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La photographie et sa légende - article ; n°1 ; vol.2, pg 41-55

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Communications - Année 1963 - Volume 2 - Numéro 1 - Pages 41-55
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1963
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Langue Français
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Jean-A. Keim
La photographie et sa légende
In: Communications, 2, 1963. pp. 41-55.
Citer ce document / Cite this document :
Keim Jean-A. La photographie et sa légende. In: Communications, 2, 1963. pp. 41-55.
doi : 10.3406/comm.1963.944
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1963_num_2_1_944Jean A. Keim
La photographie et sa légende
La photographie a envahi toute notre existence. Elle constitue une
documentation unique et un moyen de recherches sans égal ; elle a conquis
une place incontestable dans la presse ; elle illustre le livre, et jusqu'à
en devenir le contenu principal ; elle est support de publicité dans les
journaux et sur les affiches, décor sur les scènes de théâtre, et fresque
sur les murs ; elle se présente en expositions particulières et en salons
collectifs. A côté des professionnels, ceux qui découvrent les aspects
du monde comme ceux qui arrêtent les passants dans la rue, coexistent
des centaines de milliers d'amateurs, plus ou moins doués, qui conservent
aujourd'hui en épreuves dans des albums, ou en diapositives à projeter
aux amis, leurs archives familiales à côté des archives historiques et
sociales des autres groupes humains. Aussi bien a-t-on pu parler de notre
époque comme celle de la civilisation de l'image, (en ajoutant à la photo
graphie fixe la photographie animée diffusée par le cinéma et la télévision).
Cette désignation est pour le moins discutable au moment même où
l'analphabétisme, attaqué de toutes parts, diminue de jour en jour, où
la parole par la radio et le disque a pris une importance nouvelle, et où
les écrits n'ont jamais connu autant de lecteurs ; elle est certainement
trop exclusive et le mot s'est vengé ; seul, écrit, ou parlé, il demeure
encore le grand moyen de communication ; seule, la photographie ne
peut transmettre avec sûreté une information sans risque d'une erreur
d'interprétation et les mots lui sont indispensables pour lui conférer
sans contestation un véritable sens.
Universalité de la légende
Toute photo est présentée avec une légende, en prenant ce terme dans
l'acception la plus générale, les mots qui accompagnent l'image, la situent,
et qui doivent être lus pour que l'image soit interprétée sans erreur ;
(ils peuvent être aussi prononcés par une autre personne et écoutés par
celle qui regarde). Pour reprendre les expressions de Roland Barthes,
qui a posé le problème de façon précise dans le cas de la photographie
41 Jean A. Keim
de presse 1 : à une structure photographique est jointe une structure linguis
tique. Certes une photo, au sujet de laquelle aucun renseignement écrit
ou verbal n'est fourni, peut amener le spectateur à une impression dif
fuse, lui donner un sentiment de bonheur esthétique, semblable à celui
que peut produire une belle musique ou certains tableaux abstraits.
Dans ce cas il n'est pas utile d'identifier le sujet. Le grand panneau de
Brassai à la maison de l'U.N.E.S.C.O. peut être apprécié et plaire sans
savoir qu'il représente, agrandis à l'extrême, des roseaux dans une eau
dormante. Il s'agit ici d'une photo isolée ; une suite d'images dans le
temps ou dans l'espace peut par le rapprochement des clichés successifs
ou juxtaposés conduire le spectateur à une réflexion particulière, mais
parfois aussi à une conclusion erronée. Le film muet à la fin de sa carrière
était arrivé à se passer de sous-titres 2. L'expérience de Poudovkine et
de Koulechov est significative3 : le même gros plan d'Ivan Mosjoukine,
intercalé successivement devant une assiette de soupe, un cercueil avec
une femme morte, une petite fille jouant à la poupée, semble refléter
tour à tour un sentiment profond de paix, une tristesse accablante, un
bonheur calme : la même image a été interprétée différemment suivant
le contexte visuel dans lequel elle est insérée, qui l'a située à l'instar d'un
texte.
Certains spécialistes veulent séparer la photographie de la légende
pour l'étudier séparément. Une telle tentative est valable en soi et peut
conduire à des conclusions intéressantes. Mais la personne, à qui est pré
sentée l'image, ne peut pas ne pas apercevoir, ni ne pas lire les mots
inscrits à l'entour. Elle est attirée suivant la position et la grandeur
relative des éléments, d'abord par les caractères ou d'abord par l'image,
revenant des uns à l'autre ou réciproquement, à moins que la photo ne soit
regardée tandis qu'un texte est prononcé. Telle est la situation, quelle que
soit l'opinion sur l'utilité de la légende. Si l'on veut tenter de comprendre
comment fonctionne la communication, il n'est pas possible de demeurer
dans la théorie ; il faut partir de ce qui existe en fait : un hybride, photo
plus légende.
Rôle de la légende
« Une photogaphie vaut mille mots. » Cette sentence souvent répétée
pourrait apparaître une évidence au premier abord. Il est certain que
même plus de mille mots ne peuvent décrire et épuiser un contenu qui n'est
pas réductible à une structure linguistique. Les mots, lus ou écoutés,
doivent normalement être compris dans un certain laps de temps. La
1. « Le Message photographique », Communications, n° 1, 1962.
2. Le film sonore avec l'Ile nue de Kaneto Chinto et On a perdu une bombe de Gopo
a renoncé aux paroles pour réduire l'accompagnement à de la musique et des bruits.
3. Film Technique, V. I. Pudovkin, Londres, 1929.
42 La photographie et sa légende
photographie, beaucoup plus complexe, se regarde d'un coup d'oeil et
serait le moyen de communication idéal. Mais qui peut être sûr de voir,
et moins encore de comprendre le cliché reproduit sans avoir au préalable
d'autres renseignements que ceux fournis par la reproduction ?
Certes l'image a une « fonction significatrice * » et Littré nous apprend
qu'un signe est « l'indice d'une chose présente, passée ou à venir ». Pour
retrouver l'élément primordial il est indispensable de savoir comment
interpréter l'indice. On parle communément de « lire » une photo ; mais
comment la déchiffrer ? Sans revenir sur le cas des tribus africaines, où
les indigènes qui n'ont jamais vu de telles images ne se reconnaissent
pas sur la photographie donnant d'eux une représentation particulière ;
la réalité vue apparaît sous une nouvelle forme. Des auteurs considèrent
qu'un langage photographique existe et se définit avec certaines cons
tantes ; il semble difficile dans les innombrables clichés aux contextes
si divers de les fixer à travers les aspects les plus différents de ce monde.
Si on appelle « langage photographique » un certain nombre de formes-
clés typées à l'exemple des gestes de mime, ce nouveau vocabulaire est
extrêmement restreint et sa valeur en aucune façon comparable à celle
du langage, alors que l'image mise en valeur, s'avère d'une richesse de
contenu extraordinaire.
Dans son livre Paris imprévu 2 Louis Chéronnet s'est livré au jeu subt
il de choisir de lieux connus des photos dépaysantes. Le lecteur doit
chercher à la fin du livre la légende qui l'étonnera. Au lieu du « De qui
est-ce ? » littéraire, le « Qu'est-ce que cela représente ? » photographique.
La communication transmise par un cliché sans légende demeure vague
et imprécise ; l'information ou le message sera reçu avec difficulté et- les
erreurs d'interprétations considérables. La photographie n'est pas créée
ex nihilo ; elle utilise des éléments pré-existants qui ont par eux-mêmes
une valeur et une importance. Elle présente un aspect réduit du monde,
et celui qui la regarde ne peut s'y reconnaître sans éléments de repérage
lui permettant de s'orienter au lieu de laisser vagabonder son esprit.
On ne peut reconnaître ce qui n'est pas connu ; partir d'un élément qu'on
ignore ne permet pas de retrouver le chemin. « La signification repré
sentative ne peut être comprise si les objets ou les événements montrés
par l'artiste n'appartiennent pas à l'expérience humaine générale de
celui qui perçoit », écrit R. Witkover 3 ; sa remarque s'applique immédia
tement à la photographie. S'il est vrai que « nous ne percevons pas sans
imaginer, ni sans concevoir 4 », il n'en est pas moins exact qu'un min
imum de renseignements est toujours nécessaire « à la lecture » de la pho
tographie.
1. Etienne Gilson, Peinture et réalité, Paris, 1958.
2. Paris, 1946.
3. « Interpretation of Visuals Symbols in the Arts », Studies in Communications,
London, 1955.
4. Etienne Gilson, op. cit.
43 A. Keim Jean
dans' C'est le pourquoi livre, à l'exposition, une légende sur accompagne les placards la photographie publicitaires, dans à la projection le journal,
commentée. Sa raison d'existence en premier lieu est de préciser le sens
de l'image utilisée, soit à titre d'information, soit à titre de transmission
d'un message, qui peut être aussi bien de l'ordre esthétique que de l'ordre
publicitaire. « Une phrase peut soudain éclairer une photographie dans
un sens jusqu'alors insoupçonné 1. »
La précision est tout d'abord une restriction, elle veut dire : ceci n'est
pas l'image d'un homme en soi, mais celle de monsieur X ; cela
pas une scène prise au hasard, mais à tel endroit et dans telle circonstance.
Il serait complètement impossible de s'intéresser aux deux yeux de la
photo de Paul Nadar, si la légende n'indiquait pas qu'il s'agit des yeux
de Charles Gounod et que dans la pupille se réfléchissent le photographe
et son appareil. Il en est de même du daguerréotype de S. Levickij 2, si
on ignore qu'il représente Gogol parmi les artistes russes à Rome en 1845.
La photographie devient alors un véritable document dans un domaine
donné, qui apporte des renseignements impossibles à transmettre par
un autre procédé.
La photo présente, elle ne raconte pas, elle ne peut pas être le sujet
d'une histoire sans paroles. Il est indispensable que la légende explique
dans quelles conditions le cliché a été pris ; alors la scène immobile d'un
instant devient le support de toute une histoire dont elle constitue le
moment essentiel, que ce soit le naufrage du Vestris, cliché d'un amateur,
garçon de restaurant sur le paquebot, ou l'assassinat du Président Doumer
par Gorguloff. L'image photographique prend alors son véritable sens
épanoui.
Mais les renseignements doivent être souvent plus importants. Il est
indispensable de savoir que le cliché représente Monsieur X ; il est utile
de connaître qui est Monsieur X et pourquoi X a le droit d'être
présenté à ce moment précis. Est-ce son anniversaire ? A-t-il fait l'objet
d'une promotion ? Est-il mort ou a-t-il été arrêté pour escroquerie ?
Déjà le nom même, non connu, conduit la personne qui regarde à cer
taines conclusions. G. Raznan a présenté à deux reprises à un groupe
d'étudiants américains trente photos de jeunes filles en leur demandant
de donner à chaque portrait une note au titre de la beauté, de l'intell
igence, de la personnalité et de la sociabilité. La première fois les portraits
n'étaient pas légendes ; deux mois plus tard les noms patronyniques
étaient inscrits et leur consonnance juive, italienne, irlandaise, vieille
amérique, a modifié les jugements 3.
Parfois la légende ne conduit pas à une restriction, mais à une extension
1. Beaumont and Nancy Newhall, Masters of Photography, New York, 1958.
2. S. Morozov, Pervye Russkie Fotografy-Khudozniki, Moscou, 1952. ■
3. « Ethnie Dislikes and Stereotypes : a Laboratory Study », Anormal and social
Psychology, New York, 1950.
44 photographie et sa légende La
intemporelle. L'image devient un symbole infiniment plus large que le
cas présenté et prend une valeur générale, que ce soit la photo du premier
né de l'année que publie le Milwaukee Journal \ le gréviste s'avançant
seul face au barrage de gendarmes hollandais de Dolf Krûger, qui prend
par sa simplicité même une puissance extraordinaire 2, ou les personnes
dans les différentes attitudes de l'attente au coin d'une rue qui pour
Barney Cowherd représentent la confusion et qu'il légenda : « États-
Unis 1948 3 ».
Le changement de titre peut modifier totalement la signification.
« Le symbole visuel est lié d'une façon inséparable au mot 4 ». Une photo
de nébuleuse évoque tour à tour avec la même force suivant les quelques
lettres inscrites au-dessous, la paix, la guerre, le passé, la solitude, l'ordre,
le désordre, la certitude, l'incertitude, l'immensité et la précision 5.
Il pourrait sembler normal que la photographie conserve le rôle princi
pal et que la légende ne soit qu'un supplément qui la précise. Mais cet
hybride, photo plus légende, suivant les cas donne la prépondérance à
l'une ou à l'autre. George Gerbner a réalisé dans un domaine voisin une
expérience très intéressante : reprenant les couvertures des magazines
du cœur américains, où l'image est accompagnée d'un message verbal,
textes annonçant les articles, il étudie les impressions données d'une
part par la photo seule, puis par le texte seul ; additionnant ces deux
résultats, il obtient le même résultat que celui donné par la vision de
la page complète ; il conclut à une égalité entre l'action des deux éléments
de structure différente, situation qui ne se retrouve que rarement 6. Dans
un domaine différent le Dictionnaire Pittoresque de la France de François
Cali par un choix judicieux de photos et de textes originaux obtient une
harmonie parfaite 7. A un extrême se place l'expérience de John R. Whit
ing, qui prend une page de Life, enlève les photographies et obtient un
document complet cohérent ; l'image n'était qu'un élément d'embelli
ssement et le texte était l'élément primordial ; l'auteur conclut : « C'est
souvent la légende dont vous vous rappelez, quand vous pensez que vous
parlez à quelqu'un d'une image vue dans une publication 8. » Un renverse
ment des valeurs s'est opéré, dans la symbiose le mot a mangé l'image.
L'auteur de la légende
Le photographe, c'est-à-dire l'auteur de la photographie, est du pre
mier abord, sans discussion possible, la personne la plus qualifiée pour
1. Stanley E. Kalish, Clifton C. Edom, Picture Editing, New York, Toronto, 1951.
2. Interpress-foto. Halle, 1960.
3.E. C. Edom, op. cit.
4. R. Whitkover, op. cit.
5. Stephan Baker, Visual Perfection, New York, Toronto, London, 1961.
6. « The Social Anatomy of the Romance Confession Cover-girl », Journalism Qua-
terly, New York, 1958.
7. Paris, 1955.
8. Photography is a Language, Chicago, New York, 1946.
45 Jean A. Keim
composer la légende. Apportant, suivant l'expression d'Henri Cartier-
Bresson, son « point de vue 1 », il sait seul pourquoi il a ouvert l'obturateur
à ce moment précis devant ce sujet donné, comment il a retrouvé sur
l'épreuve qu'il a choisie et cadrée les raisons de son choix, soit qu'il ait
travaillé sur commande, illustration d'un thème donné, roman-photo,,
publicité, soit qu'il ait été brusquement saisi par une scène particulière ;
non seulement il peut fournir les explications techniques sur la prise de
vue, mais il peut souligner l'intérêt, au premier chef visuel, du cliché,
qu'il soit d'actualité, de sentiment ou d'esthétique. Henri Cartier-Bresson
déclare que « le photographe doit tenir son carnet de notes sous une double
forme : image et texte ».
La légende est explicative et situe la production ; l'idée du texte pré
existante à la prise de vue s'impose en général après le tirage ; en peinture
le titre est en général prévu avant le premier coup de pinceau et Gauguin
n'est qu'une exception qui confirme la règle 2. Il peut d'ailleurs arriver
que soit découvert sur l'épreuve un aspect demeuré inarperçu ; le photo
graphe peut l'expliquer et le mettre en valeur parce que seul il connait
les conditions de l'obtention du cliché. H. Fox Talbot, dans The Pencil
of Nature, avait déjà signalé en 1844 ce fait comme « un des charmes de
la photographie ». Quatre-vingt ans plus tard, Lazlo Moholy-Nagy retrou
vait dans un de ses anciens clichés de Marseille, qu'il avait oublié, des
éléments nouveaux qui le ravissaient.
Une nouvelle entité vient d'être créée, photo plus légende, qui est du
même ordre que l'entité, tableau plus titre, mais qui joue un rôle plus
important du fait que le est une création totale de l'auteur. Mais
cette union, dans le cas de la photographie, n'est que provisoire, alors
qu'en principe on ne change pas le titre d'une œuvre picturale, pour ne
pas citer la peinture chinoise, où le texte inscrit par l'artiste est insépa
rable de l'image et constitue un tout, tracé du même pinceau.
Maintenant la photo va être offerte, seule ou accompagnée d'autres,
photos. Si l'auteur expose sa propre production librement, soit dans un
livre qui soit son œuvre personnelle, soit dans une exposition particul
ière, il lui est évidemment loisible de modifier les légendes primitives
pour les harmoniser. Il est contraint à une telle révision afin de présenter
un tout cohérent. Le changement toutefois demeure dans la ligne voulue
par l'auteur, sous réserve évidemment de demande particulière du direc
teur de la maison d'édition ou de la galerie. Si la photo est présentée par
une autre personne, que ce soit à titre d'information, de support publi
citaire ou d'élément artistique, la légende sera en général « re-writée », •
pour employer le jargon usuel, par celui qui l'a choisie à des fins détermi-
1. Express, Paris, 29 juin 1961.
2. « Au réveil, mon œuvre est terminée, je me dis, je dis : D'où venons-nous ? Que
sommes-nous ? Où allons-nous ? Réflexion qui ne fait plus partie de la toile, mise
alors en langage parlé tout à fait à part sur la muraille qui encadre ; non un titre, mais
une signature. » Lettre de Gauguin à Fontainas, mars 1884.
46 photographie et sa légende La
nées, parce qu'elle est actuelle, illustre un certain thème, possède une
certaine beauté ou apporte un élément insolite. Le rédacteur en chef de
la publication, le chef de la publicité, désire d'une part mettre en valeur
l'apport de l'image, dont il s'est assuré la reproduction et d'autre part
la faire répondre le plus exactement possible à ses besoins. Il est imposs
ible de « re-writer » une photographie, quoique certains éditeurs n'hésitent
pas à la « retoucher », mais ceci est une autre histoire. Il est quand même
plus simple, et peut-être moins malhonnête, de refaire la légende comme-
on réécrit un papier.
Certes l'erreur est possible, comme celle du rédacteur du texte, qui
présentant le monument, conçu par Picasso à la mémoire d'Appolinaire,
photographié par Brassaï, retrouve dans la figure les traits du poète alors
que l'artiste s'était inspiré de ceux de Dora Maar 1. Ce genre d'erreur
se produit aussi pour les tableaux, comme en témoigne l'anecdote rap
portée par Baudelaire de deux soldats en contemplation perplexe devant
un intérieur de cuisine annoncé comme une bataille de l'Empire. « Mais
où donc est Napoléon ? demandait l'un. — Imbécile, dit l'autre, ne vois-tu
pas qu'on prépare la soupe pour son retour 2 ? »
Infiniment plus grave est la légende qui modifie totalement l'œuvre
priginale et lui donne un sens totalement nouveau. Après la guerre de 1914
une photo du président Poincaré prise dans un cimetière de soldats et
dans laquelle un certain rictus, dû probablement à un rayon de soleil l'œil, déforme la bouche, a permis à l'opposition de monter une
campagne à l'aide de ce « document » et à faire du Président « l'homme
qui rit dans les cimetières ».
La photo se voulait neutre, elle est devenue engagée, même si la mauv
aise foi du nouveau rédacteur de la légende n'est pas en cause ; ici appa
raissent avec la recherche du sensationnel, de l'insolite les méthodes
qui désirent frapper le spectateur, retenir son attention sur un élément
accessoire, fausser en quelque sorte, le document pour lui donner un
nouveau sens.
Si dans certaines publications le photographe donne ses idées et tra
vaille en contact étroit avec les rédacteurs de l'article, tel J. P. Charbonnier
à Réalités, il faut noter que le créateur est trop souvent ignoré et ne peut
que s'élever contre la nouvelle orientation donnée à ses œuvres. Il a pris
le cliché, il a été payé, il n'a plus qu'à se taire. H. Cartier-Bresson appose
sur ses photos avec un tampon l'inscription « On ne peut reproduire cette
photographie qu'en respectant l'esprit de cette légende. » Eugène Smith
quitta Life, parce qu'il considérait que la présentation de ses photos
était dénaturée, et n'autorisa la reproduction de son reportage sur Pitts-
burg qu'avec le cadrage établi par ses soins et la légende qu'il écrivit
1. New York Times, 8 juillet, 1962.
2. Théophile Gautier IV ; l'écrivain ajoute : « Et ils s'en allèrent contents du peintre
et contents d'eux-mêmes. Telle est la France. »
47 A. Keim Jean
lui-même. Peut-être qu'un jour la loi ou la jurisprudence qui ont été
longtemps réticentes devant la photographie, défendront-elles l'auteur
du cliché, qui a composé la légende, comme elles protègent toute œuvre
de l'esprit et en particulier leurs titres 1.
Contenu de la légende
La légende est maintenant proposée au public. Son contenu, infiniment
varié, peut toutefois être considéré comme comprenant quatre éléments
principaux, plus ou moins développés suivant les cas et, dont certains
sont parfois totalement omis : le nom du réalisateur (photographe ou
organisme) et l'année, les renseignements techniques, la désignation du
sujet, le commentaire.
Le nom du photographe ou de l'organisme qui a produit la photo d'une
part, et l'indication de l'année de la prise de vue d'autre part, sont les seules
informations qui ne peuvent pas ne pas être indiquées tout au moins
théoriquement. Le propriétaire de la photographie, que ce soit l'auteur
direct ou celui qui s'en est assuré la propriété, possède un droit d'auteur,
précisé par la loi dans de très nombreux pays. La date de la prise de vue
fait partie des éléments copyright 2. Mais en fait cette protection reste très
souvent nominale. L'origine de la photo constitue d'ailleurs un label
de qualité et aussi d'honnêteté ; une image trop insolite, qui sous une
signature inconnue pourrait être soupçonnée d'être retouchée, s'impose
alors sans réserve.
Les renseignements techniques sont fournis au premier chef par le
réalisateur : il a utilisé tel appareil, tel diaphragme, tel temps de pose,
étant donné tel éclairage ; il a employé telle emulsion et a tiré dans telles
conditions sur tel support. Tous ces détails intéressent les techniciens
■et leurs revues, mais ne sont pas livrés en général au grand public. Cepen
dant quand la photographie apporte une image, qui n'aurait pu être
saisie directement par l'œil humain par suite de ses possibilités réduites
de perception dans le temps et dans l'espace, les conditions particulières
de la prise du cliché sont signalés, et ce non seulement dans le cas de la
photo de recherche, où ces renseignements sont d'un intérêt primordial,
mais aussi parfois lorsque la photo est destinée au grand public. L'admi-
1. La Convention internationale de Berne-Bruxelles 1948 contient une disposition
générale qui précise que « indépendamment des droits patrimoniaux d'auteur et même
après la cession desdits droits, l'auteur conserve pendant toute sa vie le droit de reven
diquer la paternité de l'œuvre et de s'opposer à toute déformation, mutilation ou
autre modification de cette œuvre ou à toute autre atteinte à la même œuvre préju
diciable à son honneur ou à sa réputation ». (Art. 6 bis, alinéa I).
2. Une photo d'Ergy Laudan, représentant des patineurs au Bois de Boulogne
fut publiée avant la guerre dans un journal du soir comme un do.cument d'actualité.
Le rédacteur n'avait point remarqué que le cliché était vieux d'un an. A la suite des
protestations des lecteurs déçus de ne pas trouver suffisamment de glace sur le lac,
il perdit sa situation.
48 photographie et sa légende La
rable cliché de Harold G. Edgerton (1936), cette féerique couronne de
lait, est indiqué comme pris au 1 /100 000e de seconde 1. Les mêmes ren
seignements sont fournis pour les squelettes de poisson obtenus grâce
à une emulsion sensible aux rayons X 2 et pour « Le dragon du Missouri »,
capté à travers la brume grâce aux rayons infra rouges 3. Les deux tech
niques, rriicrophotographique et macrophotographique, qui nous apportent
chaque jour des images à faire pâmer d'envie les peintres contemporains,
réclament aussi de semblables explications. Enfin il est indispensable
de signaler les procédés spéciaux, solarisation, photogramme, tirage
négatif, photo stroboscopique, comme il serait aussi honnête d'indiquer
que telle image est un montage, en fait une composition nouvelle.
Le mode de prise de vue, lorsqu'il est exceptionnel est aussi noté et
nous avons pu regarder à loisir les clichés de la terre pris par Tiros I et
ceux de la face inconnue de la lune par Lunick III.
Mais le photographe, l'auteur de la photo ne connaît pas toujours tous
les éléments techniques mis en œuvre. Le cliché réalisé est transmis à
l'utilisateur, puis reproduit par des procédés qu'il peut être intéressant
de signaler. Lorsque le 1er janvier 1935 Associated Press a mis au point
les premières transmissions de photos par fil aux États-Unis, de nombreuses
images, sans valeur particulière, ont été simplement publiées parce qu'elles
étaient parvenues au journal par ce nouveau mode révolutionnaire,
dont mention était faite dans la légende. Le cliché représentant les prin
cipaux dirigeants de Y American Telephon and Telegraph Co., réunis dans
un bureau le 11 juillet 1962, n'avait d'intérêt que parce qu'il était le pre
mier à être transmis d'Amérique en Europe par le satellite Telstar. Les
procédés des premières reproductions directes de photographies dans
les publications, lorsque fut abandonné la gravure à la main, étaient aussi
indiqués à l'époque. A l'heure actuelle ce genre de renseignements est
réservé aux techniciens.
La désignation du sujet est un élément fourni par le photographe,
«e que représente l'image : le lieu, l'occasion de la scène, les personnages,
le cas échéant les paroles prononcées, la date. Ces renseignements cons
tituent, quelque soit l'usage ultérieur du cliché, la fiche signalétique et
seront conservés dans la photothèque.
Si la photo se veut document, et elle désire toujours être présentée
comme telle, cet élément est d'une importance primordiale « Paradoxale
ment, avant qu'une photographie soit acceptée comme document, elle
doit elle-même être justifiée comme document, placé dans le temps et
1. Il est amusant de noter que deux historiens aussi sérieux que Beaumont Newhall
et Helmut Gernsheim donnent à ce cliché des légendes différentes, le premier, dans
History of Photography, New York, 1949 « Éclaboussure d'une goutte de lait tombant
dans une soucoupe de lait » ; le second dans Creative Photography, Londres, 1962 « Écla
boussure de lait en laissant tomber une balle que l'on voit rebondir. »
2. J. N. Eder et E. Valenta, 1896, Eastman Historical Photographie, Collection
^Rochester, N. Y.
3. Gérard R. Massie, The Missouri Division of ressources and development.
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