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La position de la femme en Asie Centrale - article ; n°1 ; vol.2, pg 129-162

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Dialogues d'histoire ancienne - Année 1976 - Volume 2 - Numéro 1 - Pages 129-162
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1976
Nombre de lectures 33
Langue Français
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T. David
La position de la femme en Asie Centrale
In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 2, 1976. pp. 129-162.
Citer ce document / Cite this document :
David T. La position de la femme en Asie Centrale. In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 2, 1976. pp. 129-162.
doi : 10.3406/dha.1976.2740
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/dha_0755-7256_1976_num_2_1_2740POSITION DE LA FEMME EN ASIE CENTRALE LA
Au cours des dernières décennies, l'histoire des populations de l'Asie
Centrale durant l'Antiquité a été considérablement renouvelée par les découv
ertes et les travaux des archéologues soviétiques, entre autres, qui ont
confirmé ou contredit les sources antiques ou les exégèses modernes, en tout
cas des témoignages reconnus comme scientifiques et considérés à ce titre
comme garantis (1).
Plus récemment, elle a été illustrée par diverses expositions consacrées
en partie ou totalement à l'art des peuples nomades qui parcoururent la
steppe eurasiatique de la Pontide aux confins du monde chinois, dans la
1ère moitié du 1er millénaire avant notre ère et pendant l'ère chrétienne
jusqu'au Moyen Age avancé (Carte 1) (2).
Entre ces peuplades, une parenté originelle, avant tout prouvée par la
linguistique, probablement iranienne, semble renforcée, en outre, par l'adop
tion d'un mode de vie commun, par des coutumes, des croyances et par
l'usage d'objets spécifiques de caractère utilitaire ou artistique (3) : c'est ce
que révèle, à l'appui des écrits des Anciens et des inscriptions solidaires ou
non des représentations dans l'art achéménide en particulier, le riche mobilier
découvert dans les tombes de ces nomades partiels, temporaires ou définitifs,
essentiellement localisés en Europe orientale, en Sibérie méridionale et au
centre de l'Asie.
Mais cette triade «scythique» - selon l'expression consacrée par les
archéologues soviétiques à l'armement, au harnachement et à l'art animalier
commun aux peuples de la steppe (4) -, loin de permettre un rapprochement
absolu entre adeptes du nomadisme, autorise, au contraire, à noter les diver
gences culturelles d'abord signalées par Hérodote, et qu'approfondissent les
trouvailles, les hypothèses et aussi les divergences entre les savants sovié
tiques qui tendent de plus en plus à les distinguer (5).
Dans cette perspective, il semble que la position de la femme en Asie
Centrale, la femme nomade en particulier, soit un argument privilégié pour
aider à mieux comprendre l'existence propre de ces peuples et la réalité
spécifique de leur histoire, car l'ensemble des témoignages écrits et figurés,
matériels et artistiques concordent pour attester, semble-t-il, son rôle consi
dérable en certains cas, mais surtout caractéristique dans la vie économique,
sociale, religieuse et parfois politique de ce monde complexe, un mais divers
ifié. Conscient de ce phénomène, le géographe Pomponius Mela (De situ
orbis, I, 19), au 1er siècle de notre ère, mentionnait ainsi le peuple des Sauro-
mates : «Una gens, aliquot populi et aliquot nomina». Ceux-ci en effet,
fixés au Vie siècle avant notre ère «près des rives du Tanaïs (Don) et sur les
territoires avoisinants» , étaient pour les Anciens des nomades d'Asie, dis
tincts, par exemple, des Scythes de la Pontide en partie sédentaires (Héro
dote, Histoires, IV, 21, 57, 116). Leur fragmentation s'effectue au tournant
des Vè-IVè siècles avant notre ère quand ils passent sur la rive droite du
fleuve. Ils changent alors de nom :mais Sauromates (grec) et Sarmates (latin)
sont à l'origine identiques (6).
Quel crédit accorder aux témoignages des Anciens, des Grecs en l'occur- 130 T. DAVID
rence, dont la société patriarcale, à l'exception de Sparte, admettait
difficilement qu'un rôle actif ou officiel soit dévolu à la femme en dehors
du gynécée (7) ?
Hérodote, Grec d'Ionie, sympathisant aux Barbares (8), décrit de façon
particulièrement révélatrice, avec souci du pittoresque mais non sans malice,
l'origine et les mœurs du peuple des Sauromates, alliés des Scythes leurs
voisins, contre les entreprises de Darius 1er au Nord de la mer Noire, en 514
avant notre ère : issus des Scythes et des Amazones Oiorpata-nom qui, selon
l'historien, signifie «meurtrières d'hommes», l'équivalent du grec «androkto-
noi» (9) -, les premiers Sauromates, sur le conseil de leurs femmes, vont vivre
en dehors du territoire de leurs pères après avoir perçu leur part de biens
patrimoniaux ; et, fait original, tant pour un Grec que par rapport aux
Scythes, l'auteur note, outre l'importance et l'autonomie de l'élément fémi
nin, la nouveauté de son rôle et de sa position dans le cadre même d'une
société de pasteurs nomades, également chasseurs et guerriers, éventuellement
possesseurs de biens, société d'ailleurs hiérarchique, héroïque,
gynécocratique : «Nous, nous tirons de l'arc, nous lançons le javelot, nous
montons à cheval ; nous n'avons pas appris de travaux féminins ; les femmes
de chez vous ne font rien de ce que nous avons dit, elles s'occupent à des
travaux féminins, restant dans les chariots, sans aller à la chasse ni nulle part
ailleurs ... Depuis lors, les femmes des Sauromates mènent le genre de vie de
leurs antiques aïeules : elles vont à la chasse à cheval, et avec leurs maris et
sans eux ; elles vont à la guerre ; elles portent le même accoutrement que les
hommes ... Voici quelle est chez eux la règle en matière de mariage : aucune
fille ne se marie avant d'avoir tué un ennemi ; il en est qui meurent, et
meurent vieilles, d'être mariées, faute de pouvoir satisfaire à cette loi»
(Hérodote, Histoires, IV, 114-117). Il semble donc que, par rapport au rôle
différencié, mais sans doute complémentaire, de la femme scythe, corollaire
d'une activité qui s'exerce à l'intérieur du chariot, son foyer, la femme sauro-
mate, dont le rôle techno-économique s'exerce essentiellement à l'extérieur
du foyer, en partageant les tâches des hommes et probablement leurs droits,
ait joui, au contraire, d'une position égalitaire et indifférenciée.
Sous son apparence de fable et son parti-pris d'exotisme, le témoignage
d'Hérodote constitue néanmoins l'attestation la plus sûre et la plus vraie du
statut social de certaines femmes de nomades dans l'Antiquité : il a été
contrôlé par les archéologues soviétiques, dont les découvertes concordent
avec les sources historiques (10) ; fait également remarquable, sa persis
tance est signalée à travers l'ethnographie moderne jusqu'au XIXe siècle où
les Russes rencontrèrent des guerriers à cheval aux expéditions desquels
participaient des femmes qui parfois même commandaient (11).
Il serait vain, cependant, de chercher à vérifier dans le détail ce que les
rapports de nombreux écrivains antiques, et pas seulement Hérodote, nous
ont transmis à ce sujet : ce que nous pouvons confronter de façon générale
ou précise, en tout cas concrète, ce sont les données actuelles de la fouille
avec les rapports scientifiques et certaines versions légendaires souvent
complémentaires qui, à partir des récits des Anciens, permettent d'élargir
l'histoire, la géographie et l'ethnographie des Sauromates au contexte culturel
des peuples nomades qui se forment à travers la steppe eurasiatique, dans la
1ère moitié du 1er millénaire avant notre ère, pour se prolonger jusqu'aux
temps modernes. A ceux que les sources écrites ou insentes mentionnent et
que l'archéologie atteste de façon sûre ou partielle, nous donnons leur nom Illustration non autorisée à la diffusion
II - Cultures des Sauromates et des «Nomades anciens» (Vl-Vè siècle av. n. è.), en Asie Carte
Centrale et Sibérie du Sud.
I - Groupe de la Bass&- Volga et II - Groupe Samara-Oural (Sauromates) ; III, IV, V (Issédons ?),
VI, VII (Arismaspes ?) - Groupes issus de la culture d'Andronovo ; VIII - Culture des «Premiers
Nomades )de l'Altaï (Pazyryk) ; IX - Culture de Tagar.
1. Olbia ; 2. Blumenfeld ; 3. Pjatimary ; 4. Tagisken, Ujgarak ; 5. Dandibaï.
(d'après К S. SMIRNOV, S S. TOLSTOV, M.N. KOMÁROVA). DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 1 3 1
historique, préférant utiliser le terme de «culture» là où seule l'évidence
matérielle, sans l'appui complémentaire des textes, permet de reconnaître
l'existence de populations et non de les identifier ; mais nous n'envisageons
les uns et les autres dans cette brève étude qu'à travers l'Antiquité gréco-
romaine, donc, par rapport à elle, comme témoignage d'un phénomène et
d'un stade de barbarie.
Hérodote (Histoires, IV, 13-15) mentionne le voyage entrepris par
Aristéas de Proconnèse, vers le milieu du Vile siècle avant notre ère, et
rapporté par ce dernier dans un poème épique, les Arimaspées ; mais la rela
tion de l'historien procède davantage par «ouï-dire» (IV, 16) et s'inspire
d'informations obtenues à Olbia de marchands grecs qui commerçaient
avec des peuples septentrionaux, éloignés en direction de l'Est et souvent
tenus pour fabuleux. Au début du 1er millénaire avant notre ère, en effet,
des échanges réguliers et considérables s'effectuaient entre le Pont-Euxin
et la Sibérie occidentale, berceau des Scythes et des Sauromates/Sarmates.
Hérodote atteste une route commerciale qui, partant de la mer Noire en
direction de l'Asie, longeait la Volga, traversait les steppes russes et, par un
col de l'Oural, aboutissait aux hauts plateaux de l'Asie Centrale par la porte
de Dzoungarie (Carte II ).
La reconstitution de l'itinéraire suivi par Aristéas de Proconnèse, la
localisation exacte des pays et des peuples abordés a été l'objet de nomb
reuses discussions (12). Mais la plupart des savants sont d'accord sur le
fait «qu'il dut traverser l'Oural et que quelques unes des peuplades ren
contrées étaient des nomades de langue iranienne, ancêtres de toute évidence
des Sarmates-Alains qui, plus tard, entrèrent dans l'aire de la Pontide septen
trionale» (13).
Les Scythes et les Sarmates forment, en fait, la fraction la plus occi
dentale d'un vaste complexe de peuples nomades ou partiellement sédentaires
qui, selon les sources antiques, vivaient, dès le Vile siècle avant notre ère et
sans doute avant, dans les steppes du Kazakhstan actuel et de l'Asie centrale,
utilisant une langue commune ou apparentée : Hérodote (Histoires, IV, 27)
prétend que le nom des Arimaspes est «scythe» et signifie dans cette langue
«qui n'ont qu'un oeil» (arima en scythe signifierait «un» et spou, «œil») ;
en fait, selon E. BENVENISTE, il faudrait voir dans ce mot la traduction
de l'iranien aryama aspa, «qui aime les chevaux», l'équivalent du grec
philippos (14), interprétation qui s'associerait, en tout cas de façon tout à
fait plausible, à un contexte culturel partiellement reconnu par les Sovié
Altai' (15). L'iconographie grecque, en outre, tiques dans la région de Г
possède à ce sujet certains documents d'importance. Ainsi, une scène repré
sentée sur un vase attique à figures noires, daté de la deuxième moitié du Vie
siècle, le skyphos de Boston 92.523 (16), suggère la même ambiguïté entre le
réel et la légende : «Arimaspe» ou «Amazone» ? L'interprétation est contro
versée (17). Mais, sous l'optique d'une certaine réalité, ces deux types de
femmes - que le rehaut blanc des chairs permet d'identifier comme telles -
attachés jusqu'ici à un contexte mythologique ne semblent pas incompat
ibles (18). L'intérêt de ce document, en effet, est la figuration d'une archère
à cheval sur un lion rugissant, coiffée d'un bonnet de peau souple, à fanons,
vêtue d'un vêtement collant, à pantalons et à manches longs, et qui lutte
contre un monstre, vraisemblablement un Griffon, dans un désert dont le
cadre et l'exotisme sont sommairement évoqués par un arbre à fruits avec un T. DAVID 132
serpent blanc enroulé autour du tronc (carte I). Il semble qu'à travers la
représentation graphique nous ayons là le même témoignage grec d'une
géographie et d'une ethnographie historiques que l'archéologie, grâce à une
confrontation plus vaste de documents variés, permettra seule d'élucider.
Dans l'état actuel de nos connaissances, nous pouvons nous faire une idée
parfois problématique, mais assez précise, de la position de ces «femmes
barbares» et de ses modalités dans le même mode théorique d'existence
nomade .
Les «Nomades anciens» (selon l'expression des archéologues sovié
tiques), mentionnés également comme «Scythes» ou «Scythes orientaux»
dans les sources écrites, ne sont pas tous identifiables avec les peuples
énumérés par Hérodote, mais ils se situent essentiellement sur leur route,
dans la partie occidentale et septentrionale de l'actuel Kazakhstan. Plusieurs
groupes distincts ont été reconnus grâce à des trouvailles datées en grande
partie de la fin du Vie et du Ve siècle avant notre ère. Elles montrent des
différences par rapport aux Scythes de la Pontide et, à un degré moindre,
par rapport aux Sauromates (19). On reconnaît cependant des racines
communes, aux traits caractéristiques attestés dès l'Antiquité : à côté de la
triade «scythique» - principalement l'art animalier - on décèle un mode de
vie, des coutumes et surtout une structure sociale que l'on peut inférer, à
l'appui des sources, du matériel découvert dans de riches kourganes et dans
des sépultures plus modestes. Toutefois, si les auteurs anciens ont été rel
ativement prolixes à propos des Scythes du Nord de la Pontide ou des Sauro-
mates-Sarmates en contact plus direct avec eux du fait de la colonisation en
mer Noire, d'autres «barbares», tribus des steppes de l'Asie Centrale comme
les Massage tes ou les Saces, davantage méridionaux, ou ces «Nomades
anciens», plus septentrionaux et orientaux, ne sont guère décrits en détail.
Us sont même parfois confondus, ce qui ajoute à la perplexité générale
quant à leur localisation et à leur identification certaines, encore problé
matiques, malgré les efforts des savants soviétiques pour essayer de les déter
miner (20). Sans négliger, par conséquent, les problèmes inhérents à leur
géographie historique, c'est à leur contexte techno-économique, social,
religieux, voire politique que nous nous attacherons avant tout, et à travers
lui au rôle spécifique dévolu à la femme.
Nous retiendrons en premier lieu la mention d'Hérodote sur les Massa
ge tes (Histoires, I, 201-216) complétée plus tard par Strabon (Géographie,
XI, 8, 6-7) : elle éclaire quelques allusions éparses au mode de vie et aux
coutumes de certains «Nomades anciens», Issédons et Arimaspes en parti
culier (Histoires, IV, 14, 22-25), et à ceux des Saces (Histoires, III, 93 ;
VII, 64), plus méridionaux et orientaux, et avec lesquels - contrairement à
d'autres peuplades - l'historien ne les confond pas (21).
MASSAGETES ET SACES
A l'époque des alliances tribales, aux VIIIe-VIe siècles avant notre
ère, une portion considérable des Saces et des Massagètes formaient un
élément de la confédération des Massagètes dans lequel l'État du Khorezm
archaïque pré-achéménide dominait (22). Avant même la formation des
empires mède et perse dont un grand nombre des régions de l'Asie Centrale
fit partie, le Khorezm et la Bactriane constituaient en effet deux grands D'HISTOIRE ANCIENNE 1 33 DIALOGUES
États où l'emploi d'une main d'oeuvre considérable - hommes libres ou
esclaves - est visible : l'épigraphie et l'iconographie achéménides, les indi
cations synchroniques ou postérieures des Grecs permettent de l'inférer ;
l'éclairage particulier de la composition ethnique de l'Asie Centrale méri
dionale est étayé, en outre, par les matériaux fournis par la recherche archéo
logique permettant de préciser les zones de culture que ces peuples et ces
tribus occupaient (23).
Les Massagètes
«Cyrus conçut le désir de soumettre» les Massagètes (Histoires, I,
201). Pour les décrire (I, 201, 215-6), Hérodote rapporte les dires transmis
par les marchands et les mercenaires qui avaient parcouru l'empire achémé-
nide.
1) - Localisation
Les Massagètes habitent «du côté de l'aurore et du soleil levant au
delà du fleuve Araxe en face des Issédons. Certains disent que ce peuple est
de race scythique» (I, 201). D'après la description du fleuve qui suit et le fait
que les Massagètes habitent sous le même méridien que les Issédons, on peut
penser qu'il s'agit de la Syr-Dar'ja et que les Massagètes, à l'époque achémé-
nide, occupaient le territoire entre F Amu-Dar'ja et la Syr-Dar'ja, à l'Est de la
mer d'Aral et au Nord de l'ancien Khorezm. Durant le 1er millénaire avant
notre ère, cette région était bien arrosée et sa population dense. Elle couvrait
vers l'Est, sur 450 km, une aire actuellement désertique ou semi-désertique
(24).
On peut cependant émettre une autre hypothèse. D'une part en effet,
en décrivant le fleuve Araxe (I, 202), Hérodote semble confondre plusieurs
fleuves : l'Oxus (Amu-Dar'ja), l'Araxe d'Arménie (Eraskh) et la basse Volga
dont le cours seul est encombré de nombreuses et grandes îles (25) ; d'autre
part, l'Araxe «se déverse par quarante bras, qui tous, sauf un, aboutissent à
des marécages et des lagunes ... Le bras qui seul fait exception coule libr
ement dans la mer Caspienne» : ce «bras», à l'étude chez les Soviétiques,
serait l'Uzboj, un ancien fleuve asséché, au Sud-Ouest de la mer d'Aral,
près de la dépression de Sarykamys, dans le territoire désertique turkmène,
à l'Ouest de Г Amu-Dar'ja (26). Enfin Hérodote mentionne (I, 204) que,
«du côté de l'aurore et du soleil levant, une plaine fait suite (à) cette mer
que l'on nomme Caspienne». Elle «s'étend à perte de vue. C'est une partie
de cette plaine qu'occupent les Massagètes» : ils auraient donc été installés
au Nord de l'Hyrcanie, entre la Caspienne et l'Aral (27).
2) - Contexte techno-économique
A) Mode de vie - Problème étymologique :
Selon l'historien, les Massagètes «vivent comme les Scythes» (I, 215),
dans des «chariots» (I, 216) : ce sont donc des «phéréoïkob (IV, 46). «Ils
n'ensemencent point, mais vivent de bétail et de poissons ... Ils sont buveurs
de lait» (I, 216). Remarque importante, d'autres «hommes qui vivent de
- poissons alors que crus «les et Massagètes s'habillent s'habillent communément comme de les peaux Scythes» de phoques» (I, 215) -, habitent (I, 202)
le delta du fleuve. Selon J. MARQUART par conséquent, l'étymologie du
nom des Massagètes serait iranienne, massyagata signifiant «pêcheurs» ; mais
cette confusion avec les «hommes piscivores» est gênante, puisque les Massag
ètes sont dits vivre dans «une grande plaine» qui devait donc être au Nord
de la Syr-Dar'ja ou de l'Hyrcanie (28). Hérodote pourtant note (I, 216) 134 T. DAVID
qu'ils «vivent de bétail et de poisson» et son témoignage rejoint celui plus
tardif de Strabon (XI, 8, 6-7) qui distingue plusieurs tribus parmi les
Massagètes : «Quelques-unes habitent les montagnes, quelques-unes les
plaines, d'autres les marécages formés par les rivières et d'autres les îles de
ces marécages». A ces sources s'ajoutent les témoignages de Ptolémée, de
Trogue Pompée etc ... pour déterminer cinq tribus de Massagètes. Parmi
elles, les Apasiakoi mentionnés par Strabon (XI, 5, 13 ; XI, 8, 2) auraient
occupé la région des deltas.
S P. TOLSTOV a découvert trois sites intéressants datables des Vie
lle siècles avant notre ère : Cirik-Rabat, une énorme forteresse enterrée dans
les sables du Kyzyl-kum, sur les bords de la Zana-Dar'ja, un bras méridional
du delta ancien de la Syr-Dar'ja dont le lit est desséché ; Babis-Mulla, autre
complexe du même genre, à 40 km de Cirik-Rabat, et Balanda, au Sud-Est
de Cirik-Rabat, que les Soviétiques considèrent comme la capitale de ces
Apasiakoi, «Saces des eaux» ou Massagètes. L'étude du matériel archéo
logique (architecture, travaux d'irrigation, habitat, objets divers) prouve que
ce peuple n'a rien de l'image traditionnelle du nomade semi-barbare ; elle
jette un éclairage nouveau sur les tribus jusqu'ici peu connues qui occu
paient ces régions, firent obstruction au IVè siècle avant notre ère à l'avance
d'Alexandre le Grand le long de la Syr-Dar'ja, et deux cents ans plus tard
envahirent le royaume gréco-bactrien (29).
Ainsi, au temps d'Hérodote et probablement avant, diverses tribus
occupaient cette région arrosée et peuplée, mais aussi un territoire beaucoup
plus vaste autour de la mer d'Aral : si les Massagètes «vivent comme les
Scythes», c'est qu'ils avaient adopté un mode de vie et une économie divers
ifiés, sédentaire ou nomade, chasseurs et pêcheurs, éleveurs de bétail, culti
vateurs (par irrigation) et même artisans. D n'est pas impossible du reste
que le nomadisme ait été encouragé par le déplacement des bras et l'ass
èchement de certaines parties du delta, ce qui aurait rendu problématique leur
localisation exacte dès l'Antiquité (30).
B) Équipement - Armement - Harnachement :
Les Massagètes «s'habillent comme les Scythes (I, 215) dont ils ont
adopté, en outre, le mode d'existence. On ne peut avoir de ce costume ni
description (31), ni figuration spéciale. Cependant des exemples probables
ou similaires existent de cet équipement. Des plaques en or du Trésor de
l'Amu-Dar'ja ou Trésor de l'Oxus, actuellement au British Museum mais
découvert en 1877 probablement dans le Sud du Tádžikistán, près de Koba-
diân (Mikojanabad), datées d'environ 400 avant notre ère, représentent un
personnage tenant le barsom (faisceaux sacrés) ou des baguettes divinatoires
(32) : pantalons longs, tunique au genou, port de Yakinakès, l'épée courte
de certains nomades, à la ceinture, du côté droit. Ces «Saces ou «Scythes»
- selon Hérodote (VII, 64), «les Perses donnent le nom de Saces à tous les
Scythes» - ressemblent aux «Saces» ou «Chorasmiens», tributaires du Grand
Roi, qui sont figurés sur les reliefs de l'escalier Est de \Apadana de Persépolis
aux VI- Ve siècles avant notre ère, ou encore au «Sace» au bonnet pointu
(saka tigrakhauda), Skunkha, auquel Darius 1er eut affaire-: il est représenté
et identifié par une inscription sur le relief de Bisutun (Behistun), situé dans
la province du Kurdistan, à l'Est de Kermanshah, et daté du Vie siècle (33).
Entre ces personnages, le bonnet seul marque une différence notable : des
«Scythes» ou «Saces Amyrgiens» qui portent «des bonnets finissant en
pointe et se tenant droits et raides», mais dont le costume et l'armement DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 1 3 5
semblent caractéristiques des Massagètes sont également mentionnés par
Hérodote (VII, 64) ; ils vivaient probablement dans les steppes à l'Est de la
mer Caspienne, à proximité de la Margiane et leur étaient peut-être appa
rentés (34).
Le mode de combat et l'armement des Massagètes sont ceux des
nomades de la steppe eurasiatique dont ils se distinguent cependant par
quelques traits particuliers : «Ils combattent à cheval et sans chevaux (car
ils s'entendent aux deux), ils sont archers et piquiers, ils ont l'habitude de
porter des sagares» (I, 215). L'usage de la sagaris paraît être l'élément le
plus intéressant de l'armement des Massagètes : d'une part, il est attesté chez
certains autres nomades, les «Scythes» ou «Saces Amyrgiens» que nous avons
mentionnés (35) ; d'autre part, cette hache de type bipenne, aisément man
iable, apparaît essentiellement attachée à la représentation d'Amazones du
type archère «barbare» en vêtement collant à pantalons et à manches longs,
coiffée du bonnet de peau souple à fanons, dès le Vie siècle avant notre
ère dans l'art grec. On la verra par la suite aux mains d'autres «barbares».
La forme de la sagaris est celle d'une aile en forme de «pelta à double crois
sant» d'un côté du manche, l'autre côté se terminant en pointe. Cette hache-
pic est représentée dans la main droite de l'archère qui se tient à l'extrémité
gauche d'une «scène de harnachement», sur l'hydrie de Wùrzburg 310 qui
date de la deuxième moitié du Vie siècle avant notre ère (36).
Au contexte techno-économique des Massagètes, il faut ajouter surtout
les remarques suivantes que l'archéologie a confirmées en substance, et qui
sont, avec l'armement et l'équipement des la preuve d'une nouv
elle tactique militaire importante à considérer : «Ils se servent pour tout de
l'or et de l'airain ... sans faire usage du fer ni de l'argent. Il n'y en a même pas
du tout dans leur pays, tandis que l'or et l'airain y sont en abondance»
(I, 215). Suit une description détaillée de l'usage de ces métaux (I, 215) :
«Pour les pointes de lances, pointes de flèches, sagares, ils se servent toujours
de l'airain ; ils ornent d'or leurs coiffures, leurs ceintures et leurs corselets.
De même pour leurs chevaux : ils enveloppent les poitrails de cuirasses
d'airain ; ils usent d'or dans la décoration des rênes, mors et têtières».
Les travaux de S P. TOLSTOV et M.A. ITINA sur la région de l'ancien
delta de l'Oxus et de l'Iaxartes en vue d'éclairer par l'archéologie le problème
des Scythes et des Sarmates portent sur les nécropoles près d'un affluent
méridional de la Syr-Dar'ja, l'Inkar-Dar'ja : à Tagisken, les fouilles ont révélé
un cimetière du Bronze ancien (IXè-VIIIè siècles avant notre ère) et un sace, au Sud-Ouest de ce dernier, où des kourganes sont répartis
en deux ensembles (Vllè-Vè siècles avant notre ère), celui du Nord (Vile
siècle) plus proche des anciens «mausolées», et celui du Sud (Ve siècle). Ces
groupes de sépultures doivent être rattachés l'un à l'autre (37). A Ujgarak,
à 30 km à l'Est de Tagisken, les cimetières fouillés sous la direction de O.A.
VISNEVSKAJA ont révélé un matériel semblable (Vile siècle avant notre
ère) ; l'usage du bronze et de l'or y paraît caractéristique : dans le mobilier
funéraire, outre des objets personnels en or décorés dans le style animalier
(kourganes de Tagisken), des feuilles d'or, des pièces de harnachement en
bronze décorées dans le style animalier (kourgane n. 8, Ujgarak), des mors
en bronze aux extrémités en forme d'étriers (Ujgarak, Tagisken), et des
pointes de flèches de type «scythe» en bronze Tagisken). Un seul
exemple d'épée en fer a été trouvé dans ces tombes saco-massagètes qui
confirment l'essentiel du témoignage d'Hérodote aux VIe-Ve siècles avant 136 T. DAVID
notre ère. Enfin, l'allusion à l'équipement et à la tactique probable de
cataphractaires, hommes et chevaux bardés de cuirasses en plaques de bronze,
de fer, ou de corne, qui utilisent en outre un armement mixte, signale, dès
cette époque, une première étape de la phalange massagéto-chorasmienne,
masse compacte de cavaliers-lanciers et de cavaliers-archers ; c'est aussi un
exemple de certains rapports culturels des Massagètes avec les Sauromates-
Sarmates : des cuirasses «à écailles» en bronze ont été trouvées dans des
tombes de la région de la Basse-Volga (Ve siècle avant notre ère) ; plus tard,
sur la colonne Trajane, en 113 de notre ère, un détachement de Sarmates
(Roxolans) sera représenté fuyant devant la cavalerie romaine, équipé en
cataphractaires (38).
3) - Organisation sociale et politique.
A) Type de société :
Hérodote mentionne les Massagètes comme «un grand peuple et un
peuple vaillant» (I, 201). Il semble donc qu'à l'époque achéménide leur
organisation sociale, politique et militaire soit assez solide pour tenir en
échec l'empire perse, comme le prouve l'histoire de Cyrus vaincu par les
«Barbares» Massagètes que gouvernait et commandait la reine Tomyris, en
528 avant notre ère (I, 214). Nous avons affaire à un type de société guerr
ière, hiérarchisée, héroïque, éventuellement gynécocratique.
L'archéologie atteste justement de riches «mausolées» qui montrent
l'influence du Khorezm : ces lieux de sépulture de la classe dirigeante locale
sont construits en brique cuite au soleil ; ils sont circulaires de plan et divisés
en quatre chambres funéraires (Tagisken) ; les sépultures contiennent un riche
mobilier ; on y note principalement la pratique de l'incinération, mais la
plupart d'entre elles ont été pillées dès l'Antiquité. Plus communes sont les
sépultures sous des tertres, soit dans des puits, soit sur la surface originelle ;
quelques tombes, très pauvrement équipées - certaines n'ont pas de mobilier
funéraire - appartenaient au tout-venant des Saces ou à l'ancienne population
locale soumise (39). Fait notable pour notre étude : au pied des morts, sans
considération de sexes, étaient placées des pièces de harnachement en bronze
(Tagisken), mais des pointes de flèches n'apparaissent que dans les tombes
masculines (Tagisken, Ujgarak). Ces kourganes montrent, de ce fait, une
différence avec les kourganes sauromates du Sud de l'Oural («phase de Blu-
menfeld» ou «période sauromatique», datée du VIe-Ve siècles avant notre
ère) où des pointes de flèches ont été trouvées dans les tombes de femmes en
armes (40).
B) Position de la femme :
«C'était une qui, après la mort de son mari régnait sur les
Massagètes» (I, 205). «Tomyris, que Cyrus eut refusé de l'écouter,
rassembla toutes ses forces et en vint aux mains avec lui» (I, 214). Ce peuple
guerrier, à un certain degré de son développement socio-économique, poussé
par des circonstances historiques, a donc admis une gynécocratie éventuelle :
la femme, en ce cas, est investie du pouvoir total, politique et militaire, sur
l'ensemble de la population. Ce fait remarquable justifie l'importance
accordée par Hérodote, dans la totalité de son récit sur les Massagètes, au seul
exploit de Tomyris (I, 205-214). Mais d'autres auteurs anciens ont relevé
un écho de cette «bellicosité» féminine chez les Saces (41) et de cet exploit,
en mentionnant l'hégémonie de leur reine Zarrina sur «un peuple où les
femmes en général partagent avec leurs maris les dangers de la guerre» (42)