheter un cottage à des petits
promoteurs locaux, indépendants tant des autorités locales que des
employeurs, qui bâtissent à faible coût des blocs de logements de plein pied
ou à un étage. Ces « cottages ouvriers » sont agrandis par leurs habitants au
gré de l'élargissement de la famille, ce qui leur donne une architecture total
ement décousue. Peu solides, ils sont rares à avoir survécu jusqu'à nos jours,
mais il en subsiste quelques exemples à Ironbridge, restaurés par les soins de
Y Institut d'archéologie industrielle et reconstruits au musée de Blist Hills, sur
la commune d'Ironbridge. On trouvait des exemples semblables dans le Black
Country. Ces cottages avaient généralement un jardin pour permettre aux habi
tants de se nourrir des légumes du potager, abaissant d'autant le coût du salai
re ouvrier pour le maître de forges.
Les interminables rangées de logements ouvriers, caractéristiques des villes
minières du Nord de l'Angleterre, sont relativement rares dans les West
Midlands, si l'on excepte la région d'Ironbridge. L'explication tient à la petite
taille des entreprises de métallurgie primaire ou secondaire. Beaucoup ne sont
guère plus que des ateliers d'artisans. Les entreprises n'ont donc ni les
moyens financiers, ni le besoin de loger une main ď œuvre nombreuse. La
région étant anciennement industrialisée, elle possède un parc immobilier suf
fisant pour loger la majorité des ouvriers métallurgistes. De plus, la distance
entre patrons et ouvriers étant moindre que dans les régions de grandes usines
intégrées, il n'est pas rare de trouver des ouvriers qualifiés et des apprentis
logés dans la demeure du maître, comme aux siècles précédents, et ce jusque
tard dans le XIXe siècle. L'autre spécificité des West Midlands est la rareté
des logements creusés dans le sol, les fameux « Cellar dwellings » si souvent
dépeints à Liverpool ou Manchester. Les West Midlands possède bien ses tau
dis, mais la qualité moyenne du logement ouvrier semble supérieure à celle
des autres régions industrialisées.
Impact architectural de la révolution des transports
Mais le paysage industriel à proprement parler se caractérise aussi par
d'autres additions qui transforment de manière irréversible l'environnement
urbain. La première véritable révolution du paysage industriel est liée à la
révolution des transports : canaux au XVIIIe siècle et surtout chemins de fer
au XIXe siècle. Les Midlands sont sillonnés de voies ferrées les reliant à
Liverpool, Londres ou Bristol et, sur un terrain fortement vallonné et parfois
très accidenté, les ingénieurs multiplient les viaducs et les ponts. Tous témoi
gnent de la révolution des matériaux : à la pierre et au bois succèdent désor
mais le fer et l'acier pour les ouvrages de génie civil.
La mise en place des infrastructures sanitaires
L'autre grande nouveauté du XIXe siècle, après 1850, est la multiplication
des travaux d'assainissement. Dans les West Midlands comme dans les autres
régions britanniques, l'État joue un rôle quasiment nul. Le soin est laissé aux
entrepreneurs privés ou, de plus en plus à partir de la seconde moitié du
HES 1997 (16e année, n° 3) La naissance du paysage industriel en Grande-Bretagne 445
XIXe siècle, aux autorités locales, phénomène que l'on n'avait observé ni pour
la construction des logements ouvriers, ni pour la révolution des transports.
Cette intervention ne résulte pas d'une quelconque philanthropie ou de la prise
de conscience des conditions de vie des couches les plus pauvres de la société,
mais d'un souci de santé publique, en réponse à une crise aiguë. Les ravages
du choléra au milieu du XIXe siècle suscitent l'intérêt des autorités locales
pour les problèmes d'infrastructures sanitaires. C'est avec un temps de retard
à partir de la seconde moitié des années 1850, que sont entrepris les grands
travaux d'assainissement par drainage des terrains, évacuation des eaux usées
et canalisation des eaux potables. Non que le problème de l'insalubrité des
logements ouvriers soit nouveau, mais l'impact des épidémies s'accroît avec
l'augmentation de la population britannique et sa concentration dans les
centres industriels. Parce qu'il est moins cher de construire sur des terrains
plats, les logements ouvriers se trouvent en général dans des zones mal drai
nées. Toutes les conditions sont donc réunies pour la propagation des épidé
mies : insalubrité, pauvreté, surpopulation, promiscuité. L'impact de cette
prise de conscience sur le paysage des régions industrielles est indéniable. On
voit apparaître dans chaque ville grande ou moyenne les stations d'épuration
d'eau, les grands réservoirs d'eau potable dans la périphérie des villes et la
multiplication des canalisations qui ne sont pas toujours enterrées. La ville de
Birmingham, par exemple, va chercher son eau potable jusqu'au Pays de
Galles. Les zones marécageuses sont progressivement asséchées et disparaiss
ent. En quoi ceci est-il caractéristique du paysage industriel plutôt que, tout
simplement, du paysage urbain? Parce que l'industrialisation suscite l'explo
sion urbaine dans les West Midlands et qu'elle fournit à la fois les moyens de
pompage (par utilisation des machines à vapeur) et les matériaux, telles ces
canalisations en fonte qui deviennent un grand poste d'exportation pour la
région de Birmingham. Canalisations utilisées pour l'adduction et le drainage
des eaux, mais aussi pour l'éclairage public au gaz.
L'éclairage des centres urbains
Ce dernier est sans doute celui dont l'impact est le plus considérable sur le
paysage industriel. Certes, dès le XVIIIe siècle, les voyageurs qui traversent
les West Midlands, en particulier le Black Country, notent que la nuit, le ciel
est éclairé par les flammes jaillissant des hauts fourneaux. La différence entre
le jour et la nuit est d'autant plus faible que la lumière du jour est filtrée par
l'épaisse fumée qui jaillit des usines et se répand dans toutes les zones envi
ronnantes. Cette fusion du jour et de la nuit est pour ces voyageurs ce qui dis
tingue les régions industrielles des campagnes britanniques et leur donne un
caractère démoniaque. Les représentations picturales des West Midlands de
nuit abondent, le thème devient un cliché artistique.
Cette spécificité du paysage industriel est renforcé au XIXe siècle par l'ap
parition de l'éclairage au gaz qui permet d'illuminer les villes pendant la nuit.
L'une des premières applications de cette innovation technique est l'éclairage
HES 1997 (16e année, n° 3) 446 Histoire Économie et Société
des usines, qui leur permet de tourner pendant la nuit et donc de rentabiliser
les lourds investissements en capital fixe. L'un des premiers à faire installer
un éclairage à gaz, au début du XIXe siècle, est l'industriel Matthew Boulton
dans ses usines de Soho, à Birmingham. La première conséquence de l'éclai
rage artificiel au gaz puis à l'électricité à la fin du XIXe siècle est la multipli
cation du travail de nuit. Celui-ci existait déjà dans les ateliers où l'on
s'éclairait parfois à la bougie pour finir des travaux urgents. Mais il devient
désormais possible d'éclairer les grandes usines, type filatures ou manufact
ures de clous, et donc de tourner à plein régime la nuit et prolonger les
heures de travail en hiver. Le rythme de vie des ouvriers se dissocie de plus
en plus du rythme de la nature. Alors qu'au début du XIXe siècle, on tra
vaillait du levée du jour au coucher du soleil, à la fin du on tra
vaille selon des horaires fixes indépendants des rythmes saisonniers.
Les voyageurs qui prennent le train dans la seconde moitié du XIXe siècle
soulignent le contraste entre l'ombre et le silence des zones rurales, comme
celles du Warwickshire, à proximité de Birmingham, et le bruit et la lumière
des zones industrielles. Ce contraste est renforcé, dans un second temps, par
l'intérêt porté par les autorités urbaines à cette innovation. L'éclairage des
rues se généralise dans la seconde moitié du XIXe siècle pour des raisons à la
fois de prestige et de sécurité civile. La ville de Birmingham est l'une des pre
mières à l'adopter. Il ne faut pas sous-estimer l'impact de l'arrivée de l'éclai
rage au gaz dans les villes victoriennes. De nombreuses sources rapportent
l'émerveillement de la population de Birmingham lors de l'inauguration de
l'éclairage public, lorsque la lumière jaillit. Elle est envahie d'un sentiment
d'émerveillement mêlé de crainte à l'idée de jouer à l'apprenti sorcier. Les
villes industrielles victoriennes ne seront plus jamais les mêmes.
Diversité du paysage industriel des West Midlands
Birmingham, une grande ville provinciale à l'heure de la Révolution
industrielle
Birmingham est l'une des villes britanniques qui connaît la plus forte crois
sance au XIXe siècle. Pourtant, elle est souvent opposée dans les manuels à
Manchester, sa grande rivale. En effet, elle présente un paysage urbain très
différent. Une gravure du début du XIXe siècle montre un presque
bucolique, où la campagne va jusqu'aux portes de la ville, où la ligne d'hori
zon est marquée par les clochers des églises plus que par les cheminées d'usi
ne, même si l'on en aperçoit ici et là. On est donc très loin de l'image que
l'on se fait habituellement d'une ville industrielle. La grande majorité des
usines sont en fait de petites unités, plus proches des ateliers du XVIIe siècle
que des grandes halles industrielles de Manchester au XIXe siècle. En fait, la
question qui se pose à Birmingham est celle du sens à donner au terme de
paysage industriel. En effet, le paysage industriel typique de la ville à l'heure
de la révolution industrielle n'est guère différent de celui qu'offrait la ville à
HES 1997 ( 16e année, n° 3) La naissance du paysage industriel en Grande-Bretagne 447
la fin du XVIIe siècle. Dès le XVIIe siècle, la ville de Birmingham présente
en effet un paysage d'ateliers, d'usines et d'entrepôts concentrés, essentiell
ement dans la métallurgie. Le grand changement des XVIIIe et XIXe siècles,
comme le professeur Crouzet Га montré pour le reste de la Grande-Bretagne,
est un changement d'échelle des ateliers et usines, plus qu'une véritable révo
lution. Birmingham est donc caractéristique d'un paysage « industriel » né dès
la fin du XVIIe siècle de l'essor du secteur secondaire. Au XIXe siècle, le
poids de l'héritage de plus de deux siècles d'activités métallurgiques se fait
sentir.
De même, l'aspect des logements ouvriers n'a guère changé depuis la fin
du XVIIe siècle. Birmingham est au XIXe siècle atypique parmi les grandes
villes industrielles en ce qui concerne le logement ouvrier. On y trouve en
effet peu de logements en sous-sol, les tristement célèbres cellar dwellings,
comme le soulignent toutes les enquêtes des autorités publiques ou des écri
vains soucieux de la « condition de la classe ouvrière ». Le logement ouvrier
typique de Birmingham est organisé autour d'une cour, où se trouvent toutes
les aménités de type pompe à eau, lavoir ou WC. Le logement est générale
ment composé d'une ou deux pièces au rez-de-chaussée et d'une pièce à l'éta
ge. Toutes les fenêtres donnent sur la cour, véritable centre de la sociabilité
ouvrière. Les problèmes de Birmingham sont donc tout autres que ceux des
villes industrielles champignons du XIXe siècle comme Middlesborough.
Certes, la pauvreté, la promiscuité, l'insalubrité et la surpopulation existent
comme dans les autres villes industrielles. Mais ils ne sont pas nouveaux. Ils
sont simplement aggravés, dans certains cas, par le vieillissement du parc
immobilier.
La majorité des logements ouvriers est construite par de petits promoteurs
privés ou par des associations de type crédit mutuel, comme aux siècles précé
dents. Celles-ci réunissent plusieurs dizaines d'ouvriers qualifiés et d'artisans
qui mettent leurs économies en commun pour construire leur maison. L'autre
différence avec des villes industrielles « typiques » comme Manchester est
l'existence de forts réseaux de solidarité ouvrière. L'immigration est sans
doute plus faible et les nouveaux venus viennent presque exclusivement des
West Midlands ou des régions environnantes (zones industrielles ou rurales
des Staffordshire, Warwickshire et Shropshire), contrairement aux villes indust
rielles portuaires, comme Liverpool, ou aux nouvelles villes métallurgiques et
minières du Pays de Galles comme Merthyr Tydvil, siège des fameux maîtres
de forges Guest et Crawshay.
Le poids d'une industrialisation ancienne est donc très important dans la
formation du paysage industriel de Birmingham. Cela dit, le paysage urbain
subit de profondes mutations au XIXe siècle, mais moins sous l'effet d'une
multiplication des grandes usines que sous l'effet de la révolution des trans
ports. Au XVIIIe siècle déjà, l'arrivée des canaux, avec leurs bassins et
embranchements divers, avait transformé les quartiers périphériques. Au
XIXe siècle, c'est l'arrivée des chemins de fer, avec une particularité pour la
HES 1997 ( 16e année, n° 3)

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