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La place des artistes dans la transformation d'un paysage réflexion sur quelques expériences - article ; n°1 ; vol.10, pg 79-92

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Description

Publics et Musées - Année 1996 - Volume 10 - Numéro 1 - Pages 79-92
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
Nombre de lectures 101
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Laurence Vanpoulle
La place des artistes dans la transformation d'un paysage
réflexion sur quelques expériences
In: Publics et Musées. N°10, 1996. pp. 79-92.
Citer ce document / Cite this document :
Vanpoulle Laurence. La place des artistes dans la transformation d'un paysage réflexion sur quelques expériences. In: Publics
et Musées. N°10, 1996. pp. 79-92.
doi : 10.3406/pumus.1996.1082
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pumus_1164-5385_1996_num_10_1_1082LA PLACE DES ARTISTES
DANS LA TRANSFORMATION
D'UN PAYSAGE : RÉFLEXIONS SUR
QUELQUES EXPÉRIENCES
Laurence Vanpoulle
L difficulté est d'arriver à définir la place et de
rôle des artistes face à la complexité d'un projet de paysage. Ces der
nières années beaucoup d'œuvres ont été réalisées à l'extérieur; pourt
ant, dans sa démarche l'artiste n'intègre pas forcément et directement la
question du paysage. La réalité de l'œuvre dans l'espace public ne peut
que modifier les rapports de formes et de sens et influer sur la perception
que les individus ont de ce site.
En effet, il est maintenant accepté que le paysage au-delà d'une
entité déterminée se définissant par des formes souvent perçues comme
immuables fait partie du champ culturel et social et se comprend aussi
par le regard «informé» que les individus portent sur un territoire. Les
projets de paysage impliquent les groupes entretenant des relations avec
ce paysage. Les maîtres d'ouvrage qui mandatent des artistes dans ce
contexte auront à gérer ces questions sociales et culturelles.
Ces relations existant entre habitants, visiteurs, leurs territoires et
leurs paysages, faites de strates superposées au fil du temps, d'histoires et
d'usages locaux, d'évolution culturelle des sociétés, doivent être prises en
compte lors d'intervention dans le paysage. Sa transformation nécessitera,
pour le public, une réappropriation, l'évolution pouvant être porteuse de
nouvelles images intéressantes et novatrices. À l'inverse, des conflits de
paysage peuvent éclater lors de trop grandes distorsions entre l'existant et
sa modification.
Les modes d'appropriation d'un territoire peuvent être multiples sui
vant les groupes sociaux qui s'y attachent. Le parcourir pour la prome
nade dominicale, pour sa beauté modèle de la nature représentée par les
peintres, y rêver ou y revenir pour trouver l'écho de souvenirs, l'avoir
choisi pour y vivre, et pour les agriculteurs le considérer en termes de
production sont autant de façons de s'investir dans un pays. Ces pratiques
figurent selon le terme de Michel Conan (1994, p.36) «les rapports de pro
priété» que des groupes sociaux différents entretiennent avec un même
territoire. Ces rapports peuvent concourir à son utilité économique, scien
tifique, politique ou relever de modes d'usage dit de loisir; ces derniers
regroupent une «multiplicité de formes de lecture d'un territoire qui sont
pratiquées [...] à partir de systèmes de décodage aussi différents que les
sciences de la nature, l'histoire sociale, la géographie, les arts et les
DOSSIER 79
PUBLICS & MUSÉES N°10 les traditions locales et le folklore, en bref à partir d'un ensemble lettres,
de commémorations culturelles». Un lieu où peuvent se superposer cer
taines de ces sensibilités ne devient paysage que par sa valeur emblémat
ique, de modèle ou de symbole, référents de l'identité d'un groupe.
Parmi les concepteurs qui interviennent dans le paysage, certains int
égreront ces dimensions sociales et culturelles, pour d'autres comme sou
vent les artistes, leurs projets auront des motivations indirectes par rapport
à ce concept. Nous allons nous questionner sur les raisons qui amènent à
choisir un artiste pour intervenir sur le paysage et envisager les actions,
modes de commande, sensibilisations, associations avec d'autres concept
eurs qui peuvent faciliter la relation de l'œuvre et de son «environnement»
social et culturel et en permettre une transformation raisonnée.
Faire travailler des artistes ne relève pas d'une évidence immédiate
lorsque l'on se trouve dans d'autres lieux que ceux habituellement att
achés à l'art.
POURQUOI FAIRE INTERVENIR DES ARTISTES
DANS LE PAYSAGE?
Les interventions d'artistes dans l'espace public, entendu dans le
sens fréquenté par tout un chacun, posent systématiquement la question
des nouveaux rapports qui vont être institués avec les usagers de cet
espace. Dans les sites dévolus à l'art, musées, galeries mais aussi jardins
les accompagnant, cette question se pose différemment. Les visiteurs ont
choisi de les fréquenter et les oeuvres y sont attendues. En revanche, dans
les lieux accueillant tous les publics, des questions d'usage et de sens
sont à gérer; il est nécessaire de comprendre leurs qualités d'existant et
les regards que les groupes sociaux leur portent pour préparer à leurs
transformations .
L'artiste qui accepte de travailler dans l'espace public, doit intégrer
un certain nombre de notions attachées à cet espace. C'est peut être là
que son travail et celui des paysagistes peut se rejoindre et se compléter.
Ils auront des notions culturelles ou esthétiques à partager et à mettre en
relation avec un existant.
Comment l'intervention d'artiste dans ou à propos d'un paysage peut
être envisagée par rapport aux processus de reconnaissances culturels
qui font le paysage? Pourquoi faire intervenir des artistes dont le travail,
pour l'essentiel, n'a pas pour objet direct le paysage ?
En tant que paysagiste j'ai eu l'occasion de mettre en place ce type
de programme soit dans le cadre du conseil à la maîtrise d'ouvrage soit
lors d'organisation d'expositions se déroulant en extérieur. Mon point de
vue s'attachera à analyser l'œuvre dans le cadre de l'aménagement de
l'espace ; je ne traiterai pas de sa valeur abordée sous l'angle du parcours
de l'artiste ou de son rapport à l'histoire de l'art.
Pour illustrer mon propos, trois projets d'artistes participant à la
transformation d'un paysage sont présentés : le mont de Sène, Pont-Royal
et le Rallye.
80
DOSSIER
PUBLICS & MUSÉES N°10 LE MONT DE SENE
L'exemple du projet de Markus Reatz au mont de Sène va nous per
mettre d'aborder toutes les étapes de la commande d'une œuvre d'artiste,
de la programmation à la sensibilisation des partenaires. La motivation
qui nous a conduit à proposer l'intervention d'un artiste sera détaillée1. Le
projet n'ayant pas été réalisé, nous analyserons les rapports qu'il aurait pu
entretenir avec le paysage, et ce qu'il en reste. Nous rappellerons égale
ment certaines des raisons qui ont conduit à son abandon.
Le site se trouve à la limite entre la Côte-d'Or et la Saône-et-Loire, le
projet concernant deux communes rurales. Les maîtres d'ouvrage désiraient
réhabiliter ce site naturel fréquenté par les touristes et les locaux, site ment
ionné dans le Guide vert. Le mont de Sène est un belvédère ouvert sur
toute la campagne environnante, une table d'orientation y avait existé. C'est
un site archéologique, les fondations d'un temple à Mercure sur la crête,
des tumulus et un dolmen en contrebas y ont été découverts au début du
siècle. Trois croix alignées ont été dressées sur le sommet à cette même
période, elles sont des repères dans le paysage. La fréquentation dénote un
intérêt du public qui semble actuellement essentiellement motivé par les
horizons lointains : y voir le mont Blanc par temps clair est la caractéristique
la plus citée par les habitants des villages alentour.
Programmation
Pour ce projet, les élus se préoccupaient de la surfréquentation et du
parking intensif qui détruisaient la pelouse calcaire. Un parking et une
répartition des usages de l'espace étaient à organiser. Cette demande ainsi
formulée se préoccupait de gestion et d'entretien de l'espace mais abso
lument pas des questions culturelles et d'histoire du lieu. Aucun concept
eur de l'espace autre qu'aménageur routier ne devait intervenir.
Dans le cadre de la programmation, nous avons d'abord approfondi
les connaissances documentaires et historiques et souligné que chaque
époque avait apporté sa contribution en termes de sens. Chacun s'était
approprié ce site et l'avait transformé en emblème qui se lisait encore sur
le terrain. Nous avons alors insisté sur le fait que l'époque contemporaine
ne laisserait que des éléments fonctionnels en héritage. Nous avons pro
posé aux élus de s'investir sur le site avec l'aide d'un artiste et d'un paysag
iste à qui il serait demandé d'apporter un point de vue contemporain en
rapport avec le paysage puisque c'était, semblait-il, la motivation pre
mière des visiteurs. La collaboration avec le paysagiste qui devait être
associé à la démarche afin de gérer la cohérence d'ensemble et les usages
n'a pu se faire du fait d'un décalage de temps dû aux financements.
Cette association n'est d'ailleurs pas évidente à définir, elle nécessite
un minimum de langage commun. Pour ce projet, l'artiste et le paysagiste
ont finalement été choisis de façon distincte et pour des objectifs diffé
rents. L'artiste devait faire œuvre, le paysagiste aménager le site en inté
grant ses caractéristiques, son histoire, ses usages et dysfonctionnements.
81
DOSSIER
PUBLICS & MUSÉES N°10 La définition de leur rôle respectif s'est, au mont de Sène, faite par défaut,
elle aurait pu être autre: de l'œuvre commune où l'intervention de cha
cun disparaît — la notion d'œuvre et le marché de l'art ne facilitent pas
cet état d'esprit — à une juxtaposition intelligente.
La commande, vecteur de la création
L'artiste a donc travaillé seul dans le cadre d'une commande
publique mise en place par la DRAC avec les élus et le conseil à la maît
rise d'ouvrage. Un long travail de définition de la commande associé à
une sensibilisation à l'art et aux travaux de trois artistes parmi lesquels
les élus devaient choisir a été nécessaire. La commande pouvait se fo
rmuler comme une intervention à propos du site du mont de Sène, le
lieu d'implantation étant laissé au choix de l'artiste. Son œuvre ne
devait pas être un élément dressé comme un élément rapporté ou un
monument traditionnel. Ce dernier point, cher aux élus, était formulé
avec l'idée sous-jacente «d'intégrer» l'œuvre dans le site et d'en minimis
er son impact, les caractéristiques du site devant rester dominantes.
Cette position dénote l'inquiétude des élus la modification de ce
paysage apprécié malgré sa dégradation. La transformation, en l'occur
rence l'œuvre, ne devait pas être essentielle, elle ne devait pas accapar
er le site mais y participer. L'accord des commanditaires de l'œuvre sur
ce «cahier des charges» orientant le travail de l'artiste a été possible
grâce au travail de sensibilisation à l'art contemporain et au paysage
mené par le conseiller aux arts plastiques de la DRAC, Alain Coulange,
et par moi-même en tant que paysagiste conseil du CAUE de la Côte-
d'Or. Les élus ont intégré, notamment à travers l'œuvre de Markus Reatz,
que la sculpture contemporaine pouvait être autre chose d'un objet sur
un socle.
Un pouvoir de décision partagé
Le travail de sensibilisation préalable mené sur la qualité du site et
de son paysage, sur la perception de ce site par les habitants et sur le tra
vail de l'artiste a préparé un terrain favorable à l'évolution de ce lieu.
Cette prise de conscience commune ne pouvait qu'orienter la
démarche de l'artiste qui devait se situer par rapport à la demande locale.
La commande était faite par l'État (DRAC), les élus locaux devant donner
leur aval au projet et y participer financièrement pour une légère part. Ce
sont ces derniers qui ont pesé sur le sens de la commande; elle n'était
pas faite uniquement par des spécialistes de l'art ni dans un objectif stri
ctement artistique, mais également économique du fait de la fréquentation
touristique. La valeur symbolique du mont de Sène allait évoluer, l'artiste
ajouterait du sens mais le modèle dominant, reconnu et participant à
l'identité du groupe, ne devait pas disparaître au seul profit de l'œuvre.
Les élus ont accueilli l'artiste, lui ont fait visiter la région, goûter les
spécialités régionales, le vin de Bourgogne, l'ont logé dans un gîte rural,
autant d'éléments qui lui ont permis de prendre la mesure culturelle et
82
DOSSIER
PUBLICS & MUSÉES N°10 sociale du projet. Tout cela paraît être de l'anecdote mais fait partie de la
démarche lorsque celle-ci doit porter sur le paysage. Le temps, le contact
avec les locaux sont nécessaires à l'élaboration du projet comme à son
acceptation.
Au-delà de la sensibilisation, le cadre de commande publique
implique un partage des décisions entre élus et professionnels de l'art.
Les conseillers culturels de l'État restent les garants de la démarche arti
stique et de la cohérence entre la commande et le travail de l'artiste. Il y a,
de fait, partage de la maîtrise d'ouvrage et donc des motivations dictant la
commande publique. En revanche, si le temps de l'élaboration du pr
ogramme avec les élus et éventuellement avec la population n'existe pas,
le projet peut être rejeté.
Markus Reatz a proposé une oeuvre intitulée La Parabole, elle a été
acceptée par les élus et le ministère de la Culture.
«La Parabole»
Markus Reatz a abordé la notion de paysage puisqu'il a travaillé sur
le «paysage sonore» de la vallée située au pied du mont de Sène. Son
oeuvre La Parabole s'appuie sur la forme naturelle de la colline et de la
falaise située en contrebas de la crête fréquentée par les visiteurs. Ce
réceptacle renforce le caractère de paroi réfléchissante de la falaise et
concentre les sons d'une large portion de vallée. Les cloches, les déplace
ments, le travail dans les vignes, les résonances du village, et au-delà
celui du monde, tout cela est recueilli et renvoyé au spectateur par La
Parabole taillée dans la falaise. C'est un cercle d'un diamètre de cinq
mètres qui se creuse en son centre. Le visiteur doit parcourir le site
jusqu'au bord de la falaise puis descendre vers le centre de La Parabole
par un escalier et une passerelle qui lui permettent de placer sa tête, ses
oreilles, au centre du cercle. Markus Reatz proposait de doubler le belvé
dère du mont par celui d'un paysage sonore.
Ce projet accepté par les conseils municipaux des deux communes
concernées a, en revanche, été mal accueilli par certains élus ou admin
istratifs qui, bien qu'invités aux réunions préparatoires, n'avaient pas
suivi son élaboration. Une étude de classement au titre des sites a été
décidée sur un large périmètre autour du mont de Sène, La Parabole
étant par ailleurs dans le périmètre d'un clocher inscrit au titre des
monuments historiques. Aucun vis-à-vis n'existait mais ces différentes
protections ont nécessité une étude d'impact2. La faible présence de La
Parabole par rapport au paysage de falaise a été démontrée. Pourtant
les tenants de la protection des sites ont eu des difficultés à s'intéresser
ou même accepter ce projet. Du fait des protections existantes ou en
cours, les démarches nécessaires à l'acceptation du projet ont été
longues et délicates, le soutien local au projet s'est essoufflé et celui-ci a
finalement été enterré.
Cette situation était paradoxale. Des urbains décidaient du devenir
du site et avaient une attitude protectionniste. Des ruraux, représentants
élus des communes autour du mont de Sène, soutenaient un projet très
83
DOSSIER
PUBLICS & MUSÉES N°10 novateur dans un domaine inhabituel : l'art contemporain en relation avec
le paysage.
L'aménagement strict du site s'est ensuite fait avec un manque de
moyens visible.
De mon point de vue de paysagiste-conseil à la maîtrise d'ouvrage,
le projet de Markus Reatz joue parfaitement le jeu du paysage en utilisant
certaines de ses caractéristiques, de son histoire, et surtout de son actual
ité. Il élargit le sens du paysage sans le transformer radicalement. Ce tra
vail propose une autre manière «de voir», ou plutôt de percevoir ce
paysage sans nier celle qui existe. Il paysage le territoire à nos pieds, la
vallée, alors que ce sont essentiellement les horizons, le mont Blanc par
temps clair, qui sont recherchés par les spectateurs parcourant le mont de
Sène. Le pays est «artialisé»3 grâce à La Parabole; le visiteur aurait reçu
ces signes connus, oubliés, redécouverts, indices sonores d'un paysage
de campagne viticole.
L'analyse d'Alain Roger (1991, p. 14) sur les modes de transformat
ions du paysage peut nous aider à comprendre la relation de l'œuvre au
paysage. «Il y a deux façons d'esthétiser un pays, c'est à dire de le paysag
er. La première consiste à inscrire directement le code artistique dans la
matérialité du lieu. On "artialisé", comme j'aime à dire, reprenant après
Charles Lalo un mot de Montaigne, in situ. C'est l'art millénaire des ja
rdins et, depuis le xvme siècle, celui des jardins paysages, du landscape
gardening. L'autre manière est indirecte. On n'"artialise" plus in situ, on
opère sur le regard, on lui fournit des modèles de vision, des schèmes de
perception et de délectation, bref on "artialisé" in visu. »
La Parabole procède de ces deux «artialisations»: par sa présence
concrète sur une portion de terrain, mais surtout par la relation physique
instaurée entre le spectateur et la vallée. L'aménagement n'intervient pas
sur l'ensemble du territoire mais c'est une mise en relation d'un point, La
Parabole, à un paysage, la vallée de Santenay, dont le spectateur reconn
aîtra les sons comme ceux d'un paysage rural. C'est bien une «artialisa-
tion in visu»; par «l'encadrement» des sons, il y a là reconnaissance d'un
modèle toujours vivant pour la plupart d'entre nous. Un autre terme
devrait être trouvé pour cette artialisation qui procède de cette associa
tion du regard et de l'ouïe.
La Parabole est restée à l'état de projet. Elle a pourtant influé sur nos
manières de voir ce paysage du mont de Sène; cette modification des
regards me semble également relever de «l'artialisation in visu» selon le
concept d'Alain Roger. De nouveaux espaces comme la mer et la montagne
ont eu la faveur du public après que des artistes, souvent accompagnés de
naturalistes, les aient parcourus et représentés. Ces lieux autrefois considér
és comme des pays ennuyeux ou repoussants ont acquis une valeur de
paysage par l'intermédiaire de ces représentations esthétiques reconnues
comme modèles. L'histoire du paysage a, ces dernières années, permis
d'éclairer, à travers la naissance de la peinture de paysage puis de ses
représentations diverses, l'émergence de cette notion esthétique. Markus
Reatz n'a pas peint ou photographié le paysage, il en a élaboré une lecture
en inventant La Parabole. Pourtant cette œuvre ne propose pas un modèle
DOSSIER
PUBLICS & MUSÉES N°10 de paysage, elle s'appuie sur un modèle déjà existant. Peut-être élargit-elle
plutôt la notion de belvédère. Si le mode d'artialisation in visu permet
l'émergence d'un paysage, le projet du mont de Sène ne se réalisant pas, la
diffusion de représentations de La Parabole amènerait le public à voir le
Paysage du mont de Sène «réinventé» par Markus Reatz.
Un certain nombre d'artistes actuels intervenant dans l'espace exté
rieur ne me semblent pas proposer de modèle même lorsqu'ils utilisent
un médiateur, photos, cartes, pour transmettre leurs rapports au territoire :
ils utilisent des modèles existants. Peu d'artistes contemporains travaillent
directement sur ce thème des paysages ; lesquels peut-on inventer
aujourd'hui? L'artialisation in visu ne. peut-elle, au-delà de la modélisation
traditionnellement utilisée pour de grands ensembles de paysage, la mont
agne, la mer, la campagne, être le vecteur d'une modification du regard
pour un paysage spécifique? Une parcellisation du territoire en entités
paysagères distinctes ayant leurs propres spécificités correspondrait à la
reconnaissance du local qu'Augustin Berque (1995, p. 432) annonce :
«Cette interdépendance du local et du planétaire fait voler en éclats le
principe moteur de la modernité, qui tendait à abolir toute singularité ou
toutes particularité au profit de principes universels ou généraux.
Désormais, dans la mesure même de la nécessité où nous nous trouvons
de prendre en compte les équilibres planétaires, la qualité de chaque
lieu, dans sa valeur relative, se trouve investie d'une nécessité nouvelle. »
Au mont de Sène, l'association d'un paysagiste et d'un artiste à ce
projet d'aménagement aurait dû permettre une meilleure qualité d'amé
nagement. L'engagement artistique porte une exigence de qualité, la réa
lisation de l'œuvre et de son environnement ne souffrant pas la
médiocrité.
À Pont-Royal, la difficulté de financer les projets et une réalisation de
qualité a amené le CAUE4 de la Côte d'Or à rechercher un partenariat
avec la Fondation de France5. Au-delà de l'intérêt que je porte à l'art, il
m'importe de souligner qu'il est parfois plus facile de trouver à financer le
travail d'un artiste, une œuvre, que la réflexion nécessaire à un projet
d'aménagement. Lorsque cela s'avère intéressant pour le site et au
moment de la programmation, leur association me semble donc fruc
tueuse sur tous les plans !
Cette remarque pragmatique loin des questions de l'art montre les
motivations qui peuvent dans certains cas sous-tendre des choix de pro
grammation et de concepteurs.
LE PORT DE PONT-ROYAL
Dans le cadre du conseil à la maîtrise d'ouvrage pour l'aménagement
du port du canal de Pont-Royal en Côte-d'Or, nous avons pu associer
Michel Verjux, artiste, à Olivier Marty et Elisabeth Ferron, paysagistes
DPLG. Leur collaboration a permis une réalisation cohérente, et le mode
de commande a facilité l'adhésion des habitants au projet. Pour le choix
de l'artiste, le rôle du médiateur6 chargé de la démarche Nouveaux
Commanditaires a été prépondérant.
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DOSSIER
PUBLICS & MUSÉES N°10 Le site et son programme
Le port, grand rectangle d'eau, élargissement du canal, est doublé
par une surface vide — ancien site d'entrepôt pour l'activité portuaire —
encadrée par des maisons. La forme de l'ensemble suggère une scène de
théâtre que le reflet de l'eau prolonge. La maison du port, au centre,
affirme une composition rompue par des échappées visuelles sur le pay
sage de l'Auxois.
Le développement de la navigation de plaisance et la propriété
d'une maison du canal ont décidé la commune à entreprendre la réhabili
tation de ce site. La programmation de départ incluait des intentions éco
nomiques, fonctionnelles et gérait les usages : notamment la mise à l'eau
des bateaux, le parking, la réalisation de jeux d'enfants, la réhabilitation
de la maison du port transformé en chambres d'hôtes et point d'accueil et
gérés par une entreprise de location de bateaux. Dans cette zone géogra
phique, une action expérimentale de la Fondation de France permet de
faire intervenir des artistes en milieu rural. Intitulée Les Nouveaux
Commanditaires, elle incite des individus ou groupes locaux à faire
appel à des artistes pour intervenir dans des sites ouverts au public.
Michel Verjux, artiste travaillant sur la lumière a ainsi été mandaté, la
secrétaire de mairie de la commune, habitant le hameau de Pont-Royal
s'étant portée commanditaire. La commande à Pont-Royal était ouverte.
Elle ne portait ni sur un point particulier du site ni spécifiquement sur
l'éclairage des lieux bien que le choix de cet artiste ait été motivé, entre
autres, par son matériau de prédilection : la lumière. Les paysagistes
avaient à gérer l'ensemble du site dans toutes ses dimensions.
Un projet d'ensemble
Cette collaboration a permis la réalisation d'un projet cohérent inté
grant la démarche de l'artiste. Les concepteurs se sont appuyés sur la
forme existante du site et l'ont affirmée. Une organisation renforcée des
volumes et du caractère construit du port a permis d'intégrer les diffé
rentes fonctions précisées dans le programme. Trois groupes d'arbres
plantés en mails géométriques répondent au bâti tout en préservant les
échappées visuelles sur les collines proches. Dans la même logique,
Michel Verjux a conçu Onze colonnes de lumière pour un horizon noc
turne, verticales qui scandent les volumes du bâti et l'horizontalité de l'eau.
Elles créent une ambiance nocturne et en même temps servent d'éclairage
au site. La technique de «gouttières» transparentes renvoyant la lumière du
faisceau d'un projecteur encastré à leurs bases a été inventé par l'artiste
spécifiquement pour ce projet avec l'aide du bureau de recherche de
Mazda™. Xavier Douroux, médiateur et chargé de l'action Fondation de
France en Bourgogne, a suivi le projet de l'artiste et a permis ce rapproche
ment. L'œuvre a, de nuit, une présence forte sur le site et, au-delà de cette
existence première, elle éclaire l'espace public. De plus, l'ambiance lumi
neuse est totalement différente d'un éclairage par point traditionnel:
l'espace, élément fort du projet, n'y est pas noyé, flou, ou parasité.
DOSSIER
PUBLICS & MUSÉES N°10 Cet exemple montre l'imbrication des rôles entre paysagiste et
artiste, ce dernier intervenant, dans le cas présent, sur un point fonction
nel nécessaire à la vie du lieu et cela dans la logique de son travail arti
stique. Cette corrélation réussie est inhabituelle et il aurait été dommage
d'imposer cette contrainte fonctionnelle en préalable, lors de la com
mande à l'artiste. Il est par contre plus intéressant de construire des asso
ciations avec d'autres concepteurs de l'espace pour que des réalisations
gérant tout les aspects de l'aménagement puissent voir le jour. A Pont-
Royal, cette démarche n'a pas été complète, les paysagistes ont été man
datés uniquement pour concevoir le projet, sa définition de détail,
technique et le suivi des travaux étant réalisés par la direction départe
mentale de l'Équipement locale. Par exemple, le dessin des bornes ou le
détail du calpinage des dallages auraient mérité un travail plus approf
ondi. Ces éléments s'étudient dans les phases techniques d'un projet,
missions qui n'ont pas été confiées aux paysagistes. On peut regretter
que cet investissement n'ait pu être décidé, le découpage du travail de
conception entraînant toujours des dérapages. Cela dénote la moindre
importance donnée par les maîtres d'ouvrage, au projet de paysage par
rapport à celui de l'artiste.
Malgré cela, la logique des Nouveaux Commanditaires a trouvé une
bonne illustration à Pont-Royal. Le projet porté par des locaux qui doi
vent l'expliquer, le défendre auprès de leurs voisins facilite une recon
naissance de l'œuvre d'art ainsi que des modifications du paysage. Les
commanditaires, à Pont-Royal, insistaient surtout sur l'importance de
l'ouverture du milieu rural au monde ainsi que sur l'aspect novateur et
original de l'aménagement. L'adhésion au projet était primordiale, les
habitants du port devaient donner leur aval pour l'installation des
colonnes sur les pignons de leur maison.
La sensibilisation à l'art ou au paysage peut également passer par la
réalisation d'œuvres éphémères. Elles interpellent les esprits, et leur statut
provisoire facilite leur accueil.
Ce fut le cas lors du Rallye, «manifestation artistique» organisée dans
le cadre d'une vallée.
En tant que paysagiste-conseil j'intervenais régulièrement dans ce
périmètre sur des projets ponctuels notamment touristiques mais qui ne
dépassaient jamais les limites d'une commune. Le paysage de cette vallée
se transformait insidieusement du fait des aménagements successifs, de
l'urbanisation, de l'évolution de l'agriculture, etc. Une approche paysa
gère à l'échelle de la vallée aurait permis de coordonner les différents
projets et de gérer les transformations en cours. Pour s'engager dans cette
démarche, la prise de conscience de la valeur patrimoniale du paysage, la
perception de ses sont nécessaires; elle nécessite du
temps et une sensibilité à l'aménagement du territoire. En attendant, avec
l'association Grand Public7, qui organise des expositions d'art contempor
ain, nous avons conçu Le Rallye. La motivation première n'était pas de
sensibiliser les habitants à leur paysage. Pourtant cette manifestation arti
stique éphémère était aussi l'occasion de laisser certaines traces ou images
et d'intéresser un large public aux travaux des artistes et au territoire.
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DOSSIER
PUBLICS & MUSÉES N°10